‹ Les damnés de JavaChapitre 5 sur 18 · LES I>AM>'ES · texte numérisé non relu

LES I>AM>'ES

— Ail ! capilainr... ceux-là .. on leur a fait passer le goûl du riz.

— El les deux qui ont conduit la femme blanche à la case des Cinq ont-ils parlé avant de mourir?

— Ils n'ont pas dit un mot, capitaine; ils sont morts comme des fakirs a la fête de Raous-Jalreh.

— Et vous verrez, s'écria Bantam, que ces chiens de blancs diront encore que Bantam est un misérable coquin, bon a pendre à la vergue du iMalaca I Je tenais ce requin de Surcouf, là, dans ces deux mains; je pouvais l*écraser, comme le buffle écrase le ligre au cirque de Batavia, et je le laisse vivre, parce qu'il a

élé bon pour mol ! On a du cœur, chez nous !

— A voire place j'en aurais fait tuer un de plus, capitaine, murmura timidement une voix.

— Ah ! vous croyez donc — s'écria le chef malais en sautant sur le cabestan comme un oiseau sur son perchoir — ah ! vous croyez donc que je veux mener éternellement la vie que je mène, une vie de sin^e et de poisson !

Les éclats de rire arrélèrent Bantam.

Il reprit sur le même ton :

— Je veux être un nabab de Pulo-Pinang. Je veux fumer le houka dans un chattiram de bois d'érable, avec deux

belles esclaves l>ei)galis, l'une pour allumer l'opium, l'aulre pour me donner de la fraîcheur, à midi, avec un panka.

— Il a raison, le capitaine! crièrent plusieurs voix de courtisan.

— Est-ce que je ne suis pas de l'argile dont on fait les Anglais, là-haut ou labas? poursuivit le chef, et, par le Tigre noir mon père, je vaux mieux qu'un Anglais. Ces pâles de l'Europe ont des chairs qui se 'fondent au soleil, et moi, voyez mon épiderme ! on en a fait la porte de bronze de la pag^ode de Caveri !

— C'est vrai ! c'est vrai ! dirent en chœur les mêmes voix.

— Et vous autres mes bons an)is, con-

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linua Danlain, vous qui êtes les soixante mains de mon corps, vous croyez que je vous laisserai sur mer quand je me débarquerai ? Vous croyt'z qu'après vos services je vous récompenserai en vous donnant un caillou des Maldives et une boulette de riz h man^erpar jour, comme un jeniidar de pagode?

Bruyant accès de gaité folle dans l'équipage.

— Ah! mes an>is, vous me jugeriez mal! Je veux vous donner à tous assez d'argent pour faire le commerce des écailles et du sang de dragon. Vous ne connaissez pas le commerce ; je vais vous l'apprendre en deux mots ; c'est plus fa-

cilc que les échecs. Vous aclielez pour une piastre une pacotille de marchandise avariée; vous donnez des échantillons superbes, et vous la vendez dix piastres. Le lendemain , vous levez le pied, et vous prenez votre vol. L'acheteur arrive pour se faire rendre son argent, et il ne trouve que la cendre de votre pipe sur votre hamac d'auberge. Voilà le commerce.., l'avez-vous appris?

— Oui, oui, crièrent les forbans.

— Maintenant, poursuivit le chef, maintenant, si je vous ordonnais de vous précipiter la tête la première dans la gueule du volcan Mara-Api,que feriezvous ?

Tousle.sl'orbausseprécipitèrenlcomme un seul homme aux pieds de leur capitaine.

— Relevez-vous, leur dil-il, et écoutez-moi. Il y en a parmi vous qui ne voudront pas faire le commerce, je le sais. 11 y a les paresseux du soleil, ceux-là ne savent pas même parler à l'ombre ; un mot leur fait suer les lèvres ; je les connais.

Plusieurs paresseux rirent aux éclats.

— Je travaillerai pour tous, reprit Banlam ; et je puis enrichir, d'un seul coup, tout le monde. Vous connaissez la vallée de Banjermassin^, au sud de Bornéo ?

— Oui, crièrent-ils comme une seule voix.

