‹ Les dates et les œuvres; symbolisme et poésie scientifiqueChapitre 12 sur 13 · MANSARDE · texte numérisé non relu

MANSARDE

— Mais cette pièce est d'About

— Elle est d'About, d'accord ; mais n'est-elle pas aussi de vous un peu ? L'on aurait découvert une édition sur laquelle votre nom s'étale...

— Ces jeunes gens mentent, et voilà tout. Pourquoi eussé-je signé? About était connu. Je ne l'étais aucunement. Je venais d'arriver à Paris. J'avais, il est vrai, tout comme un autre, en cartons, des projets dramatiques. J'avais même des projets de romans, toutes sortes de projets. J'en ai des monceaux chez moi. Et je n'en fis jamais rien, parce que je trouvai, sans guère tarder, mon chemin de Damas, qui était de faire de la chronique et de la critique de théâtre.

— C'est fort bien, mais on se fait une véritable fête de mettre votre nom sur le programme. Cependant, on craint que vous ne vous y opposiez.

— Et pourquoi donc ! Si cela les amuse, je n'y vois, pour ma part, aucun obstacle, et tout cela m'est bien égal !

— Oui, mais, le projet s'aggraverait de cette circonstance : Risette serait donnée avec un prologue écrit par M. René Ghil IIll!

— Encore un coup, qu'est-ce que ça pourrait bien me faire ? Ces jeunes fumistes espèrent-ils que je sortirai de mon calme pour si peu de chose ? »

Puisque j'avais ramené l'attention de M. Sarcey sur l'attitude des « Jeunes » à son encontre, je me plus à en causer un peu avec lui, et, en quatre paroles, aussi dépourvues d'amertume que pleines de jovialité, il me résuma son sentiment sur la question.

— Mais en quoi voulez-vous donc qu'ils me touchent, ces jeunes-là ? Dites-leur bien, à tous ces morveux de l'écritoire, qu'ils sont vraiment par trop outrecuidants, s'ils pensent que

j'ai roreille à leurs sifflements de vipère... Pour parler carrément de tout ce qu'ils peuvent imaginer contre moi, vous entendez bien, je m'en fous — oui, je m'en fous ! »... (« Echo de Paris », 15 Février 91.).

Jovialité, soit ! « Vivacité et rigueur de langage surprenantes », appréciait un autre. Et de vrai, « notre Oncle » ainsi qu'on l'appelait en certaines Revues et qu'on l'interpellait pendant les entr'actes du Théâtre d'Art de Paul Fort, notre Oncle sans le vouloir paraître était exaspéré. La preuve en est, que le lendemain il se donnait la peine de revenir sur l'interview^ de Xau, et de préciser ses paroles :

«... Mon interviewer me demanda si je ne m'opposerais point à ce que mon nom parût sur l'affiche, si je ne répondrais point au prologue qui devait, me disait-il, être écrit par M. Rbnb Ghil :

— Moi, m'écriai-je, répondre à René Ghil ! allons donc ! ce serait grêler sur le persil. Je veux bien croiser la plume avec Emile Zola, avec Daudet, avec Henri Becque ! Mais là, vraiment, perdre mon encre à des polémiques avec d'illustres inconnus, pas si sot. Et puis, je ne leur en veux pas du tout. Je vous avouerai même que c'est toujours un plaisir nouveau pour moi, quand j'ouvre une de leurs revues, de m'y voir traité de vieux crétin ou de triple idiot. C'est une politesse à laquelle ils ne manquent guère. Quand je les vois si enragés, je me dis avec une joie intime : Allons ! petit bonhomme n'est pas mort î Le jour où ils cesseraient de m'injurier, le jour où je passerais Bouddha, ce jour-là, ce me serait un avertissement de faire mes paquets. Je ferai tout mon possible pour les enterrer, ce sera bien plus drôle.

Je lui dis tout cela et beaucoup d'autres choses encore, mais toujours riant, blaguant, avec cette robustesse de bonne humeur dont m'a gratifié l'indulgente nature.

Le lendemain, on m'apporte l'interview qui avait paru dans le journal où écrit M. Fernand Xau.

Que voulez-vous ? C'était cela, et ce n'était pas cela. J'avais dit, ou à peu près, tout ce que M. Xau me mettait dans la bouche : mais l'accent n'y était plus. J'avais l'air, dans ce compte rendu, d'un auteur piqué et furieux, qui piétinait rageusement ses ennemis. Exact, si vous y tenez, mais vrai, non pas.

156 LES DATES ET hBS ŒUVRES

Je ne retrouvais dans cette conversation ni mon tour d'esprit, ni mes forines de phrases, ni rpa gaiet^, ni surtout moi) indifférence » (« xix" siècle » .17 février).

Bien ei^te^du, Chroniques et Echos recueillirent ayec allégresse l'expressive exclamation, 4^iUeurs très pittores(^vie : Répo^<l^e à M- Rei^é Ghil ! ce serait grêler sur le persil !... Absent de Paris en cq moment, c'est par la presse, des lettres ensuite, que m' arriva la nouvelle. Je ne goûtai pas mieux la plaisanterie saugreup^e : car, et opi l'avait également escompté, rien ne poi;vait m'être plus désagréable que paraître user d'impolitesse et agir indirectement contre un adversaire. Et vraiment, l'irritation de Sarçey, loin de m'irriter moi-même, me peinait... Je télégraphiai à Victor de Gottens qui reproduisit immédiatement : « Prière démentir prologue contre Sarcey. Invention sans doute de tristes Décadentssymbolistes, — de polissons sûrement. Merci. »

« Mais que vont dire les Syml^olistes ainsi malmenés par M. René Ghil ? » se demandait de Gottens. Je ne crois pas que quelqu'uA protesta. Mais, somme toute, l'on ne sut exactement d'qù provenait l'histoire. Il est inutile de dire qu'en mon esprit, n'était en cause aucun des grands « Symbolistes »...

J'avais écrit en même temps à Sarcey... Je l'assurai de mon innocence et de mes regrets. Je saisissais l'occasion de le prier de comprendre ce que moi et mes amis représentions : « Les poètes des « Ecrits pour l'Art », parce qu'ils travaillent, eux, sont incapables d'écrire un prologue tendant à ridiculiser un homme qui ne pense pas comme eux, c'est vrai, mais qu'ils n'insulteront jamais, pt per-

âonne. Insultes et sarcasmes sont taisons de vaincus.

« Bfëf, je suis au regret^ monsieur, et indigné contre les ratés, quels qu'ils soient, qui ont lancé cette nouvelle. Je ne les connais pas : car je ne vois pas cette prététldtle Jeunesse, qu'on rencontre au quartier ou à Montmartre. Je travaillé avec patience et cbnsciettce, et crois en notre avenir de poésie rationelle. »

t)ésinvolte et certainement content, il nie répondit par retour de cotlrrier : « Je n'ai pas cru un mot dé cette histoire. (Et la grêle sur le persil, alors?) Votre lettre est charmante. Je la publierai comme réponse aux Irtibéclles. A vous. » ... Il la publia, — mais par habitude m'éreinta largement, tout eh en retenant ceci : « Quand je comprends par-ci, parlà, quelques phrases, je me dis : c'est un Décadent. Qudnd je ne comprends presque rien : il faut, me dis-je^que ce soit un Symboliste. Mais quand je ne comprends rien du tout, comme en Ifes « Ecrits pour l'Art » dont me parle M. René Ghil, je saurai maintenant que c'est un Evolutionniste-instrumentiste. » (xix^ siècle, 20 Février).

Mais si hlâETTE ne Coitijidrta t)as de « prologue », l'histoire eut un épilogue, certes inattendu de Sarcey, — d'un Article d'Arsène Alexandre. J'en reproduirai les principaux passages, qui répondent, en la personne de Sarcej,àla plupart des critiques d'alors :

Interrogé par Fernand Xau, M. Sarcëy t)rit là mbuéllfe, répondit,a vec la bonne humeur dont il est si fîèr,qii'il valait mieux avoir fait des pièces comme Risette et s'être arrêté, que dé

faire des vers comme les Symbolistes, et continuer. Il disait encore toutes sortes de choses très spirituelles qu'il n'est pas indispensable de rappeler. En passant pourtant, M. Sarcey se comparait à « l'éminent critique musical Scudo,qui connut des scies analogues pour la "seule romance qu'il eût écrite de sa vie : le Fil de la Vibrgb. »

M. René Ghil a répondu simplement que cette prétendue exhumation de Risette n'était qu'une mystification. La lettre était en somme fort convenable. M. Ghil parlait un peu en détail du but poétique qu'il vise, mais quel artiste ne succombe pas à la tentation de revenir sans cesse à l'objet de ses travaux ?

M, Sarcey là-dessus traite M. Ghil et ses adeptes de fumistes. Nous savons que c'est un mot que le critique applique volontiers : il a déjà servi pour M. Renan, le docteur Koch, d'autres encore. De même que certains ont la monomanie de la persécution, M. Sarcey a celle de la fumisterie. Ce qu'il ne comprend qu'avec peine lui semble une sorte de poisson d'avril perpétuel, une farce à froid. Un artiste très sincère, qui tente de se frayer un chemin nouveau, qui recherche des effets inédits, est, du moment que le public ne l'a pas compris du coup, un mauvais plaisant qui a voulu mystifier son monde.

L'incident de Risette n'a en lui-même qu'une mince importance, et il y aurait peu d'intérêt à le commenter si M. Sarcey lui-même ne nous fournissait pas une excellente occasion de dire deux mots de la critique en général, et de la sienne en particulier.

C'est « l'éminent critique musical Scudo », que nous n'avons pas pu digérer. Cet éminent est un des hommes qui avec Fétis et Félix Clément aient écrit le plus d'âneries sur l'art des sons, il y a une quanrantaine d'années. Encore Fétis se sauvait-il par une érudition incontestable.

Mais Scudo fut bien le bavard le plus prétentieux, le plus tranchant pédant, le pion le plus injuste qui ait été appelé à juger les plus grands artistes de ce siècle. M. Sarcey le représente comme n'ayant jamais composé qu'une seule romance. Or, Scudo en composa des masses toutes plus insipides les unes que les autres.

Ce n'est de la part de M. Sarcey qu'une légère inexactitude ; mais le détail a quelque importance, car c'est ce bagage qui donna à Scudo assez de confiance en lui-même pour rendre quelques arrêts qui valent la peine d'être conservés.

De Wagner, « l'éminent critique musical, » a écrit :

« Si toute sa musique ressemble à l'ouverture du Tannhau- SER,nous comprenons le besoin qu'il a eu d'abriter sa pauvreté

d'invention sous ses fausses théories. Cette ouverture d'une incommensurable longueur, mal dessinée et qui forme une succession infinie de combinaisons sonores, dont il est bien difficile d'expliquer le sens...»

De Berlioz, « l'éminent critique musical • écrivit ceci :

« L'auteur de la Symphonie Fantastique est la dupe de son procédé : il se pipe lui-môme ; il s'enivre de bruit ; il croit avoir fait merveille parce qu'il fait attaquer par vingt trombones un dessin de basses des plus médiocres..., mais il n'a qu'à faire jouer par deux cents instruments l'air « J'ai du bon TABAC », ou entonner par deux cents choristes le plus indigne Pont-Neuf, il obtiendra des effets analogues...

« M. Berlioz est peut-être le compositeur le plus dépourvu d'idées mélodiques qui ait jamais existé... mais encore quand une idée lui arrive, il ne sait pas la traiter parce qu'il ne sait pas écrire. »

De Schumann, enfin, un des plus grands artistes de ce siècle, « l'éminent critique » a encore écrit ces lignes : « L'instrumentation de M. Schumann, touffue comme celle de Mendelssohn, se rapproche par les défauts des mauvaises tendances de la troisième manière de Beethoven. On voit que M. Schumann se donne une peine infinie pour paraître original et profond. Après beaucoup d'efforts, il n'arrive qu'à la confusion et à la bizarrerie. »

Voilà. 11 faut remercier M. Sarcey de nous avoir donné cette occasion de montrer ce que l'on doit penser des « éminents critiques »> . Mais une chose ne nous frappe-t-elle pas ? L'analogie entre les procédés de Scudo et les siens propres ; la tendance à condamner d'un gros mot ce qu'on ne comprend pas. M. Sarcey a aussi vite fait de dire de tels ou tels poètes, chercheurs d'harmonies subtiles, de pensées non défraîchies: « Ce sont des fumistes, ce sont des farceurs », que Scudo. naguère, de traiter Berlioz de fou, Wagner d'impuissant, et Schumann de baroque.

Pour nous, nous n'admettrons jamais qu'un critique puisse ainsi juger sans appel une tentative neuve. Nous n'admettrons point davantage qu'on puisse considérer comme un mystificateur un artiste, de quelque âge qu'il soit et de quelque talent, qui vient d'accomplir cette dure besogne de passer plusieurs mois à mettre tout son effort dans un livre, puis de lui trouver un éditeur et de l'accompagner jusque devant le public. De pareilles farces coûteraient bien cher au farceur, et l'amusement, ce semble, ne vaudrait pas la peine.

« 11 faut avoir le courage de leur dire très nettement leur fait », dit M. Sarcey, en parlant des poètes de la Jeune-Ecole. Il ne nous parait pas qu'il y ait aucun courage à accabler des

iOO LES DATES ET lÈS ŒUVRES

chercheurs (nous ne discutons pas s'ils ont ou non trouvé) dont le public n'est déjà que trop disposé à rire, sans faire un effort pour comprendre.

« Insultes et sarcasmes sont raisons de vaincus i>, dit de son côté M. Ghil dans sa lettre à M. SarcCy.Geci nous paraît plus noble et mietix pensé. Et il se trouvera que ce piètre incident a une moralité assez haute. » (« Paris », 21 Février 91, et « Le Clairon », 22 Février, 91.)

Moralité assez haute, vraiment, tirée par un critique de haute probité : et c'est pourquoi nous avons releilù cet incident Sarcey-Risette.

Le « Pèlerin Passionné » et le Banquet Moréas : apothéose DU Symbolisme. — ^ Symbolisme et Parnasse

TENDENT AU RAPPROCHEMENT. Le BaNQUET MeNDÈS

ou l*union intéressée. — l'Enquête Hurbt. La lutte entre les deux Mouvements poétiques. — La « Revue Indépendante > : ses Etudes sur la « Poésie-scientifique ».

Jovialement donc, dans le même Article qui allait lui devoir la leçon d'Arsène Alexandre, Sarcey s'en prenait aussi à Moréas. Il concluait :

«... M. René Ghil aura beau s'égosiller, on ne tournera la tête à ses vers, non plus qu'à ceux de MM. Moréas et Mallarmé, qu'il méprise, et qui, sans doute, le lui rendent.

