‹ Les damnés de JavaChapitre 10 sur 18 · CHAPITRE DOUZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DOUZIÈME

A celle heure du jour, riiomme fauve était plus à redouter que son compatriote quadrupède. Le soleil brillait encore de tout son éclat et épou ventait de ses rayons les sauvages ravageurs de la nuit.

C'est cequepensaient Paul et Aurore, et ils se communiquaient leur étonnement par un échange de regards.

Leur pensée allait plus loin encore.

La bête fauve ne pouvant être admise dans cette plaine tout inondée de lumière, pourquoi le chien Asthon témoignait-il tant de frayeur? Un bruit de pas de voyageurs, appartenant a l'espèce humaine, devait-il alarmer un animal regardé partout comme un ami de l'homme ? Car il était impossible d'admettre que la bande des forbans, très connue d'Asthon vi très redoutée dans les ténèbres, allait se montrer une seconde fois sur celte

plaine déserle, grand chemin de Kalima.

Ainsi que uie le disait un de mes amis, un jour que nous traversions la vaste et sombre forêt de Vilerbe, toute rencontre ici est un danger. En effet, ce qui peut arriver de plus heureux, en plein désert, c'est de n'y Irouver personne. Le visage le plus humain est suspect dans le domaine du néant.

C'était pro!)ablement ainsi que raisonnait l'animal, c'est-k-dire le chien ; et il raisonnait juste, selon l'usage de ces créatures que notre orgueil prive de raison.

Un de ces ravins profonds et déme-

sures, comme on en trouve dans les grandes solitudes équinoxiales, s'élargit k quelques pas de l'arbre sous lequel s et aient arrêtés nos trois voyageurs. Il aurait fallu faire un immense détour et perdre deux heures de marche pour éviter ce ravin et suivre la plaine jusqu'au village de Kalima.

Paul tenait ses yeux fixés sur le bord du ravin et attendait une de ces apparitions qui sont effrayantes même dans l'éclat joyeux de la campagne et du ciel.

La belle créole, qui, dans son enfance, avait joué avec les armeà, se tenait prête a seconder son compagnon. Le chien

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écoulail toujours cl se pliiiirnail sourdement.

Rien dans nos campagnes lecondes ne peut donner une idée du paysage qui entourait celte scène de terreur. C'était un chaos d'arbres jeunes et d'arbres séculaires frappés de la foudre ; un terrain voilé de n^randes herbes ; des buissons formés de vingt arbustes sauvages ; des pointes de roc luisant au soleil, comme du bronze poli ; des éclaircies de lumière ; des voûtes d'ombre noire; pas un sillon tracé, pas une empreinte humaine; un azur de fête, un silence de mort. Par intervalle, le chant bref et splendide de la perruche multicolore,

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l'oiseau des soliludes, (leur vivante peinte par le soleil et ne s'épanouissant que pour lui.

Des formes hideuses se montrèrent à demi, puis se révélèrent dans toute leur lailles sur le talus du ravin. Paul reconnut du premier coup d'oeil les Vadankéris, espèce de Bohémiens de l'île, alors connus sous le nom de damnés, une classe proche parente de la famille de Strimm et de Golchak. Ces hommes, puisqu'il faut les désigner de ce mot, n'ont rien de commun avec les parias, êtres inolîensifs et résipfnés.

A l'époque où se passe notre histoire, les Vadankéris, repoussés des villes,

comme les parias, ne s'abaissaient pas à mendier un couris, une noix d'arec ou quatre forains de riz, aux portes des villages ; ils acceptaient fièrement leur damnation éternelle, et, préférant le pillage à l'aumône, ils s'en allaient à travers champs et bois, ne donnant merci k aucun voyageur, et souvent même se livrant à l'anthropophagie, quand le pil^ lage ne pourvoyait pas à leur faim.