— La poudre d'or coule dans cette vallée, comme la mer dans le détroit de Malaca, reprit Bantam. Il y a de quoi en- Fichir les cent millions de mendiants que rinde fait mourir de faim. C'est de la vraie poudre d'or anjrlais ; j'en ai des échantillons dans la chambre de Surcouf... je vous en donnerai quelques grains à chacun ; mais il nous en faut nne tonne.

— Au moins, dirent quelques forbans.

— Eh ! je vous donne la mine, si vous la prenez ! continua le chef; mais on ne prend pascelte mine h rabordage,comme

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un Irois-màts de la compa^çnie autçlaise. 11 faut tirer le diaWe du puits par ses cornes. Le roi de Bornéo tient à sa poudre d'or; un vieux roi entêté, qui ne peut plus se payer un plaisir en ce monde ! Tous les hommes qui mettent le pied dans la vallée de Banjermassing sont pris et pendus à un manceniUier sans feuilles... J'ai vu cet arbre; il est mort desséché au soleil, et il secoue des squelettes a toutes ses branches nues. Ce n'est pas gai à voir... avez-vous peur de ce manceniUier?

— Non !• non ! crièrent les forbans.

— Mes amis, vous connaissez le Pan-

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tottn des Célèbes ?... Vous ne le connaissez pas... Voici le refrain :

Pauvre moit a fait triste vie :

Toujours voir le bonheur absent, Manquer des biens que l'on envie :

Il vaut mieux mourir en naissant.

Ce refrain fui vivement applaudi par l'équipage.

— Cela veut dire, raes amis, que vous serez tous pendus, peut-être, à Banjermassing; mais, si la corde casse, nous revenons avec un trésor à la ceinture, et toute noire vie nous marchons dans des souliers... Cela vous convient-il?

— Bion, cajjitnino! crièrent toutes les voix.

— Je vous conduirai a la mine. Je ▼DUS le jure par l'esprit de la mer qui peut me noyer celte nuit ! Les soldats du roi de Bornéo sont des épouvantails de tapisserie chinoise, mais ils sont nombreux; nous tomberons sur eux avec des cricks de Java ; point de carabines, une balle ne tue qu'un homme. Nous ferons amock; c'est plus sûr : nous les faucherons comme des épis de rizières. Je serai à votre tête; comptez sur moi.

Un cri d'enlliousiasme accueillit Bantam.

Le chef s'assit sur le cabestan, croisa les hras, et donna une coniraclion Sf'rieuse à son visa^^e.

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L'attention redoubla.

— Mes enfants, continua-t-il , vous avez tous vu k bord celle femme blanche qui s'est échappée, et que les marins bretons ont conduite h la case des Cinq. Vous m'avez déjk rendu un grand service, en me dénonçant ce qui s'était passé dans mon sommeil, mais vous ferez davantage...

— Nous ferons tout, interrompit la voix de l'équipage.

— Je donnerais, reprit Bantam, je don • nerais la mine de Banjermassing pour celte femme; je donnerais l'Inde, si je la tenais dans mes coffres, comme Palmer... Celle femme est là-bas, vis-à-vis, avec

cinq chrétiens pâles comme des (leurs de néfliers du Japon ; des hommes qui viennent d'un pays éclairé par deux lunes, et qui ne connaissent pas nos passions do tigres, nos coups de soleil d equateur ; je veux celle femme ; c'est ma prise de corsaire, c'est mon bien. Vous avez manqué ma première descente, nous ne manquerons pas la seconde; j'irai avec vous.

Toutes les mains se tendirent vers Bantam, pour lui promettre bonne assistance.

— Ecoutez-moi bien, poursuivit le capitaine ; ces coquins d'hommes pâles ont bâti au bord de la mer un petit fort

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dont je me moque comme d'un parasol chinois. Je ne veux4)as perdre mes boulets a le démolir. Nous mettrons les deux embarcations à la mer, et nous accosterons de l'autre côté, hors de la portée du fusil.

, Les plus dévoués firent un mouvement pour courir à la chaloupe. Bantam les arrêta d'un signe et continua!