On a beau banqueter en chœur, comme l'ont fait les admirateurs de M. Moréas. On a beau emplir les journaux du bruit de ce Banquet et mettre en première page les toasts dont le repas a été copieusement arrosé, le public n'en lira pas davantage le Pèlerin passionné, par l'excellente raison que c'est un livre parfaitement illisible. Fauteur l'ayant

voulu tel et ayant fort bien réussi dans ce qu'il voulait. Ce bon public,

Il a pour Moréas les yeux de René Ghil ; Il a pour René Ghil les yeux de Moréas.

comme tout Paris, autrefois, avait pour Rodrigue les yeux de Chimène. » (xix® Siècle, 20 Février).

Boutade, en allusioti tout simplement à une heure solennelle — et diversement interprétable — du « Symbolisme ». Après les deux plaquettes de vers (Syrtes, et les Cantilènes, 84 et 86), et deux Romans avec Paul Adam, — en Janvier 91 Moréas publiait son nouveau recueil : le Pèlerin passionné, et 6a Préface... Vers et préface dénoncent que Moréas, qui, aVons-noufe dit, semble successivehlent apprendre avec émerveillement notre Littérature plutôt que la connaître, est désormais eil pleine possession de la Pléiade. Désormais ce sera : « Ronsard et Moi ! » Et de moi il a même appris à ne pas dédaigner Du Bartas que, malgré la louange de Gœthe, avait décisiveihent couvert de soti in^ compréhension Sainte-BeUve.

Moréas aggravait simplement l'iticohérence de ëbn Manifeste du « Figaro ». ^— « Je poursuis, dans les idées et les sentiments, cottiUie dans la prosodie et le style, la communion dti Moyen- Age Français et de la Renaissance Française, fondus et transfigurés en le principe de l'Ame Uioderne » ! Et encore, prétend-il qu'il va enrichir là langue, lui rendre verdeur et originalité^ la délivrer d'imitations étrangères ! et il la retrempera àui: sources w rôihàUes », reprendra les archaïsmes 5 les Vieux toUrs de là langue, usera de mots composes ainsi

que Ronsard, et Du Bartas : c'est tout ce qu'il a vu en le poète de la Création, en effet...

Je n'aurai point la sévérité d'Edouard Dujardin,

— disant « qu'il suffisait d'ouïr à la Brasserie comment Moréas prononçait notre langue, pour comprendre à quel point cet imitateur de tous nos styles est resté parmi nous, avec son indéniable talent, un étranger. » Je retiendrai un « indéniable talent », un tempérament poétique requis par l'extériorité de prétextes divers à user de ses dons de sonorités verbales et de Jeux de syntaxe,

— et nierai, avec le poète d'Antonia et de Mari MAGNO, que Moréas ait été Symboliste... Or, c'est pourtant à l'occasion de la parution du Pèlerin passionné, qui dès lors annonçait le nouvel avatar (( roman », que le 3 Février se réunissaient en un Banquet d'allégresse et de triomphe, autour de son auteur, les grands noms du « Symbolisme »j

— mais aussi d'autres qu'on ne s'attendrait point à voir là ! Stéphane Mallarmé présidait, — avec, à ses côtés, Catulle Mendès, Anatole France, Mirbeau, Clovis Hugues, Barrés, Henri de Régnier, Vielé-Griflîn, Ghabrier, Vallette, — et Raynaud,du Plessys, de la Tailhède, de !'« Ecole romane » de demain.

C'était le n Symbolisme » qu'on acclamait en Moréas, et c'en était comme l'apothéose, a dit Ernest Raynaud : avec cette restriction maligne que la u roche Tarpéienne est près du Capitole, et que sonna comme un défi roman le toast de Maurice du Plessys — averti que Moréas était sur le point de ifompre avec « l'Ecole Symboliste » ! Peu de temps après le Banquet^ il est vrai, Moréas instaurait r « Ecole Romane » : avec une superbe incons-^

164 LES DATES ET LES ŒtIVRES

cience égale à son manque de sens critique, Moréas délaissait « le Symbolisme — que j'ai quelque peu inventé » déclarait-il ! Et Mallarmé, président du Banquet d'hier, ne pouvait vraiment s'en plaindre...

Non point, comme le veut dire Ernest Raynaud, que le désaveu de Moréas* ait porté un coup au « Symbolisme » : Moréas n'en était pas, et il avait imité de là comme d'ailleurs. Son départ ne mettait qu'en plus vraie lumière les Henri de Régnier, Vielé-Griffîn, Gustave Kahn, Stuart Merrill, Edouard Dujardin, etc. Mais ce qui me paraît le plus symbolique — en ces agapes de triomphe Symboliste — c'est la présence autour de Mallarmé, de Mendès et d'Anatole France, hier encore irréductibles en leur passé Parnassien. (Notons que les Banquets allaient se suivre : en l'honneur de Mallarmé, digne hommage et qui eût dû être le premier, de Verlaine par les soins de la « Plume ». En Février 95, Banquet Gustave Kahn, impliquant la reconnaissance de la technique du Vers-libre. Partout, les Parnassiens s'assoient auprès des Symbolistes. . . Mais en Avril 97, nous avons une dernière tablée plus et trop significative, — qui autour de Catulle Mendès demeuré comme l'incarnation du Parnasse et sous le patronage de Mallarmé, Goppée, Hérédia et Sully-Prudhomme, réunit toutes les têtes marquantes et toute la suite du Symbole !... Ainsi, alors que la plupart recueillaient leurs Recueils pour l'édition « ne varietur », ce que d'aucuns publièrent ensuite n'étant guère que mouture nouvelle des premières œuvres caractérisées, quand ce n'est point pas en arrière (Je mets à part, naturellement, Vielé-Griffin et Emile Verhaeren et aussi Edouard

Dujardin, — qui demeureront en action, et en progression), alors que plusieurs parmi eux s'en allaient vers le Roman, et qu'en somme la sensation était donnée que le « Symbolisme » avait développé toute sa vitalité : n'était-il point étrange de retrouver groupés en solennité autour du Parnasse, voire du Romantisme, les poètes qui avaient voulu en être la négation et qui, entre eux, hier encore luttaient et se niaient ?

Ici, se représente la parole de Gustave Kahn qui, s'il revendique avec raison pour grand apport du Symbolisme, le Vers-libre, avouera que ce mouvement a été moins une innovation qu'un achèvement, un épanouissement du Romantisme et du Parnasse. Et, de Mauclair, le dire que ce même mouvement « est un mouvement de forme, plutôt que d'idées. »

Rappelons encore, après Ernest Raynaud, que « Jules Laforgue estime que Mallarmé ne relève que de la conscience Parnassienne dont il est l'apothéose », et qu'André Gide exprime le même avis, « entendant par là qu'il ne le considère pas comme un initiateur, mais le sommet et la consommation du mouvement Parnassien. »

Or, voici ce que d'autre part disait en 1892, l'un de la première heure Parnassienne, Xavier de Ricard : « Les Parnassiens furent surtout des Fantaisistes cosmopolites allant d'un siècle à l'autre, d'une nation à une autre, sans conviction et sans nécessité, non pas même au gré de leurs impressions, mais au hasard de leurs caprices, — caprices nullement spontanés d'ailleurs... Ni une esthétique, ni une poétique, ni une doctrine. » (« Revue indépendante », Juin 1892.)

De Forme plutôt que d'Idées, sans doctrine prépi^e, inspiration allant aussi d'un siècle à l'autre en le domaine de rêverie légendaire du Passé, — ' sans autre nécessité que le dédain ou la peur, l'incompréhension des temps modernes et de leurs aspirations : points de rapprochement évidents, cependant que se hâter de proclamer, du Symbolisme, une ardente conviction, une recherche unanime de Beauté — si elle demeure généralement dans le sens égotiste et spiritualiste d'hier, — et l'amour d'une langue poétique nouvelle retravaillée dans la préoccupation musicale, de plus en plus mélodique. Sans parvenir aux constructions harmoniques, au développement symphonique. (Exception encore pour d'aucuns des grands poèmes dramatiques de Francis Vielé-Griffin.)

Rapprochements, opinions d'intéressés euxmêmes, qui expliquent comment le « Symbolisme », presque au terme de son Œuvre principale, put en enfant à peine révolté, en enfant à peine prodigue, être reçu aux étreintes presque sincères de plus d'un glorieux survivant du Parnasse. Et c'est que, préoccupé presque exclusivement d'une esthétique d'expression, de « Forme », de métrique, de rj^thme pour le rythme, — il lui manqua, comme au Parnasse, la valeur rénovatrice d'une « Idée » instaurant une Poésie vraiment nouvelle, c'est-à-dire adéquate aux connaissances, aux aspirations, aux émois, des modernes Humanités : pour, de sens universel, les synthétiser — en même temps que remplacer par l'Hypothèse destructrice et créatrice, la Rêverie ancienne qui a livré tout son sublime égo=centriste...

Embrassement « presque sincère »,en ce Banquet

à Mendès, venons-nous de supposer ? C'est que me revient en mémoire un passage du Jiyre d'Érr nest Uaynaud, d'où ressort que vers 1892, Mendès ne montrait guère de propension à Fatteadrissement général! C'était au « Napolitain », et, après avoir vanté le seul Parnasse et protesté que da tpua les poètes vivants le plus digne d'admiration était Armand Silvestre, Mendès disait : « Les Symbolistes nous font rire. Ils n'ont rien inventé. Le Symbole est vieux comme le monde, et de qui se réclamentils? De Baudelaire, un satau élégiaque. Les maîtres qu'ils revendiquent sont des Parnassiens qui ont mal tourné. » Passant en revue les Jeunes, il leur dénia toute originalité : « Selon lui, Henri de Régnier était contenu dans Banville et dans Hugo, le Hugp du groupe des a Id3dlos », Pour Francis Yiélér Griffin, il se déclara incompétent : « J'aime mieux croire qu'il m'échappe, car s'il n'est chez lui que ce que j'ai compris, il n'est pas grand chose ».... 11 avait dit de Verlaine : « un Desbordes- Valmore en pantalon », et de Mallarmé : « C'est, comme disait Gros, un Baudelaire cassé dont les morceaux n'ont pas pu se recoller !.. »

Soucieux d'avérer les propos qu'il rapporte, Ernest Raynaud prend soin d'avertir qu'on les retrouve en le Rapport qu'avait demandé à Mendès le Ministre de l'Instruction publique, en 1900 : Rapport sur le Mouvement poétique Français de 1867 à 1900. (Edition Fasquelle. 1903.). Il est vrai, tout est pareil ou presque pareil, ^- mais les restrictions sont devenues souples et subtiles, presque restrictions mentales. Mais pourtant ! Passant l'éloge des Parnassiens parmi lesquels, pour Mendès, le plus grand est encore Armand Silvestre! voici

qu'en Mallarmé il goûte «. les images vives et fines , la justesse d'expression, le si personnel, le si perspicace sentiment du lointain et de l'inconnu », — en Verlaine « cette fraîcheur d'innocence, cette ingénuité infantile, charme frêle et impérissable de son œuvre, bouquet du mois de Marie, qui ne se fanera. »...

Mais s'il garde la même et mauvaise rigueur envers Vielé-Griffin, et en mêmes termes, Henri de Régnier trouve maintenant grâce : « Ce très haut artiste ne laissa pas tout d'abord d'être visiblement imbu de plusieurs grands poètes qui le précédaient à peine. » Mais « le titre de son dernier livre (Les Médailles d'argile) calomnie cet heureux et durable artiste». — Moréas : « il remonte en deçà de la Renaissance Française, on dirait qu'il la précède. Dans les Stances il exprime selon son seul instinct et selon sa destinée, sa propre âme, et il nous enchante en l'exprimant. » — Mikhaël : « Il est probable qu'il eût continué le Parnasse, s'il n'était mort si jeune ». — Paul Fort n'est plus « un faux simpliste » : « A défaut de la simplicité réelle que personne ne saurait avoir, il affirme sincérité et vrai talent. » — Rodenbach : « Ame ouverte à toutes les impressions de lointain, artiste à l'art volontaire et sûr ». Il trouvera qu'en Adolphe Retté, « certains nouveaux poèmes réalisent un très fort et très vaste talent ». — Saint-Paul Roux, précipite à travers les brumes du Symbole une rutilante orgie romantique.

Bien qu'il eût ironisé sur « l'esthétique Belge », nous dit encore Ernest Raynaud, — il ne peut pas n'être sensible à ce qu'il est de Hugo sous l'évolution d'Emile Verhaeren : « La force qui demeurera le

caractère distinctif de son inspiration et de son art, se rue à travers tout, par-dessus tout, en un débordement irrésistible d'intensité. » — Gustave Kahn : « Un inventeur très divers, très puissant et très délicat ». Mais, parlant du « Vers-libre », il sied, dit-il, de prendre en considération le Livre de Jade de Judith Gautier, et en chercher la théorie et la première pratique précises en l'œuvre de Jules Laforgue et de Gustave Kahn...

Le Banquet de 1897, et les autres comme préparatoires, antérieurement, avaient opéré. Mais, s'il est devenu si amène, ne serait-ce point que quelque chose s'est assagi en son sens ? Moréas le protéique n'est plus même « roman » : il a rencontré Malherbe, et Racine « en qui nous devons chercher les règles du vers et le reste ». Et le sourire de Mendès salue les Stances. — Henri de Régnier, avec les Jeux rustiques et divins et Médailles d'argile commence un retour à mi-route du Parnasse. Et Rodenbach en est si peu sorti... Mendès loue d'autant plus qu'il discerne moins d'évasion et que la rupture n'est point décisive. Quand on regarde de près, c'est là son critérium.

Et, ne devait-il point, oui, précisant ses intimes espoirs et ce qu'il apercevait, ne devait-il d'une allégresse presque imprudente, noter lui-même Tassagissement du Symbolisme, s'écriant : « D'ailleurs, tous, tous ! les de Régnier, les Moréas, sont rentrés dans le giron de la poésie orthodoxe ! tous, assagis ! « (Interview, 1904).

Jugements qui pèchent donc d'être intéressés. Mais d'autres dont la malice n'est point sans trouvaille et sans vérité. Francis Jammes : « charme d'étroitesse douce qui presse et n'opprime pas, et de

langueur d'enfaut pâli de fièvres intermittentes »» — - Albert Samajn : « C'est dans les « sujets » pas énormes, sans orgueil, ressemblances de son ânie, qu'il est entièrement admirable ». — « Dans les Poèmes d'André Walter, André Gide n'a pas mis 1^ meilleur de lui-même »...

J'avais écrit dès 1895 : « Des maîtres du Parnasse et leurs amis de la critique protègent,'disons à son apogée, ce qu'on nomme le Symbolisme, Jl s'agit de savoir où, en quel point excentrique hors du passé, se trouve suprêmement tendu son effort ?... Or, la pierre qui a été lancée du Parnasse est retonibée dans le Parnasse, à peine déviée de la verticale. » Outrancière image, évidemment, parce qu'elle généralise, couvre, en même temps que de hasardeuses imitations, de hautes exceptions créatrices pour lesquelles on a saisi mon admiration que nous aurons à préciser... Fléchissement de la courbe, oui, et continu pour d'aucuns.

