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tant qu'il ferait avec plaisir leur éloge à Fempereur.'"
Le duc passa quatre jours à Anv'ers et invita deux fois v. Dockum a diner. Dans le courant d'un entretien qu'ils eurent en sortant de table, le commandant du ,,Fultusk'' trouva moyen d'insinuer: .,que les matelots danois déclaraient insuffisants " pour leur appétit les potages à la française et les rations de viande qui leur étaient alloués/' A quoi le ministre répondit simplement „qu'on ne pouvait pas faire d'exception en faveur des équipages de deux navires.'"
Les officiers danois eurent d'excellents rapports avec le duc Décrès , pendant son séjour à Anvers. Par contre il régna entre le ministre et les officiers français une froideur des plus marquées et des plus significatives.
Chargé du portefeuille de la marine en iSoi, l'amiral, duc Décrès n'avait jamais été populaire parmi ses subordonnés, et le mécontentement, l'animosité de ceux-ci étaient allés en grandissant à la suite de la bataille désastreuse de 1 rafalgar (1805) où lord Nelson écrasa les flottes alliées de la France et de l'Espagne. La fin subite de l'amiral de Villeneuve qui mourut à peine rentré en France,
après un temps de captivité en Angleterre, donna lieu à toutes sortes de commentaires. On alla jus(iu'à dire que de Villeneuve avait été assassiné sur l'ordre du ministre.
Ces bruits étaient absolument dénués de fondement'. Cependant, en 1809, une grande partie du personnel de la marine française croyait encore à la culpabilité du duc Décrès.
Le passage suivant, emprunté aux mémoires de v. Dockum-, nous donnera une idée exacte des rapports existant entre le ministre et les officiers de l'escadre:
„Son Excellence traita duue manière fort hautaine les officiers français, et, comme si ceux-ci eussent assisté à une cérémonie funèbre, ils se parlèrent à voix basse en sa présence. Je ne pus m'empècher de leur demander la cause de cette conduite bizarre; ils me répondirent que Son Excellence était un bourreau, qu'il avait fait assassiner l'amiral de \'illeneuve dans la crainte que ce dernier, une
') Le vice-amiral de Villeneuve mit lui-même fin à ses jours le 22 août 1806, dans un hôtel de Rennes dans lequel il était descendu à son retour d'Angleterre. (Archives du ministère de la marine, Paris).
2) Amiral J. v. Dockum: Séjour à Anvers. (Notes manuscrites .
fois sorti de captivité, ne fît à l'empereur des révélations sur la mauvaise gestion des affaires navales. On m'assura qu'au moment de la bataille de Trafalgar, le ministre devait aux équipages la solde de deux mois et que les navires manquaient de choses essentielles pour soutenir un combat."
Immédiatement après avoir reçu communication de la mort du capitaine de vaisseau v. Berger, l'amirauté de Copenhague avait nommé au commandement du .. Dantzick'" le capitaine C. Wleugel, qui commandait alors une prame, et lui avait adressé la dépèche suivante':
M. le capitaine \\leugel,
,, Ayant été désigné pour remplacer à bord du vaisseau de ligne français le ..Dantzick", le capitaine v. Berger, décédé, vous aurez à vous rendre en Hollande ou vous prendrez possession de votre poste sous le commandement de l'amiral français.
,,Avant de quitter le commandement de
I) Ordre de l'amirauté du 2 octobre 1809. Livre de copies de l'amirauté an 1809, no 2, page 1463. 'Archives du ministère de la marine, Copenhague).
la prame .,Sôlôven", vous remettrez tous les papiers relatifs à ce poste entre les mains du capitaine Kruuse, qui doit vous y succéder." Fait à ramirauti' le 2 octobre 1809.
W^leugel. Bille. Grove.
Par la même occasion, le conseil procéda au renouvellement d'un certain nombre d'officiers du .,PLiltusk" et du ..Dantzick'-. Dans les derniers jours d'octobre, quelques jeunes ofticiers de marine' recevaient l'ordre de se rendre en Hollande via Hambourg-' et les capitaines de frégate H. P. Holm et C. P. Flensborg étaient nommés aux postes occupés juscju'alors par M. M. Fasting et vStephansen (jui allaient enfm ]:)ouvoir retourner en Danemark. Le capitaine v. Dockum et le ministère des affaires étrangères de Copenhague furent informés par dépèche des changements apportés à la composition du personnel^.
A son arrivée à Anvers le 6 novembre 1809, le capitaine \\'leugel trouva le désarme-
') Les lic-utenants Flor, W'ilckens et Braag.
•') Livre de copies de l'amirauté, an 1809, 11° 2, page
1558. Archives du ministère de la marine, Copenhague. 3) Livre de copies de l'amirauté, an i8o<), n" 2, page
1465. Archives (hi ministère de la marine, Copenhague.
ment des navires en voie d'exécution. L'hiver n'était pourtant pas assez avancé pour que cette mesure fût urgente; elle semblait donc indiquer que la campagne était déiinitivement close pour cette année-là. Cependant on caressait le projet de profiter de l'inertie des Anglais pour s'emparer par un coup de main de l'ile de W'alcheren; dans ce but on s'occupait activement de la concentration des troupes, on faisait venir de l'artillerie, et on armait de nouveau canonnières, brûlots et autres bâtiments de petite dimension.
