‹ Les damnés de JavaChapitre 16 sur 18 · CHAPITRE DIX-SEPTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIX-SEPTIÈME

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A bord du Malaca, les pirates sont heureux; ils ont enÛn trouvé la vie si longtemps rêvée I encore une prisé, et ils passent tous B l'état de nababs, et ils éclipsent Palmer, le dieu moMel de

l'Inde; lout leur souril,la mer, le ciel, le Ycnt. Ils n'obéissent à personne. Ils commandent tous; l'équipage est capitaine.

En vain le farouche Cobra-Capel veul-il faire valoir des droits légitimes, transmis par Bantara, l'orgie lui rit au visage. Les cris se mêlent, se heurtent, éclatent à la fois. On dirait que le Malaca porte une cargaison de tigres au palais du gouverneur de l'iude ; si TOcéan avait des échos, il ne saurait a qui répondre. Les canons seuls sont muets.

Les bandits ont étalé sur le pont toutes leurs richesses, pour s'enivrer aussi de la vue de l'or, car les vins de Constance et le rhum de Ceylan ne leur suffisent

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pas. Le pont est jonche de débris de flacons, de cristaux et de porcelaines chinoises. On a dévoré un immense plat de karrik incendiaire, volcan de riz et de safran, qui brûle les poumons avec sa lave jaune, et complète l'ivresse du vin. Deux jeunes esclaves, d'un brun noir, enlevées à Timor, assistent à cette scène et pleurent en regardantla mer. Les éclats de rire répondent aux larmes; les derniers flacons s'épuisent; les derniers blasphèmes éclatent ; un soleil de feu tombe d'aplomb sur toutes les têles, et verse le sommeil de la débauche et de midi. Le silence succède au tumulte. On n'entend plus que les pleurs des deux

jeunes filles, comme on entend le qiurmure d'une source, voilée par les arbres, au fond des bois.

si l'équipage eût confié son sommeil à la vigilance d'une sentinelle, à coup sftr lasentioellese serait endormie, par esprit d'insubordination , mais , en l'absençu d\in chef, personne n'ayant rpcpramandé la vigilance, un bandit, moins ivre, nV vait pas fermé les yeux et regardait les quatre horizons.

Une voile parât à l'ouest. Le bandit se leva, prit la lunette et poussa un sifflement de reptile. L'équipage resta sourd; il fallut recourir aux moyens violents pour l'arracher a sa torpeur.

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— Uno voile ! une voile ! crièrent plusieurs voix.

Pour des pirates, un navire signalé est toujours un ennemi.

— Tout le mondp sur le pont ! cria tout le monde.

Les plus séditieux de la bande criaient aussi :

— Nommons un capilaipe ! nommons un chef.

Une voix lança cet anathème contre Bantam :

^ Ce coquin a déserté avec la meilleure part; si jamais il tombe enlre.nos mains, son plus petit morceau sera l'oreille! I) fait le, nabab, lui ! Il se blanchit

avec la craie de Chéribon ! Il rougit de son teint, le maudit !

— Me voulez-vous pour chef? cria Cobra-Capel.

— Oui ! oui ! répondirent une vingtaine de voix. Vive Cobra-Capel ! vive le rusé serpent de Tchoultry !

— Allons ! dit le chef élu ; canonniers, à vos pièces! le navire est un On voilier. Il va faire chaud.

— Il bat pavillon de France ! cria une voix de la proue.

— Mille cornes de rhinocéros! reprit Cobra-Capelj je vous dis que c*est Surcou f !

— Bien! dit OEil-de-Tigre, je l'avais

prévu ! Bantam nous a trahis ! il a laissé vivre Surcouf, pour nous faire pendre à sa grande vergue 1 Que la trompe d'un éléphant le caresse à Chéribon !

Le navire aperçu volait comme un oiseau, et ce n'étaient pas les manœuvres inhabiles et indolentes du Malaca qui pouvaient sauver les bandits.

Une fumée d'azur courut dans un rayon de soleil, et le Malaca reçut un boulet dans son bastingage à tribord.

— Bien tiré! cria Cobra Capel ; je reconnais l'œil de Surcouf.

— Nous serons mieux pendus, dit une voix.

— Oh ! je l'en défie, de me pendre,

M'i LES^DAMNÉS

moi, reprit Cobra-Capel. Amis, feu partout !

