‹ Les de Jordy de CabanacChapitre 5 sur 20 · TV · texte numérisé non relu

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années, il habitait son manoir de Grandchamp, près de Loigny. Avec lui, puisqu’il ne laissait pas de fils, s’éteignait en France, quant au nom, la descendance de nos seigneurs de Jordy. Il y a encore, là-bas, des Cabanac, même à Cascassonne. Rien n’établit, pour nous, qu’ils soient de la famille dont il est ici question. Ce sont peut-être des parents, mais, à coup sûr, très éloignés. De même, sans doute, on peut retrouver, dans le midi de la France des de la Massougne et des Courtin de Laffémas. Ce seraient encore des cousins éloignés de nos de Jordy canadiens.

C’est avec Guy de Jordy, seigneur de Cabanac et de Grandchamp, le dernier du nom en France, que la descendance des de Jordy a monté plus haut dans la hiérarchie sociale en France et a pris le plus d’éclat, comme c’est à l’occasion de sa promotion au grade de premier écuyer du roi Louis XIV, nous tenons à y insister, que les titres et preuves de noblesse de ses aïeux et de ses proches ont été officiellement reconnus et proclamés. C’est un fait d’importance, dont il convient de se souvenir au Canada aussi bien qu’en France.

Ces titres et preuves de noblesse, nous croyons utile, sinon nécessaire, de les énumérer, à cet endroit de notre exposé de l’histoire des de Jordy, selon la teneur du grand armorial de France, tels que d’Hozier les a catalogués dans sa déclaration officielle du 25 novembre 1703, dont nous avons parlé à la fin de notre premier chapitre. Nos lecteurs au reste les connaissent déjà presque tous, puisque ce sont ces titres mêmes que nous avons utilisés comme documents dans les pages qui précèdent. Les grouper en un faisceau et les présenter dans leur suite chronologique nous paraît quand même convenir à l’ordre et à la clarté de notre récit. Dans une complication d’événements et de dates qui s’impose, comme celle-ci, à l’attention du lecteur, au risque de se répéter un peu, il ne faut pas craindre, croyons-nous, de tendre avant tout à être facile-

ment compris, pour mieux instruire et mieux intéresser du même coup.

D’Hozier, le généalogiste de la maison royale, le juge général des armes et blasons du royaume et le compilateur en 1696 du grand armorial de France, les a classés, ces titres

Marie-Angélique de Mackau, marquise de Bombelles arrière-petite-fille de Melchior de Jordy

et preuves de noblesse, en 1703, en allant du plus proche au plus éloigné, et en suivant en sens inverse l’ordre chronologique, de novembre 1703 à février 1549. Voici la liste qu’il a dressée. Nous prions de remarquer que nous ne faisons qu’in-

cliquer ici les documents que nous avons déjà cités, tandis que nous donnons dans leur texte ceux que nous n’avons pas encore fait connaître à nos lecteurs.

1. L acté de baptême de Guy de Jordy de Cabanac, qui est du 30 novembre 1685, et, pour le supplément des cérémonies, du 30 -janvier 1693.

2. Le contrat de mariage de Melchior de Jordy de Cabanac et de Marie Courtin de Tanqueux (les père et mère de Guy), qui est du 17 septembre 1681.

3. Le jugement de Maître Phélypeaux, maintenant les de Jordy de Cabanac dans la possession de leur noblesse originaire depuis 1549, qui est du 16 novembre 1703.

4. L’arrêt du conseil d’Etat, tenu à Saint-Germain-en-Laye, par lequel “Melchior de Jordy, écuyer, seigneur de Cabanac et écuyer ordinaire du roi, est déchargé de la taxe des “Francsfiefs” à laquelle il avait été imposé par le syndic général du Languedoc, en conséquence de la preuve qu’il avait faite de sa noblesse depuis l’an 1549”. Cet arrêt, signé Coquille, est du 6 avril 1680.

5. Lettres de retenues (document déjà cité) données à Guy de Jordy de Cabanac pour être écuyer en survivance de son père, lettres signées Louis et contre-signées Phélypeaux, en date du 23 janvier

6. Le contrat de mariage de Pierre de Jordy et de Louise de Eathery (aïeul et aïeule de Guy), qui est du 8 février 1632.

7. Acte d’émancipation de Melchior de Jordy, par son père Pierre de Jordy, qui est du 23 octobre 1669.

8. Le contrat de mariage d’Alexandre de Jordy et de Jeanne de Bennes (bisaïeul et bisaïeule de Guy), qui est du 6 janvier 1604.

9. Le testament d’Alexandre de Jordy, qui est du 25 mars 1614.

10. Le contrat de mariage d’André de Jordy et de Marie de Fabre (trisaïeul et trisaïeule de Guy), qui est du 29 décembre 1675.

11. Le testament de Thomas de Jordy (père du trisaïeul de Guy), qui est de février 1549.

Cette sorte de tableau en raccourci, que nous venons d’esquisser, en nous fondant sur la documentation ou la compilation de d’Hozier, nous paraît assez complet. De Thomas de Jordy, le fils du Lombard Pierre de Jordi, venu d’Italie en France vers 1475, en passant par ses descendants, André, Alexandre, Pierre et Melchior, pour venir jusqu’à Guy, soit de 1549 en 1703, en procédant en sens inverse, nous avons là une filiation régulièrement dressée et certifiée, et, assurément, les titres et preuves de noblesse de la famille ne sauraient être plus solidement établis. L’on sait, d’ailleurs, que d’Hozier et son grand armorial de France font en histoire très justement autorité.

