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CHAPITRE QUATRIÈME Les premières années en Nouvelle-France

JOSEPH et François de Jordy de Cabanac devaient tous les deux, ainsi que nous l’avons laissé entendre, s’établir et se fixer définitivement au Canada, qu’on appelait en ce temps-là la Nouvelle-France. Joseph épouserait à Champlain, le 22 novembre 1691, Madeleine Pezard de la Touche, dont il aurait plusieurs enfants. François, à son tour, après une équipée de folle galanterie dont nous dirons un mot plus loin, convolerait en justes noces, d’abord, à Montréal, le 26 novembre 1696, avec Marie- Anne Nolan, fille de Pierre Nolan, bourgeois et commissaire d’artillerie, puis, après la mort de celle-ci en 1703, en secondes noces, au Cap-de-la-Madeleine, le 22 novembre 1705, avec Louise-Catherine de Robineau, fille du seigneur de Portneuf, et, il aurait, lui aussi, de ses deux femmes, plusieurs enfants. Joseph, né à Carcassonne en 1657, mourrait à 56 ans, vingt-huit ans après son arrivée au Canada, en avril 1713, et il serait inhumé, dans l’église de Champlain, le 28 de ce mois. François, né à Carcassonne en 1666, mourrait à 60 ans, quarante et un ans après son arrivée au Canada, en février 1726, et il serait inhumé, dans l’église de Trois- Rivières, le 16 de ce mois. Mais, avant de parler au long de leurs mariages et de leurs descendances, ce à quoi nous consacrerons nos chapitres subséquents, il convient, croyons-nous, à. J.’ordre de notre récit, de raconter au moins brièvement ce

que fut leur vie, à chacun, durant les premières années de leur séjour en Nouvelle-France, soit de 1685 à 1691 ou 1692.

L’ennemi du Français au Canada, dans les premiers âges de la colonie, ce fut surtout l’Iroquois, sauvage de la populeuse famille huronne, renommé par son intelligence, sa ruse à la guerre et sa cruauté envers ses prisonniers. Tandis que, en effet, les Montagnais, les Abénaquis et les Outaouais, de la grande famille algonquine, s’unissaient volontiers avec les Français pour faire la guerre, les Iroquois de la confédération des Cinq-Cantons, laquelle comprenait les Agniers ou Mowacks, les Oneyouts, les Onnontagués, les Goyogouins et les Tsonnontouans, se firent constamment, à l’exception d’un groupe de convertis au christianisme qui se fixa au Sault-Saint-Louis, les amis et les alliés des Anglais ou des Hollandais des colonies américaines. Avant la venue des Européens, ces Iroquois habitaient le pays situé entre Montréal et Trois-Rivières, sur les deux rives. Plus tard, on trouve plutôt leurs villages aux alentours du lac Champlain, dans l’Etat de New-York, ou encore dans la région des grands lacs. C’est là, en ce pays des lacs, que, entre 1642 et 1649, ils exterminèrent presque les Hurons, leurs frères, et nous firent nos martyrs jésuites récemment canonisés (1930). Ce sont aussi les Iroquois qui furent les auteurs, vers l’époque qui nous occupe, du fameux massacre de Lachine, près Montréal, en 1689. Les Anglais des possessions américaines, aux côtés de qui ou pour l’avantage de qui ce s sauvages cruels marchaient sur le sentier de la guerre, ne l’oublions pas, étaient de beaucoup plus nombreux et plus riches que les Français de la colonie du Saint-Laurent. D’après Decelles, en 1664, ils comptaient pour 45,000, et les Français n’étaient pas 3,000. Un siècle plus tard, à la guerre de sept ans (1754-1760), qui termina la lutte anglo-française en Amérique, la population française, dit encore Decelles, était de 60,000 et la population anglaise de 1,500,000. En 1685 ou 1687, en conséquence, les Anglais pouvaient déjà, bien mieux

que les Français, munir d’armes et ravitailler leurs alliés sauvages, t1 2 3) Notons, en outre, que les Iroquois étaient moins nomades et plus sédentaires que les Montagnais ou les Abénaquis par exemple. Tout en faisant, eux aussi, la chasse et la pêche — et d’abord la guerre — ils s’occupaient davantage de culture et d’élevage et ils avaient des villages fortifiés. Ajoutons que, à cause de leur courage, de leur adresse et de leur férocité, c’étaient, à la vérité, de bien redoutables ennemis. Eh! bien, c’est contre eux, ces cruels et terribles enfants des bois, que nos de Jordy auraient à combattre en premier lieu, sous les ordres de M. de Denonville (1685-1689). Dans la suite, sous M. de Frontenac (1689-1698), ils auraient davantage à lutter contre les Anglais des possessions américaines. 6b

