ACTE DEUXIÈME
TALDÉ.
Eh! madame! je ne fis pas le malin, comme disent nos gamins de Pari?, et je me sauvai avec conviction dans la direction où je croyais rencontrer les autres chasseurs! Mais à peine avais-je fait quelques enjambées dans la neige, que je mis le pied dans un trou et que je tombai. Instinctivement j'appelai Danicheff et je tirai le yatagan qu'on m'avait prêté en me retournant sur le dos par un mouvement plus rapide que la pensée. L'ours s'élança sur moi. Je pris mon yatagan à deux mains et je frappai à tort eî. à travers; mais l'animal avait son idée fixe qui était de dévorer un attaché d'ambassade. Mes forces s'épuisaient, le sang qui coulait des blessures de la bête m'aveuglait. Je sentais que c'en étaitfini, quand j'entendis crier : Taldé î J'eus la force de répondre : — Voilà! — Vous êtes dessous? — Oui. — Nebougezplus. Pan! pan! deux détonations se succédèrent coup sur coup, et l'ours tomba dans mes bras en me faisant des excuses : il était mort. Je ne le regrette pas. C'était le comte Wladimir Danicheff qui m'avait sauvé la vie tout bonnement.
^VLADIMIR, qui est entré sur la fin.
Et qui avait fait, bavard, ce que vous eussiez fait à sa place. Un Français qui lutte avec une bête fauve qui l'a pris par derrière, un Russe qui voit cela et qui tue la bête, c'est tout ce qu'il y a de plus simple, et tant qu'il y aura des Français, des Russes et des bêtes fauves, espérons que ce sera comme ça.
Ils se serrent la main.
LYDIA, venant lui donner la main.
Alors, vous n'emporterez pas une mauvaise impression de notre pays ?
TALDÉ.
Quand je serai retourné en France et qu'on me de-
mandera ce que je pense de la Russie, je dirai que les hommes sont braves et que les femmes sont belles.
LA BARONNE
Ali! voilà bien les Français, ils se tirent d'affaire avec un madrigal. Eli bien, je vous somme maintenant, sans vous laisser influencer par l'histoire de l'ours, de nous dire très sincèrement ce que vous pensez de nous.
Les James vont toutes s'asseoir.
TALlJÉ, debout.
Histoire de l'ours à part et toute reconnaissance et toute flatterie mises de côté, je vous dirai qu'un Français ne peut vraiment comprendre votre pays qu'après l'avoir vu comme je le vois. Une scène de vos mœurs comme celle de ce Zakaroff qui vous parait toute simple, jetée tout à coup au milieu des nôtres, ferait pousser des cris d'étonnement à nos compatriotes qui passent cependant pour bien intelligents. En altendant, ce qui me frappe et ce qui fait le charme de votre pays, ce sont ses contrastes... Vous êtes un mélange singulier des coutumes les plus anciennes et des idées les plus modernes, de la superstition la plus primitive etdelacivilisationlaplusavancée. C'est absolument comme ici, tenez! Dehors, vingtcinq degrés de froid! ici, un coin des tropiques; dehors, la Sibérie, ici Sumatra ou Java! Dans la rue on voit des gens mis à la dernière mode de Paris ou de Londres, coudoyés par vos compatriotes les moujiks affublés de leurs pittoresques peaux de moutons, qui sont si sales qu'elles me rappellent mon ours, chaque fois que je les rencontre. Des voitures attelées dans le plus pur style anglais, des coupés on ne peut plus confortables, côtoient votre équipage national, le drojki, espèce d'instrument de torture oublié du moyen âge... Un fleuve sur lequel on se promène à cheval, des enseignes où on lit en gros caractères allemands ou français : « Vraie buu-