CHAPITRE TREIZIÈME
Le beau trois-mâts de la Compagnie, Star, était parti des Philippines à la même époque, et il faisait voile pour Batavia. Il portait une riche cargaison, et il pouvait la défendre contre les pirates de
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l'archipel inalaisien, avec dix-huit pièces d'artillerie et d'excellents matelots.
Star, ayant déjà dépassé la côte de Samarang, n'avait plus rien a redouter des pirates des Célèbes, de Timor et de Bornéo. Sa vigie signala une voile à l'ouest. Le capitaine prit sa lunette, et le nom de Surcoût", quoique prononcé à voix basse, mit la consternation parmi les marchands, les colporteurs et les passagers.
Les braves canonniers du Star, ravis de trouver de l'ouvrage, se mirent à
leur poste, non pas pour protéger la marchandise, mais pour défendre le pavillon.
A bord du Breton, la joie était grande. Quelle bonne fortune ! un trois-mâts des Philippines ! Un seul homme paraissait fort contrarié par cette rencontre : on devine le comte Raymond. Il regardait le ciel, croisait les bras, agitait la jambe droite sur la pointe du pied, et envoyait mentalement à tous les diables, ce vaisseau qui perçait l'horizon de la pointe de ses mâts. "
Surcouf avait déjà fait toutes ses dis-
positions, et sa figure rayonnait de bonheur.
Il frappa sur l'épaule du comte et lui dit:
— Vous ne m'avez jamais vu prendre
un marchand à l'abordage?
— Jamais, capitaine ! répondit Raymond d'un ton sec.
— Eh bien ! vous allez le voir !
— J'aimerais mieux le voir dans un
autre moment, je ne vous le cache pas, dit le comte.
— Ah î monsieur le comtede Clavières, reprit Surcouf, vous n'êtes pas raisonnable : le Breton n'esl pas une gabarre de transport au service d'un seul passager. Le Breton est un soldat qui fait son devoir et ne peut pas se déranger par excès de complaisance.
— Capitaine, dit le comte avec une dignité affectueuse, dès qu'un ami introduit l'aigreur dans une discussion, je
me tais, de peur de perdre l'ami.
IV o
— C'est que vous êtes d'uu égoïsme révoltant, mon cher Raymond. Vous ne le remarquez pas parce que vous ne pouvez vous placer à une certaine distance de vous-même. Vous êtes égoïste comme ce soleil, qui fait son métier de soleil, sans se soucier des lièvres et des fléaux qu'il donne au monde indien.
— Votre comparaison me place trop haut, capitaine, et je n'ose vous répondre ; permettez-moi de descendre sur la terre, et je vous répondrai.
— J'écoule toujours un bonne raison,
el je voudrais bien que le soleil me répondît quand je l'accuse.
— Eh bien! là, vraiment, de bonne foi, mon cher capitaine, vous crovez-vous obligé a prendre à l'abordage tous les vaisseaux qui font leur chemin comme de bons bourgeois? ne pourriez-vous pas, une seule fois, par tolérance, permettre à un de ces pauvres trafiquants d'arriver à bon port sa cargaison ?
— Je suis charmé, dit Surcouf avec calme, de vous voir provoquer une question très grave, et, comme nous n'attein-
(Irons pas ce navire avant deux heures, j'aurai le temps de vous éclairer.
— Eclairez-moi, dit Raymond, je ne demande pas mieux que d'avoir tort.
— Mon cher comte, reprit Surcouf, pourquoi faisiez-vous de la tapisserie à Versailles aux pieds des duchesses? pourquoi vous habilliez -vous en berger à la laiterie de Trianon? pourquoi bâtissiezvous vos cheveux avec du ciment d'amidon? pourquoi portiez -vous des habits chargés de paillettes d'arlequin ?
— Belle question ! parce que... parce
que... je n'en sais rien... c'était la mode.
- Comte Raymond, un malin, si quelque loup de mer comme moi vous eût conseillé de paraître à l'OEil-de-Bœuf avec vos cheveux noirs naturels, un gilet de drap jaune et une veste bleue de marin, qu'auriez-vous répondu à ce loup de mer?
— Je lui aurais tourné le dos en haussant les épaules.
— Eh bien! moi, je continue a vous
regarder en face, sans hausser les épaules, lorsque vous entrez dans mon métier, qui vous est inconnu, et je vous réponds.