A vrai dire, nous ne connaissons qu’imparfaitement, faute de documents précis, la vie des seigneurs de Jordy de Cabanac au premier temps de leur séjour au Canada. On a supposé, à cause de leurs relations dans la suite, qu’ils furent d’abord envoyés en garnison à Montréal et qu’ils y attendirent, au cours de leurs premiers mois, l’expédition projetée par M. de Denonville contre les Iroquois. Depuis 1684, c’est M. de Callières qui était gouverneur de Montréal. M. de Denonville et M.

(1) Histoire des Etats-Unis, par A.-D. JDecelles, édition Beauchemin (1913), page 127.

(2) Histoire du Canada, par Desrosiers et Bertrand, édition Granger (1925), page 31.

(3) On retrouve, de nos jours, des descendants des Iroquois à Cauglinawaga ou Sault-Saint-Louis, au lac des Deux-Montagnes, à Saint-Régis, à Lorette et à l'est du lac Supérieur. Il n’y a plus guère de païens, ils sont tous devenus chrétiens, soit catholiques, soit protestants. Dès le XVIème siècle, les Pères de la Compagnie de Jésus en avaient converti un certain nombre qui se fixèrent au Sault-Saint-Louis^ aujourd’hui Caughnawaga. C'est parmi ceux-ci qu’est morte en odeur de sainteté, en 1680, la vierge iroquoise Catherine Tekakwitha, dont le Père Décompté, des jésuites, écrivait en 1927 une si intéressante et si édifiante histoire. Sur les i 100,000 ou 1200,000 sauvages, qui, d’après l’opinion générale, vivaient en Amérique à l'arrivée des blancs, dont 220,000 environ se trouvaient sur le territoire devenu plus tard canadien, on estime que les Iroquois comptaient pour 16,000. En 1689, ils n’étaient pas loin de 3,000 sur le sentier de la guerre. Ils n’étaient donc pas très nombreux, en somme. Mais, ils étaient si remuants, si hardis, si entreprenants, si cruels et si terribles, qu’ils ont beaucoup fait parler d’eux et ont laissé dans l’histoire une trace profonde. Voir à ce sujet Le Manuel des Indiens (775 pages in-octavo), publié à Ottawa, au département de la Marine et des Pêcheries, en 1915.

de Callières différaient assez l’un de l’autre. M. de Callières, qui fut plus tard gouverneur général (1698), et qui devait mourir à Québec (1703), était un officier supérieur probe, honnête et digne, modéré et ferme. Il savait, dans des circonstances difficiles et gênantes, faire, comme on dit, la part du feu. Pourvu qu’on fût fidèle au poste dans les grandes lignes, on devait être à l’aise sous sa gouverne. Mais il tenait à la discipline aussi et il était ferme et solide dans ses décisions. M. de Denonville, par contre, s’il était brave et courageux, était d’un tempérament hésitant et il passait pour manquer de vigueur. Or, c’était lui qui commandait en chef, puisqu’il était gouverneur général. L’épidémie dont avaient souffert les troupes qu’il amenait au Canada pendant la traversée, et qui fit encore des victimes après l’arrivée à Québec, le paralysa d’abord un peu, comme il était naturel à un homme de son caractère. D’autres motifs d’atermoiement s’ajoutèrent à celui-là, qui l’amenèrent à retarder près de deux ans avant d’ouvrir sa campagne contre les Iroquois. Officiers et soldats, cantonnés dans les villes ou hébergés dans les côtes, ainsi que nous l’avons vu, devaient, en attendant, prendre patience et tâcher, selon l’expression populaire, de tuer le temps.