Devant la perspective d'un engagement avec l'ennemi, le capitaine Fasting qui avait quitté, très souffrant, son poste sur le .,Dantzick", demanda à reprendre du service et les jeunes officiers danois qui, par suite des nouvelles résolutions prises par l'amirauté, allaient rentrer en Danemark, obtinrent l'autorisation de rester et de prendre part à l'expédition projetée contre l'île de Walcheren.
L'amiral de Missiessy leur tint encore une fois compte de leur bonne volonté en nommant le capitaine Fasting chef d'une division de canonnières montées par des officiers danois, division à laquelle devait être laissé l'honneur
de se mettre, au moment de lattruiue, à la tète de toute la flottille.
Ce plan ne se réalisa malheureusement pas. Il y eut bien, le 8 décembre, un échange de coups de feu entre des batteries françaises nouvellement créées et quelques canonnières ennemies, mais les choses n'allèrent pas plus loin. Dans le courant de décembre, les grands froids survenant, le calme se fit sur le fleuve. Un à un les navires achevèrent leur désarmement et remontèrent jusqu'à la baie de Rupel. Quant aux Anglais, ils poussaient activement leurs préparatifs de retour. Ils embarquèrent tranquillement leurs soldats et leur matériel; puis (juand tout fut prêt pour le départ, ils mirent le feu aux poudres dans les mines. Une explosion formidable ébranla le sol tout autour de Flessingue: l'ennemi avait fait sauter les docks qui ne présentaient plus cju'un amas de ruines '.
Tels furent les adieux des Anglais. Cette
') L'ordre de faire sauter les docks de Flessingue fut exécuté le lo décembre 1809 sous la direction du contre -amiral Otway. Les travaux préparatoires avaient été faits par 600 matelots et ouvriers commandés par les capitaines Henderson, Moore et Tomlinson; le lieutenant -colonel Pilkington, du corps des ingénieurs, avait construit les mines.
expédition si brillamment commencée s'achevait bien piteusement. Les résultats obtenus étaient nuls: la capitulation de Flessingue et la destruction des docks étaient payés de la vie de 4.000 soldats anglais dont une centaine à peine étaient tombés sur le champ de bataille. Fort à son départ d'Angleterre de 39.000 hommes, le corps expéditionnaire était au retour diminué de 15.000 hommes, morts ou atteints de maladie. Devant ce triste avortement d'une grande entreprise, la nation britannique éprouva un sentiment de honte, et du sein du Parlement il s'éleva des voix pour blâmer sévèrement ceux qui avaient été chargés du commandement de cette malheureuse expédition '.
Des froids pénétrants, des vents pluvieux inaugurèrent l'année 18 10. La tranquillité rég-
') Voici le tableau des pertes subies par l'expédition:
Officiers: Homines :
Tombés sur le champ de bataille ... 7 99
Morts de la fièvre en Hollande .... 20 2,041
Morts au retour 40 1,859
Déserteurs ,, 84
Congédiés „ 25
nait sur l'Escaut où deux vaisseaux de ligne français demeuraient en station sans cjue les glaces les eussent gênés juscju alors. Dans la baie de Rupel l'escadre était à l'ancre et les équipages n'étaient tenus qu'à un service relativement facile.
Depuis longtemps déjà, le prince de Pontecorvo, dont la présence à Anvers n'était plus nécessaire, avait quitté cette ville après avoir laissé son pouvoir entre les mains du général Bessières. L'amiral de iVlissiessy et plusieurs commandants de vaisseaux étaient partis pour Paris, dès que la flotte eut fini de désarmer.
Tout était donc calme du côté d'Anvers. Par contre, une grande activité régnait à l'embouchure du fleuv^e où le contre-amiral L'hermitte' dirigeait des travaux de déblaiement.
, Officiers: Hommes:
67 4,108 Au commencement de Tannée 18 10, il y avait encore dans les hôpitaux anglais des malades ayant pris part à l'expédition, dont 217 et 11,296
Total: 15,688 (Naval history of Great Rritain, hy E. Brenton, T.ondon 1837.) ') Pierre Louis L'hcrmitte, ou L'Hermitte fut nommé contre-amiral le 23 novembre 1809. (Archives du ministère de la marine, Paris.)
Il avait à sa disposition plusieurs canonnières détachées de la flotte, dont quelquesunes étaient montées par des équipages danois.
Ce n'était pas chose aisée de réparer les dégâts causés par les Anglais. 11 s'agissait d'abord de débarrasser le fleuve des épaves de toutes sortes, des navires coulés et des barrages improvisés qui interceptaient le passage, puis d'écarter les blocs de pierre et les madriers à l'aide desquels les ennemis avaient, non contents de démolir les docks, comblé les bassins. C'était, par les froides journées de janvier, un labeur des plus pénibles; les hommes enfonçaient jusqu'à la ceinture dans la neige et dans la vase et exposaient ainsi gravement leur santé.
Plus expérimentés que les matelots français, les Danois étaient très-souvent emplovés à ce travail, mais ils ne s'y rendaient qu'en maugréant. Ils trouvaient dur, le matin, d'endosser les habits de la veille, encore tout mouillés, et de remettre les mêmes mauvaises chaussures. Une demi-année de paye leur étant due, ils se trouvaient dans l'impossibilité d'acheter des vêtements.
