CHAPITRE DOUZIÈME
Le messager porteur de la lettre de Surcouf était un de ces hommes qui, sachant plusieurs langues, n'en cornprennent bien aucune; un de ces esclaves créés par la nature, qui tremblent
toujours de l'oreille quand ils reçoivent un ordre d'un maître. Il avait donc compris qu'il fallait trouver la comtesse Despremonts en quelque lieu qu'elle fût, et les derniers mots de Surcouf pouvaient parfaitement être expliqués danscesens par un pauvre subalterne qui confondait les langues dans sa tête et tremblait toujours de peur en écoutant Surcouf.
En touchant le rivage, il demanda le chemin de la ferme de Davidson a des marchands de Kalima, qui se baignaient, et on lui indiqua la maison de madame Ovestein, sans lui donner aucune autre explication.
La veuve du coraplice de Ban la m fut ravie de trouver une occasion qui lui permellail d'être agréable à la belle comtesse Aurore, et elle donna tous les renseignements désirables. Le messager, voulant exécuter dans sa rigueur l'ordre tel qu'il l'avait compris, demanda de nouvelles indications sur la roule qui conduisait a la case de Vandrusen. Madame Ovestein, ne pouvant répondre a celte demande, désigna quatre vadankéris qui avaient quitté la veille leur poste devant la porte murée du souterrain de Kalima, et qui s'apprêtaient à partir pour rejoindre leurs compagnons, les damnés de l'île. Eu entendant parler
de la belle blanche, leur idole, les quatre sauvages Grent toute sorte de démonstrations amicales au messager de Surcouf, et s'offrirent pour le conduire tout de suite et profiter de la fraîcheur de la nuit.
— C'est dans le voisinage, dirent-ils.
En effet, la mesure des distances est relative. Ce qui est l'éloignement pour l'habitant des villes est le voisinage pour le coureur des bois.
Le messager, qui marchait d'un pas
de sauvage, suivit donc avec joie ses quatre conducteurs.
Ils arrivèrent sur les limites de Vandrusen trois heures avant le lever du soseil ; le messager avait trouvé le voisinage très éloigné, mais il fallait bien suivre ses guides dans des solitudes inextricables dont ils connaissaient seuls tous les labyrinthes. Une sentinelle reçut les cinq nouveau-venus et leur dit d'attendre le jour. Il était défendu de troubler le sommeil des colons, excepté dans une occasion d'attaque nocturne. Les quatre damnés s'endormirent sous les arbres, et le messager veillait, sa lettre à la main, en attendant le soleil.
Au premier rayon, il courut a la case et trouva, au milieu d'un petit jardin tout rempli de fleurs, une jeune et superbe femme qui puisait de 1 eau dans un bassin avec un arrosoir.
f — C'est elle! pensa-t-il, il ne peut
pas y avoir deux femmes de cette beauté
dans ce pays affreux.
Il s'inclina profondément et remit la lettre à la jeune femme, qui la prit, lut l'adresse et fit le signe : Attendez !
C'était Augusta , l'aînée des sœurs Davidson.
Elle entra dans la chambre d'Aurore, qui donnait d'un sommeil calme et doux, un de ces sommeils respectables que l'amitié n'ose troubler, de peur d'interrompre un bonheur, même faux, dans une âme souffrante qui n'a rien à gagner au réveil.
Augusta déposa la lettre sur le lit d'Aurore, et sortitsur la pointe des pieds.
— C'est bien ! dit-elle au messager. Et elle reprit son arrosoir.
Une maîtresse ne prodigue pas les mots à un esclave.
Le messager était enchanté de voir qu'il avait perdu si peu de temps, et la lettre remise, il n'avait plus qu'à regagner les bois par les chemins où il venait de faire ses brisées de reconnaissance pour le retour, précaution que n'oublie jamais de prendre un habitant des solitudes.
Le jour avait dépassé son milieu, et Surcouf, qui jusqu'à ce moment n'avait pas osé envoyer un autre messager, de peur de connaître quelque mauvaise nouvelle, toujours trop tôt connue, et de peur aussi de faire tomber encore un de ses hommes dans un piège ennemi, si,
chose possible, ce coin de Java n'était plus au pouvoir d'une autorité hollandaise et neutre. Surcouf se décidait enfin à tout braver pour connaîlre le fond du mystère, lorsqu'on vit arriver sur le rivage le messager si impatiemment attendu. Aux cris de joie poussés par l'équipage, le comte Raymond se leva sur sa natte, où il avait passé tant d'heures de désespoir, et monta sur le pont.