A quoi s’occupait-on, que faisait-on pour le service, comment vivait-on et comment s’amusait-on? Les annales de l’époque ne fournissent là-dessus que des données assez maigres. Voici ce que l’on en sait quand même. Pendant que le soldat, reçu chez l’habitant des côtes, était employé à diverses besognes, l’officier, logé dans les villes, se donnait du bon temps. L un et l’autre, sans doute, devaient faire l’exercice, s’entraîner au métier, et, pour cela, le soldat devait répondre à l’appel de l’officier. Mais, il y avait des accommodements. L’officier s’arrangeait même, à ce que raconte La Hontan, pour se faire céder la moitié de la paye de ses hommes, et voici comment: "Le capitaine, explique-t-il, contraint en principe ses soldats à revenir à la ville trois fois la semaine pour faire l’exercice. Or,

comme les habitants sont éloignés les uns des autres de quatre ou cinq arpents et qu’une même côte occupe deux ou trois lieues de terrain de front, les soldats aiment bien mieux "s’accorder” avec leur officier, en lui cédant une partie de leur paye, que de faire souvent un long chemin dans les neiges ou dans les boues. Avec les soldats qui ont de bons métiers le capitaine peut même s’assurer leur paye entière en leur donnant un congé plus long pour aller travailler dans les villes ou ailleurs.” C’était là un expédient que l’on peut qualifier diversement. Dans la colonie, mal ravitaillée et chichement soutenue, ainsi que dans la mère-patrie d’ailleurs, où les troupes du roi étaient souvent à bout de ressources, on se créait des "suppléments”, tout comme le font les politiciens de nos jours! En France, c’était la conséquence d’une administration à ce point de vue plutôt imprévoyante. Les officiers du roi étaient braves, certes, et extrêmement dévoués. Mais, ruinés pour la plupart, ils s’appauvrissaient encore par le luxe et l’apparat auxquels ils se croyaient tenus, surtout s’ils étaient de noblesse, ce qui était le cas pour le plus grand nombre. De là, les expédients se produisaient. De même, au Canada, la solde ne suffisait pas à la vie fastueuse et extravagante à laquelle se pensait obligé l’officier, sous prétexte de tenir son rang. Et ce serait bien pire encore aux approches de la bataille des Plaines d’ Abraham, de la prise de Québec par les Anglais et de la cession du pays! Montcalm et Lévis l’ont plus d’une fois déploré dans leurs correspondances. Les de Jordy firent sans doute comme les autres. A défaut de renseignements certains, on peut légitimement supposer qu’ils fréquentèrent la bonne société, généreuse et patriote, mais un peu légère et frivole, dont M. de Gaspé devait décrire plus tard, avec tant de charme, dans ses Anciens Canadiens, les habitudes de faste et de cordiale hospitalité. On était pauvre, plus ou moins gêné, mais on tâchait à oublier ses misères dans ce s salons aimables où l’on gardait les belles manières et où l’on savait s’amuser avec élégance et raffinement.

Cette manière de vivre, qui laissait sans doute à désirer au moins sous un rapport, n’était pas toujours du goût des gouverneurs et des intendants. "Les gentilshommes de la colonie, écrivait M. de Denonville peu de temps après son arrivée, sont dénués de tout, mais très fiers de leurs titres et tâchant de paraître avec le plus d’avantage possible sans parvenir souvent à cacher la misère qui les ronge. J’aimerais mieux avoir plus d’habitants. Ceux-ci travaillent, en effet, et sont généralement prospères, tandis que les nobles flânent et crèvent de faim. Il y a bien encore des gentilshommes qui luttent avec honneur contre la mauvaise fortune. Mais, là où un habitant vivrait à l’aise, le personnage noble, qui doit donner son temps au service public et dépenser davantage pour se vêtir mieux que le commun des mortels, ne peut suffire d’ordinaire aux exigences de la situation.” De son côté, l’intendant de Meulles (1682- 1686) écrivait vers le même temps: "La plupart de nos gentilshommes sont dans la pauvreté, et cela par leur faute. Ils négligent leurs terres, passent le temps à la chasse, vivent d’expédients, et, pour subsister, contreviennent aux ordonnances relatives à la traite. Eux et leurs fils, ils courent les bois, invitent les jeunes habitants à les suivre, se plongent dans les dettes, et, malgré tout, veulent tenir un rang au-dessus du commun.”