Cependant que Guy de Jordy de Cabanac, bientôt aussi seigneur de Grandchamp, suivait sa carrière à la cour de Versailles, sa soeur puînée, Marie- Angélique de Jordy de Cabanac, née en avril 1691, la dernière enfant de Melchior Cabanac de Grandchamp, voyait également la sienne grandir et s’épanouir. Bien que, en se mariant, elle ait, suivant la coutume, pris le nom de son mari, et n’ait pas, par conséquent, continué la lignée des de Jordy — laquelle s’est éteinte en France avec son frère Guy — nous nous reprocherions, dans l’intérêt de notre récit, de ne pas leur donner, à elle-même et à ses descendants, au moins dans une certaine mesure, une attention spéciale. Car beaucoup d’histoire, et de la belle histoire, vit et palpite autour de ceux et surtout de celles qui sont issus de cette fille unique — elle n’eut que deux frères — de Melchior Cabanac de Grandchamp et de Marie Courtin de Tanqueux. Nous ignorons où on la mit aux études pour sa formation, mais il est aisé de présumer qu’elle reçut une éducation soignée. Son père et son frère étaient à la cour du roi et la condition de sa famille ne permet pas de supposer qu’on ait négligé de lui assurer une éducation qui convînt à son rang. Le 3 décembre 1718, en tout cas, huit ans après la mort de son père en août 1710, elle épousait Jean-François de Ficte, marquis de Soucy. Les Ficte de Soucy étaient, eux aussi, d’une noble famille, laquelle remonte à Pierre de Ficte, qui fut, vers 1576, conseiller et trésorier du roi Henri III, le dernier des Valois (1574-1589). Depuis ce même Henri III, sous les Bourbons qui occupèrent le trône de France de Henri IV à la Révolution (1589-1789), cette famille des de Ficte de Soucy a fourni plus d’un nom illustre au "nobiliaire” de notre ancienne mère-patrie. Mais il serait hors de notre cadre d’y insister. Qu’il nous suffise de souligner qu’en devenant de Ficte de Soucy, notre Marie-Angélique de Jordy de Cabanac prenait le titre de marquise. De ce mariage naquirent quatre enfants: François, qui fut l’héritier du nom et du titre, Nicolas, qu’on destina à l’Eglise et devint prê-

Marie- Angélique de Ficte de Soucy, née en 1723, devint baronne de Mackau vers 1745. Elle avait fait son éducation

tre, Marie-Angélique, qui épousa le baron de Mackau, et Adélaide-Louise, dont la carrière nous reste inconnue.

Le marquis de Bombelles, devenu évêque d’Amiens

à Saint-Cyr et a toujours joui d’une haute réputation de savoir et de distinction. Les de Mackau étaient d’une famille d’origine irlandaise émigrée en Alsace. L’un d’entre eux avait été inscrit au "nobiliaire” d’Alsace, en 1698, par l’empereur Léo-

Le baron Armand de Mackau, arrière-petit-fils de Melcfiior de Jordy

pold d Allemagne (1640-1705), à cause du rôle important qu’il avait tenu dans l’administration de cette province. Le baron de Mackau, qui épousa IVIarie-Angélique de Ficte de Soucy vers 1745, était l’un de ses descendants, vraisemblablement son petit-fils. Deux filles, qui sont connues en histoire, naquirent de cette union de Mackau-Soucy: Marie- Angélique, née en 1762 — d’autres enfants étaient nés sans doute auparavant de ce mariage de 1745 — qui devint marquise de Bombelles, à 16 ans, en 1778, et Charlotte-Thérèse, qui épousa son cousin, un autre marquis de Soucy, nous ignorons à quelle date. Un fils aussi au moins naquit de ce mariage, car nous savons par le livre de M. le comte de Fleury publié en 1906, sous le titre de Angélique de Mackau, que l’un des neveux de celle-ci, Armand de Mackau, petit-fils de la baronne de Soucy de Mackau, a été, au XIXème siècle, amiral de France et ministre de la marine sous Louis-Philippe, qui fut roi des Français de 1830 à 1848.

La baronne de Soucy de Mackau et ses deux filles, la marquise de Mackau de Bombelles et la marquise de Mackau de Soucy (Marie- Angélique et Charlotte-Thérèse) , ont été très mêlées aux infortunes de la famille du roi-martyr Louis XVI, guillottiné le 21 janvier 1793, et c’est pourquoi, sans doute, l’histoire a gardé plus soigneusement leurs noms. Voici en quelles circonstances ce rapprochement des dames de Mackau avec la famille royale s’est produit.

Louis XV, roi à 5 ans, en 1715, et qui devait régner jusqu’à 1774, ayant perdu son fils le dauphin Louis, qui mourut à 36 ans, en 1765, dut pourvoir à l’éducation de ses trois petitsfils, qui devinrent successivement rois de France, sous les noms de Louis XVI, de Louis XVIII et de Charles X, et de ses deux petites-filles, Clotilde, qui fut reine de Sardaigne, et Madame Elisabeth, qui connut, avec le "petit dauphin’’ Louis XVII, les jours sombres de la prison du temple en 1792. En 1772 ou 1773, Louis XIII, à l’instigation de Madame de Marsan, gou-

vernante des enfants de France, appela à la cour, en qualité de sous-gouvernante, la baronne de Mackau, alors âgée de 50 ans environ, qui, devenue veuve, son mari le baron étant mort encore jeune ministre du roi à Ratisbonne, vivait modestement avec ses enfants à Strasbourg dans une tranquille retraite. La baronne se rendit à l’appel de Sa Majesté et, amenant avec elle ses deux filles, Marie-Angelique et Charlotte-Thérèse, elle vint à Versailles s’occuper de l’éducation des enfants royales. Les princesses Clotilde et Elisabeth, petites-filles du roi, et leurs jeunes compagnes, nées de Mackau, s attachèrent les unes aux autres, et la baronne elle-même s’affectionna profondément aux princesses, en particulier à Madame Elisabeth. En août 1792, quand les révolutionnaires arrêtèrent et conduisirent en prison les membres de la famille royale, la baronne de Mackau, qui avait alors 69 ans, fut également arrêtée aux Tuileries, car elle n’avait pas voulu abandonner ses royales amies dans l’infortune, et elle aurait sûrement monté sur l’échafaud, si les gens de son domaine de Vitry-sur-Seine, qui lui étaient très attachés à cause de sa bienveillance et de ses libéralités, ne fûssent intervenus. Plus tard, sa deuxième fille, Charlotte-Thérèse, devenue marquise de Soucy, accompagna, dans son exil à la cour d’Autriche, la future duchesse d’Angoulème, la princesse Marie- Thérèse, fille de l’infortuné Louis XVI, et cela à la demande expresse de la princesse. Ce dévouement et cette fidélité de Madame de Mackau et cette amitié et cette affection de ses enfants pour les filles malheureuses de la famille royale de France sont restées célèbres dans l’histoire.

