‹ Les damnés de Java (volume 3)Chapitre 7 sur 12 · LES EUMES · texte numérisé non relu

LES EUMES

rile, par l'œil de l'infaillible Surcouf.

Le Breton vola connue un aigle et tomba dans les eaux du Star, Tous les marins du corsaire se couchèrent sur le pont, le comte resta seul debout pour ne pas chiffonner ses dentelles ; la mitraille et les balles sifflèrent comme un ouragan. Surcouf cria échec et mat ! Tout le monde se releva, on jeta les grappins d'abordage, et trente hommes, trente géants, armés de haches et de pistolets, se précipitèrent aux sabords du Star, Surcouf en tête, et envahirent le pont avec une furie d'attaque impossible à

décrire par la plume ou le pinceau. Les tempêtes qui déracinent les arbres, les lames de. l'Océan qui coupent les mâts, les coups de foudre qui abattent les temples indiens, peuvent seuls être comparés a celte trombe vivante d'hommes de fer qui secouaient un navire comme un jouet d'enfant, et, le tenant captif sous leurs pieds, criaient à l'équipage ennemi :

— Bas les armes I ou nous exterminons tout.

Il y avait sans doute à bord du Star de braves marins qui auraient combatlu

jusqu'à la mort et ne se seraient pas contentés d'une première défense; mais un navire marchand n'est pas un homme de guerre (man of war), comme disent les Anglais. Il y avait sur le pont des femmes, des enfants, des vieillards, des passagers, dont les cris lugubres glaçaient le courage du capitaine et qui, par un encombrement tumultueux, gênaient les manœuvres du bord.

On mit bas les armes; on se rendit a discrétion.

Aussitôt le Breton, dégageant sesgrap-

pins, et monté par quatre hommes seulement, prit le large pour naviguer de conserve avec le Star. Surcouf et presque tout son équipage restèrent a bord du vaisseau pris, et on gouverna pour atteindre la côte de Sarnarang.

Surcouf fit faire un ballot énorme de toutes sortes d'étoffes servant à la toilette des femmes; il joignit à ce colis presque tout le tabac et toute la paillede Manille que le Star avait à bord, et une grande quantité d'armes à feu et de munitions de chasse et de guerre; cela fait, il appela le comte Raymond et lui dit:

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— Cher camarade, voici votre part. Eu arrivant chez Vandrusen vous pourrez faire des heureux.

— Ai nsi, dit le comte, vous me donnez

mon congé.

— Bien à regret, car vous êtes un bon soldat ; mais vous vous êtes si noblement conduit que vous méritez un congé absolu.

— Ma vie est toujours à vous, capitaine, répondit le comte du ton le plus , affectueux.

— Je l'accepte, dit Surcouf en riant, et je la donne a la plus belle de nos créoles. Ne lui parlez pas de notre abordage, elle me maudirait ; je crains les malédictions des femmes. Si elle savait que j'ai mis ce grand diable de Star sur le chemin de votre paradis , elle crèverait les outres d'Éole, comme Junon.

— Persistez-vous toujours dans votre résolution.

— Oh! toujours! je suis obligé d'hériter de la rancune de mon ami le pauvre Despremonls; je suis son légataire.

— Nous ferons. casser le testament, dit Raymond.

— Impossible ; c'est un testament mystique; une âme le donne, une âme le reçoit ; il n'y a pas de notaire entre deux... Mais voilà de pauvres femmes la- bas qui conlinuent de se désoler; permettez-moi d'aller leur dire quelques bonnes paroles.

Surcouf marcha vers l'arrière du Star, pour consoler ces pauvres passagères, et c'était vraiment un acte de pure charité, car la jcunesscel la beauté ne brillaient

pas dans ce groupe. On devrait toujours choisir ses amis dans les hommes qui parlent avec respect et bonté aux femmes vieilles et laides.

Ce devoir rempli, l'infatigable capitaine, qui songeait à tout, donna ordre à des matelots du Star de placer la grande chaloupe sur le pont.

— Comte Raymond, dit-il en appelant, je ne veux plus la revoir, mais je veux lui envoyer un présent de marin.

— Ah! montrez-moi cela, dit Raymond»

Regardez.

El il montrait la chaloupe au comte.

— Il paraît alors, dit le comte en riant, que vous voulez entretenir son amitié.

