CHAPITRE QUATORZIÈME
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La plantation de Davidson est la première que la Hollande ait hasardée sur cette côte sauvage de Java. Les services que les Hollandais ont rendus à la colonisation dans riade sont iounenses; ce
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peuple a les trois qualités indispensables à l'accomplissement de ces travaux en pays lointain : la patience, le courage et l'aclivité. Java est surtout un produit hollandais.
A l'époque de notre histoire^ le village de Kalima, qui depuis a fait fortune et a pris un autre nom, comme un roturier enrichi, était composé de quelques huttes isolées habitées par des pirales en retraite, des Malais agriculteurs et des Chinois exilés volontairement de la ville flottante de Bocca-Tigris.
Ces colons vivaient en bonne intelligence et restaient neutres, ne voulant embrasser le parti d'aucune <]os ualions
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qui gii(3rroyaienl alors sur l'Océan indien. Le planteur Davidson était soupçonné de s}nipaliiie secrète envers la* France; mais, dans cerlaines occasions, il avait eu le bon esprit de donner une hospitalité très affectueuse aux marins et aux officiers du Windsor- Casile, échoué sur les récils de Kalima. Davidson était donc très bien noté dans les archives de lord Cornwallis , le vainqueur de Tippo-Saëb.
La plantation hollandaise de Davidson était maf^nitique et donnait les plus belles, espérances. Soixante esclaves, et une vingtaine d'agriculteurs de Pulo-Pinang
avait changé une vasle plaine inculle en jardin. Le mûrier de Chine avait réussi • admirablement, à côlé des autres riches produits du sol javanais.
Deux vojageurs qui arriveraient à Paris, sans argent, sau^ passe-port et sans état, ne trouveraient pas une porte ouverte et un toi! hospitalier; ils auraient même la chance d'être arrêtés comme vagabonds ; mais, dans les pays non civilisés et barbares, l'hospitalité sainte est une religion, et, comme aux antiques jours de Jacob, la hutte ou la tente sont ouvertes au pauvre voyageur.
La civilisation et les hôtels garnis
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oui dclruit l'bosjiilalilé. C'est dommage.
Davidson avait reçu fraternellement Paul et sa belle compagne Aurore, et il avait même trouvé dans son clienil une place honorable pour le chien Asthon et un hamac pour le jeune Simming, quoiqu'il fût soupçonné véhémentement d'appartenir à la caste maudite des réprouvés de Java.
La comtesse Aurore Despreraonts trouva le soir même de son arrivée les soins les plus empressés et un bon lit de repos dans l'appartement (!es sœurs de Davidson, jeunes et charmantes Hollandaises, qui avaieul courageusement suivi
leur frère pour partager sa bonne ou sa mauvaise fortune au désert (1).
En parlant aux damnés de Vadankéris, la belle créole avait jugé convenable de faire passer Paul pour son mari, mais dans la ferme de Davidson cette supercherie innocente, renouvelée des anciens jours, n'était plus permise. Il fallait même
faire davantage sous le toit d'une famille
(1) Ces dévoùmenle héroïques ont (oujoars été fort commufis dans les familles des planleurs anglais, hol- 'landais, portugais et français. Ces jours derniers encore, le capitaine Moutforl, dans son beau voyage publié par l'éditeur Lecou, cite avec un juste enthousasme une Française, madame Donnadieu, qui a toujours accompagné son mari dans ses travaux de colonisation et de pionnier, dans les forêts de l'Inde, L'Iiéroisme des femmes créoles n'a pas dégénéré.
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auslère cl niéliculeuse pour ëvilcr des soupçons fâcheux et mériler la confiance des sœurs hollandaises. Aurore ne balança pas; elle voulut vivre dans un isolement complet, et seulement aux heures des réunions de famille elle parlait à son jeune compa^^ion du désert dans les terme d'une politesse froide, ce qui provoquait des réponses notées sur le même ton.
Les femmes s'acquittent de ces devoirs de convenance avec un tact et une mesure admirables ; on dirait qu'au fond de leur cœur elles n'éprouvent aucune contrainte, el qu'elle se soucient fort peu de blesser un ami. Les hommes, selon leur
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usaiçe, ne compreiinenl riori, ol ils se lamentent à l'écart de lanl d'ingratitude et d'oubli.
Si, dans les environs de Paris, entre Chalou et Bougival, le propriétaire d'un quart d'hectare de terrain pierreux fait subir une longue torture a son ami dominical, en lui Diontrant les graines d'asperges et quatre jeunes melons entremêlés de coquelicots qui sont l'orgueil de sa propriété, faites-vous une idée du planteur indien qui, dans ses ennuis, voit tomber du ciel bleu un visiteur patient pour cause d'hospitalité reçue, et qui peut lui montrer des plaines, des collines, des montagnes ierlilisées
par ses mains, et acquises grralnilement de ce généreux propriétaire qui est Dieu! Bien persuadé que la jeune créole était une simple connaissance d'occasion pour le jeune Paul, Davidson s'était emparé despotiquenient du colon français, et il le promenait à travers ses plantations sans lui faire grâce d'une canne à sucre, d'une houppe de coton et d'un grain de café. Paul se résignait a ce genre de supplice, issu du démon de la propriété; il finit par y trouver un certain charme irritant qui le taisait moins songer à un amour sans espoir. Aux belles heures matinales, quand le soleil n'a pas encore humé la fraicheur de la nuit, Paul
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recommençait sou inspeclion forcée des richesses de ia propriélc hollandaise.
