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— Il y a une grande chose h faire, et le relard n'est pas permis.
Paul interrogea Surcouf par le regard, et, sur un signe qui lui fut fait, il s'assit.
— Le temps emporte ou dévoile tous les secrets, dit Surcouf. On peut dire aujourd'hui bien des choses qu'il fallait taire hier. Bantam a sauté avec le Malaca. L'enfer ait son âme!
— Capitaine, dit Paul, je n'ai cherché que lui, du moment où j'ai mis le pied sur ce pauvre Malaca ; mais tous ces bandits se ressemblent tous, comme les singes de la forêt de Fer. Ils se sont mêlés comme un jeu de cartes ; aller trouver le
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valet de pique ! Ten ai assommé lanl que j'ai pu, dans l'espoir de ne pas manquer le bandit.
— Il ne s'est pas manqué, lui, reprit Surcoût; il s'est fait justice. Si Bantam n'avait pas été à bord, le Malaca ne sautait pas. J'ai reconnu la main du démon quand j'ai vu la fumée aux écoutilles.
— Il a fait un pacte avec le diable, dit Paul.
— Le pacte ne lui a pas réussi, reprit Surcouf.
— Pardi ! le diable avait peur d'êtrç détrôné sur terre! dit Paul... Mais excusez-moi... je vous dis des bêtises, oi
VOUS aviez, je crois, quoique chose de sérieux à...
— Oui, de très sérieux, interrompit Surcouf... Ecoutez-moi, Paul... 11 y a un prisonnier à Timor... un prisonnier qui avait tout à craindre de Bantam... pour des raisons... n'importe!... Ce prisonnier est un compatriote, un gentilhomme, le comte Dospremonts... Avez-vous entendij parler de lui, Paul?
— Jamais, capitaine.
— Tant mieux! je vois qu'on a été discrelji reprit Surcouf.
A ce moment, Paul éprouva un serrement de cœur dont il ne put deviner la cause.
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L'enlrelien continua.
— Mon cher Paul, on demande cinq mille piastres, àTimor, pourla rançon du comte. Nous sommes un peu riches enfin, par un hasard providentiel, et de plus, nous avons en notre pouvoir deux jeunes prisonnières de Timor; elles sont fort laides, mais dans leur pays elles sont fort belles ; leurs familles doivent les regretter. Il y a donc une négociation à établir aux meilleures conditions possibles.
— Je comprends, dit Paul, toujours agité sans motif connu, je comprends; il s'agit de faire un échange de prisonniers et d'obtenir une diminution sur les
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cinq mille piastres, en rendant deux prisonnières.
— - C'est cela, mon cher Paul; il faut pour celle négociation un homme courageux, adroit et connaissant le malais, et j'ai jelé les yeux sur vous.
Paul s'inclina pour remercier.
— Vous acceptez, n'est-ce pas, reprit Surcouf.
— Très honoré de votre confiance, capitaine.
— Nous avons mis le cap sur l'île de Timor, poursuivit Surcouf, et, quand nous serons devant l'île, vous descendrez dans une embarcation avec les deux Malaises et trois rameurs ; et l'échange
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se fera, selon l'usage consacré, sur le petil rocher de Fiou ; il faut rendre justice à ces bandits ; ce sont les seules occasions oii ils montrent de la bonne foi.
— Je connais celte manœuvré, dit Paul, maintenant...
— Maintenant, interrompit Surcouf, je vais vous apprendre une bonne nouvelle... En vous chargeant de cette négociation, vous serez infiniment agréable à une personne qui vous estime beâitcoup, que vous estimez aussi, et qui
demande tous les jours au Ciel, dans ses
prières, la délivrance du comte Despre-
monts.
Un frisson courut dans les veines de
Paul; il fil uu violent elïorl pour assembler quelques syllabes.
— Et.. .celle... personne... qui demande au Ciel...
— Vous ne devinez pas ? demanda Surcouf.
Paul fit un signe de tête négalif.
— On peut tout dire et tout nommer aujourd'hui, continua Surcouf ; celte personne est notre belle comtesse Aurore...
Aurore Despremonts... Que regardez-vous eu mer, Paul?... vous découvrez une voile ?... Est-ce que la mer nous apporte le cadavre de Hanlam ?...
A ce nom d'Aurore, Paul s'était levé comme s'il eût reçu une balle au cœur;
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mais une réflexion énergique réprima un cri sur ses lèvres, et par un mouvement subit il voulut dérober aussi a Surcouf un visage couvert d'une affreuse pâleur.