— De loin, répondit Surcoût.

— Ce sera son canot de promenade, n'est-ce pas ?

— Il y a de la place pour deux, comme vous voyez, dilSurcouf.

Et se retournant vers les matelots, il ajouta :

— Apportez-moi tout de suite du cinabre et un pinceau... Le temps presse, comte Raymond j nous filons bien, et vous allez arriver... Tiens! comme ce mot l'a fait pâlir !

— Parbleu ! dit le comte, ce n'est pas un abordage que vous m'annoncez! on pâlirait a moins!

— Vous lui direz, reprit Surcouf, que je suis le parrain de son canot de promenade.

El prenant le pinceau, il le trempa dans le cinabre et écrivit sur l'arrière ce mot : Aurore.

— C'est charmant, dit le comte. Voilà une galanterie de marin qui serait applaudie à Versailles.

— Vous autres, reprit Surcouf en s'adressant aux matelots, faites sécher celte peinture au grand soleil et mettez celte chaloupe en mer.

Raymond tenait ses yeux fixés avec émotion sur un promontoire qu'il croyait

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reconnaître, à travers l'atmosphère éblouissante qui couvrait la mer comme une gaze de rayons.

— Vous ne vous trompez pas, lui dit Surcouf, c'est bien le cap de l'Amour.

— Porte-t-il ce nom sur la carte? demanda le comte d'une voix émue.

— 11 le portera. On corrige les noms.

Les premers parrains sont en général stupides. Ils appellent le cap extrême de l'Afrique cap des Tempêtes! comme cela eit rassurant pour les marins I Puis ar-«

rive un marin de bon sens qui supprime celle dénomination atroce et la remplace par cap de Bonne-Espérance. Ce promontoire que vous regardez se nommait , hier encore, le cap du Massacre; il a changé de nom aujourd'hui.

— Hélas ! dit Raymond attendri aux larmes, il n'y a jamais de joie complète en ce monde. x

— Ambitieux î dit Surcouf, que vous rnanque-t-il au paradis?

— Je vais vous quitter, répondit tristement Raymond.

— Eh ! reprit Surcouf, on passe sa vie a dire adieu. 11 n'y a que le dernier de redoutable pour deux amis ; mais celuilà est bien loin encore : je sens que j'ai de la vie au cœur pour quarante ans.

— Eh ! moi... moi... dit Raymond avec mélancolie, je crains l'avenir de ce soir.

— Mon Dieu ! reprit Surcoût, comme le bonheur se fait craindre!... Ce pauvre ami est toujours pâle !

— Le bonheur! dit le comte, le bon-

heur ! il faudrait toujours l'avoir en perspective et ne jamais doubler son cap ; ce serait le seul moyen de ne jamais le voir s'échapper.

— Mon cher ami, dit Surcouf avec une fermeté d'emprunt, nous sommes entourés de témoins, d'étrangers et de prisonniers : ne nous séparons pas comme de jeunes pensionnaires blondes qui partent pour le couvent; il faut soutenir l'honneur du pavillon de toutes les manières. Adieu, cher comte, et au revoir, quand Dieu le voudra !

*~ Adieu! répondit Raymond en §e

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raffermissant sur ses pieds ; je prie Dieu qu'il veuille bientùt..,

Alban Révest, qui observait de près celte scène, se présenta et dit à Surcoût" :

— Je n'ai plus rien à faire ici ; permettez-moi, capitaine, de suivre le comte Raymond.

— El sans prendre la part de prise?

dit Surcoût.

— Tenez, reprit Àlban, il y a étendue a l'ombre, au pied du mât, une pauvre femme qui va rejoindre son mari à Batavia , donnez -lui ma part de prise.

Moi, avec une ligne de pêche et un fusil de chasse, je puis vivre partout comme un roi.

— Tu es un honnête garçon, quoique très paresseux, dit Surcouf ; ta volonté généreuse sera faite... Mais hâte-toi... le comte de Clavières descend l'échelle...

Ah ! un mot encore... En passant, accostez le Breton, qui a cargué ses voiles, et prenez les deux filles malaises et leur

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père. C'est un renfort pour la colonie de Vandrusen.

Surcouf serra la main d'Alban et s'accouda sur le bastingage pour faire du sjesle ses derniers adieux à Raymond.

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