Au même inslant les deux sœurs Davidson et Aurore, toutes les trois vêtues de blanc et leurs belles têtes blondes et brune couverte d'un large chapeau de Manille, se dirigeaient vers un massif d'arbres gigantesques dont les branches unies s'étendaient, comme des voûtes, sur un petit golfe sablonneux appelé les Bains de Diane.
Asthon, très lié déjà, lui aussi, l'ingrat! disait Paul, très lié avec deux chiens de la belle race de Sumatra, courait à côté de ses deux nouveaux amis devant les trois jeunes femmes, avec la
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consciencedu^^raïul devoir qu'ils allaifint remplir sur le rivajj;e sacré du bain niarilinie. Puis, quand sonnait la cloche du premier repas, le planteur et Paul revenaient de l'inspection, et on voyait alors les trois femmes rentrant ayssi sous le toit domestique, toutes les trois inondées de leurs chevelures humides, or oivébène en fusion, et conOant au soleil le soin de rendre ces belles tresses blondes ou brunes k leur état naturel.
C'est alors que le jeune colon regretlait cette ruine auguste du bois, celle hôtellerie de quelques heures oii l'univers lui apparlenail, où il ne désirait
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rien qu'un pareil lendemain, éternellement suivi d'un autre:
— Qu'elle a été fatale pour moi, ma complaisance! disait-il en lui-même ; elle me menaçait de partir seule, et je l'ai cru! On croit tout quand on aime. Oh ! non, elle ne serait pas partie seule, dans ce boisaffreuxet sans chemin frayé. Elle se serait soumise a une vie d'isolement, qui du moins était sans péril, et je l'aurais gardée toujours, ccmme un père garde sa filli^, dans une ville assiégée par des ennemis féroces ; et j'aurais attendu l'heure de sa reconnaissance, et toujours heureux encore, si elle n'avait pas sonné !
11 y avait des moinonls de désespoir où Paul regardait l'horizon de la mer et méditait une fuite immédiate, une fuite sans adieu.
— Ce que je fais est horrible ! pensaitil. Que sont devenus mes amis, mes frères (le la case de Vandrusen ? Je l'ignore, et je suis làchenieni retenu ici par une femme et par un aiiiour impossible! brisons ma chaîne et partons !
La force Jui manquait toujours au moment décisif; un sou de voix connue, un éclat de rire sous les arbres, une frange de robe à travers les feuilles, une boucle de cheveux noirs agitée au kiosque, la moindre chose aperçue ou entendue, et
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révélant la femmo aimée, le retenait, comme un invincible obstacle de fer, sur la limite de l'habitation. Pour lui, la vie élait la, et partout ailleurs il entrevoyait quelque chose de pire que le tombeau, la vie sans l'amour.
Le coucher du soleil le ramenait toujours à ses sombres idées; il avait alors une heure de solitude absolue. Davidson le quillait, en lui exprimant des regrets fort polis, car il secroyail, dv. ivès bonne foi, nécessaire à l'exislencc inoccupée de Paul; et, comme il le voyait toujours Iriste, il essayait, dans sa noble candeur hollandaise, de le distraire par l'exhibition perpétuelle de ses trésors végétaux.
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Donc, tous les soirs a six heures, le bon planteur éprouvait un véritable chagrin, et il fallait bien que le motif de cette séparation fût grave; mais le motif n'était jamais donné, chose d'ailleurs fort indifférente au jeune colon amoureux.
Aux premières ténèbres, un étranger inconnu arrivait sous une sombre allée de tamarins, et Davidson courait a lui avec empressement. L'entretien durait une heure. Le planteur (jui ne savait rien dissimuler, rentrait avec une figure tantôt joyeuse, tantôt triste, probablement selon la nature de l'entretien.
Paul n'avait qu'une seule pensée, et
tous les mystères du monde l'inquiétaient
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peu ; il en avait bien assez du mystère de sa belle Aurore ; cependant une folle idép de jalousie lui traversa le front, un soir après six heures, et il résolut, quoique à regret, de se mettre en embuscade pour voir à quelle classe d'homme apparie^ nait ce nocturne et mystérieux visiteur. Pareil espionnage répugnait, comme nous Tavons dit, à son caractère loyal ; mais l'amour est comme la faim, il semble excuser bien des choses.
Un soir, il se plaça dans un buisson de câpriers qui bornait le petit chemin extérieur de la mer, et il vil passer \e visiteur.
C'était un jeune homme, grand, et qui
avait dans son allure quelque chose d'extraordinaire et de frappant.
Sa figure se voilait des larges ailes d'un chapeau' de paille, mais, chose étrange, en voyant marcher cet homme, on devinait la fierté audacieuse qui vevait illuminer ses yeux, son front, son
regard.