11 est vrai qu'il était d'usage alors dans la marine que les hommes pourvoyassent euxmêmes à leur entretien. Cependant les matelots
danois songeaient avec re<>Tet aux vareuses et aux longues bottes cjui leur étaient distribuées, en hiver, sur les chantiers de Copenhague, ainsi qu'à la pinte de bière et à la ration d'eaude-vie qu'on leur accordait là-bas, les jours de très-grands froids.
Toutefois, ils avaient donné pendant la campagne de l'été de telles preuves de courage et de dévouement, (|u'on devait supposer (|u'ils ne manqueraient pas à leur devoir. Le capitaine V. Dockum, contlant dans ses hommes, ne doutait pas qu'ils ne tinssent bon juscju'au bout. Aussi éprouva-t-il une réelle déception en recevant dans les derniers jours de janvier . par l'intermédiaire du capitaine de frégate Holm, alors à Flessingue, un rapport' d'après lequel les équipages des canonnières commandées par les enseignes auxiliaires Ring et Kaiser, s'étaient révoltés.
Rapport.
Flessingue, le 25 janvier 1810.
..Le 25 janvier 1810 je donnai ordre au contre-maître d'équipage Gothard Lyders de
') Dépêches reçues, an 1810, n° 661. Archives du ministère de la marine, Copenhague.
réunir les matelots désignés par le contre-amiral L'hermitte pour travailler ce jour-là dans les bassins.
..Le contre-maître d'équipage revint peu après en disant que les hommes refusaient de le suivre. Je fis immédiatement appeler les matelots et je les sommai de me dire le motif de leur refus d'obéissance. Les nommés Johannes Larsen, de Christianssand, et Michael Unger, du district de Bergen, s'avancèrent et déclarèrent que l'empereur leur devait la solde de 5 mois et qu'ils n'avaient pas de vêtements convenables pour travailler en cette saison. Tous, à l'exception de cinq, répondirent, sur ma demande, adressée à chacun d'eux en particulier, qu'ils ne reprendraient leur travail qu'au cas où une partie au moins de la somme qui leur était due, leur serait payée. Ils ajoutèrent que lorsqu'ils faisaient pour le compte de leur roi un travail hors du navire auquel ils appartenaient, ils étaient payés à la journée.
..Je tïs mettre aux fers Johannes Larsen et Michael Unger, et je me rendis ensuite auprès du commandant Le Franc, qui commande la station, pour lui faire part de ce qui venait de se passer. Le commandant me demanda un rapport écrit destiné au contre-amiral L'hermitte;
il refusa d'acquiescer à la proposition cjue je lui tis de ren\'oyer les mutins à Rupel où ils auraient été jugés conformément à notre législation maritime; il me défendit en outre de les laisser descendre à terre et me dit tjue s'il en rencontrait un dans les rues de la ville il le ferait arrêter et punir. '
A Mr. le capitaine de vaisseau v. Dockuni, commandant du ..Pultusk".
J. Ri no-, enseigne auxiliaire.
Le commandant Le Franc reçut le même jour le rapport écrit , signé Ring et Kaiser, qu'il avait demandé. Porté à la connaissance de l'amiral de Missiessy, l'affaire parvint ensuite jusqu'au ministre de la marine. -
Pour la seconde fois, le duc Décrès apprenait que les matelots danois s'étaient mutinés. En effet, un an plus tôt, les étjuipages et les officiers du ..Pultusk" et du ..Dantzick'- avaient refusé de se rendre à Brest par voie de terre pour y prendre du service sur deux autres navires de guerre français. Leur insubordina-
') Le rapport du lieutenant Kaiser diffère peu de celui
du lieutenant King.
2) Lettre de l'amiral de Missiessy au ministre de la marine,
du 28 janvier 1810.
tion avait été suivie de l'arrestation des capitaines Rosenvinge et Holsten ordonnée par une dépèche ministérielle du 25 janvier 1809;' la dépèche se terminait par ces lignes menaçantes:
..Dans le cas où les équipages danois se révolteraient, l'ordre de l'Empereur est que vous les fassiez attaquer et que vous fassiez fusiller les mutins. Je m'en rapporte également à la sagesse et à la fermeté de vos dispositions pour l'exécution de cette dépèche.
Décrès."
11 était à craindre que le duc Décrès, en présence d une nouvelle tentative de rébellion, n'usât d'une grande sévérité, mais contrairement à cette attente il se montra clément et n'informa même pas l'empereur de l'affaire. Il se souvenait sans doute des services rendus pendant l'été par les matelots danois, et du bon renom que ceux-ci s'étaient acquis dans la flotte grâce au zèle et à l'habileté dont ils avaient longtemps fait preuve.
11 se borna donc à expédier le 5 février 18 10 à l'amiral de Missiessy une- dépèche lui
1) Bureau des officiers militaires, minutes de lettres 1809, page 60. (Archives du ministère de la marine, Paris).
ordonnant de faire remplacer les équipages mutinés; mais cette mesure, douce en elle même, n'en fut pas moins extrêmement humiliante pour les marins danois, à cause des termes blessants employés par le ministre:
,,Que doit-on penser, écrivait-il, de l'esprit qui anime les officiers danois, incapables de faire observer la discipline, et (]ue peut-on penser de celui qui règne parmi les hommes en les voyant désobéir sans craindre d'être punis?
.,Ce qui vient de se passer est fort regrettable, mais je veux bien prendre en considération que ces matelots étrangers, éloignés de la surveillance de leurs chefs et placés sous l'autorité d'officiers très-jeunes et inexpérimentés, ont dû agir sans comprendre l'étendue de leur faute.