Il est permis d’estimer qu’il y a là beaucoup de sévérité et que ce tableau, qui tourne au pessimisme, n’est pas absolument juste. Le gouverneur et l’intendant, qui ne réussissaient pas peut-être au gré de leurs désirs dans toutes leurs entreprises, s’en prenaient largement, croyons-nous, pour alléger leur propre responsabilité, aux nobles et aux officiers qu’ils avaient près d’eux, ce qui est assez naturel aux chefs d’administration de tous les temps. On ne peut pourtant pas oublier les services réels qu’ont rendus au pays, dans des circonstances plutôt difficiles et pénibles, ces gentilshommes aux prises avec la mode de leur époque et les exigences de leur rang. Ce service public, dont parle M. de Denonville, c’était, pour ses offi-

ciers comme pour lui-même, la défense de la colonie contre l’Iroquois et contre l’Anglais. Et, il faut l’admettre, elle avait son importance et les nobles s’y employaient de bon coeur et avec zèle. Et puis, ce sont les nobles, plus encore que les habitants, qui ont taillé des domaines à même la forêt, en gardant l’épée à la main, comme naguère les Juifs au retour de Babylone. Cela aussi doit entrer en ligne de compte. Le seigneur, à la vérité, aux premiers âges de la colonie, n’avait guère plus le temps de flâner que son censitaire. Qu’il se soit peut-être trop amusé parfois, cela s’explique et se comprend. Il faut détendre l’arc de temps en temps. Au reste, cette sorte d’abandon, qui lui faisait négliger ses propres affaires et celles de ses enfants pour le service du roi et de la patrie, n’était pas sans mérite et sa pauvreté lui fut souvent un vrai titre de gloire. On peut croire qu’il alla jusqu’à des excès parfois regrettables, mais on ne saurait ne pas reconnaître que le noble de ce temps-là fut d’ une grandeur d’âme peu commune.

Qu’en fut-il exactement pour Joseph et François de Jordy? Nous n’en savons rien exactement. Mais l’histoire nous renseigne d’une façon générale. M. de Saint-Ours, par exemple, désespérait, vers cette époque, de mettre sa nombreuse famille à l’abri de la misère. Il avait dix enfants et demandait de retourner en France pour y trouver de quoi vivre et les établir. Et cependant, il tenait lui-même les mancherons de la charrue et moissonnait ses blés avec ses filles! D'autres familles, les Le Gardeur, les Le Neuf, les Le Moyne, les Boucher, les de Lotbinière, les de Villeray, les de Robineau, les de Saurel ne s’en tiraient guère mieux. On paraissait plus prospère, mais au fond ce n’était pas brillant. Quand M. de Saurel mourut subitement en 1688, sa seigneurie fut mise aux enchères et sa veuve ne put qu’avec peine faire entrer son jeune fils aux "cadets” du roi. Tout n’était pas rose, pas plus pour les de Jordy que pour les autres nobles officiers sans doute, en ces temps d’héroïsme. Mais on vivait fièrement quand même,

selon son rang, avec courage et bravoure, dans un dévouement complet au service du roi et de la patrie. On avait ses faiblesses peut-être, mais on tenait à l’honneur! Il nous semble, à distance, que c’est là quelque chose d’appréciable. On est loin, en nos âges de roture et "d’égalitarisme”, d’entretenir toujours des sentiments pareillement élevés.

Quoi qu’il en soit, de l’automne 1685 au printemps 1687, Joseph et François de Jordy vécurent, selon toutes les apparences, en garnison à Montréal, sous le commandement de M. de Callières. L’ on sait que, durant l’été de 1686, les troupes arrivées en 1685, dont ils étaient, furent employées à fortifier Montréal, "qu’on entoura d’une solide palissade”. Les com-

Montréal avant I 760 - “Vue” d'Atherton

pagnies de nos deux jeunes lieutenants eurent vraisemblablement à s’en occuper. Entre temps, disions-nous, ils fréquentaient la bonne société dont nous avons parlé.

Enfin, le 1 1 juin 1687, M. de Denonville, à la tête d’une petite armée de 830 soldats de la marine, de 1000 miliciens et d’environ 300 sauvages alliés, partait en guerre de Montréal

pour Cataracouï (plus tard Frontenac, aujourd’hui Kingston) et pour le pays des Tsonnontouans situé sur la rive méridionale du lac Ontario. On ne retrouve nulle part une liste complète des officiers qui l’accompagnaient. Mais il nous paraît à peu près certain que les deux de Jordy en étaient. Il est connu, en effet, que le gouverneur mobilisa toutes les forces dont il disposait pour cette expédition. De plus, dans les récits qui la concernent, le capitaine d’Orvilliers est nommé quelque part, et l’on se souvient que les de Jordy étaient venus avec ce capitaine sur La Diligente en 1685. Il est permis de croire, d’après ces indices, que c’est au cours de cette expédition de juin 1687 que nos deux jeunes lieutenants firent connaissance, les armes à la main, avec les redoutables Iroquois, et que ce fut, pour eux, en Amérique, leur baptême du feu. Il nous convient, par conséquent, d’en parler un peu au long, sans sortir de notre cadre.

