CHAPITRE QUATORZIÈME
La chaloupe Aurore, conduite par Alban, arrivait dans le golfe de Samarang, une heure avant le coucher du soleil.
L'ombre douce du soir couvrait déjà la mer, dans le voisinage de la côte; on
voyait même sous la montagne, les eaux endormies et couvertes déteintes crépusculaires dont la fraîcheur arrivait au visage avec des caresses pleines de parfums, pendant que sur les sommets la cime des bois était encore incendiée par les feux du soleil. Cette nature sauvage et sublime racontait, en ce moment, des Secrets d'amour et de passion mystérieuse inconnus aux cités bruyantes.
L'homme empruntait des trésors de mélancolie délicieuse a ce recueillement de la solitude et de la mer.
Le comte Raymond, débouta l'arrière de la chaloupe, contemplait de loin en-
core ce paysage divin qui lui gardait ses rêves, son amour, son avenir; le coup de rames qui creusait l'eau rebondissait à son cœur et le faisait tresaillir; à chaque élan du canot le paysage semblait faire un pas vers lui pour apporter une image adorée dans son immense corbeille d'arbres et de fleurs.
La rive paraissait déserte au premier coup d'oeil, mais, à mesure qu'on s'approchait, on distiguait deux êtres vivants à travers les ombres du soir. Le rameur, Alban Révest, laissa tomber les rames, prit son fusil et regarda le comte Raymond*
— Il n'y a que des amis sur cette terre, dit le comle en souriant; reprenez les rames et arrivons.
Alban s'inclina et obéit.
En effet, deux bons amis regardaient avancer la chaloupe, et par mesure de précaution ils avaient mis leurs doigts aux détentes de leurs carabines.
Raymond reconnut bientôt Vandrusen
et S tri m m e}t les appela par leur nom.
Strimm quitta son arme, poussa un cri
de joie et se jeta a la nage pour serrer
plus lot la main du comte Raymond. Les sauvages ont des idées d'hommes civilisés.
Strimm et Raymond ne parlaient pas la même langue, mais ils se comprirent très bien, avec une pantomime partie du cœur, la langue de tous les pays.
Alban Révest ouvrait de grands yeux, pour mieux voir un gentilhomme franciot serrer les mains d'un affreux sauvage cuivré par la nature et noirci par le soleil.
On arriva. Vandrusen et Raymond
s'embrassèrent fraternellement, et pendant que Révest, les deux filles malaises et leur père s'occupaient du débarquement du colis, présent de Surcouf, Raymond demandait des nouvelles de tous ses amis, et quand la liste fut épuisée, il dit d'une voix tremblante qui s'efforçait d'être ferme :
— Et madame la comtesse jjDespremonls ?.,.ah ! je la reverrais avec bien du plaisir.
— Pauvre femme ! dit Vandrusen ; elle
a bien êouffert !
Te comte ne put réprimer un mouvement, et, comme Vandrusen n'ajoulait rien et se contentait de secouer la tête en
signe de tristesse
— Elle a bien souffert? reprit le
comte.... et.... excusez, Vandrusen je
suis un arrivant... de quoi a-t-elle souffert?
— Bah! dit Vandrusen étonné; vous ne savez donc pas la nouvelle?
Le comte interrogea étourdi ruent par le silence et le regard,
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— Vous ne savez pas la nouvelle?
poursuivit Vandrusen ; M. le comle Despremonts est mort, il y a huit mois, chez les pirates de vis-a-vis.
— Je sais cela, dit Raymond avec une émolion dont il n'aurait pu se rendre bien compte lui-même.
— Alors, répliqua Vandrusen d'un ton décidé, pourquoi me demandez-vous la cause qui a fait souffrir la veuve?
— Oui... c'est juste... Ah î tout à coup, je n'y songeais pas» balbutia le comte,
comme s'il eût été soudainement frappé
de vertige.
— Cette femme, reprit Vandrusen sans remarquer l'agitation du comte, cette femme aimait son mari, et l'aimait bien; voilà ce qui est maintenant reconnu par nous tous. Elle conservait sans cesse l'espoir de le rejoindre, et un coup de foudre est tombé chez elle, un matin, dans une lettre du brave Surcoût.. . Jamais vbus n'avez vu une pareille douleur.
