CHAPITRE QUINZIÈME
Il y a dans les rendez-vous deux sortes d'inexactitudes : l'inexactitude d'avant et celle d'après.
On devine aisément laquelle des deux fut celle de Paul.
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M. Davidson monirail un sicomore Dain, cultivé d'après le procédé chinois, qui oblige les grands arbres k rester petits, lorsque Paul s'éclipsa, en laissant le planteur continuer sa démonstration à son ombre.
Le jeune colon, dévoré d'impatience vint prendre sa pose d'attente une heure avant la sortie des bains de Diane. 11 regardait la limite d'arbres interdite au\ profanes, et il prêtait l'oreille aux aboiements joyeux d'Aslhou , qui folâtrait dans ce golfe de Saphir, ce bain délicieux éternellement chauffé par le soleil indien.
Enfin, une forme suave aux yeux,
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même de loin, enir ouvrit le rideau des arbres, et s'avança dans la direction de Paul. Cette fois, par extraordinaire, Aurore était seule; les sœurs Davidson ne l'accompagnaient pas. Asthon lui restait fidèle.
Paul ne remarqua pas l'absence des deux autres femmes, lesquelles d'ailleurs n'avaient jamais existé pour lui que comme accessoires oiseux du tableau principal.
Aurore n'avait jamais été plus belle.
Le repos, la vie de l'habitation, les salutaires exercices de la mer avaient rendu à son teint toute sa fraîcheur savoureuse, ce limpide éclat des carnations curo-
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péennes. La robe nankin qu'elle porlail n'appartenait, par sa coupe, à aucune mode, mais le corps charmant qui la corrigeait, sur toutes ses coutures, lui donnaitune perfection inconnue des plus habiles faiseuses de Paris. Ses beaux bras, croisés sur la poitrine, étaient gracieusement occupés a retenir de larges et humides tresses de cheveux qui ressemblaient à une mantille de dentelle noire et apportaient avec eux tous les parfums de la mer.
Elle salua Paul, lui tendit la main, et dit avec une intention marquée :
— Eh bieiil vous le voyez, je suis seule... Que dites-vous de cela ?
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Paul serrait toujours la petite main olîerie, et ne la rendait pas, comme fait Tavare qui a trouvé une pièce d'or sur son chemin.
— Voyons, que dites-vous de cela ?
reprit Aurore en appuyant sur cbaque syllabe.
Le jeune homme ouvrait ses grands yeux noirs, pleins d'intelligence et de feu , et ne trouvait aucune réponse ; il ne comprenait pas et avait bien autre chose a faire en ce moment ; il admirait.
— Mais les hommes ne comprennent donc rien I reprit Aurore avec un ton de dépit et en frappant la terre de sa sandale d'odalisque, qui cachait un petit
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pied créole, blanc el nu, à faire éteindre les yeux.
Les gouttes de la mer ruisselaient sur le front et les joues d'Aurore, comme si une couronne de perles cueillies au golfe qui les produit se fût disjointe sur sa tête en se fondant au soleil.
— Allons ! il faut tout lui dire ! poursuivit la jeune femme ; il me regarderait éternellement sans parler, comme s'il me voyait pour la première fois!... Ecoutez, Paul, el quittez cette pose de bas-relief indien... nous voilà brouillés avec les Davidson...
«- Eh bien ? fil Paul, toujours absorbé dans la même conlcmplalion.
Eli bien !.. cela vous est o^^^al ?
— Suis-je brouillé avec vous? demanda Paul.
— Enfant î vous êtes un enfant ; est-ce que nous pouvons nous brouiller, nous ?
— Le reste m'est indifférent, madame.
— Appelez-moi donc Aurore, monsieur... et, si vous croyez que nous arrangeons nos affaires en ce moment, vous êtes dans l'erreur... on nous espionne du kiosque... c'est votre faute aussi, mon cher Paul... vous n'entendez pas la cloche du soupei*; on vous croit dévoré par un tigre; on vous cherche, ou pleure, on vous trouve, on vous em-
brasse étourdiuienl. — Quel mal y a-l-il là... n'êles-vous pas mon ami, mon sauveur, mon frère, mon coi ipagnon d'infortune? Notre amitié pure n'a-lelle pas été bénie par les saintes étoiles de Dieu, dans la plus horrible des nuits? je vous ai embrassé comme une folle... il y a des
moments où le cœur se trahit malgré le
bon sens... Eh bien ! les sœurs Davidson me licnnont a dislance maintenant. Ce malin, elles ont eu la migraine, comnje deux coquettes de grande ville ! Elles ont refusé de m'accompagiier aux bains de Diane. Me voilà en disgrâce à cause de vous. On nous met tous les deux à la porte de l'habilatiou, comme deux crimi-
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iiels! et Dieu sait si nous mérilons ce trailcmcnl !