Marie-Angélique de Mackau, avons-nous dit, avait épousé, en 1778, le marquis de Bombelles, qui portait les prénoms de Marc-Marie. Elle lui donna plusieurs enfants, dont Charles- René de Bombelles, qui devint dans la suite maître des cérémonies à la cour d’Autriche. La terrible révolution de 1789-1793 avait obligé, en effet, de nombreuses familles nobles, dont celle des de Bombelles, à émigrer à l’étranger, en Autriche ou en

Angleterre pour la plupart. Marie-Angélique de Mackau, marquise de Bombelles, étant morte relativement jeune, son mari, Marc-Marie, marquis de Bombelles, entra dans les ordres et devint prêtre. Il fut aumônier de la duchesse de Berry pen-

La baronne Armand de Mackau

dant quelques années, puis, promu à l’épiscopat, il occupa finalement le siège d’Amiens. Leur fils, Charles-René de Bombelles, chambellan à la cour d’Autriche, épousa secrètement, ra-

conte la tradition, après la mort de Napoléon I, 1 ex-impératrice Marie-Louise, née princesse d’Autriche.

Madame la baronne de Mackau, née marquise de Soucy et fille de Marie-Angélique de Jordy, vécut jusqu à un âge très avancé. Elle avait ete témoin de toutes les horreurs de la Révolution française. Echappée aux prisons et à 1 échafaud de la Terreur, elle avait eu à subir par la suite, de la part des patriotes sanguinaires, toutes sortes de vexations. Elle avait dû changer son nom un jour, ou au moins lui enlever les particules de noblesse, et avait même été jusqu’à signer citoyenne Mackau ou citoyenne Soucy! Mais, elle avait passé à travers tout. Elle aurait pu dire, comme Sieyès, mais dans un autre esprit: "J’ai vécu!” Son réconfort et sa consolation dans ses adversités, elle les avait cherchés et trouvés en s’occupant d’élever les enfants de son fils, mort trop tôt en pleine maturité, lesquels s’appelaient Armand et Annette de Mackau.

C’est cet Armand de Mackau, le petit-fils de la célèbre baronne qui devint, sous Louis-Philippe, amiral de France et ministre de la Marine. Son fils, Aimé-François-Ferdinand de Mackau, né à Paris en 1829, a joué, au cours du XIXème siècle, sur la fin surtout, un rôle de premier plan, dans la politique française, comme catholique et bonapartiste. Il a vécu une grande partie de sa vie et ses dernières années, et également il est mort, le 5 mai 1918, à 89 ans, dans sa propriété de Vimer, près de Vimoutiers, dans ce département de l’Orne qu’il avait si longtemps représenté à la Chambre des députés/2)

Ce dernier baron de Mackau n’a laissé, de ses proches, pour lui survivre, qu’une petite-fille, Madame la vicomtesse de Bonnevalle, qui vit, elle aussi, à Vimer, près de Vimoutiers, et à l’obligeance aimable de laquelle nous devons nombre de renseignements, qui nous ont été précieux, et plusieurs des vignettes ou photogravures dont s’orne notre modeste volume.

(2) Voir Les Questions actuelles, livraison du 22 octobre 1892.

LES DEUX jeunes lieutenants du roi, du nom de de Jordy de Cabanac, qui arrivaient au Canada en juillet 1685, à bord de La Diligente, on s’en souvient, c’étaient Joseph, né à Carcassonne en 1657, qui avait 28 ans, et son neveu, François, né également à Carcassonne en 1666, qui avait 19 ans. Joseph était le fils dernier-né de Pierre de Jordy et de Louise de Rathery mariés en 1632. François était leur petit-fils, par son père, Pierre-François, né en 1636, qui avait épousé en 1665 Elisabeth de Pradines. François paraît avoir été pour le moins l’unique enfant survivant né de ce mariage. Le nom de nos de Jordy devant s’éteindre en France, ainsi que nous l’avons vu, avec Guy, le fils de Melchior, frère celui-ci de Pierre- François et de Joseph, les deux arrivants au Canada de 1685 continueraient seuls la lignée. De telle sorte que, on peut l’écrire, en un sens il est vrai de dire que les de Jordy de Cabanac passaient complètement et définitivement en notre pays avec Joseph et François.

Pourquoi Joseph et François émigraient-ils ainsi au Canada en quelque manière sans esprit de retour? C’est là une question, nous semble-t-il, des plus intéressantes à étudier à la lumière de l’histoire.

Peut-être leur désir de rester fidèles à la religion de leurs pères — la religion catholique — ce qui constituait l’une de

leurs traditions de famille, y fut-il pour quelque chose. Il est certain, d’autre part, que le service du roi et l’ambition légitime d’agrandir le patrimoine ou le domaine de la France y furent pour beaucoup.

Après la tourmente que la lutte contre la secte des Albigeois ou Cathares des Xllème et XlIIème siècles avait suscitée, les guerres de religion, au XVIème, de 1562 à 1598 — il y en eut huit — avaient, elles aussi, causé bien des ruines et fait naître ou entretenu bien des divisions, jusqu’au sein d’une même famille, dans le midi de la France, notamment dans la province du Languedoc. Par son célèbre Edit de Nantes de 1598, le roi Henri IV avait voulu ou prétendu les terminer, ces tristes guerres. Mais, nous l’avons déjà dit, il était resté, dans la région, plus d’une plaie à panser et plus d’une nécessité à pourvoir. Ajoutons même que, en fait, entre catholiques et protestants, la paix, en réalité, avait été loin de se conclure et de s’établir. Parce que, en vertu de cet édit de 1598, les protestants avaient désormais la liberté de pratiquer leur religion réformée dans toute l’étendue du royaume, ni eux, ni leurs adversaires, c est absolument certain, n’avaient désarmé. On avait continué, de part et d’autre, à se tenir sur le pied de guerre.

Pierre de Jordy, le père de Joseph et le grand-père de François, le premier qui ait porté le titre et le nom de seigneur de Cabanac, était né vers 1607, s’était marié en 1632, et mourut en 1691. Ne perdons pas de vue que c’est l’année même où son fils et son petit-fils étaient partis pour le Canada en juin 1685, qu eut heu la Révocation de l’Edit de Nantes, décidée et ordonnée par le roi Louis XIV, le 17 octobre 1685. Par conséquent, au temps où Pierre de Jordy élevait sa famille à Carcassonne, on était, dans le Languedoc, en pleine crise encore. Les annales de l’époque l’établissent nettement.

Le Languedoc, où vivaient les de Jordy depuis 1475, a une histoire, a-t-on dit, singulièrement troublée. C’est le pays

du soleil ardent et des vents opiniâtres, des vallées fécondes et des vins généreux, oui, mais il a connu, au cours des âges, bien des traverses et des commotions. Sans remonter jusqu’au temps des Albigeois et de saint Dominique (1170-1221), il est certain que les guerres de religion, à la fin du XVIème siècle, et les agitations tout aussi violentes qui suivirent, au XVIIème, occasionnèrent en particulier des luttes, des ravages et des ruines sans nombre. Le tempérament ou le caractère des populations languedociennes ne s’y prêtait que trop d’ailleurs.