Sans se retourner, il répondit au capitaine, et, malgré son trouble, il s'estima heureux d'inventer quelque chose d'assez raisonnable.
— J'ai cru entendre... un bruit de rames... C'est que nous sommes dans les parages les plus dangereux... Vous le savez mieux que moi, Surcouf, l'an dernier, le bâtiment de M. Delanier a été ici, en un clin d'œil, entouré par cent pirogues qui semblèrent sortir de l'eau.
— C'est l'histoire de la mort de Vendredi dans [{obinson que vous me contez là, Paul, dilSurcouf en riant, mon Breton en avalerait deux cents, de leurs pirogues... Asseyez-vous, Paul, et poursuivons. Il ne faut pas renvoyer a demain une si grave affaire...
— Sans doute, sans doute, dit Paul, en essayant de dérober les trois quarts de
sa figure à Surcouf.
— Un jour perdu, poursuivit le capitaine, pourrait être fatal au comte Despremonts et à sa pauvre femme; je n'ai jamais vu mariage si bien assorti. lis s'adorent comme deux nraanls au prr-
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mier quartier de la lune de miel. Si le moment n'était pas aussi {?rave, Paul, je vous ferais rire aux larmes... J'oyais un jeune passager qui la croyait veuve, et qui...
— Oh! le .moment est trop grave ! — interrompit Paul avec un geste convulsif, — et, d'ailleursj je connais mainte nant très bien cette affaire... Capitaine, je ne crois pas me tromper, nous avons dépassé la côte de Chéribon, n'est-ce pas ?
— Oui, et de beaucoup... je devine votre intention. Paul, vous voulez faire une petite descente cliez les colons de Sauiarang?... mais songez-y bien, cela
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vous fera perdre un temps considérable, et j'ai promis à Aurore Despremonls de ne pas perdre une minute quand l'occasion se présenterait, et elle est plus favorable qu'on ne pouvait l'attendre, puisque avec l'argent de la rançon nous avons ces deux petites Malaises en notre pouvoir... Eh bien ! vous ne répondez pas, mon cher Paul?... vous tenez toujours a
voire visite à Samaran^]^ ?...
— C'est que... voyez-vous capitaine, dit Paul avec des efforts inouïs, je n'ai pas l'honneur de connaître M. le comte Despremonls, et...
— Mon Dieu I que dites-vous, interrom-
pilSurcouf au comble de 1 etonnemeiil, un brave officiera le continuateur de la grande œuvre de Dupleix ; un noble Français! Vous avez besoin de lo connaître personnellement pour... Vraiment, Paul, je ne vous comprends pas ! vous avez encore dans la tête le fracas de la bataille !
Surcouf avait toutes les vertus el toutes les ressources des grandes choses mifitaires, la finesse même et la sagacité du soldat accompli; mais toute sa pénétration échouait devant la vulgarité de la vie bourgeoise ; il aurait ainsi prolongé cet entretien avec Paul jusqu'au lendemain, el il n'aurait rien deviné.
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Paul, qui se Iraiiissail bien plus par sa pâleur (|uo par les Lésilalious llévreuses
de sa parole, fit un dernier ciïorl pour
réparer son iinpnulenle phrase, et dit
d'une voix assez ferme : • '
. — Capitaine, vous ne m'avez pas laissé achever... Certes, je n'ai pas besoin de connaître personnellement M. le comte...
le comte...
— Despreraonts ; souilla Surcoûf.
— Despremonts, reprit Paul pour voler à sa délivrance ; mais h l'habitation de Vandrusen, j'ai de bons amis dont j'ipnore le sort depuis la ticscerite de Ban-
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lame, et, puisqueje me trouve dans leur voisinage, je me souviens que j'ai des devoirs sacrés d'amitié a remplir.
— Eh bien! dit Surcouf, je vous approuve et tout peut s'arranger... Le relard ne sera pas long, vous me le promettez, Paul ?
— La chaloupe, trois bons rameurs, le temps de serrer les mains de mes amis, s'ils vivent encore, de les pleurer, s'ils sont morts, et un instant après vous mettez à la voile pour Timor.
— Surcouf approuva d'un signe de tête, se leva pour donner quelques ordres, et
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Paul s'apcrçul bicnlôl que le navire changeait de direction et gouvernait vers la droite du détroit.
Le malheureux jeune homme paraisrait plus calme; une résolution énergique était prise; mais laquelle? C'est ce que n'aurait pu deviner le plus sagace des observateurs.