Paul regarda un iuslaiit le ciel pour se reposer.
— Quel parli prendrons-nous maintenant ? demanda Aurore avec le ton d'une vive anxiété.
— Cette famille nous calomnie et nous insulte ! dit Paul, qui éprouvait le besoin de se mettre en colère, il faut nous venger. La Hollande est en guerre avec la France; Davidson est mon ennemi. Je vais envoyer Simming chez les Damnés; ils arriveront ce soir. Je me mets à leur tête, et je m'empare de l'habitation par le droit de guerre.
— Paul, dit Aurore, parlez-vous sérieusement?
— Mais il me semble, ma belle Aurore, que mon projet est raisonnable...
— Mais Davidson nous a recueillis, nous a entourés de tous les soins possibles ; cet homme doit nous être sacré.
— Et pourquoi nous insulte-t-il, cet homme?
— Les apparences sont contre nous ; on fait ici comme dans les villes, on juge d'après les apparences.
— Eh bien ! je ferai comme dans les villes, je me vengerai !... Allons voir Simî,:ir>g.
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Paul ni un pas vers l'iiabilalion : Aurore le reliiit.
— Au nom du Ciel, mon cher Paul, dit-elle, point de violence coupable ! respectons l'hospitalité...
— Mais, interrompit le jeune homme, vous êtes, vous, plus respectable que l'hospitalité ! Voyez comme on vous traite ! Par Notre-Dame de la Gineste ! j'en aurai vengeance ! Un de mes pays, M. Roux de Corse, a déclaré la guerre aux Anglais, je déclare la guerre à Davidson (1).
(1) Te fait esl historique. M. Roux de Corse, riche négociant de Marseille, a fait celle déclaralion de guerre eu ces lernaes : Moi, Roux de Corse, je déclare la guerre au roi de la Grande-Bretagne, etc., etc.
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— Vous êles fou , voila voire seule excuse.
— Je vous aime, dit Paul brusquemen.
Et il se voila le visage de ses mains.
Aurore recula, comme si elle eût été frappée au cœur par un poignard invisible.
— Paul, dit-elle d'une voix formidable de douceur, mon cher compagnon, je vous pardonne vos trois derniers mots... mais ne les prononcez pas une seconde fois.
— Je les penserai toujours, reprit Paul avec feu ; tous ceux qui vous voient vous aiment... Vous êtes l'amour. Les sauva-
gcs, les bandils, les daiiinés, les clirétiens, tout ce qui a un cœur vous aime ; les oiseaux du bon Dieu descendent du ciel pour vous aimer. 11 me semble que les arl)rcs mêmes sont heureux de vous donner leur ombre ; il me semble que le soleil est plus beau quand vous l'éclairez. Je De vous dirai plus que je vous aime ; mais celle belle nature de l'Inde vous le dira pour moi; imposez silence à cette voix, si vous le pouvez.
Des larmes brillaient sous les paupières de la jeune créole. Ce n'était pas le présent qu'elle redoutait, c'était l'avenir.
— Paul, dit elle d'une voix suppliante,
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mon amitié n'est pas exigeante... puisque M. Davidson va nous fermer sa porte, nous reprendrons notre pèleri-
nage, et nous irons où Dieu nous con-
duira.
— Vous partirez avec moi ? demanda Paul, qui pensait toujours à Surcouf.
— Mais, sans doute... je n'ai pas d'autre compagnon, il me semble...
— Pas d'autre ? interrompit le jeune homme en donnant à la femme un regard singulier.
— Je ne vous comprends pas, mon cher Paul...
— Bah! interrompit-il, je viens du pays où le cœur ne garde rien ! Je ne suis
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pas seul à Kaliina... Il y a ici un Français... votre... notre ami...
— Son nom... vite... Paul... son nom ?...
— Surcouf.
Aurore Cl un mouvement brusque, et sa Ggure exprima tout à la fois le doute, la joie, Tin crédulité, la stupéfaction.
Paul ne remarqua que la joie.
— Mais je ne vous apprends rien de nouveau, belle Aurore, ajouta-l-il avec un accent d'ironie.