.,Par pitié de leur ignorance, je ne porterai pas cette affaire devant l'Empereur. Contentez-vous de renvoyer ces hommes à leurs navires respectifs et, jusqu'à nouvel ordre, n'employez pas de marins danois à Flessingue. puiscju'ils n'ont pas compris l'honneur cju'il y avait pour eux à être placés aux avant-postes."
Toute cette affaire contraria vivement le capitaine v. Dockum (|ui voyait le bon renom
de la marine danoise, résultat de ses efiforts et de sa persévérance, gravement compromis. Il prévoyait qu'une nouvelle révolte ne tarderait pas à se produire si un châtiment exemplaire n'était infligé aux coupables. Aussi résolut-il de sévir afin d'épargner à la marine danoise une atroce humiliation et de prouver en même temps aux autorités françaises qu'il s'entendait à faire respecter les règlements à son bord.
Il a lui même relaté dans ses mémoires' l'accueil qu'il fit aux équipages insoumis lorsque ceux-ci, conduits par M. M. Ring et Kaiser, arrivèrent à Rupel, le 2 mars.
..Lorsque les 180 hommes furent embarqués, je leur demandai le nom du meneur de l'affaire. Il me fut répondu que tous avaient été d'accord pour se révolter. Je fis alors assembler sur le pont l'équipage en armes, et j'ordonnai qu'un homme sur dix fut frappé de coups de cordes et mis aux fers. Mais lorsque ce fut au tour du onzième de subir cette peine, le quartiermaître se jeta à la mer et se noya. On m'avoua alors que c'était lui qui s'était mis à
I) Amiral J. v. Dockum : Séjour à Anvers. Notes manuscrites.
la tète des mécontents et qui les avait poussés «à la révolte." '
Malgré toute la sévérité dont il usa en cette circonstance % v. Dockum prenait en son for intérieur parti pour ses hommes, car il n'ignorait pas que leur mauvaise conduite n'était due qu'à un accès de désespoir provoqué par les déplorables conditions dans lesc]uelles il leur avait fallu travailler.
Aussi dans le rapport très-minutieux cjuil adressa sur cette affaire à l'amirauté, déclarat-il ouvertement que si les hommes avaient désobéi, c'était .,parce (ju'on avait voulu les contraindre <à travailler en enfonçant dans l'eau et dans la vase juscju'à la ceinture, parce qu'ils manquaient de vêtements et parce que leur solde ne leur avait pas été payée depuis cinq mois."^
i) Dans les mémoires du capitaine v. Dockum, la révolte des équipages danois qui eut lieu le 25 janvier 18 10, se trouve à tort portée à la date du 25 janvier 181 1.
-) Les coupables furent mis aux fers et reçurent pendant deux jours consécutifs 50 coups de cordes." Rapport du capitaine v. Dockum à Tamiauté , daté du 20 mai
}) Dépèches reçues, an 18 10 n° 661. Rapport du capitaine V. Dockum à l'amirauté. Le rapport contient en outre des comptes-rendus fournis par les enscig^nes Ring et Kaiser, et une copie de la dépêche du ministre de la marine français à l'amiral de Missiessy.
Vers le printemps, setant rendu à Paris pour faire part de vive voix au duc Décrès du châtiment exemplaire qu'il avait infligé aux mutins, il s'exprima avec tant de franchise et de désinvolture c[u'une altercation assez vive s'en suivit entre le ministre et lui.
Nous trouvons dans ses mémoires le compte-rendu de cette audience:
..Aussitôt que j'eus été annoncé au ministre, celui-ci m'exprima son étonnement de ce que les officiers danois ne sussent pas se faire obéir de leurs équipages. A quoi je répondis que lorsque mes hommes travaillaient loin de moi, je ne pouvais répondre de leur conduite et que d'ailleurs je les avais punis très-sévèrement. Son Excellence m'assura que l'empereur serait très irrité en apprenant que les matelots danois avaient récidivé. Je lui dis alors que c'était lui le principal coupable puisque les équipages n'avaient pas touché leur solde depuis 9 (?) mois. La nourriture qu'on leur servait ne leur suffisant pas, ils avaient besoin d'argent pour s'acheter des vivres. j'ajoutai que lorsque nos matelots travaillaient pour le compte du roi de Danemark dans la vase et la neige, il leur était distribué des vareuses et des bottes et qu'un supplément de nourriture leur était
accorde ainsi ([uiine pinte de bière et un peu d"eau-de-vie; enfin (jue leur paye ne leur était l)as retenue. • Tout ceci, dis-je pour finir, tout ceci sera rapporté à l'empereur le jour où une explication sera demandée au ministre de la marine du Danemark et il est plus (jue probable cjue Votre Excellence sera rendue responsable de la rébellion des matelots danois.
.,Le duc me répondit alors cjue pour cette fois il ne donnerait pas suite à 1 affaire et (ju'il n'en dirait rien à l'empereur, les coupables ayant déjà été châtiés par moi. — En me congédiant. Son Excellence me pria de diner le lendemain avec lui .,en bourgeois/""
On ne sait pas au juste à (juelle époque se passa cet incident (]ui se termina pacifiquement par une invitation à diner'. 11 paraît pourtant à peu près certain que le voyage de V. Dockum à Paris eut lieu soit dans les derniers jours de mars soit au commenceinent d'avril.
