SCÈNE VI Les Mêmes, ANNA
ANNA
Voici vos boucles d'oreilles, madame la comtesse.
LA comtesse.
Oui, je te la donne, et je lui envoie comme présent de noces tous mes diamants, car ils reviennent de droit à ma future belle-iille. Devenue vieille, je suis réduite à m'en parer comme une marchande pour aller à la messe et à changer de boucles d'oreilles pour diner avec mes
chiens et mes chats. (Anna, qui a entendu et compris les dernières paroles de Id comtesse, est extrêmement troublée ; elle regarde tantôt la comtesse, tantôt Wladimir, La comtesse, croyant qu'Anna pense aux boucles d'oreilles qui
lui plaisent.) Ne crains rien, ma chère petite, il en restera bien un peu pour toi; ces émeraiides te sont destinées depuis longtemps, c'est ton cadeau de noces.
WLADIMIR
Je pense, ma mère, que pour continuer une conversation aussi sérieuse, il convient que nous restions seuls. Veuillez vous retirer un instant, mademoiselle ; dès que
j'aurai terminé avec la comtesse, j'aurai aussi à vous
parler.
Anna sort.
LA COMTESSE, étonnée.
Voyons, Wladimir, que signifie cet air solennel? Tu m'intrigues. Et puis pourquoi appeler Anna mademoiselle, quand tu devrais la tutoyer?
WLADIMIR
Cela signifie, ma mère, que j'approche du moment le plus grave de ma vie; que je vais vous parler les mains jointes, avec l'espérance que vous ne repousserez pas la première demande sérieuse que j'ai à vous faire. Il s'agit effectivement de votre bénédiction, mais la personne que j'aime est loin de ressembler à la brillante princesse que vous avez rêvée ; c'est une femme qui est la douceur, la bonté même, la beauté physique unie à la beauté de Tàme ; c'est une femme qui, n'ayant rien d'artificiel, est ce qu'elle parait être et tiendra dans la vie ce qu'elle promet. J'aime, et comme je veux me marier pour moi et non pour le monde, j'ai choisi celle que mon cœur m'a indiquée.
LA COMTESSE
Qu'est-ce donc? Qui cela peut-il être? Est-ce une de mes voisines? Est-ce quelqu'un de Pétersbourg? Voyons, réponds-moi?... Qu'as-tu donc?... Tu as l'air d'un écolier qui ne sait plus sa leçon.
W'LADIMIR, yrenant une erande résolution.
Celle dont je vous parle, ma mère, n'est pas loin de vous. Vous la connaissez aussi bien et même mieux que moi.
LA COMTESSE
Je la connais! je la connais!