Quant à Mendès, il est vrai qu'en ces années, de 1895 à 1900 et ensuite, il attirait à lui et des anciens et des nouveaux- venus du Symbole, en même temps que les poètes qui s'essaient à des réactions néo-quelque chose. Il me souvient, d'ailleurs, d'une conversation avec lui, pendant un entr'acte de la pièce de Paul Adam et d'André Picard, le Cuivre, où tout en rédigeant son compte rendu il me parlait de son dévouement aux Jeunes : « Ils ne le savent pas assez, les Jeunes,.. Dites-leur pela. Je les aime, qu'ils viennent me dire leurs pensées, leurs desseins. Je ne demande pas mieux que de les aider, moi. Dites-leur cela... »

Mendès était alors au « Journal » grand dispensateur de la louange : il me seipble qu'il continuait

pourtant à incliner vers les Assagis et les Orthodoxes tout en s 'écriant : « Quelle admirable France qui ne cesse de produire des poèteâ, encore de» poètes !... »

(Bien qu'il me sût irréductible, il devait pour moi, en son Rapport de 1900, rappelons-le en passant, comme demeurer en expectative, et avec une latente sympathie : « Les théories de M. René Ghil ne manquent ni d'énormité, ni de mystère... Son œuvre poétique choque d'abord, par l'obscurité qui semble faite exprès, de l'idée, et par les rudes heurts des mots rares... »)

... Mais, remontons à 1891. Au lendemain du Banquet Moréas où, avons-nous dit, Mallarmé avait à sa droite et à sa gauche Mendès et Anatole France, ce dernier eut la digestion heureuse. Au « Temps » qui l'avait pour critique littéraire, il consacra immédiatement aux « poètes nouveaux », une série de Médaillons qui s'évertuaient à l'aménité. Il dut lui en coûter, certes. Anatole France que certaine presse conservatrice traite maintenaut de « Bolchevik » (chacun son tour), alors ne pratiquait point les idées avancées : il conservait le passé Parnassien et le dogme universitaire et s'insurgeait contre les « novateurs » avec peut-être moins d'irritation que Sully-Prudhomme, — mais une ironie non encore parvenue au scepticisme !... Il pouvait se sentir quelque peu gêné, car pas plus tard qu'en Novembre (Univers illustré, 29 Nov. 90), après une Réponse de moi à un autre article, il s'excusait de m'avoir compris parmi les Symbolistes, en disant : <.< Mon erreur vient de ce que, jje

comprenant rien à ce qu'écrivent les décadents et les Symbolistes, et n'entendant pas davantage à ce que M. Ghit compose, j'ai cru qu'ils parlaient la même langue. » Il ironisait ensuite en plusieurs colonnes, sur mon livre récent, La Preuve égoïste, sur l'Instrumentation, « théorie qui a fait quelque bruit », rapportait sans trop de respect l'opinion de Verlaine, etc. — et terminait longuement en apercevant d'allure prophétique une humanité lointaine où l'on me commenterait en Sorbonne ! (Et dire que c'est dès maintenant un peu arrivé, comme nous aurons à le voir à propos des Thèses de doctorat de M. C. Fusil, La Poésie scientifique, et de M"® A. Ghaix, La Correspondance des Arts dans LA Poésie contemporaine. Il est vrai que si, pour les uns, Anatole France est un Bolchevik, pour d'autres il n'est pas loin d'être un apôtre, un saint — et le don prophétique est inclus). Entre les extrêmes, disons-le avec admiration un merveilleux discoureur des choses du temps.

Il était à remarquer en les Médaillons que la louange était dosée selon le même critérium que de Mendès plus tard. Quant au mien, il n'était pas modelé avec amour, s'il m'en souvient... Il disait de Moréas : « Il est nourri de nos vieux romans de chevalerie, et il semble ne vouloir connaître les dieux de la Grèce antique que sous les formes affinées qu'ils prirent sur les rives de la Seine et de la Loire, au temps où brillait la Pléiade... M. Jean Moréas est une des sept étoiles de la nouvelle pléiade. Je le tiens pour le Ronsard du Symbolisme. » « Ronsard du Symbolisme »,ce n'avait aucun sens, d'ailleurs, — mais si, peut-être : ce diminuait d'autant la valeur de nouveauté de ce mouvement !...

... La lutte cependant, continuait avec une âpreté accrue entre « la Poésie-Scientifique » et « l'Ecole Symboliste ».

En même temps que pour rendre son dû au vrai maître du Symbole, elle publiait une ingénieuse Etude sur Mallarmé du critique italien Vittorio Pica, la « Revue Indépendante » de Février 91 produisait trois articles contre le Pèlerin passionné et Moréas, de George Bonnamour, M"* Marie Krysinska, et moi. « On sait que quelques littérateurs ont offert un Banquet à M. Moréas, prôné comme un dieu, écrit Augustin Hamon, le notoire traducteur, depuis, du grand Bernard Shaw : les auteurs des articles en question sapent l'Idole et lui caressent peu agréablement l'épiderme. M. Moréas ne mérite ni cet excès d'honneur, ni cet excès d'indignité. » (Egalité, 17 mars 91).

L'Enquête sur « l'Evolution littéraire » de Jules Huret, commencée le 3 mars à « l'Echo de Paris », dénonça d'ailleurs une lutte tout aussi vive entre les diverses interprétations Symboliques, — et que, unies par des questions « de forme plutôt que par des idées », en effet, — ce qui leur créait une cohésion apparente, la détruisait en même temps. D'idées génératrices d'œuvre, d'esthétique générale, de plan et de construction philosophique, il n'en est nulle part. Et il était caractéristique que Jules Huret, pour moi seul, dût annoncer qu'en ma Réponse il avait à supprimer toute cette partie d'exposition d'idées constructives qui n'était pas dans l'air général de son Jlnquête. Il avait cependant demandé de tous, comme de moi-même, « d'exposer leur esthétique personnelle » (Lettre du 9 Mars).

Bien intéressante, cette Enquête. Non point que

174 LES DATES ET tES ŒUVRES

l'historien littéraire puisse en elle recueillir une documentation véridique, mais intéressante par son désordre et son manque de vérité même. Les réponses Sont plaisantes de tout ignorer, telle, de Verlaine, d'autres de vouloir tout ignorer de ce qui n'est pas soi-même, — et alors il arrive que l'Enquêteut s'amuse un peu de l'Enquêté : ainsi remarquera-t-il doucement, après avoir écouté Gustave Kahn, que sa théorie du « Vers-Libre » lui semble se présenter très patente de l' Instrumentation verbale. — Quelle erreur ! proteste violemment Kahn. ;^~ Bon, entendu, et Huret continue d'écouter... Mais pfobabletnent Moréas l'à-t-il particulièrement agacé! R Quand il a dit, avec Son itieffable sourire et le geste dont il frise perpétuellement sa moustache : « Moi, j'ai du talent ! », il devient inutile de fieû ajouter. Deux choses Tintéressetit au monde, deux choses à l'exclusion de toutes autres : ses vers et lui, lui et ses vers... Il prononce les « e » mUets Gomme les « é », et il dit : « Je m'en fiche »j et « tu né compi'ends pas î »

Les plus dignes réponses vinrent naturellemeJit des plus Grands de l'heure : Mallarmé, de Régnier, Viélé-GriffiUj Gustave Kahn, Dujardin. De l'auteur de la Littérature de Tout-a-l'heure, et qui, par surcroît de ridicule annonçait les Vingt-huit jours i)'uN POÈTE ! de Charles Morice, quel outrecuidant résumé de sa solennelle et verbaliste pauvreté d'idées et de talent ! « Celui-là, commence Huret, c'est, dit-dnj le cerveau du Symbolisme. » Le plus étrange est que les Symbolistes — qui avaient ouï de Mallarmé les causeries prenantes, graves, subtiles, para^ doxales aussi^mais si artistement, -^ aient pu eùx^^ thèmes s'attarder au délaiement maladroit et terfae,

plagié de ces délidieuëes « évagations »,et augmenté de pénible^ idéalités de songé-creUx. Voici, par exemple, Comme d'après Mallarmé, il parle à Huret du Symbole : « Le Symbole, c'est Ife mélange des choses qui ont éveillé lids sentiments et de notre ame, en une fiction, et le moyen, c'est la suggestioii. Il s'agit de donner aux gens le souvenir de quelque chose qu'ils n'ont pas vu »! Je résumerai ainsi Charles Morice : en 1886, lui, tentait de créer Une « Ecole Française », au nom du classicisméj et après 1900, aU nom du classicisme tehtant Une sournoise réaction, il rêvait de créer encore une u Ecole Française » ! Entre temps 11 chercha ce qu'il ne trouva tii auparavant ni après : un peu de talent en soi-même... »

A la « Revue Indépendante » encore^ la leçon à tirer do cette consultation « récipient aux ragots de lettres », un Article de virulente ironie de Gaston et Jules Gouturat, la met en lumière crue : « le Fiasco Symboliste ». tJn nouvel article contre Moréas est annoncé, qui est de Camille Mauclair i — nou encore passé au « Mercure de France »* Absolument sincère, d'ailleurs, « supérieurement intelligent et même surtout intelligent, et par là nous entendons : compréheusif, plutôt que créateur » {dira Paul Léautaud], disciple tour à tour de Mallarmé, Maeterlinck, Barrés, Paul Adam, il cherche en critique dominé par la sensibilité des voies de Beauté successives où se complaire ses aspirations spiritualistes, philosophiquement nourries de l'idéalisme Allemand... A cette heure-là ne connaissait-il point assez les autres poètes du Symbole^ et trop Moréas? Mais il m'écrivait de sa haine des « négrillons sauteui's dénommés Symbolistes

et Romans », et plaisamment me mandait « que ces gens se promettaient de massacrer la rédaction de la « Revue Indépendante », tandis que lui-même, comparé à Henri Fouquier, doit être occis de la propre main du palikare Moréas ! (Août 91).

Et voici un autre article qui, pour être sans violences, n'en mène que plus méthodiquement de remarquables déductions psychologiques : il s'intitule « Littérature de Cénacle », d'Abel Pelletier (Août 91). D'idée scientifique, Abel Pelletier qui donna à « l'Indépendante » et à « l'Art et la Vie » une série d'Etudes pénétrantes était l'auteur de deux plaquettes : Le Poème de la Chair et FAmour TRIOMPHE, où dans le vers à idées et images très condensées s'inscrivait dès lors la caractéristique des poèmes-un qu'il donnerait plus tard : thème de quelque supérieure crise d'âme développé en sorte de suite psychologique, continuement soutenue de lyrisme. Poétique qui lui est propre... L'un de ces thèmes, ici d'une ampleur tragique où il est de l'antique Fatum, il allait le mettre en œuvre en la première partie (parue en 1896) d'une tétralogie qu'il complétera sans doute, nous le souhaitons : Titane, drame en trois actes.

Un court Avertissement, mais plein et intense, notait les phases du théâtre : « Prométhée, Hamlet, Figaro, Faust, l'Ennemi du peuple, autant d'incarnations d'un souci unique : élargir sa vie, vivre davantage. » Le théâtre modernement, doit encore apporter secours à la révolte humaine contre de nouvelles oppressions, et pour quoi un nouvel héroïsme est nécessaire : « un héroïsme où l'idée triomphe des sens, le savoir de l'ignorance, l'égoïsme

(1891-lsgi!) 177

rationnel de l'égoïsme instinctif. » D'où, nécessité « en Éelles-LettresJ d^ehtourer d'un nimbe éclatant, (ï'une vénération plus compréLensive, pliJs révélatrice, cette divinité humaine, i'idée, », Considérée comme énergie déterminante, idée- Force... En conséquence de ce concept, Abel Pelle tief" apportait à son drame une technique toute Nouvelle qui traitait ïes personnages^ c'esf-à-dife l'îdëe exprimée par chacun d'eux, selon leur valeur hiérarchique, « selon le niveau de l'esprit où les pensées naissent, dans la masse générale des esprits ». Et ainsi, les personnages dont la passion rtieùt directement le drame s'expriment en vers, d'autres en prose diversement rythmée, — d'aucuns en une langue vouïûment vulgaire... (IJ est utile de rappeler en ce temps-ci de recherches avoisinantes, cette priorité l'éâjHsante d'Abel Pelletier}...

Mais soucieux de prouver qu'ils ne détruisarewt point pour détruire, et de dire en leur orgueiïletise

l sincérité où ife avaient reconmi une puissance de construction, en ce même numéro d'Août les deux Gouturat (Gaston Moreilhon et George ÊonnamoTir) publiaient une Etude de soixante-quinze pages (M. René Ghil) d'une documentation et d'ùûè pénétration incomparables. Tout d'abord, les deux critique^ tetiaient k situer te concept de la Poésie scientifique, en eii désignant des précurseurs et des artnonciateurs : « Avant de développer les théories qui mettront en valeur sa pleine originalité, dire

l avec lô passé les attaches de cet écrivain a paru nécessaire, puisqu'il est considéré comme étran^-ement subversif et impossible : attaches avec le

passé par le culte du savoir, la recherche du vrai, la foi au mieux, — mais aussi, intransigeante préoccupation d'individualité... Ouvrir à la poésie cette voie rationnelle, scientifique, — cela, n'est-ce pas, vaut mieux que pasticher Rutebœuf , instaurer le vocabulaire du xiii« siècle, noter les doléances de gentils preux, les roucoulades niaises des cours d'amour (tel le vouloir de M. Moréas), ou qu'évoquer la légende à l'instar de Wagner, brosser les mêmes somptueux décors et hanter l'ombre des silhouettes châtelaines (tel le vouloir de M. de Régnier). » Ils commençaient :

</i Le rêve cosmogonique de M. René Ghil, d'où découle le principe de philosophie qui soutient de sa charpente toute rCEuvre, s'échafaude avec la splendeur et le charme délicat d'une théogonie Indoue. Perdrait-il, quoique construit avec des matériaux donnés par la science expérimentale et le transformisme, toute valeur de réalité, comme les songeries platoniciennes et la Divine Comédie, il demeurerait haut une délicieuse spéculation d'envolée superbe et d'imaginatif rationalisme, un troublant concept de Kosmos qui n'a d'égal en la littérature contemporaine que le poème « Eurêka »> du divin Edgar Poe... SiM.Taine a prévu la possibilité d'une Métaphysique moderne, il faut convenir que M. René Ghil, des données évolutives a su tirer une très curieuse hypothèse.