— Vraiment ! dit Raymond d'un, air stupide.
— Ah! messieurs les beaux gentilshommes de Versailles, reprit Vandrusen sur un ton léger, vous ne croyez pas aux femmes qui aiment leurs maris... avouez...
— Mais... pourquoi n'aimeraient-elles pas!... Au contraire. ,
Raymond trouvait difficilement des expressions et se servait des premières qui arrivaient sur ses lèvres.
— Elle paraissait assez heureuse depuis quelques jours, reprit Vandrusen',
ce maudil messager ne pouvait pas plus mal choisir son moment ; elle... •
— Elle arrosait des fleurs, interrompit machinalement le comte.
— Que dites-vous fa ? Elle arrosait des fleurs? reprit Vandrusen étonné.
•—Moi!... je ne sais pas... il me semblait... que, selon ses habitudes, la comtesse aurait pu s occuper de fleurs le matin...
— Non... Voici, reprit Vandrusen, elle
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dormait, et en se réveillant elle trouve sur son chevet une lettre... elle ouvre... elle lit... c'était la lettre de Surcouf qui lui annonçait un peu sèchement la mort de sou mari; les marins ne ménagent rien... Elle pousse un cri affreux et retombe sans connaissance sur son lit.
Alors les femmes ont couru lui porter les secours exigés par son état ; pauvre veuve ! depuis ce moment, elle ne sort presque plus de sa chambre... Aujourd'hui seulement, elle a assisté à notre repas commun, elle a mangé du karrik que notre Aglaë fait très bien. Nous espérons qu'elle reprendra ses forces et sa beauté, car elle a perdu sa fraîcheur et
cet embonpoint charmant qui réjouissait les yeux. Il est vrai, qu'a son âge on regagne en trois jours ce qu'on a perdu... Mais vous me regardez, Raymond, comme si je vous contais une fable...
— Oui, interrompit Raymond toujours décontenancé, oui... je n'ai pas bien compris cette lettre... sur le chevet...
— Rien n'est plus simple, mademoiselle Augusta reçut le messager de Sur • couf ; elle porta la lettre dans la chambre d'Aurore et ne voulut pas la réveiller... Cela fait, elle sortit et dit au messager : — C'est bien! parlez.
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— Mademoiselle Augusta ! dit Raymond au comble de legarement, mademoiselle Augusta !... c'est elle qui a reçu le messager... Je ne connais pas mademoiselle Augusta.
— Une jeune fille très belle, qui a une sœur... mais cela nous mènerait trop loin; c'est toute une histoire! On vous mettra au courant...
— Et c'est mademoiselle Augusta qui a dit : c'est bien î demanda Raymond.
— Oui, je vous le répète, puisque vous
me le demandez, c'est mademoiselle Auguste qui a dit: c'est bien! mais que vous importe, à vous, ce détail ?
— Oh! cela m'est indifférent!... et Surcouf qui disait : Oh ! les femmes ! les femmes f
— Surcouf vous a parlé d'Aurore et de
mademoiselle Augusta? demanda Van-
drusen naïvement.
— Non... c'est-à-dire, oui... il prétendait... en général... que les veuves... ont des femmes... c'est-a.dire... vous comprenez, Vandrusen?
— Je crois comprendre... Oui, les marins n'ont pas une trop bonne idée des femmes... Celte opinion tient à ceci... les marins, par exemple, promettent a une femme de l'épouser, et ils s'embarquent pour faire deux fois le tour du monde. A leur retour, au bout de sept ou huit ans, ils apprennent que la fiancée a trouvé le futur trop long, et qu'elle n'a attendu que cinq ans... on se déchaîne alors contre les femmes... les marins ne sont pas justes, vraiment. Je suis du pays des marins de long cours, moi, et j'en ai vu bien d'autres. Mais les femmes ont toujours raison, ou presque toujours. Je voudrais bien voir comment se condui-
raient les hommes, si l'inverse arrivait, si les femmes voyageaient a leur tour pendant cinq ans sur les mers. Je voudrais voir les hommes, reclus entre quatre murs, attendant le retour de leurs fiancées, et même de leurs femmes, et se révoltant d'indignation contre toutes les belles étrangères qui viendraient les demander en mariage ou les entourer des plus dangereuses séductions ! Vraiment, les marins devraient être plus justes envers les femmes, et je ne comprends pas Surcouf, lui qui a autant de courage que de bon sens breton.
