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CHAPITRE TREIZIÈME

XIU

Par une bonne brise de sud-ouest, le Malaca vogue en pleine voiles vers les atterrages de Bornéo. Les marins de service 8'occupent de la manœuvre; Banlani, appuyé à tribord contre le baslin-

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^^ago, parle, crie, s'aj^ile, funicel menace du poing Ions les horizons.

Ses fidèles lieutenants, Cobra-Capei et OEil-de-Tigre, sont ses interlocuteurs.

Leur entretien nous apprendra beaucoup de choses intermédiaires et fort importantes pour l'intelligence de celte histoire.

— En voilà un, criait Bantam, en voilà un que je verrais avec plaisir clouer comme une poulène à l'arrière du Malaca.

— Le Français de Samarang ? dit Cobra-Capel.

— Oui, ce lord français qui nous a fait courir du côté du Vallon de la Mort^

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en liallanl en relraile, lui, comme un lâche !

— El ils étalent plus nombreux que nous, dit OEil-de-Tigre.

— Oui, oui, reprit Bantam ; ils ont pris des recrues dans la bande des damnés de Slrimm. Ces chrétiens sont les amis de tout le monde.

— Oh ! ils ne sont pas fiers comme nous! remarqua Cobra-Capel.Moi,jesuis né de l'écume de la mer, eh bien, je ne loucherais la main qu'a mon égal. Il faut garder son rang.

— El ces coquins, reprit Banlam, nous auraient menés jusqu'il Bally, au fin fond

de Java, si nous avions voulu écouter leurs coups de fusil !

— Ah I tu as été plus fin que le chrétien, loij dit Cobra-Capel.

— Sang de tigre! reprit Bantam, ils me la paieront, ma course ! Mais je me suis ravisé un peu tard !... Quand j'ai vu qu'ils nous menaient trop loin, et au pas de course, je me suis dit : la femme blanche n'est pas avec eux ; elle se sauve par la forêt de fer !

— Tu avais bien deviné la ruse ! remarqua Cobra-Capel.

— Alors , reprit Bantam , je les ai plantés là, comme des bambous, leur laissant dix hommes pour les amuser, en

rant derrière les arbres, à l'embuscade, et nous nous sommes mis à la pisle de la gazelle aux yeux verts.

— Elle a bon pied et bon œil, la gazelle! dit OEil de-Tigre.

— Oui, reprit Bantam ; mais elle n'était pas seule ; j'ai vu sur les mousses de la montagne des traces de souliers de rhinocéros ! La gazelle a un amant... un au moins I et par les écailles jaunes du serpent Ananta! je ferai rôtir son foie au soleil avant quinze jours !

— Et tu crois alors, demanda Cobra- Capel, que la femme blanche ne reviendra plus à la case de Vandrusen ?

— Elle serait bête comme une tor-

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tue si elle revenait, dit Bantam ; et je la croîs rusée comme la femelle du kandjil, qui laisse manger son mari par le tigre pour se donner le temps de se sauver.

— Mais à force de se sauver on se perd, remarqua Cobra-Capel.

— Aussi je lui permets de se sauver.

Va, crois-le bien, la caille ne quitte jamais Madagascar. Une île est une prison; Java me garde cette femme. L'autre nuit, je l'ai nianquéc de bien peu ; nous avons trouvé la toison aux branches comme je l'avais dit. Oh ! je suis bien tranquille, elle ne s'écartera jamais beaucoup de la case de Vandruson . Ses amours sont dans

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ce ni(i do dirélicn?. Écoute, mon Cobra- Capel, la gazelle blanche est à Chéribon en ce moment.

— Et tu veux aller la chercher à Chéribon ? demanda OEil-de-Tigre en riant.

— Me prends-tu pour un kangourou !

reprit le chef malais ; tu crois que j'irai mettre ma patte dans un piège comme une panthère qui sort de nourrice? Oui, j'ai fait l'autre nuit une sottise en tirant des coups de fusil derrière des arbres, sur des arbres qui cachaient des coups de fusil; mais sois tranquille, cela ne m'arrlvcra plus. L'expérience est une vertu noire; elle manque aux blancs;

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nous l'avons, nous !... J'ai mon projet... Une voix cria terre! elBanlam regarda le soleil.

— Voici la nuit, dit-il, nous arrivons au bon moment.