A la hauteur de l'habitation de Vandrusen, le Dreion mit en panne et la chaloupe prit la mer.
— Faites-leur bien mes amitiés à tous, dit Surcouf à Paul du haut de l'échelle, et promettez-leur ma visite prochaine.
Paul répondit par des prestes, ce qui pour lui, en ce moment, était plus facile que de répondre avec la voix. Il revoyait le débarcadère de Vandrusen, la guérite de pierre, les arbres de la fontaine des roses d'ivoire, le sombre massif où il gardait Aurore dans la plus affreuse des nuits, un magnifique paysage, qui avait un instant couvert de son ombre l'adorable femme à jamais perdue pour lui.
Une sentinelle avait probablement signalé un navire de France, car le bord de la mer perdit bientôt sa tristesse de solitude et s'anima de la présence de dix hommes bien connus de Paul.
Les joies de ces retours el de ces rencontres sont inconnues dans les villes, et les plus vives aiïeclions perdues el retrouvées n'ont rien de comparable à ces touchantes scènes du désert. On dirait que Dieu a créé une amitié plus sainte, une parenté plus aimante, pour les solitaires du désert, pour les vaillants défricheurs qui ont foi en lui et continuent son œuvre dans le pays du soleil.
Deux hommes de la troupe de Strimra et Torrijos manquaient à cette scène ; ils avaient péri dans la nuit de l'attaque. Paul retrouva tous les autres et, dans l'accueil émouvant qui lui fut fait, il oublia
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un iiislani, son désespoir. Le comle Raymond, ce genlilhoumie si calme toujours, et qui avait la pudeur de la sensibilité, pleura de joie en revoyant son jeune ami Paul. Les mille choses qu'on avait à se dire de part et d'autre furent dites en quelques instants, car Paul ne cessait de répéter a chaque phrase :
— Surcouf attend le comte Raymond.
Enfin, Raymond s'écria :
— Mais \& suis aux ordres du brave Surcouf; que me veut-il?
Paul prit mystérieusement la main du
liu
comte Raymond, cl leloignanl de ses compagnons, il lui dil :
— Surcouf ne vous allcnd pas.
Le comte Raymond filiin mouvement qui d(5conccrla Paul.
— C'est moi, ajouta-t-il, c'est moi qui compte sur vous ; c'est moi, votre ami, qui vous demande un service, à vous, mon noble ami, à vous si ^(énéreux toujours, à vous qui venez de m'accueillir avec des larmes de joie.
— Parlez, mon cher Paul, et, quel que soit le service, je vous le rendrai, foi de
genlilliomnic.
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Alors, Paul, vu l'urgence, raconla à Raymond toute l'iiisloire du comte Despremonls et d'Aurore, cl, en finissant^ il ajouta :
— Moi, je ne puis pas me charger de celte mission, c'est impossil)le!... impossible !
Et il versa des larmes de désespoir.
— Que Surcouf j reprit-il, m'ordonne de me précipiter dans le fond de l'Océan, pour y chercher le plus beau coquillage de l'Inde, j'obéirai ; qu'il m'ordonne de prendre tout seul l'île de Timor; on me tuera, mais j'obéirai... aller retirer
lecomle Dosprcmonts des mains de ces bandits! impossible! Je n'ai pas tant de verlu ! je suis un homme infâme! un lâche! un déserteur ! je me punirai !
Lecomle Raymond de Clavières aimait Aurore, lui aussi, et quel riant avenir il avait fondé sur cette amour; mais il était de la race des hommes héroïques, toujours prêts aux dévoûments sublimes; il prit la main de Paul et lui dit :
— Consolez-vous, mon enfant; vous aimez Aurore, et je vous comprends mieux que personne. Ce que vous ne voulez pas faire, je ne puis pas le faire, et je le ferai.
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Il quitta PauJ, s'avança vers les colons, et leur dit :
— Mes amis, le temps presse; j'ai une grande mission a remplir. Il n*y a pas une minute à perdre, je vais délivrer le comte Despre monts.
Et; mettant le pied sur la chaloupe, il ajouta, en montrant le Breton :
— Mes amis, feu de toutes vos armes, et saluez le drapeaux tricolore!
Une salve de mousqueterie retentit sur la plage.
— Et vous, dit Vandrusen au comte,
VOUS ne saluez pas comme nous le drapeau de la France?
— Ce n'est pas mon drapeau! répondit 1 yenlilliomme de Versailles; et il partit.
FIN DKS C0L0>(S.