En écoulant ces sages réflexions hol-
landaises de Vandrusen, le comte Raymond reprenait insensiblement ses esprits, élevait sa force virile au-dessus de son désespoir, et se préparait ainsi à revoir la belle comtesse avec une figure etunn.aintienconvenables.SurvintAlban Révest, qui demanda des indications pour mettre à couvert les précieux colis qui venaient d'être débarqués.
— Provisoirement, dit Vandrusen, placez tous ces ballots, là, sous le
hangar.
El il désignait sur un angle de rocher
et de mer une construction toute récente que Raymond, malgré les pré occupations du moment, examinait avec curiosité.
— Oh ! vous trouverez du nouveau chez nous, reprit Va*ndrusen ; on a beaucoup travaillé. Nous ne sommes plus en république ; nous avons une reine. Personne n'aurait obéi à un roi, mai? tout le monde s'incline devant Aurore et exécute ses ordres avec bonheur. On défriche, on bâtit même; puisque tous les castors sont architectes, tous les hommes sont nés pour bâtir, a dit notre reine, et nous avons déjà un petit village, qui sera
une ville peut-être, dans un avenir |>lus ou moins éloigné.
Raymond regardait toujours le hangar, où. Alban Révest, les deux Malaises et leur pères déposaient les présents de Surcoût.
- Ce que vous regardez la, reprit Vandrusen, c'est la seule chose que la comtesse reine n'a pas demandée; c'est une surprise que nous lui ménageons.
Quand vous êtes venu ce soir, Strimm et moi nous étions occupés à y mettre la dernière main. Les demoiselles David-
son, que vous ne connaissez pas et qui sont charmantes, paraissaient beaucoup regretter leurs exercices maritimes de tous les malins. Alors nous avons construit cette grande cabane et cette haute muraille de bambous et de feuilles sèches de lataniers. Nous venons de terminer cette vaste salle de bains, Slrimm et moi. La mer est toujours calme dans ce coin du golfe ; elle est abritée contre les vents du nord et d'ouest.
— Oui, dit Raymond. Mais du côté du bois...
— C'est prévu, interrompit Vandiu-
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sen;deux hommes feront bonne garde tous les matins et accompagneront les trois femmes a leur retour, dans le court trajet qui sépare la mer du mur de clôture de l'habilation.
— Je retiens mon tour de garde pour demain matin, dit Raymond.
— Alors, vous remplacerez Paul, reprit Vandrusen.
— Ah! dit Raymond de l'air d'un homme qui se souvient tout à coup
d'un nom oublié, ah! oui! Paul!... il est toujours des vôlres, cet excellent jeune homme!
— Hélas! oui, répondit Vandrusen avec un soupir.
— Vous auriez à vous plaindre de lui!
— Non, cher comte, au contraire; il est impossible de voir un camarade plus dévoué, un colon plus actif. C'est lui qui a dirigé tous les travaux et qui a fait a la fois son métier d'architecte el de maçon...
Eh bien? interrompit Raymond sur
le ton in ter rotatif.
— Mais par malheur... Au reste, je ne commets point d'indiscrétion : c'est aujourd'hui le secret de tout le monde.
— Par malheur, disiez-vous? interrompit encore le comte, en affectant le calme, dans une interrogation fiévreuse.
— Par malheur, reprit Vandrusen, il est amoureux à perdre la raison.
— Je l'avais déjà soupçonné de cette
folie, dit Raymond avec un sourire de'solé.
— Ah ! repril Vandrusen, vous n'avez rien vu! il élait sage quand vous le soupçonniez d'être fou. Vous ne le reconnaîtriez plus. Il ne voit que cette femme , il ne vit que pour elle ; il ne travaille que pour elle; il ne pense qu'à elle. On dirait que le nom d'Aurore est écrit sur son front en lettres de feu. Il n'y a pas d'exemple d'un pareil amour.