Les deux jeunes esclaves s'étaient évanouies sur des lambeaux de voiles, et personne ne les remarquait.

— Par le dragon du soleil ! cria le chef, quand on ne peut pas s'échapper, il faut se battre. Nos carabines tuent aussi, comme si elles étaient chrétiennes, et nos sabres sont des rasoirs anglais. A l'abordage, nous sommes les plus forts ! Amis ! aux grappins ! Feu de toutes vos carabines ! Sabres aux dents, pistolets aux poings!.. Ils refusent l'abordage, les lâches! ils manœuvrent pour nous couler !

Ceux du Malaca ne so trompaient point; c'était bien Surcouf, avec son Breion^ le plus aj^nle dos oiseaux de mer. Non seulement il ne craignait pas l'abordage, filais il allait aborder lui-même pour en finir promptement.

Mal pointés, les canons du Malaca trouaient l'Océan avec leurs boulets et perdaient leur poudre. Surcouf avait fait cesser le feu de batterie, et tomba comme un aigle sur les bandits. Jamais, dans ses fabuleux abordages du golfe Persique ou du golfe de Bengale, le héros breton ne montra un élan pareil ; il s'agissait de reprendre son Malaca, infesté par des sauvages. Selon sa coutume, Surcouf tira

les deux premiers coups de pislolel et abattit le premier ennemi avec sa hache d'abordage. Paul et Mordeille s'élancèrent après lui, et tout l'équipage suivit comme un ouragan de fer et de feu. Les forbans résistèrent comme des tigres cernés dans un massif de jungles ; ils se roulaient sur le pont, avec leurs cricks, pour percer les pieds nus des assaillants; ils grimpaient comme des mandrilles sur les vergues, et il fallait les abattre au vol. Ce terrible combat, resserré dans un espace si étroit, ne fut pas long. Il ne resta bientôt que des cadavres horriblement défigurés; Cobra-Capel et deux . autres bandits, échappés a la mort, dis-

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parurent par les écoulilles; le champ de I)alailledu pontélailau vainqueur.

L'équipage du Breton^ par ordre de Surcouf, s'empara de l'or élalé sur Tarrière, car des symptômes alarmants vinrent avertir le marin breton. Une fumée lente montait a travers les fissures de l'entrepont, et Surcouf savait bien que, souvent, dans ces rencontres, les bandits menacés d'être pendus mettent le feu aux poudres et font sauter le navire pris.

— Coupez les grappins, cria Surcouf, et tout le monde à bord du Breton I

On obéit, sans examiner l'ordre, tout étrajigo qu'il pariU.

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LES DAMNLS

Snrcouf resta le dernier sur le pont du Malaca^ et, lorsqu'il vit que tout son équipage était en lieu sûr, à une certaine distance du Mnlaca^ il s'élança dans la mer pour regagner son Breton.

Peu de temps après, le Malaca sauta et couvrit la mer de débris informes et sans nom.

la petite porte de fer de la sai^itebarbe du Malaca sauva Surcouf et son équipage.

Dans le désordre du moment, Cobrâ- Capel, ne trouvant plus la clé des poudres , incendia la cale, et ce retard donna aux vainqueurs le temps de ? eloigner. Celte conjecture appartient à

Surcoiif; clic est 1res raisonnable cl explique tout.

Cette affaire coûta la vie à trois hommes du Breton. Il y eut quelques blessés, entre autres le brave Mordeille. Surcouf versa quelques larmes sur le Malaca, navire qu'il ainiait, comme tout marin aime le vaisseau, théâtre de sa gloire , de ses veilles , de ses rêveries , de ses dangers.

Pendant le combat, les deux jeunes filles de Timoré avaient gagné le Breton à \â, nage, et après la victoire elles se jetèrent aux pieds de Surcouf pour demander sa protection. Le capitaine était reconnaissable, car il portait une épaulelle

d'or sur une vesle bleue; ces pauvres fllles ne pouvaient donc pas se tromper; tous les autres marins n'avaient aucun si^me dislinclif, et même, pour être plus alertes dans le combat, ils avaient quitté leurs vestes de coutil.

Surcouf tendit la main, avec bonté, aux deux sauvages, les releva et leur demanda le nom de leur pays. Au nom de Timor, Surcouf se frappa le front et réfléchit.

Puis il lit un signe amical aux jeunes filles, el pendant que l'équipage se purifiait des souillures du combat, il appela Paul el lui dit:

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