Cependant l'hiver était fini et les glaces n'entravaient plus le cours du fleuve (jui coulait librement vers l'ouest.
Tout était calme dans la baie de Rupel où les navires étaient toujours en hivernage dans
') Les indications se contredisent à ce sujet.
une inertie complète bien que la campagne de
I été fût proche. Aucun d eux n avait subi la plus légère avarie, grâce à l'abri que leur offraient le golfe et les estacades qu'on y avait plantées.
II n'en était pas de m me des deux navires qui avaient hiverné près d'Anvers et qui avaient eu plus d'un combat à soutenir contre les glaces. '
Vers la fm d'avril, l'escadre fut bruscjuenient tirée de sa torpeur par la nouvelle de l'arrivée très-prochaine de l'Empereur, nouvelle cjui produisit certainement un plus grand effet (jue ne l'aurait pu faire l'apparition subite de l'ennemi. Ordre fut donné immédiatement aux navires de gagner Anvers le plus rapidement possible et d'embarquer de nouveau leurs canons afin d'être prêts pour le salut à l'arrivée de Leurs Majestés l'Empereur et l'Impératrice. On leur laissa la manœuvre libre, mais il n'v
«j „A. la fin de l'hiver, on constata que ces bâtiments s'étaient échoués sur les bas-fonds, par suite de la pression exercée par les glaces. Les affourches avaient été arrachées, les câbles s'étaient cassés, les gouvernails, les étraves et les doublages en cuivre étaient plus ou moins endommagés. Les navires qui avaient passé l'hiver dans la baie de Rupel n'avaient subi aucune de ces avaries." (Amiral J. v. Dockum: Séjour à Anvers, notes manuscrites.)
en eut qu'un seul, le .,Fultusk'', (jui fût en état (rap]:)areiller sans retard, le 30 avril. La distance à parcourir n'était cjue de cjuelcjues milles, et cependant il ne put arriver à temps. A sept heures du soir l'éciuipage entendit dans le lointain le grondement du canon ([ui annonçait (]ue ri^mpereur venait de débartiuer; le surlendemain, 2 mai, au matin, le .,1'ultusk" entrait en rade. 11 arrivait bon premier; pas un màt de haut bord n'était encore en vue sur le fleuve en amont d'Anvers.
Le commandant v. Dockum s'occupa aussitôt de l'embarquement de ses pièces d'artillerie et dépêcha au chantier une fournée de travailleurs. Déjà les canons avaient été retirés de l'arsenal et les hommes commençaient à les transporter jusqu'à l'embarcadère, lors<|ue survint l'empereur (jui faisait une promenade à cheval. L'artillerie du ..Pultusk" lui barrait le passage, et dans un mouvement d'impatience Xa]ioléon donna de l'éperon à son cheval (jui sauta par-dessus canons, poutres et palans.
11 devait visiter dans l'après-midi les vaisseaux de ligne le ..Dalmate'" et l'^Anversois". A deux heures on vit la chaloupe impériale s'avancer dans la direction du ..Pultusk". Elle s'arrêta à une petite distance de ce navire, et
l'empereur, prenant un porte-voix, hèla le capitaine V. Dockum':
— Netes-vous pas le danois? demanda-t-il.
— Oui, répondit le capitaine.
— Quand je retournerai, je viendrai Vous voir, cria de nouveau l'empereur. Puis la chaloupe reprit sa course.
La journée s'écoula sans amener la visite attendue; enfin, au moment où le soleil se couchait, la chaloupe reparut, se dirigeant vers la ville. L'empereur prit encore le porte-voix:
— .,Pultusk'', cria-t-il, il est trop tard pour Vous voir; quand Vous serez armé, je viendrai Vous voir.^
Aiguillonné par cette promesse, v, Dockum résolut de faire voir à Sa Majesté de quoi étaient capables sous son commandement ces mêmes matelots qui naguère encore s'étaient mutinés à Flessingue. Il s'agissait de terminer au plus vite l'armement du vaisseau. Transporter les canons, les embarcjuer et les ranger sur les affûts constituait même en plein jour une besogne des plus difficiles et (jui exigeait
1) Amiral J. v. Dockum: Séjour à Anvers. Notes manuscrites.
2) dito.
de nombreuses précautions pour qu'aucun accident ne fût à déplorer. Néanmoins on se mit vaillamment à l'œuvre à la tombée de la nuit. Chacun y mit la main et en l'espace de six heures tout fut terminé. Au matin le capitaine put annoncer à l'amiral de Missiessy c]ue le .,Pultusk.'\ (]ui la veille au soir n'avait pas un canon à bord, était déjà tout armé et ]")rèt à recevoir l'P^mpereur.
Le programme des fêtes réglé d'avance pour plusieurs jours, força Sa Majesté à reculer plusieurs fois sa visite. Un vaisseau de ligne récemment construit, portant 80 canons, le ..Friedland", allait être lancé sous les yeux du couple impérial. Le lendemain un grand bal devait avoir lieu à l'Hôtel de ville; enfm les officiers de l'armée de terre et de la flotte, ainsi que les autorités civiles de la ville, devaient être reçus en audience le 4 mai, jour fixé pour l'inspection du ,,Pultusk" (jui dut encore être remise au 5. '
') jjL'empereur fit dans la matinée du 4 une promenade aux environs de la ville et inspecta quelques batteries. Sa tournée le retint plus longtemps qu'il ne l'avait pensé; au retour il regarda sa montre et dit: „I1 est trop tard pour voir le Danois; il ne faut pas négliger l'Impératrice." — Amiral J. v. Dockum: vSéjour à Anvers.