Vandrusen jouait,en cette occasion, un jeu innocent et perûdf à la fois. Il n'exa-
gérait pas la vérité en parlant de l'amour de Paul, mais il voulait savoir aussi jusqu'à quel degré la même passion pour la même femme s'était élevée dans le cœur du comte Raymond, ou dans quel oubli un voyage ou une absence l'avaient plongée.
Raymond luttait avec énergie depuis le commencement de cet entretien pour cacher de son mieux ce que Vandrusen voulait savoir.
Il prit une de ces poses de gentilhomme qui lui étaient si naturelles en
des temps plus heureux, et dit d'un ton nonchalant :
— Et comment M. Paul, que vous dépeignez si passionné, a-t-il reçu la nouvelle de la mort de Despremonts ?
— Ah! il faut lui rendre justice, répondit Vandrusen, Paul a été très convenable; il a paru même très affligé, puis sa figure a repris ses lignes joyeuses d'autrefois ; il a hasardé quelque plaisanteries, comme dans son bon temps; il a fredonné de vieux noéls de son pays...
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— Aurait-il vu, par hasard, arriver une lueur d'espoir du côté d'une robe de veuve ? demanda Raymond d'une voix frissonnante.
— Non, reprit promptement Vandrusen;oh!non, la belle veuve ne s'est plus montrée à Paul ni à nous. Tous les soirs, après le coucher du soleil , elle sortait avec les deux sœurs qu'elle appelle ses filles, pour se promener dans un petit jardin que les damnés lui ont arrangé devant sa porte ; un jardin qui vous fera plaisir à voir. Il y a des bananiers Iransplanlés, des arbustes de vanille, des canelliers superbes qui em-
bauraent, des hibiscus et surtout des roses d'ivoire. En quelques jours, ce jardin a été improvisé. Voici comment Aurore a récompensé les sauvages jardiniers du désert. Elle a pris deux de ses robes et elle les a réduites comme une habile ouvrière, pour les donner aux deux pauvres femmes des Vadankeris, qui sont de très pelite taille. Vous ne sauriez vous imaginer l'effet que ce présent a produit sur nos sauvages. L'aiguille et les mains d'Aurore venaient de passer sur ces deux robes; il n'y avait donc rien au monde de plus précieux pour ces deux femmes ; elles se sont parées tout de suite, et la comtesse a pris la peine de corriger
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quelques petits- défauts du corsage avec le soin le plus minutieux... Cela vous attendrit, comte Raymond? Oui, cela nous a fait tous pleurer aussi comme des enfants. Il fout si peu de chose à des solilaires!
Le comte Raymond, tout honteux d etre/surpris en sensibilité flagrante, raffermit sa voix et dit :
— Vraiment,., on est ému en voyant les deux pauvres femmes sauvages se réjouir pour si peu... Mais voilà Strimm et Alhan qui ont fini leur besogne, et il
serait temps, je crois, d'aller voir dos bons amis, n'est-ce pas?
— Oh! mes amis travaillent encore ; c'est même le moment où nous travaillons le plus; car de midi à quatre heures, par ordre de la reine, on suspend les travaux et on dort sous les arbres. Nous regagnons ce temps perdu , après le coucher du soleil.
— Ainsi, en ce moment, demanda le comte, nous ne trouverons personne à l'habitation?
— Absolument personne. Nous faisons IV 10
une rivière dans le marécage du sud, et tout le inonde s'occupe du dessèchement.
— Tous ces braves gens travaillent !
dit le comte, et il ajouta en aparté : Et moi!
— Enfin, allons toujours voir, reprit Vandrusen ; nous trouverons les femmes, elles nous recevront peut-être.
— Oh ! non, Vandrusen, ditRaymond; les ténèbres de la nuit sont tristes; je veux me rencontrer pour la première
fois avec madame Despremonts à la clarté du jour...
— Comme vous voudrez, dit Vandrusen.
Et ils prirent le chemin de l'habitation.