La bande de ces damnés était trois fois plus nombreuse que la bande de Slrimm; on voyait briller au soleil, sur leurs épaules ou dans leurs mains, des armes de toutes sortes : les carabines, les haches, les lances, les cricks, les pistolets,

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outils de la prolession. Us étaient tous de petite taille, tous nus jusqu'à la ceinture ; tous exagérant la laideur du peuple malais, et pourtant il y avait dans leur allure fière,dans leur regard intelligent, dans l'ondulation gracieuse de leurs torses et de leurs têtes, quelque chose de noble qui semblait les rapprocher de la grande famille humaine, en accusant l'injustice de leur damnation. Deux femmes (pardon mes lectrices), deux femmes marchaient avec la bande, et les hommes n'avaient rien a leur envier du côté de la laideur.

— La fuite et la défense étaient impossibles. Une sueur froide inondait le

corps (lu jeune colon, et Vidéo qui traversa son esprit et que ses mains traduisirent par un geste était horrible. La belle créole devina l'intention de Paul.

— Non , lui dit-elle très bas avec calme; non, point de crime de vertu.

Dieu veut peut-être que je vive.

— Vous ne connaissez donc pas ces hommes? dit Paul; ce ne sont pas des parias.

— Je les connais, dit Aurore.

— Eh bien ! alors... dit Paul.

El il fit deux pas en arrière, en regardant les deux amorces de sa carabine.

Aurore fit un signe impérieux pour arrêter Paul au moment de l'exécution ;

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elle laissa tomber ses deux pistolets, regarda le ciel, et, le sourire aux lèvres, elle marcha vers la bande sauvage des damnés.

Des rugissements, des cris fauves, des éclats de rire de quadrumanes, des trépignements convulsifs accueillirent la jeune femme qui resta calme, avec son Sourire d'ange et son regard empreint d'une douce fascination.

— Mes bons amis, leur dit -elle en langue malaise, je me suis égarée dans ce désert avec mon mari, un Français qui vous aime beaucoup, et n'a jamais fait du mal aux vôtres. Nous nous ren dions à Kalima pour nous embarquer,

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et, si un de vous consent à nous guider m chemin, nous serons très reconnaissants et nous paierons avec générosité ce service.

Les damnés se regardèrent les uns les autres et se parlèrent à voix basse, mais les visages n'avaient rien de menaçant.

— Ces deux pauvres femmes me paraissent bien fatiguées, reprit la jeune créole.

Elle leur serra affectueusement les mains, et, tirant de son corset son anneau de mariage, retiré depuis longtemps de son doigt, elle le donna gracieusement à la plus jeune. L'autre reçut une petite bourse pleine de guinées ,

unique trc'sor do la voyageuse. Les deux sauvagesses batlirent des mains et voulurent embrasser Aurore. Celait une rude épreuve, et la belle créole s'y résigna de la meilleure grâce du monde, et les hommes firent éclater une vive satisfaction.

Un incident acheva la réussite, ou, pour mieux dire, la conquête.

Sur l'arbre qui donnait son ombre à celle scène du désert, se balançait une jeune perruche multicolore, qui semblait prendre un grand plaisir a écouter la voix de la jeune créole. C était le moment de tirer un paru favorable du charme.

Aurore regarda l'oiseau, l'appela en lan.e^>ii

ses lèvres roses une fusée de notes de bengali, et la perruche joyeuse vint se poser sur le doigt d'agate, en chantant tout son répertoire de mélodies appris au conservatoire du désert.

HoFDmes et femmes n'avaient jamais vu un tel prodige. Ils firent cercle autour de la créole pour lutiner l'oiseau ; mais celui-ci, reprenant son naturel sauvage, repoussait à coups de bec les vilainsdoigts de cuivre brusquement tendus, et se réfugiait sur le sein de sa nouvelle maîtresse, aux grands éclats de rire et à l'extrême stupéfaction de la bande. Celte jeune et belle femme, qui avait une parole si harmonieuse, un regard sidoux^

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et qui commandait aux oiseaux les plus sauvages de la création, apparut comme une divinité aux cannibales du désert.