Un temps épouvantable attrista la journée du 5, mais cela n empêcha pas l'empereur, dont le départ était tïxé au lendemain, 6 mai, de tenir sa promesse envers le seul navire de l'escadre qui fût présent à Anvers. Vers 1 1 heures du matin, la chaloupe impériale était en vue. Pendant le trajet la pluie tomba abondamment et des paquets de mer remplirent lembarcation, aussi les augustes voyageurs et leur suite' étaient-ils trempés lorscjue la chaloupe accosta.
L>e commandant du ..Pultusk" attendait au bas de l'escalier mobile qui, très-étroit et trèsraide-, parut fort incommode à l'impératrice et à sa dame d'honneur.
..Je fus obligé, raconte v. Dockum, de tendre mes deux mains à l'impératrice qui y mit les siennes, et je montai ainsi l'escalier à
') La suite de Leur Majestés se composait ce jour-là: du roi de Westphalie, de la duchesse de Montebello, de Mr. Dutellier, chambellan de l'impératrice, de l'amiral de Missiessy, etc.
2) A cette époque les navires de guerre avaient des escaliers mobiles extrêmement primitifs. „On les écartait du corps du vaisseau à l'aide de quelques barres; ils étaient munis d'une rampe de bois pour toute commodité. Avec cela ils étaient très-étroits et très-raides." — Amiral J. v. Dockum: Séjour à Anvers (Notes manuscrites).
reculons. Lenij^ereur nous suivait; il ne cessa de me regarder fixement."
..L'impératrice attendit sur le pont (pie la duchesse de .Montebello lui eût apporté, à la place de son manteau mouillé, un manteau rouge doublé de zibeline. Lorsqu'elle l'eut revêtu, l'empereur lui dit en passant près d'elle: ..Vous avez la mine d'une sultane!"'
A cause du mauvais temps les dames se réfugièrent dans la cabine du commandant. L'empereur ne tarda pas à reparaître sur le pont , ayant toujours sur lui son même pardessus ruisselant. S'adressant à v. Dockum, il demanda combien de temps il fallait <à l'équipage pour caler les vergues d'un màt et les remonter.
.,Une demi heure," lui fut-il répondu.
Le ..Pultusk avait exécuté plus d'une fois la manœuvre demandée pendant la campagne de l'été précédent. Dirigés par v. Dockum, officiers et matelots étaient au même degré au courant des choses; chacun d'eux savait ce qu'il avait à faire. Câbles, cargues et autres
') .Amiral J. v. Dockum: Séjour à Anvers (Notes manuscrites).
cordages, on avait tout sous la main; les gabiers veillaient constamment à ce que le gréement des hunes fût en bon ordre. De plus, on avait, en prévision de la visite de l'empereur, eu recours dans l'arrangement des voiles et cordages, à quelques uns de ces trucs en dehors des règles reçues, mais connus de tout marin expérimenté et fort utiles dans certaines circonstances où il importe parfois de gagner une minute pour ne pas se laisser distancer.
Tout marcha bien. Savoir qu'on travaillait sous les yeux de l'Empereur était un bon stimulant, aussi chacun fit-il de son mieux. Le roi de Westphalie, qui avait autrefois servi dans la marine, assistait également à la manœuvre et se tenait, pour mieux voir, dans le hauban d'artimon.
Vingt -cinq minutes seulement s'étaient écoulées lorsque v. Dockum annonça à l'Empereur que le travail était terminé; on avait changé le petit màt de hune, les petits mâts de perroquets étaient guindés et les perroquets croisses. Napoléon exprima sa satisfaction de la manœuvre exécutée sous ses yeux.
Les hommes d'équipage se rangèrent ensuite près de leurs canons. Escorté du coni-
mandant, l'empereur fit le tour du navire et donna l'ordre d'exécuter des exercices avec trois bouches à feu, puis avec la batterie entière. Il passa à l'avant pour assister aux exercices; en retournant à l'arrière, il dut, rapporte v. Dockum, ..marcher sur les palans à canon, étendus sur le pont. Sa Majesté, poursuit le capitaine, me demanda alors ce que je pensais des cordages, à quoi je répondis (jue les cordages employés dans la marine danoise me paraissaient de tjualité supérieure. Sa Majesté était du même avis. Elle me demanda ensuite mon opinion sur le fer et comme je disais qu'il était fragile: — Fragile co.mme le verre, me répliqua l'empereur, mais il faut s'en contenter.'' '
Avant de se retirer l'empereur demanda à passer l'équipage en revue sur le pont. Il parut frappé de l'aspect des hommes dont la tenue et la mine ne ressemblaient guère à celles des marins français. Au lieu de j:)orter l'uniforme^, les matelots danois, obligés de
I) Amiral J. v. Dockum: Séjour à Anvers (Notes manuscrites).
-) L'uniforme des matelots français se composait en 1810: d'un pantalon bleu et d'une veste de même couleur garnie de boutons de corne, d'un gilet rouge,
pourvoir eux-mêmes à leur entretien, avaient des habits de couleur et de coupe différentes. Dans leurs vestes de pinchina et sous leurs chapeaux cirés ils avaient bonne mine; c'étaient de solides gaillards, à la carrure large, au teint hàlé, à la chevelure blonde.