« Libre de ne la considérer que comme un pur poème, élevé avec des éléments scientifiques, à qui cherche avant tout de la poésie en un livre de vers. Le positiviste et le matérialiste y peuvent au contraire voir la concrétisation et l'ingénieuse affabulation d'idées qui lui sont chères, et de théories qui leur paraissent démontrées. Mais, si l'on admet que les hautes poésies antiques et modernes prirent toujours à tâche de résumer, confusément mêlés aux rêves, aux émotions et aux sensations de l'homme, les conceptions religieuses et éthiques, la théologie, la métaphysique et le savoir de ses diverses phases historiques, on reconnaîtra que le vaste Système évolutionniste devait être à son tour interprété esthétiquement et que vient à son heure, en tant que conception actuelle du monde, le poème de M. René Ghil. »

Ils étudiaient alors le Traité du Verbe, ou plutôt l'En Méthode a l'Œuvre qui était le titre ne varietur sous lequel en paraissait une quatrième édition, cette année 1891, — exposaient de commentaire prestigieusement relié à de multiples et caractéristiques extraits, le concept philosophique, matérialiste au principe et réduisant l'antinomie matérialiste et spiritualiste ensuite, montraient comment il se sépare de Darwin et Spencer, et en quoi réside mon vouloir sociologique. (Exposition incomplète ici, car ce n'est qu'en la dernière édition d'En Méthode, en tête de l'édition nouvelle et revue de la Première Partie de ŒUVRE (Dire du Mieux, en cinq volumes, Messein, éditeur, 1904-1909), que s'inscrivaient vraiment les principes sociologiques. Née en même temps que l'aperception de l'Œuvre, avons-nous dit, la Méthode qui la génère et qu'elle développe est allée d'augments en augments à chaque édition, recueillant l'essence des articlescommentaires que nous donnions entre temps dans les Revues. Ainsi, n'est-ce qu'en cette dernière édition que nous énoncions la loi que nous avions exprimée par l'Ellipse et à laquelle nous avions ramené les phénomènes de tous ordres : « loi à double action : condensation-expansion ».)

Ils détaillaient ensuite la théorie d'Instrumentation verbale, la montrant soudée à la théorie évolutive et des modes d'art une rationnelle synthèse... Ils terminaient par une nombreuse et re-créante paraphrase des trois livres de l'Œuvre alors parus...

En Novembre 92, à propos du tome II du Vœu de Vivre (Livre IV de Dire du Mieux) qu'ils étudient, Gaston et Jules Couturat donnaient à la pré-

cédente Etude un complément d'une vingtaine de pages : « De la Poésie scientifique ». — Débutant encore par l'attaque, d'ironiser sur un dire d'Albert Aurier que la littérature de demain sera une littérature d'idées expérimentées par des formes : « les Idées, disent-ils I Jamais s'exhorta-t-on à en montrer davantage, avec l'insouci parfait de savoir où, comment, et quelles trouver !... Puis, en béats gestes de prêtres du grand art^ le seul, l'unique, « celui qui a précédé l'esthétique », Kantiens quelconques ou obtus Mystagogues, ils ont cette restriction : « Des idées, oui ! mais non l'Idée scientifique qui est la négation même de la Beauté »... Après une discussion serrée, ils imposaient ce dilemme : « Ou Tidée sera vraie, probable et neuve (belle surtout et par-dessus le marché) et ce sera une idée scientifique. Ou l'idée sera belle, mais fausse ou banale et alors indifférente en sa valeur d'idée, partant impréférable à la sensation, au sentiment, à la passion. — Aux classifications arbitraires un groupe de poètes se refuse, qui ne convient pas que le vrai, le démontré, le didactique si l'on veut, échappe à l'esthétique, et qui nie avec énergie que le goût habituel et conventionnel, le parti-pris normalien, soit un suffisant critérium du Beau et du Laid* »

Après avoir l'année précédente présenté les lignes générales, disaient-ils, le processus intellectuel, la philosophie, l'esthétique, la manière d'art, ils allaient maintenant en reprendre les traits saillants, dans un ordre plus analytique, — selon la marche particulièi-e du nouveau volume. « C'est une évocation par images directes, sans à peu près de comparaison, de métaphore ou de symbolisme : ces barbares

et antiques ornements... Drame un et divers de ridée qui fait de M. René Ghil le vrai initiateur de la Poésie Scientifique et intellectuelle, et lui a permis de douer de vie, de beauté, d'émotion, les concepts réputés les plus arides. »

Et, insistaient-ils, en ce livre et aux deux précédents, « une autre surprise de M- René Ghil, c'est l'envahissement de la poésie, si conventionnelle, si conservatrice essentielle, par le triomphant Modernisme. Chemin de fer, usine, cités, petites villes provinciales (les campagnes demain), luttes politiques et sociales, rêves de morale et de Bonheur, foules grouillantes dans Je fer et la pierre djes constructions géantes, en une vie surchauffée et comme à plusieurs atmosphères, — cela accuse une beauté puissante et tragique, et l'on pense à un Whitman non morcelé, mais de successions de fresques reliées par la longue théorie des aperçus sociologiques, des espoirs de demain, des stupres du présent, et surtout par cette doctrine évolutive algébrée par M. René Ghil en une ellipse figurative de la Matière en perpétuel devenir, meilleur veu^-on rêver, »

Ils étudient la langue et la syntaxe, -— et notent ; « Le Refrain, aussi, cette très ancienne chose des poésie? primitives, à l'instar de Wagner M, Ghil en dota la littérature. Et le leit-motiv par lui hausse son importance, de Tassonnance et du sentiment, au rappel philosophique de l'unité, au ressouvenir des concepts-thèmes, au lien serreur des divers livres. » — Mais voici qui apporte témoignage qu'en le « Symbolisme » qu'ils répudient, ils savent et veulent reconnaître une particulière valeur et prendre même sa défense. Après avoir constaté « que, par ce dynamisme amoureux des étendues amples,

des puissants rêves, des constructions réfléchies, des spéculations passionnantes et la tendresse contenue et pénétrante, M. Ghil appartient certes à la haute race des artistes du Nord » , ils disent encore : « Sienne aussi, cette exquisité d'impression, cette subtilité, ce charme spécial de la trouvaille émotrice qui est la caractéristique des poètes anglosaxons — et aussi de M. Viélé-Grif fin, n'en déplaise au plat prosaïste méridional M. Maurras. »

Il était allusion ici, à mes origines Wallones du côté paternel, mais qui sont Françaises par ma mère : de la vieille race Poitevine si lointainement complexe. Je retrouve à ce propos ma Réponse à diverses questions que me posait le Docteur Emile Duché (Dordogne), préparant longuement, m'écrivait-il, un ouvrage sur la « Précocité intellectuelle, ses relations avec le génie et le talent, et ses rapports avec l'hérédité et l'éducation. » — Je lui disais alors pouvoir peut-être déterminer l'apport en moi de l'une^et l'autre hérédité ou ancestralité. Du côté paternel : Facultés de création ample avec nécessité de construction harmonieuse et de plan, la tendance philosophique et le recours premier à la connaissance, à la Science. Du côté maternel : les dons plus spécialement poétiques, de musicalité et de rythme, — aux immédiates sources psychophysiques.

Oui. Mais en allant vers le Sud-Ouest Français, ne rencontrons-nous point une singulière, une très caractérisée puissance constructive : Jean de Meung après Guillaume de Lorris, Ronsard épique avec la Franciade, Rabelais, Du Bartas, — et, moderne.

Strada, qui était aussi du Poitou ? Et, pour de Meung, Rabelais de quil'CEuvre n'est qu'un vivant, pensant et énorme poème, Du Bartas, et Strada, n'est-ce point de dessein philosophique, et n'est-ce point « poésie Scientifique » ? Si vrai, que nous les avons vus précurseurs de mon propre vouloir... Mais d'autre part, Gaston et Jules Gouturat relevaient en moi et en mon œuvre une attirance comme atavique vers les pensers et les choses Asiatiques. D'autres, depuis. Et le puissant poète Russe Valère Brassov (en la Revue « Viessi » la Balance, — Moscou, 1904) propose une raison de cette prédilection qui, oui, me paraît émaner de quelque passé subconscient. Or, au Poitou à races superposées, il en est une, la plus restreinte, très brune, de taille plutôt petite, et, pour les adolescentes, d'extrémités et d'attaches restées délicates, avec souvent des reviviscences du masque plutôt extrême-oriental. Race silencieuse, tenace et patiente, d'âme primitive sous certains aspects, antireligieuse, mais encore très attachée à des superstitions, à des coutumes, où l'on reconnaît la même source. — « Toi, tu es de chez nous ! » me disaient, lors de la dernière Exposition, ceux d'Orient et de Java.)...

Les deux critiques concluaient :

« En résumé, il est incontestable que M. René Ghil offre en son CEuvre tout un ensemble de tendances nouvelles de conception et de rendu, un plan haut échafaudé, une forme aux ressources infinies, des milieux et des pensers délaissés, tout un effort vers Ten-dehors, forme et fond, vocabulaire, syntaxe, décor originaux, — une poussée vers Tinhabituel et le rare qui a fait dire à M. Merrill que « ce poète ne ressemble à aucun autre ». De là l'immense impression de surprise, de déroutement, de méfiance, chez ceux qui n'ont pas encore appris à le

goûter et à l'aimer, qui surtout n'ont pas compris et n'y tâchent en rien, comme si l'incompréhension en quoi que ce /soit n'était pas inlérjeure ethumiliantp. D'ailleurs, il n'importe. ..De l'Ecole idéaliste-^ypîboliste actuellement à l'apogée, il pe restera d'ici peu que des talents individuels admirés malgré et non pour les théories. A toutes époques, depuis uq siècle surtout, auprès des triomphateurs du moment il s'est toji^jfl.ufs prouvé un amflindri, un dédaigné, un moqué même, dont la génération suivante a procédé. C'est Diderot sous le roi Voltaire et le néo-chrélien Jean- Jacques. C'est Balzac dans le fracas Romantique. C'est Verlaine et jyialj^rmé parini les Parn^ssiens.G'e^t Villiers php? l,e§ Naturalistes, gait-on si l'Ecole poétique qui tuera la bêtise idéaliste et sa reviviscence Symbolique ne sortira pas de M. Gfiil. A l'heure actuelle, il n'en demeure pas moins le plus complexe, le plus subtil et le plus intellectuel des rénovateurs. jEt il comptera demain un des premiers parmi ces artistes quine peuvent tarder à venir et qui, philosophes ou critiques, romanciers pu poètes, réalistes ou fantaisistes, se seront résolument dégagés des religions mortes, des scqlastiques vaines, des naïvetés subjectives, pour adopter comme base solide de leur foi et méthode sûre de leur travail, cette unique certitude modernje, le « Scientilicisme »...

L'on voudra sans doute me pardonner (puisque les sarcasmes et les insultes et les négations n'ont pas été tus) de m'être attardé sur les deux Etudes de Gaston Moreilhon et George Bonnamour. Ma pensée première est de leur apporter à nouveau le tribut de ma gratitude. Et qu'il me soit ainsi permis de dire que ces pages et leur complément en les Articles que me consacra encore sous sa seule signature Gaston Moreilhon (en la a Vie » , en « les Ecrits pour l'Art » de nouvelle sérip 1905, direction Jean Royère, — et en la « Revue de l'Epoque », à propos de Lamartine, poète social, 1922), constituant, matière d'un volume, et un inattaquable document et la durable expression d'une upique compréhension qui, tout en étant le plus intimement analyste, — ramasse le tout en la plus généreuse synthèse.

M^^3aiiS3i,puis,qu'.e» 1892, << à l'apogfi^ de l'Scple Symboliste n et de la lutte des deux MQjjvePîieut», les Coutwrat ji'lié^iti^ieftt poiiit k pr,év.Qif le§ riésultantes, non plus ft'ayoAS-npi^s hérité à pfoduirQ leurs conclusioAS, — pour, ^ux pages terminaLes, les mettre en regard de l'immédiat présent poétique et voir en quoi il répond, ou non, à leurs anticipations. Leur responsabilité est la mienne...

Maintenant, avant d'évoquer le groupe de Poètes d'âme aussi intrépide et d'une solidarité de pensée non-pareille, qui sans cesse accrus de 88 à 93, aux « Ecrits pour l'Art », apportèrent passionnément à la Poésie-scientifique leur neuve volonté, leur talent et leur foi, — nous dirons encore de « la Revue Indépendante » quels étaient ses Jeudis, en l'étroite salle de Rédaction aménagée à l'arrière de la Librairie Savine, rue des Pyramides.

Dès lors, d'ailleurs, les deux Revues avaient de mêmes rédacteurs : Gaston et Jules Couturat, Eugène Thebault, Marcel Batilliat, Albert Lantoine, Mario Varvara, Pierre Devoluy, etc., mais « l'Indépendante » étant avec ses cent-vingt-huit pages mensuelles une grande Revue d'avant-garde, de premier plan par son passé divers mais successivement caractéristique, par son présent de lutte et de spéculations hardies qui allaient de la littérature à la sociologie. Et vraiment elle ne méritait guère le dire de dédain, mais mêlé de rancœur, de Gustave Kahn disant en son livre de Souvenirs que la « Revue Indépendante » n'avait plus connu les heures valeureuses qu'il lui ayait values en l'an 1888, — lorsqu'il présidait à ses destins.

Et c'est probablement parce qu'en sens inverse elle n'avait pas perdu de sa valeur et s'était douée d'une énergie singulière, qu'en l'autre camp l'on rêvait le « massacre de sa rédaction » ! ainsi qu'en simulait la crainte Camille Mauclair.

A LA « Revue Indépendante » et aux « Ecrits pour l'Art ». — D'une « Ecole Poétique ».

Avec l'année 1892, George Bonnamour, secrétaire de la rédaction de « l'Indépendante », en était devenu le Rédacteur en chef... Bien qu'il eût, avec Gaston Moreilhon, dénoncé comme on l'a vu ses prédilections et orienté la Revue et vers moi et vers J.-H. Rosny, — il ne la maintenait pas moins en expression de haut éclectisme, ainsi qu'en témoignent les noms des principaux rédacteurs n'appartenant pas en même temps aux « Ecrits pour l'Ajt » : de J.-H. Rosny, Jean Jullien, Georges Lecomte, Victor-Emile Michelet, Abel Pelletier, André Picard, Maurice Beaubourg, Camille Mauclair, Fernand Vanderem, Georges Servières, Charles Saunier...