Ce tempérament ou ce caractère des gens du Midi, c’était et c’est encore, affirme un historien, au rebours de ceux des indolentes populations du Nord, un goût inné d’indépendance et de fierté, un enthousiasme qui s’emballe facilement et qui se blase tout aussi rapidement, parfois une passion farouche, prompte à jaillir en feu de paille, qui ne tarde pas à s’éteindre par suite d’un manque d’énergie soutenue. S’agit-il d’une grande cause religieuse et nationale, le Languedocien 1 embrasse et la soutient ou la défend d’abord avec ardeur et violence sans aller beaucoup par la réflexion au fond des choses. Le difficile, pour lui, après un peu de temps, c’est de mettre sa pratique de la morale au niveau de son idéal religieux. Dans le premier moment, et tant qu’il trouve sur son chemin des contradicteurs, il est tout feu et tout flamme et ne recule devant aucun excès, devant aucune atrocité même. Peu importe qu’il se soit décidé, par pur sentiment exalté et sans assez d’étude et de raisonnement, en se basant sur des apparences extérieures. Il va de l’avant, bataille, brûle, saccage et dévaste! C’est ainsi que, sans grand effort, allègrement et tout ensemble farouchement, il prit parti jadis pour l’erreur albigeoise et plus tard pour la réforme calviniste. L’apparence d’austérité et de rigidité de vie de ces religions fausses l’avait séduit. Il s’y donna corps et âme! Quant à pratiquer longtemps les vertus d’abnégation et de renoncement que prêchaient ces doctrines, ce fut sans doute autre chose. Mais, en attendant, il avait mené vivement

le combat et amoncelé des ruines. L’hérésie albigeoise, contre laquelle Simon de Montfort a si vaillamment lutté cependant que saint Dominique et ses fils poursuivaient leur croisade de prière et de prédication, ne s’est rendue qu’après avoir versé des flots de sang. Pareillement, les disciples de Calvin ont semé le carnage et la dévastation sur leur route, pendant des années et des années, avec une ardeur digne d’une meilleure cause. De ces gens du Midi surtout on peut dire ce qu’on répète souvent des Français en général, c’est à savoir que, pour le mal comme pour le bien, ce sont vite des apôtres.

"La haine survivait manifestement, écrit l’historien Ernest Lavisse, en parlant des années qui précédèrent ou suivirent immédiatement la Révocation de l’Edit de Nantes (1685), partout dans les endroits où les protestants étaient en nombre. Les guerres de religion y avaient laissé des ruines d’églises, de châteaux ou de maisons, que le passant ne pouvait s’empêcher de voir. Des fils dont les pères s’étaient entretués se rencontraient tous les jours dans les rues. Les huguenots se tenaient serrés les uns les autres. Là où ils étaient les plus nombreux ils vexaient les catholiques autant qu’ils le pouvaient. Ils leur fermaient les métiers dont ils avaient les maîtrises. Ils les surchargeaient, quand ils occupaient les charges municipales, de la répartition de la taille et des logements des gens de guerre. Ils persécutaient violemment en particulier ceux de leurs coreligionnaires qui se convertissaient au catholicisme. Les plus fanatiques bravaient constamment leurs concitoyens catholiques par des manifestations qui étaient des injures. Ils festinaient en temps de carême. Ils se riaient des saintes images ou les détruisaient. Ils gardaient le chapeau sur la tête quand ils rencontraient le Saint Sacrement. Ils coupaient les procescession par le passage de leurs carrosses. Ils déposaient des ordures sur le chemin de ces processions ou devant les portes des maisons de Dieu. Ils profanaient les cimetières. Leurs pasteurs fulminaient contre l’Eglise catholique les vieux propos

furieux de l’Ecriture contre Babylone et contre les prêtres de Baal . . Et pourtant Lavisse, c’est connu, s’il s’efforce d’être impartial, n’est pas sans avoir des sympathies protestantes assez marquées. Quel tableau de haine, de fanatisme et de violences il brosse quand même à la charge des calvinistes! Que la riposte ou la réaction ait été parfois violente, elle aussi, cela se comprend, si cela ne s’excuse complètement.

Or, c’est dans cette atmosphère ou cette ambiance de divisions religieuses, de querelles passionnées et souvent de rudes violences, que, en ce Languedoc bouillant, les de Jordy avaient grandi. Pierre, leur père, il est aisé de le supposer, avait dû en souffrir parfois dans ses affaires à Carcassonne et peut-être davantage dans sa propriété familiale de La Livinière. Son deuxième fils, Melchior, émancipé en 1669, s’en était allé dans les Académies de Paris et bientôt à la cour de Versailles. Quoi d’étonnant que son dernier-né, Joseph, de quatorze ans plus jeune, et le fils de son aîné, François, de neuf ans plus jeune encore, aient songé, vers 1685, à émigrer dans une colonie lointaine.

Qui sait si, en Languedoc, où il était bien difficile à ces hommes de noblesse de ne pas prendre parti pour l’un ou l’autre camp, ils n’auraient pas eu à guerroyer contre de leurs alliés de famille ou de leurs proches? Nos de Jordy ont toujours été catholiques. Ils n’étaient pas des saints, sans doute, ni des fervents peut-être. Certaine affaire, que François eut à démêler plus tard avec les autorités ecclésiastiques du Canada, semble bien montrer qu’il n’était pas, comme disaient nos anciens, de la croix de saint Louis, bien qu’il soit devenu chevalier de l’ordre du même nom. Mais, par tradition, la famille dont nous écrivons l’histoire en tenait pour l’Eglise de Rome. Or, en Languedoc, Carcassonne et La Livinière surtout passaient pour être des centres ou des foyers de propagande protestante. Il y eut même, au lendemain de la Révocation de l'Edit de Nantes (1685), des de Jordy parmi les réfugiés de Francfort. Ce

n’étaient pas les nôtres encore un coup, mais probablement de leurs parents plutôt éloignés, car il est permis de supposer que Pierre de Jordi, le Lombard, n’était pas venu tout seul de son pays d’Italie, à la fin du XVème siècle, dans le midi de la France.