L'empereur, suivi de l'amiral de Adissiessy et du capitaine v. Dockum, inspecta lentement les rangs en s'arrétant de temps à autre, lorsqu'un visage attirait son attention'. Sa main droite tenait une tabatière; ..il l'ouvrait à chaque halte avec le pouce de cette main, appuyait sur la poudre avec l'extrémité du même doigt, refermait la boite et aspirait ensuite sa prise. Ce manège se renouvela assez souvent pour qu'une partie du contenu de la tabatière fût semé sur le plancher du pont et ramassé par l'équipage à titre de relique.'' ^
d'un cache-nez noir et d'un chapeau rond. Les boutons portaient une ancre et deux épées croisées.
1) Parmi les ofilciers le lieutenant Obelitz fut remarqué de l'empereur à qui sa physionomie douce et bienveillante plut tout particulièrement. Napoléon le considéra attentivement: „Qui est ce beau jeune homme?" demanda-t-il.
2) Amiral J. v. Dockum : Séjour à Anvers (Notes manuscrites).
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V. Dockum ayant appelé l'attention de l'empereur sur la tenue des hommes, peu conforme aux règlements de la marine française, l'empereur répondit: ..Vous avez des marins tels qu'ils doivent être", et se tournant vers l'amiral de Missiessy, il ordonna que les matelots français fussent, aussitôt tju'ils auraient usé leurs shakos, coiffés de .,chapeaux à la danoise" , avec cette différence (jue le ruban porterait le numéro de leur division au lieu du nom de leur navire.
Avant de quitter le pont, l'empereur, qui paraissait très -satisfait du résultat de son inspection, accorda à l'équipage la solde d'un mois en supplément. Pendant que la chaloupe qui emportait les augustes hôtes s'éloignait, les matelots poussèrent selon la mode danoise des „hurrah!" retentissants, acclamation qui remplace le cri de „\'^ive l'Empereur'!"
Quelques heures après le départ de Leurs Majestés, un fourrier apporta au commandant une invitation à prendre part à 5 heures, en tenue de cour, bas de soie blancs et souliers
') Cette manière d'acclamer fut remarquée de l'empereur qui dit à quelque temps de là que les „hurrah'" des Danois lui avaient beaucoup plu.
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découverts, au diner de l'Empereur. Ce n'était pas un petit honneur (]ui était fait au capitaine danois, car habituellement il n'y avait (]ue l'entourage intime de l'Empereur qui dinàt à sa table. Il en fut lui-même trèsflatté et envoya à l'amirauté de Copenhague un rapport' contenant les noms de tous les personnages, dont sept souverains, qui assistèrent au repas. Le rapport ne présente pas grand intérêt; par contre le compte-rendu que nous trouvons dans les mémoires du commandant mérite d'être reproduit.
On ne doit pas oublier que le séjour de Napoléon I*^"^ à Anvers eut lieu quelques mois avant l'incorporation de la Hollande à l'empire français. Le dissentiment existant entre l'empereur et le roi Louis était alors très prononcé et Napoléon ne manquait pas une occasion d'humilier son frère et de lui témoigner son animosité. Les paroles qu'ils échangèrent pendant le diner du 5 mai jettent quelque lumière sur le caractère et la manière d'être de Napoléon; la relation très-fidèle du capitaine danois nous semble contenir dans sa simplicité
'1 Dépêches reçues, an 18 10, no 983. Archives du ministère de la marine, Copenhague.
un peu fruste un curieux tableau des mœurs de l'époque.
..A cinq heures, nous dit v. Dockum, je fus introduit dans Tantichambre de l'Empereur, où je trouvai la duchesse de Montebello, causant avec une comtesse hollandaise, et le général Lauriston en conversation avec l'amiral de Missiessy. Un instant après l'on annonça „le roi de Saxe!" Le gentilhomme qui se tenait près de l'appartement de l'empereur, répéta ces mots en tirant doucement la porte. L'empereur répondit: ..Qu'il entre!"
..La même chose eut lieu à l'arrivée du roi de Westphalie et du roi d'Italie. Mais lorsqu'on annonça ,,le roi de Hollande!" l'empereur répondit: ..Qu'il reste'"!, et Sa Majesté dut rester avec nous dans l'antichambre.
„Peu après, la porte de l'appartement de Napoléon s'ouvrit, nous entrâmes tous et l'empereur, entouré des autres souverains, passa devant nous dans la salle-à-manger où une table ronde de 12 couverts était dressée. L'empereur s'assit, ayant à sa droite la reine de Westphalie, puis le roi d'Italie, la comtesse hollandaise, le roi de Westphalie et le roi de Saxe cjui était à la gauche de l'Impératrice. A droite de celle-ci venaient le roi de Hol-
lande, l'amiral de Missi'essy, moi, le général Lauriston, et la duchesse de Montebello/'
..L'empereur fut très-gai pendant le repas et causa avec tous les convives. Il me demanda si les navires de guerre français étaient aussi beaux que les nôtres, s'ils naviguaient aussi bien, et ce que je pensais de la mâture et du gréement. Je répondis cjue la plupart des bâtiments français étaient aussi beaux que les vaisseaux danois, qu'ils se comportaient bien à la mer et que les agrès était fort bons; mais que le ,,Pultusk" tirait peu d'eau. Sa Majesté me dit que l'ingénieur du génie en avait déjà fait l'observation et qu'on en avait tenu compte pour les navires qui étaient sur les chantiers. L'empereur me dit encore que les mâts français étaient plus élevés que ceux des Anglais, à quoi je répondis que cela pouvait avoir son utilité en cas de tempête.