Aux « Jeudis » de la Rédaction, les discussions d'art s'énervaient donc d'approche d'orage souvent, les plus passionnés étant certainement les deux terribles polémistes Gaston et Jules Couturat et Abel Pelletier entier et méthodique, Mauclair tentant de

s'échapper en la dialectique I Mais le calme renaissait avec la présence passagère de Rosny, — discoureur multiple et tenant gravement l'attention, doué d'une culture et d'une mémoire prodigieuses, prononçant sur toutes choses. Front comme soulevant d'énergie prudente l'invisible entrave de l'inconnu, il donnait dès lors l'impression d'une puissance complexe et une, odorant ainsi que primitivement la découverte : les musclés et sagaces humains de la Guerre du Feu se tenaient tapis aux occultes amas de son subconscient. Notre aîné, nous l'admirions pour le présent et la certitude que nous avions de son génie nouvellement porteur d'un monde. Il n'avait pourtant point commencé encore sa série préhistorique, mais à côté de ses premiers romans modernes, il avait doi^fté ses Xipehuz, cette première de ses créations étranges mais dont la Science ne peut que se troubler, où, se substituant à l'énergie créatrice elle-même, il produit des êtres que la Nature eût pu ou pourra peut-être produire : dans le mêjne seiis où nous avons eu plus tard entre autres les deux livres irqposant leur tragique uuiyersel, la Fdbç;e jviysTÉïiiEusE et La Mort de i.a Tepre,,, Jl précéda, comme le génie surplombe l'iugénJQsité, le romaucier Anglais Weiss, Et, quant au dpmaipe préhistorique dout prenaient possession rues desseins poétiques en 84, uiou M^i].leu|i Peve- NïR en 89, et eu 91 le Wamireh de Posny, ' — sourirons-nous encore au souvenir de l'exaltation du directeur, alors, du Muséurp, fldmond Périer, et d'une Presse également « 3ien-pensante » saluant eu 19J4, l'extraordinaire nouveauté d'un rornancier de la préhistoire, d'un littérateur « scientifique », — EduîPnd Haraucourt, l'auteur vraiment trop

accidentel dit pénible, Haa, le premier iiOM»tÉ t docurnentation de la veille pour une littérature improvisant des imaginations assez puériles...

De ces après-midi de « YltidépetidAtite » , de ces propos mêlés et rompUâ qUi tout à coup ardaient : tout en protestant qu'il avait inventé et que personne ne se devait reconnaître parftii les dialorgùants, George Fonnamour a laissé dans lat « Revtie Indépendante » (mai, 92) un instantané très-vivanf, a peine satirique, vivant et « sigûificatif », -^ et que l'on retrouve en tête de Son volume de ti'ois nouvelles : 'Trois Femmes, 1893. Si, plutôt que les tenir debout et gesticulant autour de sa table de rédaction, il les assied en rârrïère-salïe â'tÊtt tranquille café, — ne donnerons- ûous point îes noms de Gaston et Jules Couturat (Moreilhon et Botitïamour) aux deux Siamois : « Leur froide précision, de ïa lumière au front haut de l'un d'eux, ffegfriatique, — sttr le visage crispe de Tatitre, !a pîàêttt d'une colère, l'insolente ironie de Sa bouche moqueuse » . Le « Jeune homme blond » , ner ser'at-il point, « petit pur-sang, rageur, orgueilîeU» » qui rie croit qu'à l'Idée pure, aU Sentiment dans ce qu'il a d'éternel ! ne sera-t-il Camille Mamclair ?... « Trapu, têtu, sanguin, l'encolure forte, et dans le regard une tranquille fierté », le Philosophe se nomme certes Abel Pelletier développant le concept des Idées-Forces : « Je fais deax parts du monde : Félément Force, l'élément Bonté, une théorie scientifique... »

L'on reconnaît encore Geo^geè Leeointe, son regard rieur derrière le lorgnon, Fernand Vande-

rem et son monocle : « très chic et l'air rosse, celuilà » ! la correction de gentleman du Wagnérien triste Georges Servières. Le « Mage » était Victor- Emile Michelet, « sous de longs cheveux bruns un nerveux profil à ligne busquée. Un doux sourire et le geste véhément d'un révolté ». Du « Jeune homme glabre, ton de pince-sans-rire, coupant comme un rasoir anglais. Bon cœur. Diplomatie de courte-échelle », le nom ne me revient pas : « Ce qui nous sépare ? dit celui-ci... Je crois à l'Ame. Je ne mourrai pas tout entier ! » Imprudente parole, vertement rétorquée par les saltants Siamois. Quant au « Poète », son portrait est tout particulièrement traité : « D'une main forte aux doigts carrés d'homme volontaire il promenait à la ronde un paquet de Richmond. Sur la matité de sa chair serrée et polie au grain dur de marbre, de fines moustaches noires tranchaient, — le front casqué d'épais cheveux en brosse, et, derrière le lorgnon, des yeux fiers. Une voix jeune, au timbre clair, argentin, répétant : Voulez-vous une cigarette? »... Le « Poète » était moi-même qui n'intervenais au dialogue que pour ainsi répéter : « Voulez-vous une cigarette », — George Bonnamour notant ainsi avec quelque malice amie mon habitude souriante de tenir pour vains tout impromptu, toute discussion d'art, et de rester à l'écart... Parti-pris de quasi mutisme et de non-lutte en pareille occurrence, qui me valut en ce temps un amusant mot d'étonnement de J.-H. Rosny :

— Qui est donc celui-ci ? demanda-t-il à Bonnamour à l'issue d'un de nos Jeudis.

— C'est René Ghil.

— Ah !... C'est curieux : il n'en a pas l'air...

Or, en la scène dialoguée que « n'inventait « que très peu le Rédacteur de la « Revue Indépendante», les terribles « Siamois », ainsi qu'il arrivait souvent, terminaient sur des propos sans aménité pour les idées que représentait le « Jeune homme blond » , soutenu par le « Jeune homme glabre » :

— Jolis garçons vous êtes, oui-da ! La petite danse de Saint-Guy métaphysique qui secoue une génération sur dix, vous travaille, et vous prenez cela pour un renouveau ? Votre candeur vous excuse... Nous sommes transformistes, simplement. Il n'est de nouveau que la Science et la Vie, et s'il vous faut du Mystère, cherchez-en la dedans, et vous en trouverez !...

Le « Poète », imperturbable, avait le dernier mot :

— Voulez- vous une cigarette ?...

« Et leur causerie s'acheva coupée de sourires »...

De quelques passants à la Revue il me souvient : de Turpin, l'inventeur de la Mélinite, et du socia- ; liste Auguste Chirac, entre autres... Albert Savine, r éditeur-propriétaire de « l'Indépendante», homme très doux, lent et songeur, mais d'âme passionnée d'action sous la cendre du rêve, venait d'éditer le livre qui mettait en émoi le Gouvernement et le public : Comment on a vendu la Mélinite. Placide parmi le scandale, l'inventeur Turpin passait. Forte carrure d'homme simple et simplement droit, il lui arriva de s'asseoir parmi nous, et, ne surmontant pas l'étonnement de son histoire et d'intrigues qui lui apparaissaient extraordinairement ténébreuses, il nous la redisait à voix mesurée, à gestes inha-

biles, avec de temps à autre tïn sursaut indigné d'iioiïnêté homme. . .

Yeux fumineux et comme" puérils, corpulent et de souriant optimiste, Auguste Cfiifâc qui avait alors une quarantaine d'années nous eritreteriait de son grand rêve socialiste, ses mains courtes et potelées semblant caresser par aritrcipation le Bôiihèùr universel^ demain. Et, quoiqu'il s'en rapportât à ïa science pour délivrer l'Humanité, il pouvait vraiment parler devant des poètes, même riôii « scientifiques », — tant il était d'églogue et d'intimisme en ses promesses î Ainsi, plus dé grandes villes, plus de maisons aux étages superposés, mais spacieusement groupées des maisonnettes, une pour chaque Famille, et la verdure luxuriante tout autour. Toutes les nécessités de vie servies par l'énergie électrique produite par des Usines centrales, — usines où, de même qu'aux champs, tout homme valide apporterait sa part de travail, qui devait être de quatre heures !

— Mais les intellectuels, disions-nous ?

— Vous travaillerez vos quatre heures pour la Société. Après quoi, vous emploierez \oite temps à votre gre f

— Maie si, au moment où la sirène nous appellera nous sommes en train d'un poème, par exemple ? ou d'une expérience quelconque ? t)ites-vous qu'en créant de la Beauté ou en étant sur la voie d'une d^écouverte d'ordre de science, nous ne travaillons pas pour la société, pour ï'fïumanité ?

Le rêveur au regard bleuté, enlaçant et d^ésenïaçant ïes doigts marquait quelque hésitation :

— • Non, non ! comme tout le monde : vos quatre heures avant tout. Vous aurez tellement de temps

après ! Quant à vos travaux, ils auront leur récompense, encore que tout doive être sans sanction : vous serez à l'honneur devant les autres hommes !

Or, en vue de quelque invasion de Barbares, hélas ! à prévoir, Auguste Chirac avait avec une allégresse maligne résolu le problème. Toutes les Frontières seraient délimitées par plusieurs zones dangereuses : multiples enveloppements de matières explosibles mises secrètement en terre, et dont les Pouvoirs seuls connaîtraient les emplacements. Sous les pieds de l'armée ennemie, tout sauterait, — et de l'armée, plus rien ! Auguste Chirac qui était un doux homme, n'avait pas prévu le survol assassin des avions, ni le tir à longue portée...

Les « Ecrits pour l'Art », eux, n'avaient point de Jour de rédaction. Interrompus seulement de 89 à 91, alors que s'écrivirent sur place, en l'atmosphère même de mes premières années, en mon Poitou, les livres sur les toits, les granges et les terroirs, et l'âme des petites Villes, — mes « Vendredis » m'étaient personnels, qui, depuis 1885 ont vu passer tour à tour quasi toutes les neuves sincérités à la recherche de soi-même et non du succès, les survenants représentants de l'attentive élite Etrangère, et en ont retenu de précieuses amitiés de tous âges, solides et claires.

C'est que, si la partie le plus directement active en réside à Paris, les autres adhérents aux « Ecrits », de vingt-cinq à trente vers 1891-1892, sont en Province, au Nord, au Midi, au Sud -Ouest, et en Belgique, — voire au Portugal, représenté par le

poète Eugenio de Castro. Beaucoup, qui correspondront longtemps, ne se connaîtront pas, et nous eûmes là un état d'âme littéraire unique, une vraie communion en seulement Fldée, à laquelle tous apportaient un dévouement altier. Ainsi, non une centralisation, mais plutôt s'opérait une décentralisation par l'initiative que déploie chacun autour de soi et sous sa propre responsabilité. J'écris à cette époque, de 89 à 93, articles sur articles en des Revues et Journaux :les leurs les précèdent en suscitant la demande des miens, ou les suivent, et en divers numéros des « Ecrits » le Mémento atteste la multiplicité d'une extériorisation de notre pensée, le soin de ne négliger la plus petite revue, la plus tranquille gazette...

D'aucuns créent des Revues. L'un d'eux, Emmanuel Delbousquet,le précoce talent d'EN les Landes, en publie une mince, mais véhémente, alors qu'il n'est encore qu'en rhétorique ou en philosophie!... D'ailleurs nos potaches d'alors se tiennent au courant des luttes des Ecoles, autant que ceux de maintenant le sont des luttes sportives. Et ils se passionnent... J'ai ainsi souvenir (rapportons-le en passant) de deux lettres vraiment virulentes reçues en même temps, en 92, d'un Collège situé en Ilede-France, — lettres d'ailleurs dûment signées. Et cette crânerie me plaisait, autant que la connaissance de Montaigne dont se targuait l'un de mes correspondants, en citant « qu'il devrait être quelque coercition des lois contre les escrivains ineptes et inutiles ». Malheureusement les invectives, en tous deux, se gâtaient en route, et devenaient grossières : ce qui me permettait le désir d'en savoir davantage.

Hélas ! c'est une lettre de M. le Principal qui m'apprit, en me priant d'agréer d'eux une nouvelle lettre, mais d'excuses, que les deux vengeurs de la saine tradition, tels Fouquier ou Sarcey, -rn 'étaient que « deux polissons de quatorze et quinze ans, élèves de seconde et de troisième ». Il m'aunonçait en même temps qu'il avait sévi, « d'une punition très sévère ! » A ma prière pourtant, il leva cette punition exemplaire... L'un des deux gentils « polissons », pour avec coquetterie entrer en mpitière, ne me disait-il pas d'ailleurs « qu'il était musicien et quelque peu poète... »

Or (et il sied le retenir, comme planter une première pierre de témoignage sur la route d'un devenir), les poètes qui venaient d'isolée spontanéité se grouper aux « Ecrits pour l'Art », s'ils étaient séduits par la technique de musicalité verbale dont relevait toute la génération d'alors, plus précisément étaient attraits, à six ou sept années de Ja date de parution de la Légende d'ames et de Sanqs et des premiers Traité du Verbe, par la partie philosophique de la Poésie Scientifique — que n'avait pas accepté l'idéalisme contempteur de la Vie et de la Science où se complut le Symbolisme.

En leur nom George Bonnamour pouvait répoudre à l'aveu « d'immense fatigue » de Rémy ie Gourmont : « Nous sommes pleins de vie et nous aimons la vie. Jamais nous n'avons pratiqué ces dilettantismes d'esprit qui lassent, qui stérilisent, qui tuent. Nous avons haine et dégoût de l'impuissance, et elle est partout dans la Jeunesse actuelle et dans les maîtres qu'elle admire et qu'elle imite ;

• M. Mallarmé particulièrement. » (Revue Indépen-

• dante, Nov. 1892). Ils sont les premiers d'une autre ' génération, ils ne s'attardent plus aux stérilisantes ■ distinctions du Moi et du Non-moi, ils sont le

• réceptacle des réalités dont ils se sentent l'éver-

• tueme'nt de conscieiice, et ils viennent à ce qu'ils aiment de mes principes poétiques pour avoir lu premièrement, en tête de mon premier livre, l'épigraphe tirée d'Emile Zola : « Nous sommes amants de la Vie ».

Mais « là-dedans, dans la vie et la science, ils voulaient trouver du Mystère », pour rappeler encore un mot de la diatribe de George Bonnamour : et ils en trouvaient la possibilité dans cette communion continue et religieusement émotive de l'Humain avec l'Universel rendu présent en son passé et son futur, — dont, avec l'idée évolutive, avait proposé le poème nouveau la Poésie Scientifique. Et de là allaient-ils naturellement aux idées de devoir individuel et sociologique, qu'au nom de la vie tendant à son harmonie à travers le heurt de ses luttes, imposait au poète notre concept du cerveau humain devenant connaissance, équilibre, et émoi du Monde...

Jaloux aussi de garder devers moi la douceur passée et demeurante de leur émouvant enthousiasme, mais parce qu'il ne m'appartient pas de puiser en leurs lettres d'allègre arrivée aux « Ecrits » tant d'expressions d'orgueilleuses volontés et d'humilité aussi devant l'Art le plus ardu et longuement poursuivi, nous les tairons. Pourtant, en détacherons-nous quelques protestations de dévouement à la pensée générale, quelques constatations heureuses de l'union sans contrainte qu'opère cette

pensée : qu'il en ressorte, avec la générosité d'âme de ceux-là en qui d'aucuns de l'heure actuelle se peuvent reconnaître, que l'on peut être un Groupe-' ment strict, une Ecole si l'on veut, sans diminution de la personnalité. — Voici, à un instant plus dur! et plus trouble de la lutte, Stuart Merrill qiii* m'écrit : « Tu peux te servir de mon nom dans la' discussion d'art, — car je répète ici formellement que j'adopte tes théories, tout en les interprétant d'une manière large et personnelle. Et ces mots ici écrits, tu peux t'en servir. Je ne refuse aucune responsabilité d'art, surtout en ces moments de schisme. » (Août, 1889. Lettre datée de Bayreuth, — et ainsi commencée : « Je me prépare ce matin pour Parsifal comme pour une communion ».)