Frédéric-Guillaume, le grand électeur (1620-1668), qui avait besoin de colons pour repeupler ses terres du Brandebourg ou de la Prusse ravagées par la guerre de Trente- Ans, accueillait à bras ouverts, à Amsterdam ou à Francfort, vers 1685, les calvinistes de France et leur faisait distribuer des domaines. Beaucoup en profitèrent et se firent, en Allemagne, prussiens de coeur et luthériens militants. On a publié, avant la guerre de 1870, un armorial allemand, où se trouve un recueil généalogique des vieilles familles francfortoises. Les noms français, parmi lesquels des de Jordy, y figurent en nombre et avec honneur. Tout cela nous fait comprendre que, pour nos de Jordy catholiques, la vie en Languedoc, à cette époque, avait plus d’une aspérité. Qu’ils n’aient pas été fâchés de s’en détacher, cela n’a rien assurément de quoi surprendre beaucoup.

Ce ne fut pas cependant, croyons-nous, le principal motif qui détermina Joseph et François de Jordy de Cabanac à partir pour le Canada. Ce fut plutôt l’ambition légitime de contribuer à l’agrandissement de leur patrie en s’illustrant au service de son roi. Ils étaient nobles tous les deux, et, tous les deux, lieutenants au régiment du roi. Leur carrière était évidemment celle des armes. A l’Académie de son père, Pierre de Jordy, maître de la cour d’ordonnances à Carcassonne, Joseph en avait sans doute pris le goût, tout en recevant une certaine culture. En 1676, à 18 ans, il était lieutenant, et, quatre ans après, en 1680, on le retrouve, en garnison, au régiment de Picardie. De même son neveu, François, était entré de bonne heure dans la carrière militaire. En 1682, à 16 ans, il servait comme cadet au régiment de Besançon. La protection

de Melchior de Jordy, bientôt seigneur de Grandchamp, qui était très en faveur à la cour de Versailles, avait sans doute aidé à l’avancement de son frère Joseph et de son neveu François. Il est du moins permis de le supposer. Il est tout aussi certain que leur tempérament à chacun et l’entraînement par lequel ils s’étaient formés tous les deux en faisaient des candidats très acceptables aux charges d’officiers.

Louis XIV, les historiens l’ont plus d’une fois remarqué, avait tenu à conserver à la noblesse militaire de son royaume le privilège de fournir à l’armée ses commandants et ses officiers. Il estimait que les services rendus ou les sacrifices consentis par les ancêtres ou les pères constituaient, pour les descendants et les fils, un droit héréditaire à ce privilège. Par exception, quelques fils de familles récemment anoblies, comme celle des de Jordy, jusque-là de noblesse de robe simplement, étaient admis à cet honneur très envié. Ceux qui étaient d’ancienne et haute noblesse militaire entraient dans les gardes du corps de Sa Majesté. Les autres se trouvaient encore très honorés d’être admis dans les régiments du roi. Dans ces régiments, on suivait la routine ordinaire, ce qui veut dire qu’on faisait l’exercice du maniement des armes sans recevoir beaucoup d’autre instruction particulière. On pouvait cependant, si on en avait les moyens par sa situation de fortune, et pourvu qu’on fût de vie rangée et studieuse, fréquenter les Académies royales. Mais c’était le fait, on le comprend, d’une élite assez clairsemée. Au bout de deux ans de stage environ, ce s "cadets”, comme on les appelait, étaient pourvus ou se pourvoyaient d’une lieutenance, d’une compagnie ou d’un régiment, qu’ils commandaient ensuite.

"En 1670, écrit encore Lavisse, Louvois, le grand ministre de la guerre sous Louis XIV (1641-1691), avait réorganisé l’armée de France, en mettant tous les corps dont elle se composait sur un nouveau pied et en réglant l’ordre à maintenir entre eux. En tête, venait la maison du roi, ou ses gardes du

corps, chevau-légers ou mousquetaires, qui chargeaient les premiers sur les champs de bataille . . . Venaient ensuite la gendarmerie, les gardes-françaises, les gardes-suisses, et enfin les anciens régiments, dont le dernier en date, formé en 1662, était le régiment du roi, établi pour donner l’exemple d’une troupe bien tenue. . Quelques années plus tard, en 1682, le même Louvois réunit tous ces "cadets”, fils de nobles, dans des compagnies spéciales qui furent réparties entre les diverses places-fortes du royaume. En 1684, on en comptait 4275, dont les âges variaient de 14 à 30 ans. Comme les simples soldats, ils étaient tenus à faire l’exercice pour se familiariser avec le métier et la discipline. Ils devaient suivre aussi quelques études, en particulier des cours de mathématiques. Un bon nombre, malheureusement, ne se sentaient que peu de goût pour l’effort intellectuel et préféraient la comédie ou le cabaret. Aussi, les ignorants n’étaient-ils pas rares dans leurs rangs. "Parmi l’escouade de gentilshommes de la compagnie de Charlemont, qui tient garnison à Longvoy, dit un rapport adressé à Louvois en 1685, il ne s’en trouve que quatre qui aient appris les mathématiques et aucun qui sache appliquer une règle d’arithmétique.” Evidemment, ce n’était pas brillant!

"Malgré les défauts et les vices que Louvois leur reprochait durement, écrit toujours Lavisse, le corps des officiers français valait mieux que celui des armées étrangères. En grande majorité, il était composé de nobles, qui aimaient le métier par tradition de famille, par naturelle vocation, et aussi par nécessité, car la carrière des armes était la seule où ils pûssent espérer faire leur fortune. Ils apprenaient par la pratique ce qu’il leur était indispensable de savoir et qui était en somme peu de chose. Surtout, ils mettaient leur honneur à servir le roi au péril de leur vie. En très grand nombre, ils moururent dans les batailles, dans les assauts et dans les tranchées, ce qui n’empêchait pas d’autres de les suivre. Le roi a

toujours été assuré de trouver aux morts des remplaçants autant qu’il en fallait et même davantage.”