Sa Majesté prit alors une pomme et la mit sur l'assiette de la duchesse douairière de Montebello et comme celle-ci la partageait avec son voisin, le maréchal aide de camp Lauriston qui était garçon, l'empereur lui dit en riant :
— Ha! ha! madame, vous partagez d é j à vos pommes!
S'adressant ensuite au roi de Hollande, il demanda pour(]uoi celui-ci n'avait pas tenu ses eng'agements et pourtjuoi il n'avait pas envové l'été dernier des troupes et des vaisseaux contre les Anglais, ainsi (ju'il l'avait promis. Le roi allégua c|ue les navires manquaient de mâts.
— Veux -tu donc, fit l'empereur, (]ue je me rende à Amsterdam pour te faire voir où sont les arbres?
Le roi: — Ce n'est pas tout!
L'empereur: — Que nian(|ue-t-il encore?
Le roi: — Des voiles!
L'empereur: — Faut -il (|ue j'aille à Amsterdam pour te montrer les magasins oià sont renfermées les toiles à voiles?
Le roi: — Mais l'argent!
L'empereur: — Nas-tu pas touché tant de millions de l'Espagne, tant d'autres en impôts, et une certaine somme du Danemark?
Et comme le roi gardait cette fois le silence, l'empereur se tourna vers moi pour me demander s'il se trompait en ce (]ui regardait les subsides danois. Je répondis t|ue je n'étais pas au courant des choses de finance; l'empereur dit alors (jue cette somme était si peu élevée qu'il voulait bien ne pas en tenir
compte, mais il demanda de nouveau au roi s'il niait d'avoir reçu tant et tant de millions.
Le roi Louis répondit que cet argent ne lui appartenait pas, qu'il n'en était que dépositaire.
L'empereur: — Comment cela?
Le roi: — Cet argent est à l'Etat.
L'empereur: - — D'accord; cet argent, tu le reçois en dépôt pour l'employer dans l'intérêt du pays, mais tu en fais un mauvais usage, tu n'es pas .... Ici l'empereur se tourna vers la dame hollandaise ....
Nous étions restés près de deux heures à table. En quittant la salle-à-manger nous traversâmes une grande salle, et de là nous entrâmes dans un salon moins grand où il nous fut offert du café et des liqueurs. Là encore l'empereur s'entretint avec tous ses invités. 11 alla lui-même prendre sur un guéridon la tasse qui lui était destinée et que l'Impératrice avait, paraît-il, remplie. Puis il vint à moi et me demanda mon opinion sur l'expédition anglaise. Je lui dis que si les Anglais avaient fait leur devoir ils auraient anéanti la flotte de Sa Majesté, démoli tous les navires qui étaient en construction et ruiné
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l'arsenal d'Anvers ainsi que les magasins remplis de canons.
L'empereur fit (juelques pas, revint à moi et dit:
— En effet, tout ce que les Anglais auraient pu faire, c'eût été de détruire mes vaisseaux. A ce moment , je tenais avant tout à. être victorieux „là-bas", mais si les Anglais s'étaient établis ici, d'une manière solide, je serais venu les en déloger.
Au roi de Saxe, qui se tenait près de moi, l'Empereur dit cju'il ne comprenait pas comment l'archiduc Charles avait pu le séparer de son armée sur le Danube et il voulut savoir ce que je pensais de cela. Je répondis que Sa Majesté s'était trouvée alors dans une position très-critique. L'empereur ajouta qu'il s'étonnait encore que les Autrichiens n'eussent pas profité de cette occasion pour l'attaquer.
A ce moment l'Impératrice et la reine de W^estphalie, suivies de la duchesse de Montebello et de la comtesse hollandaise, s'avancèrent comme pour prendre part à la conversation. L'empereur regarda autour de lui en cherchant (}uelciue chose:
— Il faut, dit-il, des chaises pour ces dames.
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Il s'approcha du mur et voulut prendre une chaise pour l'Impératrice. J'en apportai alors deux qui étaient près de moi et je les présentai à l'Impératrice et à la reine de Westphalie.
— Il faut avouer, fit l'empereur, que les danois ont beaucoup de politesse, car sûrement il n'}- aurait pas eu un français qui aurait montré cette politesse à ces dames.
Il causa ensuite avec l'Impératrice et avec le roi d'Italie. Puis il me demanda combien de navires de guerre les Anglais avaient pris au Danemark. — Vingt deux, dis -je. Ce chiffre lui parut exagéré, mais je soutins qu' en comptant les vieux bâtiments on atteindrait un chiffre encore plus élevé. Sur ce, l'empereur m'engagea de nouveau à me rendre à Paris à la première occasion."
Le 6 mai, au matin, l'empereur et l'impératrice partaient pour Bréda et le lendemain le ..Pultusk'' levait l'ancre et descendait le fleuve jusqu'à Flessingue où il devait stationner tout l'été avec une partie de la flotte. Les autres bâtiments quittèrent successivement la baie de Rupel et arrivèrent à Anvers où ils furent visités et où ils embarquèrent leurs ca-