De Jean Philibert, qui est de l'Aude : « Les « Ecrits » m'apportent la même et apaisante fièvre d'art, avec la compagnie des charmants, sincères,' ou robustes camarades de toujours, et d'encore. La vraie, la seule vie, oui, existe là : pouvoir être,^ tâcher d'être, avec d'autres qui sont ou veulent, et se sentir amis de loin, dans cette amitié que crée la même foi qui vraiment soulève les montagnes, mais surtout annule les distances, à se sentir, tous, proches d'une réelle et constante présence. Ne me restât-il qu'un merci à vous donner, il vous serait acquis, pour cela seulement... Ayons foi, vous le vaillant et le sincère, et nous tous avec vous, qui nous situons volontairement dans l'Avenir, en haine du déplorable présent. » (Mai, 1890.)

Jean Philibert « par prédilection personnelle et aussi reconnaissance envers M. René Ghil, révélateur de Du Bartas » avait publié aux « Ecrits »

Nov. 89), un article apologétique très remarqué sur le « criminellement dédaigné », le puissant poète de la Création du Monde. Nous le retrouvions avec admiration et piété en tant que l'un des précurseurs de la Poésie scientifique, — et nous pouvons dire que les « Ecrits » n'ont certainement pas été étrangers à l'initiative inattendue qui si tardivement érigea un monument à Du Bartas, en 1890. — « Les Félibres s'agitent, lisait-on en la « France Moderne » de Marseille, et Mistral les mène. Bientôt : en voiture, MM. les Félibres, pour Agen, Montauban, Saint-Sébastien î Gela va être en Gascogne une fête délirante : on va élever des bustes, entre autres à Salluste Du Bartas (applaudissez, M. René Ghil !), à Théophile Gautier (pendez-vous, Swinburne !), et MM. Henri Fouquier, Maurice Faure, Mistral, Sextius Michel, Fernand Mazade, Félix Gras, Félicien Ghampsaur, Paul Arsène, etc., vont discourir. » (24 Juillet 90.)

« Si ! les « Ecrits » sont une Ecole, m'écrit du Poitou Eugène Thebault qui appartient maintenant à la rédaction du « Temps ». Une Ecole où l'on peut apprendre d'abord à parler avec ampleur, ensuite à ne copier personne. » Joachim Gasquet, avant que devenir néo-classique, avait été des nôtres : « J'estime, et ce sont vos théories et l'exemple que vous donnez qui m'ont davantage ancré en cette idée, que le Poète doit être un savant aussi... Mon rêve depuis longtemps est celui-ci : écrire des vers assez beaux pour que les « Ecrits pour l'Art », la « Revue indépendante » et le « Mercure de France » les impriment. C'est à votre porte, la première, que je suis allé frapper, — sentant que les plus grands sont les meil-

leurs. Je m'en suis bien trouvé : vous m'avez compris. » (Aix-en-Provence, Nov. 90.)

— « Savez-vous que vous avez publié un article magnifique, dans la « Revue Indépendante » ? et que de telles pages sont pour montrer la hauteur de vues de notre Groupe — raillé par d'aucuns non par méchanceté souvent, mais par ignorance... La lutte pour les idées ne peut, comme vous le dites, qu'affirmer une œuvre. Et tous, nous devons défendre ce que nous estimons vrai, de toutes nos forces, et nettement, sans donner prise à des interprétations fausses. » (Albert Lantoine, Février 92.)

— Du pur évocateur des réalit.''s quotidiennes en tels prolongements de suggestion et de rêve, de Max Elskamp : « Dans le bon combat pour lequel vous combattez, avec des forces accrues, je voudrais vers votre but, être parmi ceux de bonne volonté qui marchent vers lui pour l'atteindre. Mais, mon heure est à cette heure, de résignation... N'importe, un jour ou un soir, je viendrai — plus sûr qu'aujourd'hui de moi-même, — de tout mon vouloir vers vous et à vous. (Anvers, Juin 91.)

Du poète de F lumen et de Bois ton sang, Pierre Devoluy (qui ensuite se voue uniquement à la langue d'Oc, méritant la dignité de capoulié). Il parle d'attaques de la « Plume « : « Je tiens à ce propos, à vous adresser l'expression de mon dévouement, à reconnaître qu'en aucun temps vous n'exigeâtes de nous la moindre formule d'inféodation,

— laissant au contraire à chacun sa pleine indépendance. C'est même, malgré ma sympathie pour vos doctrines et votre œuvre, ce qui m'incita à désirer comme hautement honorable la collaboration aux « Ecrits. » (Montpellier, Oct. 90.) — Louis

iOO LES DATES ET LES (llUVRES

Le Gardonnel vient à nous « amené par les méditations de la vie à une poésie plus large, où l'on soit poète au sens antique — et prochain — du titre, de chanter ce qui sera. » (Valence, avril 90.)

Ils viennent tous (et cet allant et clair Marcel Batilliat, aux « Ecrits » l'exquis poète musical et rythmique — et qui le demeurera, lorsque, d'une conception renouvelante qui lui appartient en propre, il comprendra le roman moderne en signifiante « Synthèse décorative de la vie » et en tiendra une maîtrise, — Marcel Batilliat à dix-huit ans, qui adorablement m'écrivait : « C'est un grand honneur que vous me faites, à moi, un Jeune, mais qui ai du moins, à défaut de talent, la passion de l'art et une foi absolue en lui ! » (Janvier 91) : ils viennent tous, d!une résolution émouvante avonsnous dit, comme vinrent, encore que possédant une place de premier plan à la notoire « Revue indépendante », Gaston et Jules Couturat : « Nous sommes allés à vous, librement, par choix, par ce que, vous ayant lu, ce que ne prennent pas la peine de faire la plupart de vos détracteurs î nous vous avons goûté, — parce que vous paraissez le plus personnel parmi les Jeunes, parce qu'enfin, la plupart sont injustes pour vous. » (Février. 90.)

Gomme nous l'avons vu, l'action des Gouturat (Gaston Moreilhon et Georges Bonnamour) a été prépondérante dans la lutte que dut en même temps contre les éléments réactionnaires et Symbolistes soutenir la Poésie scientifique... Quant à leur Œuvre, il est aux « Ecrits pour l'Art » de Mai 1891 un exposé de leurs desseins unis qui par lui-même est d'une surprenante, d'une attachante grandeur. Gette œuvre devait être théâtrale — mais

résolument, vu sa complexité, écrite pour le livre, — et ne compter moins de cinquante pièces : Synthèse de la Vie moderne, évocations de l'Histoire de l'Humanité et Anticipations, construction philosophique où résumer leur « Vision de la Terre ». Théâtre en vers, au rire d'Aristophane et de Rabelais, découvrant constamment l'Idée. Fantaisie énorme, à laquelle se parallèliserait une « Féerie poétique » tenant du drame Wagnérien : le tout emporté, en toutes ressources instrumentales du verbe, d'une énergie nouvellement épique. « Notre conception dramatique se rattache ainsi disaientils, à la philosophie de MM. J. H.Rosny et H. Fèvre, si nettement utilitaire et humanitaire, dans 1© Roman, et à celle de M. René Gfiil dans la Poésie. » Leur vouloir suprême : u Augmenter la Science du cœur et de l'imagination de l'Homme, comme l'Expérimentation augmente la somme des connaissances, et la Philosophie synthétise les idées. »

A la partie Aristophanesque de ce plan aussi organisé que vaste appartint le poème A Winter night's dream (Le Songe d'une nuit d'hiver), que nous dirons également Shakespearien par le lyrisme, — paru aux éditions de la « Plume » en 1890, réédité par Savine l'année suivante. Autre côté de la Force, le rire, sain, mais voletant et comme empenné, cruel un peu, et tout à coup puissant et large de l'idée qui se déploie... Tandis que dépend plutôt de la « Féerie poétique » le nouveau poème que donnait seul et seulement maintenant, Gaston Moreilhon : La Vision du petit homme (Editions de « Rythme et Synthèse », 1922). Fantaisie imaginative d'un magique poète pouvant tous les modes, qui commence en sorte de conte pour

des touts-petits et va, d'un caprice merveilleux, à susciter une vision des Ages remontée à la harde préhistorique, pour en laisser émaner une haute leçon philosophique et sociale !

Le plan audacieusement complexe n'a pas été exécuté : les Deux se séparèrent littérairement sans nous surprendre, par diversité de tempéraments dès lors évidente. George Bonnamour a produit la série de romans que l'on sait où triomphent sans doute les pénétrantes et poétiques études : Trois Femmes, Trois Hommes, Le vent emporte la poussière. Il se donna aussi, comme Barrés, hanté par elle dès notre temps, à l'aventure politique... Les devoirs de la vie, hélas ! trop souvent à primer les desseins d'art, requirent de même que son ami Abel Pelletier, Gaston Moreilhon. L'un et l'autre n'ont point délaissé leur idéal, nous l'avons dit du premier que nous avons vu de temps à autre resurgir même en les luttes nouvelles, lui aussi, au nom du même idéal : notamment aux « Ecrits pour l'Art », nouvelle série (année 1905), où il exposait les principes très originaux d'une Critique scientifique.

La même activité perdure en Moreilhon, et le poète de qui imprègne continuement l'inspiration une rare culture biologique et philosophique, n'a sans doute point perdu de vue des parties du plan d'œuvre d'hier — dont les composantes plus directement spéculatives lui appartenaient certainement. Ne le savons-nous pas travaillant à une évocation des héros de Rabelais, Panurge, Jean des Entommeures, Gargantua, ^ — poème à grands éclairs de pensée en le sens universel sous les images truculentes et pressées. Et en la Revue « Rythme et Synthèse » (Juillet, 1921) ne lisions-nous pas un

extrait, en yers chanteurs comme voix d'oiseaux à l'aurore, de sa Glose Bouddhique occidentale, alors que le Boddhisattva épouse Gopa...

— Les « Ecrits pour l'Art », aidés ensuite par la « Revue Indépendante », présentent l'historique vivant, tenace, intransigeant, de notre lutte contre une hostilité générale qui ne céderait que peu à peu : contre la vieille réaction insolente ou sournoise, contre le Symbolisme — et mêlés à lui les éléments décadents, — son spiritualisme négateur de la réalité du monde et qui s'en allait au délaissement de soi-même en la persuasion du mal de penser et d'oeuvrer, de l'anémie Mystique... Fortement encore, ils dénonçaient cette « sensibilité chrétienne » qui, de Baudelaire et Verlaine, et du Romantisme héritée, nous apparaissait d'autant dangereuse que demain ce ne serait qu'elle qui, pour d'habiles à circonvenir de neuves générations, sacrerait telles et telles œuvres proposées comme résumant l'Epoque, — une époque restreinte dont alors on organiserait ainsi l'admiration. Dès ce temps d'ailleurs, en 1892, un petit livre, signé d'homme d'Eglise, La Littérature néo-chrétienne, ne revendiquait-il point l'idéalisme Symboliste, — plein d'indulgence et mettant en lui d'invitants espoirs...

Sans nous attarder : quant au sens de direction le plus général, le plus essentiel, qu'en les principes de la Poésie-scientifique trouvaient à les unir les poètes des « Ecrits », il est mieux de l'avoir de quelques extraits de leurs Articles, en dehors de ceux précédemment cités :

i04 LES DATES ET LES ŒUVRES

— « Il était temps vraiment que se trouvât, en déductions des lois qui gouvernent l'évolution générale et plus notamment révolution humaine, un principe d'Art disciplinant les vagues aspirations éparses, et ne demandant aux divers tempéraments que leur participation isolément consentie, pour de plus en plus en organiser la marche, en mieux grouper les efforts... Mais une loi, telle que celle affirmée par I'En méthode a l'CEu- VRB, ne pouvait, dans son application au processus intellectuel, négliger le parallèle processus social, en conséquence l'un et l'autre du principe d'évolution vers le Mieux. Là seulement devait se résoudre la doctrine, se trouver sa raison d'être toute. Gela s'imposait donc, proscrire l'égotisme de l'œuvre d'art, n'admettre, au lieu du Moi stérile et précaire, aux gestes courts et imprécis, que le ministère plus probe de l'Esprit, apte aux larges Synthèses, — dédaigneux de se localiser dans les sentiers suivis par les coupables ou les inconscients qui s'isolèrent de l'Humanité. » (Jean Philibert. « Ecrits », Août, 91.).

— « On nous a dit qu'un art purement humain et positif est la négation de tout Art. Nous ne le pensons pas, trouvant preuve du contraire dans les chefs-d'œuvre de la pensée. On peut se passer d'Eden, quoi qu'en dise M. Mallarmé. Pour nous la quantité d'Absolu que comporte l'idée d'Humanité et de Morale humaine altruiste, nous est assez. En espérant l'heure, lointaine sans doute, de l'équilibre harmonique, nous devons combattre les sophistes, ne pas permettre qu'une littérature d'ataviques détraqués puisse détourner l'Humanité de son évolution ascendante vers le Mieux... Notre idéal apparaîtra en l'avenir autrement beau qu'un certain culte infécond de l'Inconnaissable, ou que la stérile contemplation d'un Moi illusoire. » (Pierre Devoluy. «Ecrits », Mars, 1891.)

— « La situation est ce qu'elle était quand Hugo leva le drapeau romantique. Les Jeunes, hésitants, cherchent une Formule, neuve et féconde. Le Traité du Verbe la donne. L'Idée servie par la musique, — la Science remplaçant l'incertitude d'inspiration, — et, logiquement expliquée, l'universelle nécessité de Synthèse, l'immense désir de sortir des ornières du passé, — ce principe posé que l'Art vit de transformations, devenant, comme la Matière : voilà ce que nous avons vu dans l'œuvre didactique et critique de M. René Ghil». — « Sûrement les collaborateurs des « Ecrits » gardent intactes leurs préférences, leurs personnelles visions d'art et de choses. J'affirmerai toutefois, sans crainte de démenti, que ce qui les unit, c'est le commun désir de substituer partout la Synthèse à l'Anecdote C'est notre vouloir d'exiger des poètes de l'avenir un thème longuement pensé, sur lequel se déroulera l'œuvre. » (Eugène Thebault. « Ecrits », (Dec. 89, et Janvier 90). . .

Or, il n'est pas inutile de rappeler maintenant quelles séduisantes sanctions à leur dévouement à notre art, ceux qui parlaient ainsi s'entendaient promettre de moi. Les voici : « Souvenez-vous, la lutte sera longue : quand les idées pour lesquelles nous combattons et combattrons envers et contre tout et tous, triompheront, — nos tombes seront fermées. Mais nous aurons peut-être assisté à l'aurore du Jour. Et quand le Jour luira plein, l'on se souviendra avec vénération de nous de la première heure. L'immortalité c'est vivre dans ia reconnaissance d'autrui... La gloire, la seule gloire à vouloir, c'est, novateur, d'être digne du salut respectueux et reconnaissant des novateurs qui se lèvent. (« Revue Indépendante », Mars 92, et « Ecrits », Dec. 92.)