On peut conclure de là que ce corps des "cadets” ou du régiment du roi, dont faisaient partie les lieutenants Joseph et François de Jordy, le premier en Picardie, le deuxième à Besançon, avant leur départ pour la colonie du Canada, s’il avait ses faiblesses et ses tares, était quand même composé de jeunes seigneurs courageux et vaillants, et que, sous plus d’un aspect, c’était un corps d’élite. En d’autres termes, Joseph et François étaient en bonne situation pour tenter l’aventure en Nou-

Québec au temps du siège de Phipps en 1 690 ( Fac-similé de La Hontan)

velle-France avec des chances de succès. Pour eux, comme pour tous leurs camarades, servir le roi sous les drapeaux, guerroyer et batailler, c’était le lot obligé de leur vie et en même temps la carrière aimée. Les occasions de s’illustrer sur les terres nouvelles, pensèrent-ils, leur seraient plus nombreuses et plus favorables. C’est là, sur les champs de bataille de la colonie lointaine, dans la lutte contre l’Iroquois ou l’Anglais, que la gloire les attendait. Au moins ils en conçurent l’espoir. Ils feraient la patrie plus grande, la France plus belle et plus honorée! Quelle destinée pouvait être plus enviable? Que fallait-il de plus pour les décider ou les déterminer à partir?

D’autre part, en Nouvelle-France, on avait grand besoin de secours et de recrues nouvelles. En succédant à M. de Frontenac, en 1682, comme gouverneur de la colonie du Canada, M. de la Barre avait demandé au roi et à ses ministres un renfort d’au moins quinze cents hommes. L’établissement du pays, disait-il, était en retard et en souffrance. Il lui fallait de nouveaux colons et de nouveaux soldats. Aidés par leurs alliés les Iroquois, les résidants de la Nouvelle-Angleterre faisaient à ceux de la Nouvelle-France une lutte sans merci. "Il serait facile aux Iroquois, écrivait dans son mémoire le nouveau gouverneur, de détruire successivement tous ceux qui voudraient s’opposer au dessein qu’ils ont de se rendre maîtres, avec les Anglais et les Hollandais, de toute l’Amérique septentrionale.” La colonie, en effet, était mal protégée contre les incursions de l’ennemi. Si Québec, du haut de son superbe rocher, dominait toute la région, elle n’avait pas encore de murailles. Trois- Rivières n’avait pour se défendre qu’une méchante palissade en ruine. Montréal ou Ville-Marie, encore plus exposée, n’était guère mieux garantie. Les forts lointains des lacs ne disposaient que de faibles garnisons. De même qu’il fallait des colons à la terre nouvelle, il fallait des soldats pour la garder au roi. En conséquence, on demandait des hommes et des armes.

Louis XIV avait sans doute sous la main de nombreuses troupes plutôt inactives. Le royaume était en paix. Les soldats du roi étaient, en conséquence, en garnison ici ou là et à ne rien faire. Les intendants trouvaient dispendieux de les entretenir. Plus d’un penseur ou philosophe, l’allemand Leibnitz par exemple (1646-1716), qui passa plusieurs années à la cour de Versailles, et d’autres encore, conseillaient d’employer les armées à des conquêtes utiles et profitables. Pourquoi s’en tenir toujours, comme sous Louis XIII et Richelieu, à la vaniteuse et inutile ambition d’humilier les maisons régnantes des autres nations? Ne valait-il pas mieux s’assurer des posses-

sions et des développements de colonies lointaines, qui seraient des sources de richesses et des greniers d’abondance pour le royaume? Il est certain, a-t-on dit, non sans raison, qu’il eût été plus profitable et plus glorieux pour la France de prendre sur ses finances la moitié des sommes considérables que coûta Versailles et de l’employer au ravitaillement et à l’accroissement de sa colonie d’Amérique. Mais, à la cour du roi-soleil, quand il s’agissait des colonies, on était lent à se décider. Ce serait encore pire plus tard, au temps de Louis XV, de Voltaire et de ses fameux "arpents de neige”.

Louis le Grand se décida pourtant à faire quelque chose

Le château Saint-Louis en 1694

dans ce sens. Les demandes si justifiées du gouverneur de la Barre et la politique bien comprise de son royaume l’y déterminèrent en 1685. C’était trois ans après la supplique de de la Barre et à la fin de l’administration de ce gouverneur. Mais, vaut mieux tard que jamais.

Il fut donc décidé qu’un renfort de cinq cents hommes, le tiers des quinze cents demandés, serait expédié au Canada, dont un nouveau gouverneur, le marquis de Denonville, allait prendre l’administration, tandis que M. de la Barre, dont la gouverne, on le sait, laissa plutôt à désirer, était révoqué et rappelé en France.

Naturellement, plusieurs officiers des régiments du roi furent désignés pour commander à ces cinq cents recrues envoyées au Canada. On relève, sur les listes, les noms des capitaines d’Orvilliers, de Saint-Circq, de Macary, de rloux, de Troyes, Daneau, Dumuy, des Méloises, de Valrennes, des Bergères, d’Esquérac, comme aussi ceux des lieutenants de la Motte, de Larivière, de Chaufour, de Ramsay, de Jordy aîné et de Jordy cadet. Nos deux de Jordy de Cabanac passaient au Canada.

Trois vaisseaux du roi furent nolisés pour transporter ces troupes, qui firent voile ensemble, du port de La Rochelle, au commencement de juin 1685: La Diligente, une corvette ou frégate en armes, Le Mulet et Le Fourgon, deux "flûtes”, ainsi qu’on les appelait, vaisseaux plus petits, non armés, destinés au transport des soldats. Nous en avons parlé au début de notre premier chapitre. C’est ici le lieu d’y revenir avec un peu plus de détails.

Le nouveau gouverneur, M. de Denonville, qu’accompagnaient sa femme et sa fille, et les principaux officiers, sinon tous, dont les deux de Jordy, avaient pris place à bord de La Diligente. Avec eux voyageaient aussi, nous l’avons vu, M. l’abbé de Saint- Vallier, le futur successeur de Mgr de Laval sur le siège épiscopal de Québec. L’abbé de Saint- Vallier avait reçu du roi l’autorisation d’amener en Nouvelle-France une vingtaine de personnes. En fait, il conduisait avec lui neuf ecclésiastiques, dont six sulpiciens, quelques maîtres d’écoles et des gens de métier pour le séminaire. Deux de ces abbés, des prêtres, s’étaient embarqués sur Le Mulet et Le Fourgon. A bord de La Diligente, vaisseau armé, plus fort et en meilleure condition, on était mieux aménagé. Sur les pauvres "flûtes”, vieux bâtiments de guerre, mis hors du service d’escadre, dont la vitesse était réduite, on était moins bien partagé. Les intendants, souvent à court de fonds, les utilisaient quand même pour le transport et les soldats devaient s’en contenter. A bord

d’une corvette, comme La Diligente, ceux qui en avaient le moyen, par leur situation personnelle et leur fortune, embarquaient des provisions plus substantielles, des volailles ou des animaux vivants, par exemple, avec les grains et le fourrage nécessaires à leur alimentation. Mais, on ne devait pas trop charger les cargaisons. C’était bien pire sur les modestes débris qu’on appelait prosaïquement des "flûtes”, comme Le Mulet et Le Fourgon. On s’entassait là, dans les vastes entreponts démunis de leurs canons, sans aucun confort, et l’on y empilait, plus ou moins pêle-mêle, les fourniments, les bagages et l’invariable menu de salaisons et de biscuits dont on ne pouvait se passer. Mais, marins et soldats, ces hommes ne s’inquiétaient pas pour si peu! Ils en avaient vu de plus dures au cours de leurs années de navigation ou de guerre.