Ils prodiguèrent à Aurore les démonstrations les plus respectueuses, et s'offrirent tous pour l'accompagner jusqu'à un

mille de Kalima.

Pendant cette scène, Paul s'était appuyé sur un arbre et suivait de loin tous les mouvements d'Aurore. Aslhon, un peu revenu de sa frayeur, jetait des regards obliques à son maître, et attendait un ordre comme un soldat bien discipliné.

Aurore appela son compagnon.

Paul mit sa carabine en bandoulière et s'avança suivi d'Aslhon.

Le jeune colon serra les mains de lous les sauvai^^es sans en oublier an seul, et leur montrant le ciel, il leur dit :

— Cette femme vient de la-haut!

La tigure ouverte et mâle du jeune homme, sa démarche Gère, sa haute taille, firent une favorable impression, mais les reg^ards se détournèrent de lui tout de suite; on ne pouvait se lasser de contempler la belle blanche, qui jouait de ses lèvres avec le bec de la perruche, et promettait aux deux femmes un avenir meilleur, si elle réussissait dans ses projets.

Paul montra du regard à sa compagne le soleil, comme un mari montre a sa

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femme l'ai^iiillc de minuit, dans un salon de bal, el Aurore dit aux: sauvages :

— Mes l)ons amis, je vous quille, mais pour vous revoir, c'est bien mon inlention. Ne m'accompagnez pas tous, c'est inutile. Je vais choisir un guide dans votre famille, et je le garderai non pas comme un serviteur, mais comme un aide. II ne lui sera fait aucun mal sous ma protection.

Le nom de Siinming (l'éclair) circula

dans les rangs.

Simming se présenta ; c'était un jeune Vadankeri de dix-sept ans, moitié cuivre, moitié coulil, avec des cheveux crépus, un visage anguleux et desyeux superbes.r

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Les yeux sont le visage. Aurore trouva Siniiuiug chariuanl, cl l'accepta pour guide avec une grande salisl'aclion.

La séparation tut très amicale. La jeune créole fit même un effort héroïque, elle embrassa les deux femmes sauvages.

—Ce sont des créatures de Dieu,dîl-elle à Paul en français.

Les hommes n'avaient jamais vu une blanche embrasser une Malaise ; cet acte de fraternité leur parut sublime; ils poussèrent des cris de joie, qui ressemblaient a des cris de rage, et se jetèrent aux pieds de la belle européenne, comme ils eussent fait devant leur divinité.

— Encore une fois^mes amis, leur dilelle, nous nous reverrons, je vous le promets.

Paul, qui connaissait parfaitement le chemin, se laissa guider par Simming; et, offrant le bras a Aurore, qui commençait a avoir besoin d'un appui, il se dirigea vers le nord.

Asthon paraissait regretter vivement d'avoir si mal a propos effrayé ses maîtres, en leur annonçant par des signes de détresse une rencontre de sauvages qui étaient de si honnêtes gens.

La nuit tomba bientôt, mais le village de Kalima se révélait dans le voisinage; On voyait luire des feux allumé^ autour

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des huiles, pour éloigner les bêles fauves cl donner le sommeil aux animaux des étables. Paul cherchait, à la lueur des constellations, un point de reconnaissance qui devait lui signaler la ferme et la plantation d'un Hollandais, ami de Vandrusen.

Quand il eut découvert ce qu'il cherchait, un bouquet de palmiers isolé sur un roc, il dit à Simming :

— Mon ami, un jour, j'ai débarqué a Kalima, et M. Davidson m'a fort bien reçu, là, dans cette ferme hollandaise que je reconnais très bien.

simming témoigna quelque crainte en mettant le pied sur une plantation euro-

péeunf, mais Paul le prit par la main et le rassura.

On voyait luire la mer a peu de distance; et quelques mâtures de vaisseaux s'élevaient et se confondaient avec les arbres, sur le rivage du petit port de Kalima.

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