Avec Décembre 1892, les « Ecrits pour l'Art » cessèrent leur publication. Fondés pour notre lutte, ils n'avaient plus raison d'être alors que virtuellement elle se terminait — laissant chacun à son œuvre propre, désormais détaché de la volonté collective. Nous eûmes des morts prématurées. Et des survivants, ceux à qui peut-être était nécessaire cette volonté collective, ou que la vie a pris en ses nécessités hostiles à l'art, ceux-là même ont gardé au secret de leur esprit l'énergique vibration de ce temps enthousiaste et sévère, et leur certitude du meilleur Devenir. Plusieurs années après, l'un d'eux qui s'est tû, inopinément m'écrivait pour me le dire, — avec cette parole qui serait assez pour ma récompense : « Vous avez été notre éducateur passionné. »

Eux tous, qui m'apportèrent aussi leur passion d'art, leur élan si ardemment désintéressé, leur

talent, leur soutien et leur amitié, qu'ils agréent ma gratitude, — et qu'ils regardent que du moins ma Pensée, à laquelle ils crurent, n'a point dévié et qu'elle ira au terme qu'elle s'est assigné, dont elle approche...

J'ai eu à noter antérieurement, à propos de Gaston Moreilhon et Abel Pelletier, une réapparition des « Ecrits pour l'Art », en Mars 1905. J'en avais remis le titre sur sa demande amie, et pour une année, au poète de verbe si délicatement musical et de pensée philosophique, Jean Roy ère... Je relèverai au troisième livre de TAnthologie de G. Walch, le passage qui a trait à cette seconde série des « Ecrits » :

« Mallarmé, cultivé ensuite avec ferveur, et René Ghil, révélèrent sa voie à M. Jean Royère. Par une plaquette, Eurythmies, parue en 1904, il se révéla lui-même poète original, pénétrant, d'un Rythme étrangement musical et nouveau... Les « Ecrits pour l'Art » reparurent en mars 1905, et M. Jean Royère en reçut la direction. Dès ses premiers numéros, la revue ressuscitée montra qu'elle reprenait en l'élargissant sa tradiction d'une poésie et d'un art fondés sur la science, expressifs de la vie, c'est-à-dire de l'Etre conçu dans sa totalité et son action.

En ce qui le concerne, le Rédacteur en chef des « Ecrits »> publia des poèmes d'une forme pleine, fluide, d'une plastique vraiment nouvelle, et des articles d'esthétique où il tentait de renouveler l'esthétique en la basant sur la métaphysique. »

Avec ardeur, un éclectisme plein de tact tout en maintenant la pensée de la Revue, il la mena superbement : cette année des « Ecrits » constitue un recueil de haute tenue marquant un point d'évolution de la Poésie scientifique, — et qui demeure. Autour des plus caractéristiques de la première Rédaction, se groupaient les noms nouveaux de

Robert Randau, John- Antoine Nau, Marinetti (de qui le « Futurisme » tant empruntera de nous), Edgar Baès, en Belgique, Sadia Lévy. Y arrivaient, aux derniers numéros, les poètes d'un groupement nouveau qui devait ensuite se dissocier, plus prosateur que poète : René Arcos, Georges Duhamel, Alexandre Mercereau, Charles Vildrac. Groupe qui tentait « le maximum d'effort pour la plus grande affirmation de l'être », et voulait l'art « en rapport avec l'évolution latente des choses ». (René Arcos, La Tragédie des Espaces, 1906.)

« Nettement scientifiques, dira d'eux Georges Jamati en la Revue « Rythme et Synthèse », avril 1920, — ils ne manquaient d'ailleurs pas d'affirmer la filiation de leur pensée avec celle de M. René Chil, dont M. Georges Duhamel citait cette phrase (en l'avant-propos de son volume Des Légendes, des Batailles, 1907) : « L'essence de la poésie doit être une Métaphysique émue de l'homme et de l'universel en rapports connus par la Science, et le poète un poète de la Science »... C'est en tant que « poète scientifique », — qu'en sa thèse la Poésie Scientifique (1918), parlera de René Arcos, M. G. Fusil. Et, louant de Georges Duhamel la Possession DU Monde et les Entretiens dans le tumulte, Georges Jamati remarquera « que se retrouve là, plus peut-être que ne le veut croire M. Duhamel, l'enseignement de la Poésie scientifique, — mais amputé des préoccupations cosmiques, transposé dans le domaine du cœur, et par là plus accessible. » Transposition dans le domaine du cœur : termes que nous appliquerons par excellence et plus amplement à l'œuvre d'Alexandre Mercereau et surtout à ses surhaussantes Paroles devant la Vie, lui,

demeuré en prose un poète et que sacre une ardeur tendre et droite d'apostolat de vie en universelle Beauté...

Dès 1891, en « l'Eclair », Georges Montorgueil, indice d'un premier revirement d'opinion, avait écrit : « Les « Ecrits pour l'Art », revue de haut style, par des artistes de lettres et pour des artistes. A la tête de cette publication, que l'observateur du mouvement littéraire n'a pas le droit d'ignorer, se trouve M. René Ghil, dont la curieuse influence sur la poésie moderne est indéniable ». Mais en 1905, leur réapparition est reçue avec respect et généralement avec empressement : « Il est vraiment quelque chose de changé, dit au « Mercure » l'averti critique et l'artiste écrivain Charles-Henri Hirsch, les (( Ecrits pour l'Art » reparaissent ! »

Maintenant le moment est venu d'étudier en leur essentiel, dépouillées des interprétations dont on les imprécisa souvent en des vouloirs trop grandis, l'évolution, les réalisations et les » divagations » du Maître du Symbole, — Stéphane Mallarmé. De cette Etude nous saurons mieux encore en quoi a été un achèvement en prestigieuse Beauté, le Symbolisme. Et sera-t-il permis de voir ensuite que, par deux poètes surtout, a été vaincue, alors qu'ils demeurent pourtant en l'Art Mallarméen, son inaptitude à une évolution dans le sens de l'Evolution générale, — et qu'ainsi, l'un d'eux surtout est la vraie et puissante gloire du « Symbolisme ».

Tout naturellement en le développement, s'éprouveront en même temps les caractères par où s'oppose la « Poésie scientifique ».

STËpMaNË malLaRMË

L'OEovRÉ PHBMiÔRK, — La seconde OÈuvfife. — L'ŒuvHfr: itêvÉÈ.

Lui-rtiêtne, le sôuriarlt Mallarmé des Mardis de la t*ùe de Rome, aimait rappeler que vet-s la dotlziènie atinée il n'atait d'âiitré sdtiliàit que devenir Evêque. Aussi, ùtt èiutte vœu l'dccupe secrètertleiit : tetilplàcët- dallfe l'adttiiration publique BéraUger, le tieUx Béranget dhàntre de sa Lisette et de l'Homme à la t'ediiigote grise qui « s'était assis là, graild'mèi'e ! )^ Il l'avait vu en quelque riiaisoii amie : Uii graud poète! lUÎ avait-on dit.

Le premier souhait était, difoiis-noUs, la Vt*aie et instinctive expression de son âme. Et c'est vraiment quelque chose cdirime le représentant suprêmement épiscopal d'un Art occulte qu'il devint, le regard pfi^ éh la cotitémplatioti de la large et magique pierre violette enchâssée en l'anneau Sacré :

Eau froide par i*ennui datis ton cadfé géléb...

Si les premiers poèmes que donna Mallarmé durant une dizaine d'année, de 1862 à 73 environ, dénoncent un poète doué extraordinairement, de qui le Verbe a des sonorités insolites et les images présentent souvent une rareté concise et logique qui lui est propre, sa personnalité princière est cependant loin d'être élucidée encore. — Quant aux sonorités nuancées du vers, rappelons ce qu'écrivait des Fleurs du Mal Leconte de Lisle : « Tout concorde à l'effet produit,laissant dans l'oreille exercée comme une vibration multiple savamment combinée de métaux sonores et précieux, et dans les yeux, de splendides couleurs ». Il disait encore que le livre de Baudelaire « laissait dans l'esprit la vision de choses effrayantes et mystérieuses. » (Revue Européenne, 1861.)

Or, du Vers de Mallarmé persistait une vibration de métaux plus précieux encore, si l'on ne peut dire qu'elle était dès lors, comme plus tard, ainsi qu'une immatérialité vibratile de cristal ! Ses couleurs n'ont point l'intensité lumineuse dont éclate Baudelaire : moins distinctes, elles se nuancent davantage, vont, concurremment avec le Verbe moins pleinement sonore, à une musicalité mélodieuse. Que Ton entende chanter, par exemple, le doux poème « Apparition » :

La lune s'attristait. Des séraphins en pleurs Rêvant, l'archet aux doigts, dans le calme des fleurs Vaporeuses, tiraient de mourantes violes De blancs sanglots glissant sur l'azur des corolles...

Mais en Mallarmé ne se retrouvaient point les visions de noir et d'inquiétant tourment dont s'émeut l'impassibilité de Leconte de Lisle. Visions impos-

sibles au tempérament serein de qui la rêverie s'approfondit tout au plus d'un frisson de trop de chasteté, — en Tonde du miroir de solitude où s'apparaît Hérodiade : « cette singulière enfant! », nous disait d'elle en hochant la tête son créateur au regard calme !

Je m'apparus en toi comme une onde lointaine Mais, horreur 1 des soirs dans ta sévère fontaine J'ai démon rêve épars connu la nudité...

A dessein certes, nous traçons dès les premières lignes un parallèle entre Baudelaire et le Mallarmé de la première heure. En tous les poèmes de cette époque, l'ascendant souverain du poète des Fleurs DU Mal est évident. Mais, disions-nous, l'étrange, la violence, l'orage de l'âme et le blasphème, sont incompatibles avec la nature de Mallarmé : or, l'emprise est alors telle, qu'il nourrit son inspiration à travers Baudelaire contre sa propre nature ! De cette inspiration relèvent des poèmes comme les « Fenêtres », « l'Azur », le « Guignon » (qui n'est presque pas de lui-même), et peut-être le (c Don du poème » où il est quelque chose de ce que l'on nomme le Satanisme de Baudelaire. Nous pouvons relever de directes réminiscences, qui s'imposent au poète. Par exemple, ce vers de « l'Azur » :

Où le bétail heureux des hommes est couché,

vers qui dénonce évidemment la hantise du vers des « Femmes damnées » : Comme un bétail pensif...

Mallarmé se montre alors tout impressionné de l'art d'extériorisation de Baudelaire. Et n'est-ce

212 LES IJATËS Éï L^S ÔÉtfriîES

pbîilt ettt'âol'ditiall'è ëiicot'e, loi-squë Tbil considère Vàtt dé ttiéditàtidn et de t^e-ôréâliôn intérieures Ëttiqùél il J)ârviendf a éti âa pét^iôde de sUprêitlë p^tsonnalité? L'oilpeUl dire cèpendâilt, que, feoit acquis, soit iiàlttircl à l'espfit de Mallarmé, lé âoiti dé donner pour substratum aux plus pures et Ibinlaitiës nuances analogiques de l'Idée, quelques traits de réalité nettement ejttériorifeés, demeure en presque toute son œuvre, -^ là tnêttie où les quelques traits réels sont, hors de leur transposition illusoire, voulûment à deviner. Je crois donc à une pré-disposition innée de Mallarmé à assurer sa méditation stir du spectacle tahgible, sur des traits quelconques de Nature, à quoi son Moi se réservera, deVenU philosophique, d'attribuer valeurs idéales à son gré. Disposition spontanée qui, d'une part, apparaît en rude valeur alors que son art n'a pas encore acquis sa complexité subtile, — et, d'autre part, s'exagère par le commerce passionné avec l'art de Baudelaire dont la commotion est en lui toute puissante. Si puissante ! que, disons-nous, il prendra de Baudelaire de mêmes thèmes d'irispiratiou) imités même, tel le poème du « Guignon », et que, dans la « Brise marine », c'est l'exotisme de « l'Invitation au Voyage », qui à son tour requiert l'admiration épaf sèment vibrante de Mallarmé hanté des mâtures en les ports des îles entrevues ! Le « spleen « dé Baudelaire^ aussi le gagne.

Mais, dans des poèmes comme les « Fenêtres », « l^Azur », ië « Guignon », une iendahcë Baudelâirienne — et du Romantisme — est à remarquer : l'emploi d'images et de vocables violëmttiërlt èitéricll'iséS, ëU t^âCcburcis étonnants souvent, éiiipreints niêtîiê a'Uhë sorte dé trivialité rendue

^TPPHANE AIALÎ.ARMK 213

tragique. Lorsque tout h Pftriiasse tei^d ^u soin noble et précieux du mot et de l'image, en quoi d'ailleurs il per4 pontact avec la réalité et la vie, Baudelaire, lui, entre avec passion dans la vie qu'il veut étrange et pantelante. Mais encore, il adft^et en sq^ poèn^e le spectaple quotidien de l'e^^istenpQ- Le pren^jer, par échappées, il a eu intuition 4'îi8socipr à l'homme moderne son milieu le pins l^abit-nel, le plus humble : il a vn les rnps des yille^, }es quais, }ps squarps, les toit^-rr

D'où un vocabulaire approprié e^ nouveau. EJt avec lui, con^Uie ^vec Hugo et pins émotiypnient, tous les jnq\s youlu^, quels qu'ils soient, deviennent du doniaine poétique. Le tout e^t de le^ pror dnire avec art, et l'art de Pf^udejaire p^ tel sens est d'extraordinaire et d'impeccable habileté, ou plutôt d'un circonspect travail rnené d'un attentionné sentinient de l'harmonie.

Pe cette introduction s^rtiste en poésie, introduction de parti-pris et conmae insolente à l'entour, du mot et de l'in^age vnlgaires, MaJlarnié est alors séduit. Mais, tout naturellement, il manque, lui, de cet art d'adpiirable équilibre, produit d'nn long essai, d'une Ipngne patience. lît il exagérera, sous la hantise du Modèle au sourire retors et subtil ! P'où, par exemple, écri^^a-t-il pe qu'il répudierait plus tard, parce que tout geste et tout© évocation en violence seront devenus ennemis à sa vraie nature désensorpelée :

Ainsi, pris du dégoût de l'homms à l*âme dure Vautré dans le bonheur, où ses seuls appétit^ î4angfent, et qui 9'en|,ête à cherpher cettp qrdure

Pour l'offrir à la femme allaitant ses petits, Je fuis et je m'accroche à toutes les croisées...

Et le vomissement impur de la Bêtise

Me force à me boucher le nez devant l'Azur !.