On ne voyageait pas alors avec le luxe et les commodités d’aujourd’hui sur l’Atlantique, comme d’ailleurs sur toutes les mers. Les bateaux à voile étaient de dimension restreinte, lents à la marche, rudement ballottés sur l’océan et fort peu confortables. Il ne fallait pas penser à y trouver toutes ses aises. Même sur les plus gros et les meilleurs de ces bâteaux, on était nécessairement plus ou moins à la gêne.

Dans ces conditions, à bien des points de vue, la grande mer était redoutable. Déjà, à ce qu’on raconte, les navigateurs arabes d’Alger ou de Tunis avaient une crainte superstitieuse de l’Atlantique. On parlait avec terreur de ses vents impétueux, venus, pensait-on, des confins d un monde inconnu, de ses houles énormes, jaillies soudain des profondeurs de l’océan, auxquelles rien ne résistait et qui pouvaient engloutir en un instant le navire le plus solide. Le souvenir de quelque tragique naufrage, grossi par l’imagination et la faconde orientales, enfantait de terribles descriptions. Elles étaient amplifiées sans doute et mises au pire. Mais, à la vérité, elles n’étaient pas sans quelques fondements, bien que la mer n’en ait pas. Les tourmentes et les tempêtes que nos puissants na-

vires ne bravent pas encore aujourd’hui sans appréhension le font bien comprendre. Imaginons, par comparaison, ce que ce pouvait être avec les voiliers dont on disposait alors. Ces voiliers d’autrefois, comme nos paquebots géants, pour venir des ports de la Manche vers les côtes de l’Amérique et dans notre golfe Saint-Laurent, avaient à suivre, de l’est à l’ouest, une route de mer qui a toujours été et est encore renommée par ses brouillards aveuglants, ses bourrasques fréquentes et ses banquises de glace flottante. C’est, dit-on, la voie que suivent à rebours ces grandes perturbations atmosphériques, qui se forment au-dessus des vastes plaines de l’ouest des Etats- Unis, cheminent en augmentant d’intensité le long du Saint- Laurent, se déchaînent violemment sur l’Atlantique et finissent par aller battre avec une sorte de furie les côtes de l’Angleterre ou celles du nord de la France. Nous avons eu l’occasion de contempler un jour le grandiose et terrible spectacle qu’offre la houle immense, venue du large, se ruant sur le dur rocher de l’extrême pointe du Finistère. C’est beau, c’est incomparable, mais c’est effrayant! On explique que les phénomènes météorologiques, qui produisent ces perturbations atmosphériques, naissent près de l’Equateur, un peu à l’est des Antilles, pour monter plus ou moins directement vers le nord-ouest. Mais, on en connaît encore assez mal les lois de formation et de gravitation. On sait mieux jusqu’où ils sont violents et irrésistibles par les naufrages dont ils sont trop souvent la cause immédiate. Nos puissants et rapides steamers d’acier, munis de machines si perfectionnées par le génie et l’industrie modernes, ont peine parfois à leur résister. Qu’on imagine, encore un coup, par comparaison, ce que cela devait être avec les voiliers du XVIIème siècle, même du type de La Diligente, mais surtout de celui du Mulet et du Fourgon ! En face de cette puissante nature déchaînée, que pouvaient ces modestes coquilles de noix tendues de voiles? Elles tenaient pourtant, mais ce qu elles devaient danser sur les flots quand ils se courrouçaient!

Les officiers, les soldats et les marins qui montaient nos trois vaisseaux partis de La Rochelle en juin 1685, la modeste flotille qui amenait en Nouvelle-France M. De Denonville et l’abbé de Saint- Vallier, étaient des braves, quoique jeunes pour la plupart, déjà éprouvés, de hardis marins et des soldats endurcis, tous débrouillards, nos deux de Jordy entre autres. Ils savaient que la traversée serait longue et qu’elle comportait ses risques. Il leur fallait du courage, de l’énergie, de l’endurance et aussi beaucoup d’optimisme. Grâce à Dieu, ils n’en manquaient pas! Ils s’en venaient, un peu à l’aventure, vers un monde nouveau, où ils auraient à guerroyer contre l’Indien ou contre l’Anglais — en ce temps-là l’ennemi héréditaire — et c’était pour la France et pour son roi! Cela leur suffisait.

Mais le courage, l’énergie, l’endurance et l’optimisme luimême n’empêchèrent pas que la traversée fut rude et même désastreuse. Elle dura six ou sept longues semaines. L’entassement, le mauvais air, la méconnaissance de l’hygiène la plus élémentaire et le manque de précautions sanitaires eurent trop tôt raison d’un grand nombre de ces pauvres gens ainsi réduits à l’inaction forcée et à beaucoup de privations. Une épidémie pestilentielle de typhus ou de dysenterie ne tarda pas à se déclarer qui les décima cruellement. Elle fut surtout violente à bord du Mulet et du Fourgon, où elle fit de nombreuses victimes, parmi lesquelles M. de Saint-Vallier eut la douleur de compter les deux prêtres que leur zèle avait portés à s’y embarquer comme aumôniers volontaires. Il s’en consola par des considérations élevées. "J’avoue, écrivait-il peu après, que je fus sensiblement touché de la mort de ces deux ouvriers évangéliques. Mais, après tout, je leur portai plus d’envie que de compassion, bénissant mille fois Dieu de l’honneur qu’il leur avait fait de les appeler à lui par une espèce de martyre de la charité.”

On eut à souffrir aussi sur La Diligente, bien que moins violemment peut-être. Elle arriva à Québec, et peu après elle

Le Fourgon, dans la dernière semaine de juillet. Le Mulet, lui, fut beaucoup retardé et n’arriva qu’à la fin de novembre.