Paul se recueillit, baissa la tête, entr' ouvrit sa bouche avec l'ongle de son doigt indicateur, et fit ce mouvement, qui signifie ; Cet homme ne m'est pas inconnu!
Dans une heure il va repasser par le même chemin, pensa-t-il ; examinons-le mieux encore au retour.
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Cette fois, pour mieux l'examiner, il fallait se trahir, mais il le reconnut.
Malgré l'obscurité, l'œil méridional de Paul ne pouvait se tromper; cet homme était le grand Surcouf, le héros breton de l'Océan indien.
En toute autre occasion, Paul aurait bondi de joie en retrouvant Surcouf, mais toutes les impossibilités; filles ardentes de la jalousie, furent admises à la fois comme des vérités incontestables. Une écume de feu brûla les lèvres de Paul ; le sang éclata dans son cœur ; la foudre mugit a son oreille ; deux empreintes de soufre embrasèrent la plante de ses pieds DUS : il brisa un rameau du buisson
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qui l'abrilail, cl il s'écria d'une voix slridenle :
— Ah ! son secret est connu ! elle voulait venir à Kalinia! cUe a menti comme un homme! c'est la maîtresse de Surcouf! je le Savais bien î Est-ce qu'une femme peut me tromper, moi, un enfant de la mer ! et je l'ai conduite ici! je l'ai conduite par la n)ain à ce rendez-vous ! moi ! j'ai fait ce métier î
]1 fouilla dans sa veste blanche, et il ajouta :
— C'est une femme qui a fait inventer les poignards.
Et il se mit à rire comme rient les damnés.
Enâuire il se promena sur le pelll chemin, à c^randspas, el il n'entendait pas la cloche qui appelait la famille au repas du sôii*.
— Une mort si douce, ajoutait-il, une mort qui dure un instant! urt coup dé poignard !... rien !... il faudrait les faire mourir tous les jours , ces horribles femmes, à petit feu, lentement, avec des piqûres, et leur crier pendant toutes les nuits, pendant dix heures d'insomnie :
Créatures horribles, savez-vous bien tout le mal que vous faites à ceux 'qui vous aiment quand vous les trompez ainsi I El je voudrais la voir mourir de sommeil comme Dymiens, l'assassin du roi! et !a
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ressuscilor, par la magio, pour la luer avec (les ai^^uilles rougies au feu,coaime madame de Louvaio de Saint-Domingue !
il y a un enfer pour ces femmes! l'enfer n*est rien! le démon y rit! A mon secours! mon Dieu! mon patron! Je suis fou !
Pendant ce monologue du pauvre insensé, la cloche sonnait toujours. L'inquiétude était au comble dans l'habilation. Les esclaves allaient et venaient, furetant partout. Il est expressément défendu de se faire attendre aux heures de repas dans 1rs solitudes de l'Inde; un quart d'heure de retard est une alarme domestique, la tièvre de tous.
Aurore quitta soudainement sa réserve forcée, et courant à la case des domestiques, elle appela Asthon. Personne n'avait eu une idée aussi simple.
— Asthon arriva au premier son de la voix bien aimée.
— Cherche ton maître, lui dit Aurore, ton maître Paul, nous l'avons perdu.
Le chien comprit tout de suite, comme si on lui avait parlé sa langue; il éleva ses narines, les lit fonctionner circulairement, comme pour recueillir au passage toutes les émanations de l'air ; il enfonça brusquement sa tête dans les hautes herbes, prêta l'oreille aux bruits de la nuit, prit, quitta, reprit le même
chemin, cl, enfin, sûr de la réussite, il se dirigea vers le pelit sentier extérieur de la mer.
Aurore suivait Asthon et courait aussi vite que lui; les deux sœurs Davidson et la famille étaient fort loin en arrière. Le chien hurla de joie^ il avait retrouvé Paul, et Aurore l'embrassait en pleurant.
Le jeune homme laissa tomber son poignard et garda l'immobilité de la statue.
— Mais pourquoi nous donnez-vous de ces peurs ? dit Aurore ; il y a bien longtemps que la cloche sonne... N*avez-vous pas entendu.
Paul balbutiait des phrases sans suite, èi il ne comprenait rien à celte scène, il ne se comprenait pas.
La famille et Davidson arrivèrent bientôt, et Paul, qui pensait toujours à Surcouf, mais qui avait repris sa raison en voyant des larmes véritables sur la pâle figure d'Aurore, bégaya des excuses aux Davidson, et, offrant le bras a Aurore, il dit a voix basse, et en reprenant le chemin de l'habitation :
— Au nom du ciel ! madame, accordez-moi demain un quart d'heure d'en^ tretien.
Aurore regarda Paul avec des yeux
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stupéfaits; le jeune liomme renouvela sa demande sur le ton d'une prière.
— En venant de la mer, répondit Aurore, demain je serai là.
Et elle désignait un bouquet de palmiers devant Thabitation, le même qui avait servi de point de reconnaissance, un soir mémorable, après la rencontre des Vadankéris, les damnés.