Of, lorsque Mallarmé aura acquis l'art d'un Baudelaire, et un art d'une sûreté et d'une pureté plus constantes que les siennes, la séduction pourtant demeurera, du paradoxal emploi des mots habituels, communs, du commerce quotidien. Mots qu'il s'agira pour lui (et l'excès de ce souci devenant procédé, le vaincra) de douer d'une âme, d'une âme qui les rendra désormais étrangers à la multitude qui pourtant s'en sert quotidiennement. — « Les mots ont une âme, dit Maupassant en son Etude sur Flaubert. La plupart des lecteurs, et même des écrivains, ne leur demandent qu'un sens. Il faut trouver cette âme qui apparaît au contact d'autres mots, qui éclate et éclaire certains livres d'une lumière inconnue. »

Jusqu'au paradoxe, oui, (comme souvent, car le paradoxe est un Jeu, et Mallarmé a compris souvent la poésie comme un Jeu qui se complaît en soi-même), allait cet amour de l'emploi des mots les plus ordinaires dans le poème le plus hermétique. 11 me souvient, à ce propos, de ce qu'il me disait à Val vins, tout en me promenant sous l'angulaire voile de sa barque... Il me reprochait un peu l'emploi de mots savants ou pris plutôt à leur premier sens, de valeur originelle : « Pourquoi ? Non, et son sourire s'amusait, il convient de nous servir des mots de tout le monde, dans le sens que tout le monde croit comprendre ! Je n'emploie que ceux-là. Ce sont les mots mêmes que le Bourgeois

lit tous les matins, les mêmes ! Mais, voilà (et ici son sourire s'accentuait), s'il lui arrive de les retrouver en tel mien poème, il ne les comprend plus ! C'est qu'ils ont été récrits par un poète »... Je sais, parce que le Maître lui-même me le dit aussi au moment de leur composition, que ce précepte a été plus notamment mis en pratique en trois de ses Sonnets sans titres, dont le premier vers est respectivement :

Tout Orgueil, fume-t-il du soir. . .

Surgi de la croupe et du bond...

Une dentelle s'abolit...

Au premier sonnet il s'agit, en une chambre déserte, où l'âtre agonise comme d'un soir fumeux de soleil et de torche étouffée, d'un meuble, d'une « console » qui concentre toute la lueur, en une solitude, sous le marbre plat et de tombeau. — Au second, c'est un vase léger, verre précieux peu à peu suggéré. Verre où des lèvres n'ont bu, qui pas même n'évoque d'un baiser le parfum — en l'haleine expirante d'une rose : il est vide... Au troisième, sachons que voici un « rideau » (non point d'un lit, comme d'aucuns l'ont interprêté, car si ce rideau doit suggérer un lit, le lit n'existe pas, réellement), et voici en même temps une guitare, une « mandore ». Et le dit le vers.

Dans le doute du Jeu suprême

le poète peu à peu amène une analogie entre le lit absent, lieu des enfantements, — et la rondeur ventrale de l'instrument : ventre d'où « Filial, on aurait pu naître. »

240 LES PATES ET LES (ïlUVRES

Ces trois Spj^iiets, on le sait, sont de la deriiièrp jnanière ie Mallariïjé. Ils sont d'un art « d'allusion » qui yrairnent l'enchantait, — à laisser proire que le Symbole, ce u'était que ceja ! Ils ne sont même que de l'art et, oui encore, uu Jeu poétique. Leur compréhension est ardue, et certes, l'on dpit tout de même s'ayouer déçu, ^ors que l'pu a coinpris, saisi le sens de la devinette. Ne nqus étonnons pas : en Mallarmé le gé^l^ esthéticien se mêle souvent d'ingéniosité, exercée à la rare perception et au travail de l'analogie primitive...

— Reprenons. Nous avons vu en Mallarmé une singulière aptitude d'esprit à l'art Baudelairien, enpore que cette aptitude, naturelle ou acquise, s'exagère inamédiatement par une prise de possession presque entière de son sentiment poétique à la lecture que l'on dirait exclusive, des Fleurs du Mal. Nous ayo|is vu aussi que l'ascendant est tel que l'inspiration de Mallarmé arrive à en être dirigée, que certains ppènaes se présentent nettement en réplique à tels et tels de Baudelaire, et d'autres, sous l'emprise de l'admiration unique, sont, de concept et de sentiment, en opposition avec son tempérament même.

D'ailleurs, priente-t-il alors son activité poétique à l'imitation exacte de Baudelaire ; comme lui il se partage entre le Poènae et le petit poènie en prose. Il est, comme lui, épris d'Edgar Poe et le traduit : et c'est, seuible-t-U, à travers le traducteur de Poe que Mallarmé s'attache au poète du « Corbeau ». Là encore il semble qu'il subisse pour tout le temps la si captieuse personnalité, car il n'est point entre Poe et Mallarmé de réels points de contact. Il n'en avait point été de même pour Baude-

STEPHANE IVIAI^LAPIVIÉ ?17

Jaife qui certaine mpftji ^yait i^. septir eix l'^ijteur 4es Histoires pxTRiX)RoiNAiRES uix génie prpcbp 4^ sien, GpiQpLémentaire de certains cptés imprécis de spj^ êtj'e ppétique. Il est ïftajaisé de déterminer, peut-pn i^êipp 4étermipLer e^ qupi Ja rencpQJirç ^. été nécessaire pu simplemeftt heureusp, et peut-être est-il plus exact de dire que par Edgard Poe Paijdelaire s'est trQWé éclairé sur J^i-n^êxpe ?

La pr^stigie^se ijitellectpalijté phifpspphique du poète d'EuRÉ^^. u'est saisie en spipipp qi^ par le gr^ud Villiers de l'Isle-Ad^fP, tandis que Ji'e^prit rpm^njtique de Baudelaire ^st si^ftput tou,c}ié par le toijrn:}ent (étrapge de sa ppu^ée extériorisant ^pe atmosphère lo^rdp 4 'occulte où s<e iueuv,eu|; des visions spiritualisées. ^- Or, dp quiejle préoccupation en l'esprit avide des poét/es upuyeau^f: d'iajors 4ut (être Baudelaire, qui s'imppsait Jui-même et imppsait ejjcpre se^ prédilec|;ioflL3 littérjaires ! Paul Verlaine, Baudelairien aussi ^ l'éppque 4^s Poèmes Saturiïîiens, avait d'uu Article euthpusia^jte §Alué au nom 4e la pleïa4^ nouvelle le ppète ep qui i}s reconnaissaient Jeur Maître. De pet ^ticle l'on trpuve mention en jme dm Lettres de Baudelaire (Editions du Mercure, 1907) : Ip ppète, d'uu air léger -^ car, n'est-ce pa^, il serait déplpr^ble 4'^youer $on âme, -^ s'étpnue ^ pet entf^usi^me qu'il déclare « exP.essif » : cependant qu'on l'en sent intérieurement très heureux, peut-être très éuiu-

Mais personnje ne sentit, ne cpu^prit .^ussf çf^]^plètement que Stéphane Mallarmé l'apport poétique du poète 4es Fleurs du mal : ses poèmes de dix années le prouvent, mais le uiode d'art et de penser dont il poussera à l'extrême les possibilités

et dont il se sacrera, le Symbole, — il l'a reçu et conçu de Baudelaire. Je rappellerai, extrait d'une de ces mêmes lettres publiées en 1907, le passage où Baudelaire, incidemment, exprime que l'Imagination, supérieure à la Science exécrée, d'établir entre les éléments du Tout des « concordances mystiques » — crée une harmonie universelle.

(Faisons remarquer à nouveau, devant cette assertion, son erreur, qui a été l'erreur de Mallarmé et du « Symbolisme ». L'Imagination, exercice du Moi, ne peut établir que des concordances relatives à ce Moi qui alors, composera analogiquement un univers à l'image seulement de sa sensibilité imaginative. L'apport expérimental des sciences uniquement, peut permettre de se créer une harmonie universelle, en donnant aux concordances une valeur réelle et impersonnelle de rapports entre les éléments et de l'Humain avec l'Universel en évolution,— interdisant en même temps quelle latente survie de religiosité atavique que, nous le savons, pour Baudelaire et les Symbolistes recèle cette épithète de sens trouble : mystique.)

Baudelaire a-t-il ailleurs qu'en cette lettre résumé aussi heureusement son essentielle esthétique ? Mais l'expression de cette Esthétique qui déterminait un concept artistique des relations émotives du Moi et du monde extérieur, concept non entièrement explicite et conscient, Mallarmé et les autres ne la trouvaient-ils point superbement en le poème tant rappelé depuis : « Concordances ».

Gomme de longs échos qui de loin se confondent

Dans une ténébreuse et profonde unité

Vaste comme la mort et comme la clarté,

Les parfums, les couleurs et les sons se répondent...

En ces vers était latente toute la théorie Symboliste : en les développant selon le vœu spiritualiste enclos en eux elle allait trouver toute la gamme des Analogies que Mallarmé nuancerait et im matérialiserait à désincorporiser l'Idée, à la priver de tout signe, si possible ! — Or, Verlaine malgré son enthousiasme n'a pas été véritablement impressionné par l'esthétique Baudelairienne, pas plus que n'en portent l'empreinte les divers poètes Parnassiens. L'empreinte, si nous la trouvons si nette et durable en Mallarmé, c'est que Mallarmé seul était alors apte à s'assimiler l'entière et l'intime pensée de cet Art qui,comme toute expression de pensée vraiment neuve et nécessaire, dépassait la sensibilité et l'entendement de la génération présente.

Alors est-il tout indiqué d'admettre que Stéphane Mallarmé portait dès lors en lui, en énergie plus ou moins latente, plusieurs des vertus poétiques de Baudelaire, et tout particulièrement et en prime tendance le don de suggestion et d'analogie — ou Symbolisme, entendu tel que privé de ses intentions philosophiques plus tard mises au point, ou empruntées. Nous comprenons qu'il se produisit tout naturellement, de Mallarmé non encore en possession d'une volonté soutenante, vers Baudelaire aux puissances tant concentrées, un transport passionné ! Par l'impulsion complémentaire reçue, les qualités poétiques de Mallarmé vont premièrement à s'exagérer, à se troubler même, à s'adultérer. Et cette période de « première Œuvre » de dix à douze années, disions-nous, doit, il me semble, se voir un temps de recherche d'équilibre de sa personnalité violemment et intimement travaillée.

^20 LES PATES ET LES qaUYRES

accrue de po^scieftpe ej^ d'élépt^eiits d'expression poétique au contact de l'OPuvre dupreniier Maître...

rrr Qf, pa? qucl proçessus, çp^iment, dp quel évertue^neftlt, p|i sous quellp autre action extérie^ire, rr- }e Mallariné de première période devint-il le ppète d'HÉiipriî^Dp et dp rApRÈs-]V|im d'un Faune ? JL-e poète ^ussi 4u « Pître phâtié >) pu du « Tombeau d'Edgar Ppe » ? Poènips qi;i spnt à Taurore radieuse de s^ « seconde OPuvre >> , qi;p nous caractérise^ pns d'en dire : que desorniais le Verbe de Mallarmé s'pst asspz soud^inef):)pnt allégé de la densité du vprbe Baudelajrien^ qu'il s'est apuré de l'atmosphère comipp sourdemept iiiagpé|:ique des Fleurs DU Mal, qu'il crée autour de lui une atmosphère p;"ppre, subtilepient yil^r^tile, sereine, et suggestive de quel pptimisme désert — • en dehprs des v}J)ratipns dp ].^entour epi volpjités et en acte : « La poésie et le progrès sp^t deux .^nabitieu:^ qui se haïssept d'une baiïie ins|;iiiptiYe », ayait pcrit Bavidelaire.

Dès cette époque, et le souci ei^ est surtput sensiJDle en l'ApR^^-a^pi, ^3^ poésie « se cputepte d'allusipu h la réalité des chpses ou de distraire leur qp^lité pour incprporer quelque idée. A cette ponditipft s'élance le chant qui soit la Joie d'être allégé » (Divagations), ^llégé, : — p'est le mot qui se présente naturellement. Le concret qi^i, nous l'gypUS dit, existe partPUtj même aux ppèmes les p}us u- allusionnistes », pour servir de suppprt aux anajogips que crép le ppète, de plus en plus ya à perdfp ses contours ; et c'est unp abstraction qui transparaît ^^ trayers, suggestive par spn vague mêfup, L'image idéale de la p]ipse se substitue à la

chose réelle et viie. S'il dit : tiiié FlëUr^ -^ ce qu^il veiit môntréi-, ô'est « l'àbseiitë de tdilt bouqtiét >), c'est-à-dirè son sdUvenit* siiggèi'é et côîilitle hdts du regard, idée ptirè, dépouillée dti ëigtië.

Or, il semble que ses poèmes en prose, de la première période, dénoncent, plus que les vers écrits au même temJJSj cette tendance qui est la dominante dfe l'art Mallarméën. Peut-on voir là une action venue des poèmes de Poe ?.:; Mais, d'autre {jatt, à ptopds de ce premier allégement verbal et syntaxique, — il est singulier que la prose poétique de Mallarmé soit, à toute période de son art, plus abstraite gràinmaticalémerit et de concept et de discours plus contournés et aheurtés que ses vers mêmes. Nous en verrions la preuve en ses Divagations, et, dans cet étrange poème en prose du « Coup de dé » qui a été sa dernière page.

Quoi qu'il en soit de cette remarque, il me paraît intéressant de la noter. Elle semble indiquer qu'à un moment la spontanéité première de Mallarmé à écrire le Vers a été volontairement pliée à un atermoiement, un arrêt avant une écriture qu'il voulait de toute pureté selon des règles qu'il s'impose et outre continuérileht; Et la pré|)ttratioli de cette écriture en vers n'eût-elle pu s'opérer ainsi, à travers des essais en prose poétique dont, par éliminations successives, par suppression dé détails et par ellipses, il àiiralt extrait m pure expression diamantaire qu'il désirait saiis cessé plus pure, plus imiriatérièilë ?... Mais sans insister, qiie Mallarmé de pliis eil plus ait tiié l'élaii spôiitané de rinspiration, est indéniable. Là, d'ailleiirs^ il alla encore au paradoxe. A iiibi, à d'autres, il a complaisammeni dévoilé qtie d'àûcùhs de ses Sonnets dernière manière

ont été composés selon le procédé des Bouts-rimés : c'est-à-dire qu'il avait choisi ses rimes, écrit les quatorze mots terminaux, puis rempli le sonnet ! Ainsi, par exemple, du Sonnet commençant par

« Ses purs ongles très-haut dédiant leur onyx ».

et, me dit-il à moi-même, comme il lui manquait un mot en la série yx, il en avait inventé un, le mot : ptyx, — auquel il donnale sens de vase, d'urne, et dont il exprime la non-existence par le vers immédiat :

« Aboli bibelot d'inanité sonore » !...

— Mais la vraie, l'évidente déterminante du passage du poète à sa seconde manière, à sa seconde OEuvre (mais sans que son concept d'art désormais acquis en soit dévié), il sied la voir en l'action de rOEuvre de Théodore de Banville : Banville, le seul à qui l'auteur de I'Après-midi d'un Faune donnât et continuât de donner le nom de Maître.

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