— Paul, dil la femme, je vous jure devant ce soleil, qui est l'œil de Dieu, que j'ai pleuré Surcouf et que je no le crois plus au nombre des vivants ! Je crois
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que vous êtes dupe d'uue erreur de vos yeux, et...
— Non, Aurore, dit Paul, charmé du ton naturel de la justiûcation, non, je ne me suis pas trompé, Surcouf est vivant, et je vous le montrerai ce soir .
La cloche sonna. Aurore manifesta quelque hésitation, puis elle dit :
— On nous appelle ; soyons polis, et nous agirons selon l'accueil.
— Et ce soir, Surcouf... dit Paul.
La belle créole répondit par un siii^ne alfirmatif et marcha vers l'habitation.
Paul la suivit.
Le repas fut un véritable congé donné aux deux voyageurs ; il n'y avait pas à
s'y m('prcnclrc. Le maîlrc employa celle politesse froide el muelle, pire que l'iasulte bruyante. Décidément, celle famille patriarcale raisonnait comme une famille civilisée. Au Midi et au Nord, sous la tente el sous le toit, le monde juge l'extérieur et se soucie fort peu de l'intérieur ; il ne vous demande pas ce que vous êtes, mais ce que vous paraissez.
Aurore contint son irritation, et répondit même par des sourires a cette insulte inhospitalière; et elle agit fort sagement, car, à la moindre impatience trop visible, Paul éclatait et bouleversait rhabitalion.
En quittant la table, Aurore, qui croyait
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no plus avoir de niénagemenls à garder, prit le bras de son compagnon, et, quand elle fut à quelque distance de la terrasse, elle fit celte question :
— Parlez-moi franchement : Vous n'avez aucun doute ; Surcouf est à Kalima.
— Je vous l'affirme , dit Paul , et croyez que je suis heureux de voire doute.
— Et j)ourquoi mon doute vous rendil heureux ?
— Ah !. .. c'est que... Aurore... hier, je vous le confesse humblement, et je vous en demande pardon... hier j'ai été dominé par un soupçon injurieux...
— Assez, assez, ne perdons pas notre temps a dire des folies comme font les gens heureux, interrompit vivement Aurore, il faut quitter cette maison tout dé suite ; où comptez-vous pouvoir trouver Surcouf?
— Il faut l'attendre sur le chemin où il passe.
— Nous irons.
— Je suis à vos ordres... je ne vous demande que le temps d'appeler Simming et Asthon.
— Oui... mon inspiration ne me trompe pas ; Surcouf sera notre Providence, et, puisqu'il peut vivre ici, nous y vivrons,
nous.
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Peu d'instanls après, quand Thabilation, entourée d'un soleil brûlant, fermait ses portes et ses fenêtres aux rayons extérieurs, Paul, .Aurore et Simming sortaient furtivement, sans faire leurs adieux aux maîtres, et se dirigeaient vers le petit port de Kalima.
Paul s'arrêta, réfléchit quelques instants, et dit en montrant sur un côté du petit chemin un taillis frais et sombre :
— C'est ici qu'il faut attendre Surcouf.
Les voyageurs entrèrent dans le massif d'arbres. Aurore s'assit sur le gazon avec celle douce résignation qu'elle apportait à une vie intolérable pour une
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jeune femme. Le damné Simmin^, heureux de suivre la belle créole, se plaça près d'elle. Aslhon fit semblant de s'endormir, et Paul prit une position qui lui permettait de voir Aurore et de surprendre au passage le brave Surcouf.
De lon<,^ues heures d'attente s'écoulèrent; le soleil paraissait vouloir se fixer sur l'horizon. Enfin, la nuit tomba, et Paul, ne pouvant plus regarder Aurore, concentra tous ses regards sur la route de Kalima.
Aurore mit ses petites mains sur la bouche d'Asthon, qui préparait un aboiement. L'ombre d'un passant se dessina dans la nuit étoilée.
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— Venez, Aurore, dit Paul; c'est vous qui devez aborder Surcouf la première.
La jeune femme dit a Asthon, en le menaçant du doigt :
— Sois saa^e, celui qui vient est un ami.
Elle se leva et se plaça sur le sentier, d'après l'indication de Paul.
Celui'qui venait n'était pas homme a reculer devant une apparition :
— C'est bien lui ! Dieu soit béni ! dit Aurore.
Une voix mâle répondit :
— Vous, madame, ici!
El les maius les plus loyales du monde se réunireril dans l'élrcinlc d'un inexprimable bonheur.