PREFACE. VII
passés à l'état de sentences et de proverbes, eussent pu lutter avantageusement avec lui. Il contait avec la même verve paradoxale que Méry, mais il n'avait pas besoin d'un cercle de dévots auditeurs; il n'emmagasinait pas ses saillies et ses reparties comme tel autre de ses confrères de renommée, et il gardait des souvenirs de son enfance le ton d'un homme bien élevé jusque dans ses boutades les plus excentriques.
C'est à cet abandon, à ce naturel, à cette bonhomie spirituelle qu'il dut le succès éclatant de ses premières Impressions de voyage. Jusqu'alors on ne connaissait guère en fait d'auteurs de voyages que des écrivains qui ambitionnaient d'être plus sérieux les uns que les autres, afin de paraître d'autant plus experts en science géographique et de mériter des prix d'académie. Dumas qui ne courtisait pas cette gloire, se contenta de voyager pour son plaisir et celui de ses lecteurs. Du moindre incident il créait une comédie ou un drame ; il ne dédaignait pas de ramasser en chemin les miettes de l'histoire et de coudre à l'odyssée d'un commis voyageur la légende de Guillaume Tell ou la description pittoresque de la mer de glace. Toujours clair et souriant, il ne s'assoupissait jamais dans son récit, et qu'il fût ballotté par la tempête sur son speronare ou secoué par les cahots du corricolo, il jonglait avec son esprit comme s'il eût conversé avec un groupe d'amis sur les marches de Tortoni, dans un entr'acte de travail.
On a dit souvent que l'Anglais en voyage emporte avec lui un pan du brouillard de Londres, et la bouilloire à thé de rigueur qui représente à ses yeux le confortable britannique sur les ruines de Ninive. Eh bien, ce qui rend surtout charmants les voyages de Dumas, c'est qu'il emporte toujours à la semelle de ses souliers un peu du ruisseau de la rue du Bac. Le plus souvent il est escorté d'un quatuor de Parisiens, artistes ou poètes, qui tiennent le spleen à distance. Le boulevard des Italiens voyage avec lui. et c'est ainsi que Dumas sait égayer les plus mornes sierras ou les steppes les plus désolés. Mais cette joyeuse compagnie ne l'empêche pas de ra-