Alban Révest, déjà très lié avec Strimm, les deux Malaises et leur père, suivaient Vandrusen et le comte Kaymond.
La nuit était fort sombre sous les
grands arbres. Vandrusen toucha légèrement le bras du comte et lui fit signe de regarder à droite.
Il y avait une haie de jardin, et on apercevait confusément, dans des massifs d'arbustes et de verdure, trois silhouettes blanches qui marchaient lentement et se détachaient sur le fond noir du paysage, comme on voit luire trois étoiles dans les nuits d'orages sur un firmament ténébreux.
Raymond serra la main de Vandrusen et lui dit à l'oreille :
— Me pardon nez- vous une absurde méfiance?
— Oui, oui, mon ami, dit Vandrusen à voix très basse, mais très affectueuse.
— Qu'il est absurde, reprit le comte, qu'il est injurieux même de ne pas tout dire à l'amitié ..
— Quand l'amitié a tout compris ; j'achève votre phrase, dit Vandrusen.
— En bien! cela élaut ainsi, reprit le comte, rendez-moi un service ; ne parlez
a personne de mon arrivée ; recommandez le secret à Slrimm et à Révest, et laissez-moi ici... demain, au jour, je me montrerai à tous les nôtres. Au lever du soleil, j'accompagnerai les femmes a la mer, et, pour ne pas enlever à Paul son tour de garde, il sera mon compagnon.
— Diable! fit Vandrusen, je ne me charge pas de lui dire...
— Vous ne lui direz rien, interrompit Raymond ; il me trouvera levé, debout sur le chemin de la mer, et je me charge du reste.
Vandrusen s'inclina et murmura entre ses lèvres : Tout cela finira mal !
Le comte resta seul, et profitant d'un terrain très favorable, il se mit a très peu de distance de la haie du jardin ; sa tête et son torse étaient ensevelis dans des massifs épais de feuilles flottantes. Par un de ces phénomènes que la science explique, sous l'équateur, une éclaircie lumineuse traversait par intervalle les ténèbres du bois, comme si le soleil eût laissé un rayon qu'il avait oublié de recueillir en se couchant, et alors, dans un moment rapide comme la pensée, Raymond distinguait très bien Aurore avec
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sa robe blanche, semée de rubans noirs.
Les trois femmes se tenaient par le bras et gardaient le plus profond silence; ou entendait le frôlement des robes sur les herbes et le petit bruit cadencé de trois pieds effleurant ensemble le gazon. Le murmure de la fontaine accompagnait cette promenade comme la plainte d'un ami invisible qui veut se mettre en harmonie avec les soupirs des affligés.
Est-il nécessaire de faire tant de fracas sur le domaiue de la nature pour donner des émotions aux ennuis de l'homme ?
OO
Creusez l'Oeéan pour rire aux tempêles ; glissez sur recueil , comme l'alcyon , pour défier les oiseaux de la mer ; mettez une planche entre vos pieds et le gouffre de l'infini; marquez du doigtsur la carte immense de l'Asie un point noir, qui est un repaire de cannibales et de bandits; lancez votre coquille de noix sur ce rocher formidable; livrez bataille à ces démons; incendiez leurs huttes; dévastez leur hideux domaine; percez le cercle de leurs mille pirogues et de leurs lances pleines de poison; sortez triomphants de ces étreintes de fer qui vous étouffaient sur l'abîme; passez, le front haut, sous une grêle de plomb et sous le
feu des batteries ; abordez, la hache au poing, ces îles flottantes, hérissées de canons, ces volcans de l'homme, allumés sur l'Océan; tout cela n'est rien; tout cela n'effleure pas l'épiderme; ce sont les jeux puérils de l'humanité folle ! Approchez-vous, la nuit, d'un petit jardin où passe une robe blanche et un souffle aimé, voilà ce qui brûle les artères, ce qui brise le cœur, ce qui glace le front ! voilà la vie ! voilà la noble fièvre de l'homme ! tout le reste n'est pas digne de donner une émotion à l'âme!
Tout le reste n'est rien : l'histoire de la passion commence, et elle va dominer le fracas des batailles et de l'Océan.