Le messager fendait l'eau calme de la rade avec ses deux puissantes nageoires, comme un poisson volant. Il atteignit bientôt l'échelle, et, après avoir reçu les embrassades de tout l'équipage, il se
tâ LES DAM>^S
mit a l'écart, sur un gesle de Surcouf, et rendit un compte détaillé de sa mission.
Il y avait un troisième admis à cet entrelien, le comte Raymond.
Tous les préliminaires du récit du messager n'avaient aucun intérêt pour le comte et n'étaient, aux yeux de Surcoût", que la justification d'un inexplicable retard. La fin seule pouvait offrir un grand intérêt. Raymond interrogeait d'une voix tremblante, et le messager répondait avec résolution.
— Ainsi, lu as remis la lettre à ellemême ? demandait le comte.
— A elle-même, comme j'ai l'honneur de vous le dire ; une femme superbe! Oh! quelle belle femme !
— Et à quoi s'occupait-elle quand tu as paru ?
— Elle tenait un arrosoir et elle paraissait s'occuper beaucoup des fleurs de son jardin.
— Oh ! je la reconnais bien là ! remarqua le comte en se parlant à luimême, et, s'adressant au messager, d'une voix émue el le frisson aux lèvres :
— Et quels mots a-t-elle prononcés, après avoir lu la lettre... Les mots textuels.. Tâche de ne pas oublier une syllabe.
— Oh ! monsieur le comte, je suis sûr de ne rien oublier ; elle n'a rien dit.
— Rien ! absolument rien...
— Quand je dis rien, ce n'est pas tout
a fait exact ; elle a prononcé deux mots...
— Quels mots ?
— Elle a dit: — C'est bien !
DE JAVA Ôl
Une émotion inconnue et qui n'a pas de nom dans la physiologie de l'amour, bouleversa le comte de la plante des pieds a la racine des cheveux.
Surcouf, voyant que la parole faisait défaut a son ami, ramassa l'entretien tombé.
— Tu ne changes rien à l'expression ?
ditil au messager; ta mémoire ne te trompe pas? elle a dit...<]'est bien !
— Capitaine, je l'ai encore dans l'oreille, ce c'est bien, répondit le messager; cl quelle douce voix! la voix de la perruche peiute aux cinq couleurs.
— Le messager reprenait toute son assurance en voyant le rôle important qu'il jouait.
— Y -avait-il des témoins a côté de vous deux ? demanda Surcouf.
— Non, capitaine.
— Excellente question ! remarqua le comte en aparté.
— Et après avoir dit cest bien! ajouta Raymond, commrnt vous a-t-elle quitté?
qu'avez-vous dit ? qu'a-t-elle fait ?
— Elle a repris son arrosoir, et elle s'est occupée de ses fleurs.
— ik ! tranquillement, comme une femme qui a oublié une chose grave ?
demanda Surcouf.
— Oui, capitaine, comme une belle dame jardinière; et moi, qui me souvenais toujours de vos ordres, je suis parti en courant et très heureux d'avoir si bien rempli ma commission.
— Nous n'avons plus rien à te demander, dit Surcouf; laisse*nous.
Et quand le messager se fut éloigné, il ajouta la fameuse phrase tant de fois redite par les hommes, et presque toujours avec la même justice et le même àpropos.
— Oh! les femmes! les femmes! les femmes !
Quand les hommes ont dit sur trois tons, du mineur au majeur, ces trois les femmes! ils laissent tomber les bras et se taisent. Que pourraient-ils ajouter de plus sanglant!
Le comte Raymond était trop intéressé,
du côté heureux, dans cette question, pour chanter en duo avec Surcouf :
Oh! les femmes! Tl chercha quelque temps dans sa tête une justification et trouva celle-ci :
— Mon Dieu ! Surcouf, n'attaquons pas les femmes. Mettons-nous à leur place surtout, et à leur point de vue pour les juger. En voilà une... la comtesse Aurore, qui souffre depui? quelques années, et surtout depuis les sept derniers mois, tout ce qu'une femme peut souffrir, Elle aimait son mari, certainement; elle a pleuré vingt fois sa mort; elle a même toujours été veuve du vivant de
son mari. Pareille existence est intolérable ; il faut qu'il y ait une solution heureuse ou fatale, mais une solution. Un homme qui ne ment jamais, un homme sûr, un ami de Despremonts lui annonce, dans un billet, la mort du mari ; voila enfin la solution fatale... C'est bien!...
— Et on se remet à soigner ses fleurs, interrompit Surcouf ironiquement.