— Ecoutez-môi bien, mes amis. Nous sommes quinze cette fois, et ils ne sont que cinq: la descente sera donc facile. Mais la femme blanche peut nous échapper a la faveur de la nuit... J'ai tout prévu .. Vows connaissez les bois de cette côte ; il est impossible de supposer que

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la femme se sauve par la chaussée de briques; elle tomberait dans la ^^ueule d'un tigre à cent pas de l'habitation. Elle ne peut trouver d'autre abri que la forêt qui couvre la colline, une forêt embrouillée comme un écheveau de soie entre les mains d'un enfant. Ceux qui voudraient s'y réfugier brusquement laisseraient sur leur passage un abattis de feuilles et de branches brisées, comme font tous les éléphants imbécilles quand ils sont poursuivis par les chasseurs.

Vous aurez l'œil sur ces traces, et, si vous ne découvrez rien la nuit, car il fait très sombre de ce côté, nous attendrons le joir, r l alors je me charge, moi, de trou-

ver la femme ; elle aura laissé, sans le savoir, des lambeaux de sa robe à toutes les broussailles de la forêt. La robe trahit toujours la femme, comme la crinière trahit le lion dans les taillis épineux... J'ai dit: agissons.

Les têtes s'inclinèrent, et de tous côtés on se mit à l'œuvre pour la nouvelle expédition.

Le Malaca, bientôt après, dérapa et gouverna comme s'il eût voulu se diriger vers Cheribon, à l'ouest de Samarang.

Du haut de son observatoire, le comte Raymond vit celte manœuvre, et pensa que le pirate, se croyant découvert, ga-

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gnait l'île de Madura cl renonçait, du moins pour celle nuit, à son projet de descente.

Cependant, comme il tant toujours se méfier des pirates, le jeune gentilhonime garda toutes les précautions de son premier plan, et ne voulut pas laisser endormir sa vigilance sur la chance souvent tromjieuse d'une supposition.

Les nuits sont très longues sous l'équateur, et en douze heures de ténèbres bien des crimes peuvent s accomplir el bien des résolutions changer.

L'ombre noire du Malaca traversa le fond du golfe, et disparut derrière Tau- Ire cap.

C'était donc de ce côté que les yeux de Raymond devaient se fixer pour surprendre une chaloupe de descente, car les bas-fonds danp^ereux qui avoisinent le rivage ne permettent le débarquement qu'à de légères pirogues, et tiennent à distance même les navires de bord le moins élevé, comme le Malaca.

Il fallait aussi bien se méfier des illusions d'optique et des mirages de la nuit, sur cette mer chatoyante, qui copiait le firmament dans les ténèbres et faisait ilolter à sa surface les étincelles tombées des constellations.

Le vent, qui toujours soufflait de terre, ne permettait pas aux embarcations de se

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servir de la voile, cl le jeu moutonnier des vagues pouvait longtemps dérober la vue d'une chaloupe cl ne laisser découvrir sa marche qu'à une petite distance du port.

Le démon Bantara connaissait bien toutes les supercheries d'attaque, et il ne voulait pas échouer deux fois. Les deux chaloupes de descente doublèrent le cap, et elles voguaient à fleur d'eau, toujours couverte par l'écume des vagues. Rameurs et forbans ne montraient pas leurs tètes au-dessus du bord. L'eau et le bois roulaient ensemble, et même pendant le jour on n'aurait vu que l'eau. Ces parages étaient si connus de Ban-

tam, qu'arrivée à une encâl>lure du débarcadère, la première chaloupe, conduite par le chef, tourna sa proue a droite, mouvement qui fut imité par la seconde, et les bandits débarquèrent dans une petite anse, comme s'ils eussent deviné le plan du comte Raymond.

Le chemin k suivre élait péniide et aurait sans doute rebuté des hommes ordinaires; mais Bantam avait horreur des sentiers battus et n'était jamais plus a l'aise que sur la pointe d'un roc ou sur la marge glissante d'un précipice. Ses compagnons suivaient, en mettant leurs pieds dans ses pas.

. Bantam etsesquatoriebanditSjn'ayant

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