ACTE PREMIER \o
WLADIMIR
Oui, et vous l'aimez presque comme une iille.
LA COMTESSE, abasourdie.
Hein? Qui? qui? qui esl-ce que j'aime comme une fille? Dieu me garde! Je crois que tu te moques de moi ou que tu es fou. Voyons le nom de cette prétendue iille.
WLADIMIR
Vous l'avez dit : votre fille; elle n'a point d'autre nom.
LA COMTESSE
Anna! Anna Ivanowna?
WLADIMIR
Vous l'avez recueillie, élevée vous-même, et lui ayant toujours donné l'exemple du grand et du beau, vous l'avez ennoblie. Achevez vntre œuvre, ma mère, bénissez vos deux enfants.
LA COMTESSE, éclatant.
Comment, un comte DanichetF aime une paysauTie, une serve; il ne se trouve pas assez avili par cet amour, il ose en parler à sa mère, à la comtesse Danichetf ! Il ose prononcer le mot mariage, il veut mettre sou nom au ban de la société, au pilori de l'histoire... Jamais... jamais... si vous revenez, monsieur mon tils, sur un pareil sujet, je vous déshérite, je vous maudis.
WLADIMIR
Ma mère, ma mère, quelle menace venez-vous de proférer! Songez que, de l'avoir dite, cela peut me porter malheur!
LA COMTESSE
Je ne sais plus ce que je dis quand on me manque de respect.
i6 LES DANICHEFF
Ah! ma mère! comment pouvez-vous croire que j'oublie un instant le respect que je vous dois ! Si le sentiment que j'ai pour Anna n'était qu'un caprice, jamais je n'eusse osé devant vous aborder ce sujet. J'ai longtemps souffert en silence, longtemps lutté avec mon amour, bien longtemps, et quand j'ai senti que ni lutte, ni souffrance, ni distance, ni temps, que rien entin ne pouvait vaincre ce pur et profond attachement, tidèle à mon devoir de hls, je suis venu à ma mère, à elle seule j'ai avoué mon secret, sachant bien ce qu'il m'en coûterait de le lui dire et à elle de l'entendre. Pardonnez-moi, ma mère, de vous avoir déplu, mais je vous en supplie, ne dites pas... oh! ne dites pas que je vous ai manqué de respect.
Allons! allons! tout cela n'est que l'illusion d'un cerveau malade, le rêve d'un homme qui n'a pas su être jeune et qui, vivant jusqu'à vingt-cinq ans comme un anachorète, un ermite de fantaisie, veut tiler le parfait amour champêtre. Plus tard, tu seras le premier à me remercier de mon refus, ou si je ne suis plus là, à bénir ma mémoire... Oui, parce que je t'aurai empêché de faire une sottise.
Sottise, peut-être, aux yeux du monde, ma mère, mais il n'aura certes pas envie de rire de celle que j'honorerai de mon estime et de mon amour. Et d'ailleurs ne peut-on se passer du monde? ^TeuJremênt.) Je quitterai le service, je viendrai vivre auprès de vous. Je serai si heureux, elle sera si reconnaissante de ce que vous aurez fait pour nous, qu'un jour viendra où vous serez tière d'avoir remporté une si brillante victoire sur les préjugés de notre caste. 11 appartient à une femme de votre