— Pour cacher des larmes peut-être, reprit le comte ; les messagers sont des échos stupides ; les échos répètent le mot d'un passant; mais ils n'observent pas sa
figure... c'est bien I... cela veut dire, c'est
affreux ! c'est désolant! parlez, laissezmoi seule, seule avec mon désespoir.
— Comte Raymond, voulez-vous que je vous explique le c'est bien!
— J'écoute votre version, capitaine.
— Cela veut direque, dans deux mois, la belle veuve se nommera madame la comtesse de Clavières.
Raymond bégaya, murmura, saccada des mots, des lettres, des soupirs, et ne parvint point a composer une petite pbrase convenable.' Un principe de bon-
heur agitait son sang et gênait sa respiration.
— Oh ! les femmes I reprit Surcouf encore une fois. Mon Dieu! que les corsaires sont heureux! Les corsaires seuls ont compris la vie ! Ils brûlent leur première jeunesse à celte fièvre héroïque de tous leurs jours, de toutes leurs nuits; celte fièvre de gloire et de patriotisme qui ne leur donne pas un loisir et un grain de poussière pour roucouler les fadeurs d'une intrigue. S'ils rencontrent
une balle ou un boulet ! tant mieux! tout
est fait; ils ont gagné la fortune de la mort! S'ils échappent, oh ! alors, au bon
âge, à Page vert de leur maturité, ils quittent le mât de leur navire pour le clocher d'un village; ils se marient raisonnablement, ils deviennent de bons pères de famille, et vivent heureux avec l'énorme provision de souvenirs qu'ils ont rapportés des quatre parties de l'univers.
— Mais, capitaine, chacun ne fait pas sa vie comme il lui plaît de la régler, dit le comte tout à fait revenu au calme, l'homme n'est pas un chronomètre anglais de Cox...
— L'homme est un insensé! inter-
GO
rompit Surcouf; il se sert de sa raison pour devenir fou. Eh! parbleu! croyezvous que moi, par exemple,, qui ne suis pas un Colin d'opéra-comique je n'au rais pas pu me laisser enlever comme un autre ma liberté d'bomme et ma chère raison par quelque bergère de Florian , quelque Virginie de l'île de France , quelque Aline , reine de Golconde? Croyez-vous que la belle Aurore ne m'a jamais ému, quand je la voyais sortir de la mer, avec sa mantille espagnole de cheveux noirs ? mais j'ai pris mon cœur à deux mains pour l'empêcher de battre! j'ai veillé sur ma raison comme l'avare sur son trésor ! j'ai regardé mon
navire, il m'ouvrait ses deux bras; j'ai regardé mon pavillon, il pleurait! Oh!
mon cher navire, ô mon saint pavillon ! ô ma noble Bretagne! J'embrasserai la gloire! me suis-je dit; elle sera ma maîtresse, ma femme, ma vie, mon orgueil ! et elle ne me trompera jamais !
Raymond serra la main de Surcouf, dont la figure rayonnait d'enthousiasme, et après uue pause il dit timidement :
— Noble marin, vous êtes mon maître.
Soyez juste, puisque vous clés si grand, et prenez pitié des faiblesses des nom-
0*2 LUS DAMSÉS
mes. Je me suis brisé, moi, sur l'écueil que vous avez évité. Grâce pour mou
naufrage et achevez mon salut hier
vous étiez un auii...
— Hier, interrompit Surcouf, je' ne savais pas ce que je sais aujourd'hui.
— Ainsi , vous ne reverrez plus la veuve Despremonts ?
— Oh! certes, non! je ne la reverrai plus, je suis indigné ! j'aurais donné toutes les vertus à cette femme, même la
vertu du veuvage... Bah !.,. ilez-vous aux apparences!... c'est une femme!... c'est bien plus!. . c'est une veuve! Pauvre Despremonts!
— Il est mort ! murmura le comte.
— Pauvre Despremonts! reprit Surcouf. Il aimait tant celte femme... Tenez, je vais vous raconter une chose...
Le comte interrompit vivement Surcoût'.
— Au nom du Ciel! je vous en prie
Ci LES DAMNÉS
dit-il, ne me racontez pas une histoire d'amour du comte Despremonts et de sa femme !
— Mais vraiment, dit Surcouf, je ne vous comprends pas, comte Raymond ; si vous ne m'aviez pas donné tant de preuves de votre courage, je vous croirais le plus poltron des hommes. Cela est-il possible4* vous n'avez pas même le courage d'écouter mon histoire de Despremonts.
— Vous m'avez donné le frisson glacial sous ce soleil, dit Raymond.