Et il se mit lui-même a la barre du gouvernail.

A la faveur de la nuit, le Malaca entra bientôt dans une petite anse déserte. On cargua les voiles, et un grand silence se fit k bord. *

— Mes amis, — dit Bantam à voix basse, mais très distincte, en s'adressant à 1 équipage, — mes bons amis, la grande nuit est venue. Le chef tient sa parole, Otes-vous prêts ?

Toutes les mains saisirent les cricks et les brandirent dans l'air; il n'y eut pas un mol de prononcé. Le geste était plus éloquent que le son de la voix.

— Voyez-vous cette petite colline qui fait cap, en s'araincissant vers la mer, poursuivit Bantam; cette colline, facile a franchir, nous sépare de la vallée de Banjennassing, la vallée de la poudre d'or.

Un murmure de satisfaction courut dans l'équipage.

— Voyez-vous cette petite anse où j'ai conduit le Malaca ? Eh bien ! elle n'a pas de nom, même parmi les naturels, et voici pourquoi : aucun navire, et même

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aucune enibarcalion n'y sont jamais en- 1res. On ne donne pas de nom a ce qui n'existe pas. Le roi de Bornéo, qui garde sa poudre d'or comme le bronze de Doumar-Leyna garde le bracelet du Serpenl-sans-Fin, cet imbécille de roi pense n'avoir rien à redouter du côté de cette ' crique, parce qu'elle est entourée de brisants, à deux milles au large, et que ses bas-fonds sont très dangereux. Moi, je passerais entre les deux becs de la lune sans m'y accrocher, je me moque des brisants comme l'oiseau, la Frégate se moque du détroit de Macassar, quand il veut passer des Célèbes k Bornéo.

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Un rire coinprlnK'; uccuciilil colle comparaison.

— Ce que nous allons faire, conlinua Banlaoi, n'a jamais été fait. Enlever la belle Sila élail peu de chose; enlever un grain d'or dans le val de Banjermassin^, c'est l'impossible. Voyez comme il est grand l'éloge que je vous donne, mes amis !

Les amis agitèrent leurs cricks une seconde fois. •

— Un jour, reprit Bantam, Surcouf, le brave Surcouf, avait eu l'idée de construire une flotte française pour faire en grand le métier de corsaire et se nomjijtT amiral. 1! lui manquait beaucoup

d'or pour construire des vaisseaux. Surcouf lenla une descen le a Banjermassing; il perdit presque tous ses marins et regagna son bord sans avoir pu ramasser une poignée de grains jaunes. Nous ferons mieux, nous, mes amis!

— Oui, oui, dirent h voix basse, mais résolue, tous les forbans!

— Savez-vous bien ce que c'est que l'or? poursuivit Banlam ; l'or, c'est l'opium, le tabac, la poudre de Karrich, la soya^ le riz Benafouli, les nids d'hirondelles, le rhum de Ceylan,le vin de Constance, les parfums de Delhi, la paresse du Challiram, la belle esclave blanche;

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l'or, c'est la vie! Voulez-vous vivre?

Suivez-moi!

Banlam laissa un mousse et un gardien à bord du Malaca^ et il s'élança sur le roc avec Tagililé d'un ouistiti. Vingtquatre forbans le suivirent, réglant leur marche sur la sienne, ou, pour mieux dire, leur vol. Les Indiens auraient cru voir une bande de démons vomis par la caverne de Myassour.

Parvenu au sommet de la colline, Bantam adopta la méthode dés étrangleurs indiens : il se coucha sur la terre et rampa comme un reptile. Ses compagnons l'imitèrent dans ce nouveau systèiiie de marche ; mais quoique initiés

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depuis leur enfance dans le mécanisme des ondulations horizontales, ils étaient loin d'atteindre h la hauteur de la science acquise par leur chef.

Ils traversèrent ainsi une éminence jonchée d'ossements blanchis, et cette vue ne les intimida point. C'était la place où s'élevait le niancenillier garni de squelettes humains. Tous les malheureux Européens arrivés dans ce val avec la soif de l'or, et accablés par des forces supérieures, axuent fini leur vie aux branches de cet arbre devenu un gibet.

Le vent de la mer balançait longtemps les squelettes, puis il les détachait de cette potence et les éparpillait en lam-

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