Dans son rapport au ministre du roi, l’intendant de Meulles écrivait le 28 septembre 1685: "L’arrivée des deux vaisseaux de Sa Majesté {La Diligente et Le Fourgon ) a causé un grand désordre au Canada. Ceux qui y ont passé ont presque tous été attaqués de maladie contagieuse. Elle s’est ensuite communiquée, dans la colonie, à la plupart des habitants qui se sont mis en devoir de les soulager. Vous verrez, Monseigneur, par la liste que je vous envoie, combien il est mort d’officiers, de soldats, de matelots et d’engagés. Ce mal a été si dangereux que la plupart des maîtres de barques que j’ai été obligé de leur envoyer en ont été malades ou même en sont morts. Il y a, entre autres, un nommé Denis Dion, qui a été ainsi victime de son zèle, qui laisse une veuve avec huit ou dix enfants et deux de ses enfants sont encore à l’extrémité. Sa famille mérite que Sa Majesté lui fasse quelque gratification. Quoique le vaisseau où on l’envoyait fut soupçonné de contagion (c’est-à-dire d’être contaminé), le dit Dion ne laissa pas d’obéir aveuglément aux ordres qui lui étaient donnés. Vous aurez, s il vous plaît, égard à ses services. Si cet homme n’y était pas allé, les deux vaisseaux du roi auraient péri, car ils étaient à trente lieues de Québec et l’équipage n’avait pas la force de lever les ancres. Il est mort aussi quelques bons ecclésiastiques, que Monsieur l’évêque faisait venir ici, pour avoir voulu secourir les malades. Il y a déjà un tiers de ceux que l’on a mis à 1 hôpital qui sont morts, quoiqu’ils aient été parfaitement secourus. On ne saurait trop faire de cas de cet hôpital. Les religieuses ont fait, dans cette occasion, des choses surprenantes. Il faut le regarder (cet hôpital) comme un bien universel qui mérite que Sa Majesté l’appuie fortement.”

Nous avons dit que le troisième vaisseau qui amenait les recrues envoyées de France, Le Mulet, parti avec les deux autres de La Rochelle au commencement de juin, avait été beaucoup

retardé. Son commandant, M. le chevalier de la Corde (ou de la Corne), avait cependant mieux arrangé les choses et pris un meilleur soin de ses malades. Le 3 décembre 1685, le gouverneur, M. de Denonville, lui rendait, en effet, dans sa lettre au ministre du roi, ce témoignage spécial: "La "flûte” Le Mulet est enfin arrivée la semaine dernière. Si la maladie y a été aussi grande que sur Le Fourgon, il y a eu plus d’arrangement et d’ordre à son bord. Aussi, M. le chevalier de la Corde

Québec en 1700 (dessin de Fonville)

(ou de la Corne) est-il un officier fort appliqué et dont on se loue très fort, car il a bien pris soin des malades.”

Nos lieutenants du roi, Joseph et François de Jordy de Cabanac, comme ceux avec qui ils voyageaient, avaient donc connu les terribles bourrasques dont nous parlions tantôt, et, le moins qu’on puisse dire, c’est que la mer ne leur avait pas été clémente. Furent-ils malades eux-mêmes? Aucun document ne le précise. A coup sûr, ils avaient eu à soigner leurs malades pendant la traversée et après leur arrivée à Québec,

et, nécessairement, il leur fallut, une fois au Canada, réorganiser, chacun, leur compagnie plus ou moins décimée par le fléau.

Ce secours envoyé par le roi à la colonie, s’il n’était pas aussi considérable peut-être qu’il eût été désirable, fut tout de même apprécié. C’était l’un des plus importants contingents venus jusque-là au Canada et par la quantité et par la qualité des officiers et des hommes. Le régiment de Carignan, arrivé en 1665, avec M. de Tracy, avait amené vingt-quatre compagnies, constituant un effectif d’environ 1300 hommes. Trois ans plus tard, en 1668, ce célèbre régiment, on s’en souvient, avait été rappelé en France, moins toutefois quatre compagnies, soit trois ou quatre cents hommes, qui restèrent au pays et furent licenciées en 1670-1672. Jamais, depuis lors, on n’avait vu autant de soldats dans les garnisons de la colonie. Aussi, M. de Denonville s’occupa-t-il, au cours de l’hiver, de préparer pour le printemps une expédition contre les Iroquois. Il est vraisemblable de croire que les deux de Jordy en devaient faire partie. Mais elle fut beaucoup retardée par suite du manque de fermeté de M. de Denonville. En attendant, il semble bien que nos deux lieutenants furent d’abord dirigés sur Montréal où ils durent passer leurs premiers mois. A vrai dire, nous ne sommes pas fixé sur ce point, faute de documents précis.

A Montréal ou ailleurs, où et comment étaient-ils logés? Une note de La Hontan va nous l’apprendre. L’on sait que le baron de La Hontan était un officier venu de France au Canada en 1683, qui servit plusieurs années au Canada même ou à Terreneuve, et qui a laissé un récit de ses voyages en Amérique, publié en 1703, lequel, s’il n’est pas toujours très véridique, est souvent cité. Or voici ce qu’il raconte, sur le sujet dont il est question, à la date du 2 octobre 1685: "M. de Denonville est venu à Montréal avec cinq ou six cents hommes de troupes réglées (régulières). Il nous a tous mis en quartiers d’hiver dans les différentes habitations des côtes. Mon

quartier s’appelle Boucherville. J’y suis depuis quinze jours. Les troupes sont ainsi logées chez les habitants des côtes, ou dans les seigneuries, depuis le mois d’octobre jusqu’à celui de mai. L’habitant, qui ne fournit que l’ustensile (ce qui est utile) au soldat, l’emploie à couper du bois, à déraciner les arbres, à défricher la terre, à battre le grain dans les granges, moyennant dix sols par jour et la nourriture.”

C’est ce mode d’hivernement, au reste, qui était constamment suivi, pour les soldats, dans la colonie à ses débuts. On comprend qu’il n’y en avait guère d’autre qui fût possible. Les officiers, eux, étaient logés dans les villes ou les villages, et ils y appelaient chacun leur compagnie pour l’exercice militaire à des jours déterminés selon qu’il était prescrit. C’est sans doute ce à quoi furent occupés les lieutenants Joseph et François de Jordy, à Montréal même, au cours de l’hiver 1685-1686 et l’année suivante, en attendant de prendre part à l’expédition qui s’organisait contre les Iroquois et qui eut lieu au printemps de 1687.

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