— Surcouf, vous êtes charmant, dit le comte en serrant la main du capitaine.
— Vous croyez donc, reprit l'illustre marin, vous croyez donc que les galions courent la mer comme les carrosses sur l'avenue de Versailles. Ces rencontres sont rares, comme dit La Fontaine. Sa vezvous faire le métier que je fais, je vais vous l'apprendi (. Tant pis pour moi ! je
devrais garder mes secrets... J'ai là trente hommes à nourrir ; vous croyez voir toute ma famille; vous ne voyez rien, j'ai au Bengale des vieillards qui out servi sous Dupleix, et qui sont pauvres et ne reçoivent rien du Directoire, qui n'a rien. J'ai des familles de côlons ruinés par la guerre, et qui demandent des indemnités à Paris. Vous savez comment Paris répond à des Indiens qui demandent des indemnités? il n'ouvre pas leurs lettres. J'ai de malheureux Bretons qui attendent de moi un peu d'argent pour cultiver des terres à Pulo-Pinang, aux Célèbes, à Madura.
Ce que la France ne peut faire, je m'ef-
force de le lenler, moi. Je donne des pensions aux invalides, des indemnités aux ruinés, des ressources aux défricheurs; le bon Davidson, ami secret de la France, est mou dépositaire; il fait valoir notre peu d'argent. Sa plantation, dans laquelle tous nos pauvres ont un intérêt à leur insu, donne déjà les plus belles espérances. Mais vous comprenez que les besoins absorbent tout dans le présent, car ma famille est trop nombreuse. La guerre doit payer le présent et améliorer l'avenir. Oui, c'est chose triste, je le sens, d'arrêter des naviresde commerce et de prendre leur cargaison, niais nous avons perdu, nous Français,
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tous nos vaisseaux marchands sur les mers, et tous nos vaisseaux de ligne à Aboukir. Il nous reste, dans l'Océan indien, une coquille de noix, ce Breton où nous sommes, et avec col atome il faut faire vivre et consoler ceux qui meurent de faim et désespèrent de l'avenir. Maintenant, cher comte, êles-vous d'avis de prendre ce trois-mâtsqui vient à nous?
Le comte Raymond releva fièrement la tête et dit :
— J'avais mis l'épée à la main pour vous suivre chez les pirates de Timor,
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et vous avez paru satisfait de mes humbles services. Aujourd'hui, quand on â signalé une voile marchande à l'horizon, et en vous voyant faire vos préparatifs d'abordage, j'ai pris l'énergique résolution d'assister à cette affaire en simple spectateur, si je ne pouvais vous en détourner par mes conseils. Mais, en écoutant vos nobles paroles, mon cher Surcouf, je vous prie d'oublier mes conseils comme j'oublie ma résolution. J'irai à Samarang quand Dieu m'y enverra; je suis à vos ordres, mon épée est à vous, je reste sous votre drapeau, et je le défendrai comme si c'était le mien !
Surcouf remercia par un geste et un
sourire et ne parla plus, pour mieux préparer l'action.
Le Breton rasait l'eau comme un oiseau de mer. Les marins s'occupaient des pré* paratifs de l'abordage avec autant de calme que s'il se fut agi d'un débarquement.
Après avoir jeté un coup d œil sur sa toilette de bord, le comte Raymond ne la jugea pas digne d'un jour de bataille, jour qui doit toujours être regardé comme le dernier, et il descendit à sa cabine, pt>ur choisir tout ce qu'il avait
de mieux, pour les grandes occasions, les fêles ou les funérailles.
On apercevait déjà, sans le secours des lunettes d'approche, le Star, couvert de ses voiles, et présentant une respectable bordure de canons.
Surcoût Gt ranger son escouade de marins sur uue seule ligne, et leur dit :
— Cette prise est à nous. Une part pour l'équipage du Breton, l'autre pour nos pauvres; rien pour le capitaine. Êtesvous contents? ,^u-~ ..w
Tous les marins secouèrent leurs haches d'abordage et crièrent :
— Vive Surcouf !
— Vive la France! cria le capitaine breton, et il commanda la manœuvre d'habitude.
Le comte Raymond, dont la poitrine disparaissait sous des flots do dentelles, s'était placé au milieu des marins, et il affectait de ne pas regarder du côté de l'hnrison de Samarang, tant il craignait d être surpris dans une distraction pué-