— Il m'est prouvé maintenant, reprit Surcouf, qu'on trouve à Versailles des femmes nobles qui manient supérieurement une lourde épée, et peuvent tuer trois pirates a la minute; sans éprouver la moindre émotion ; mais dans les questions d'amour ces gentilhommes s'évanouissent à tout propos et tremblent de froid sous l'équateur.
— J'accepte votre ironie, dit le comte ; elle est juste, je ne réclame pas.
— Votre modestie me désarme, reprit
Surcouf en rendant la douceur à sa voix. 1Y *
OU LEO DaM^S
Je vous prends tel ,que vous êtes el je vous rendrai le dernier service que vous attendez de moi.
— Vous avez encore deviné ? dit le
comte en riant ; c'est votre habitude:
— Parbleu ! c'est bien difficile , vous me jouez le coup du berger, dit Surcouf ; c'est l'enfance de l'art des échecs. Le
berger Paris l'a inventé au siège de
Troie pour amuser Hélène. Je vous croyais plus fort, comte Raymond.
— A la bonne heure ! dit le comte en
souriant, vous rentrez dans votre vrai caractère. Vous venez d'avoir un accès d'irritation qui vous a métamorphosé...
revenons au coup du berger.
— Ainsi, vous voulez que je vous conduise à la côte de Samarang, dit Surcou f.
— Oh! il Ta deviné! rem arqua le comte sur un ton joyeux.
— Et même, reprit Surcouf, vous ctes exigeant dans votre demande nuette; vous ne voulez subir aucun retard ?
— Il devine tout ! dit le couito; je ne parlerai plus. *
— Vous avez même une plus forte prétention, continua Surcouf.
— C'est possible, dit le comte en riant; les femmes militaires de Versailles sont très exigeantes.
— Vous voulez, comte Raymond, que le vent soit favorable à la minute.
— 11 le sera, capitaine.
Est-il pressé de donner son nom a
une veuve
— Et si cela m'est réservé, dit le comte, j'espère bien voir votre belle signature à mon contrat.
— Oh! s'écria Surcouf avec vivacité, Ob ! voilà ce que vous ne verrez pas, comte Raymond ! Je consens bien à vous débarquer en côte de Samarang ; mais, cela fait, je vous souhaite un bonsoir qui sera long... Non, je vous en prie, cher comte , ne me remettez pas en co • 1ère. .. Soyons bons amis, nous deux; mais,..
70 I-liS DAMNÉS
— Mais... dit Raymond pour faire continuer la phrase.
— Mais, reprit Surcouf, mais l'ami du comte Despremonts ne pardonnera jamais a sa veuve un certain c'est bien qui vous a mis à votre aise, vous cher comte étourdi .. Après cela, épousez- vous, soyez heureux, vivez longtemps, entourez-vous de famille, je vous souhaite toutes les prospérités de ce monde ; j'attendrai vos bonnes nouvelles en pleine mer, où à la poste de Chéribon ou de Kalima... mais je ne reverrai plus la belle comtesse de Clavièrcs; c'est irrévocable, comme une parole de Surcouf.
Le comte s'inclina et garda le silence de la résignation.
Surcouf regarda la mer et dit :
— Ce diable de comte joue vraiment de bonheur en toute chose ! le vent a sauté a l'ouest !
— Je le savais, dit le comte en riant; capitaine, connaissez-vous la chanson
des Amours oVété ?
— Quelle question saugrenue me faites-vous là ? ai-je l'air d'un marin de
la Loire d'un capitaine du coche de Melun ?
— Alors je vais vous dire le refrain, reprit le comte en riant :
Voguez la nuit, voguez le jour, Zéphir, favorise l'Amour.
— Voyez donc, dit Surcouf, voyez l'effet d'un c'est bien sur la cervelle d'un enfant ; il élait mort, étendu mort, tout a l'heure, ce beau gentilhomme, il avait rendu le dernier souffle, et je préparais
DE JAVA iù
son épilnphe, moi! Toula coupunc bonne nouvelle arrive et le mort est ressuscité!... Avouez que je suis un bon enfant, Raymond!
— Oui, capitaine, vous êtes le meilleur bomme du monde ; mais vous m'avez bien fait peur un moment.
— Allons! dit Surcouf, puisque Zéphir favorise l'Amour, qu'on lève l'ancre, et partons.
— Pour Samarang? demanda le corn le d'une voix émue.
— Pour le paradis, répondit Surcouf. -
Un quart d'heure après, le Breton sortait à pleines voiles de la rade de Kalima.