Plusieurs centaines d’hommes des troupes de la marine étaient arrivées de France, ce printemps-là, sous les ordres de M. Rigaud de Vaudreuil, qui serait plus tard gouverneur de Montréal ( 1698-1703) , puis gouverneur général (1703-1725). Elles furent en partie employées par M. de Denonville pour son expédition contre les Iroquois. Ces troupes étaient ainsi dites de la marine, non pas parce qu’elles se composaient de marins, mais plutôt parce que, par raison d’économie, elles relevaient du ministère de la marine. Comme elles venaient d’arriver au Canada, il leur manquait d’être acclimatées et entraînées aux méthodes de combats du pays. C’est pourquoi, le gouverneur n’amena avec lui que les plus solides de leurs hommes — qui du reste ne le furent pas beaucoup — laissant les autres à la garde des établissements de la colonie.

Deux cents bateaux légers et autant de canots avaient été préparés pour ce voyage au pays des Tsonnontouans. "Les troupes françaises, raconte l’intendant M. de Champigny (1686- 1702), arrivèrent à Cataracouï, en dépit de nombreuses diffi-

cultes, sans avoir éprouvé d’accident considérable. Tout avait bien réussi jusqu’à ce moment. Les soldats et les miliciens étaient dans les meilleures dispositions. Les provisions étaient abondantes et l’on se promettait un succès. Ces belles espérances redoublèrent, lors que M. de Laforêt arriva dans un canot, annonçant la venue prochaine d’un parti de 160 soldats français et de près de 400 sauvages, qui s’avançait sur le lac Erié, aux ordres de MM. de Tonti, du Luth et de la Durantaye . . . On s’arrangea pour que ce parti arrivant de l’ouest et le corps de M. de Denonville venant de l’est se trouvassent en même temps au pays des Tsonnontouans. Le soir du 10 juillet, la petite flotilîe partie de Montréal le 1 1 juin entrait, en effet, à l’est de l’embouchure de la rivière Genesco, un peu au nord de la ville actuelle de Rochester, état de New-York, dans ce qu’on appelait alors la baie d’Aténiotorontagné. Au même moment, sur l’une des plages de cette petite baie, débarquaient les Français, venus de l’ouest, avec les guerriers sauvages des grands lacs, des Outaouais pour la plupart.

"Pour les officiers et soldats récemment arrivés d’Europe, écrit Mgr de Saint- Vallier, cette rencontre avec les sauvages des grands lacs constitua l’un des spectacles les plus extraordinaires qu’ils eussent encore vus. Il y avait là, en fort grand nombre, des sauvages aux visages tout différents, avec une pareille diversité d’armes, de parures, de danses et de manières. On entendait des harangues, des chansons et des cris en toutes sortes de tons et de langues. La plupart de ces barbares avaient le front et les joues peints en vert ou en rouge, le nez et les oreilles percés et chargés de fer, tout le corps coloré de diverses figures d’animaux et ils ne portaient pour habits que des cornes sur la tête et des queues de bêtes derrière le dos . . .” Ce spectacle étrange et répugnant n’avait rien évidemment de très réjouissant, et les Européens, cela se conçoit, en furent péniblement impressionnés. Si tels étaient les sauvages amis, que seraient donc les Iroquois ennemis, ces fiers enfants des bois dont

la terrifiante réputation de cruauté hantait toutes les imaginations? En ce pays de forêts épaisses, dont les étendues se calculaient par centaines de lieues et où les lacs et les rivières se prolongeaient en des perspectives démesurées, vrai monde de mystère, avec de telles gens, que serait la guerre? Il y avait là vraiment tout ce qu’il fallait pour intimider les plus vaillants et ébranler les plus courageux.

M. de Denonville fit prestement construire en deux jours, dans un endroit avantageux, un petit fort de pieux pour protéger un enclos dans lequel on enferma les barques, les canots, les vivres et les provisions. Il y mit une escouade de 140 hommes, sous les ordres de M. d’Orvilliers, en qui il avait une grande confiance, afin d’assurer, en cas de malheur, la retraite à sa petite armée, et il donna l’ordre de se porter en avant. Cette marche d’attaque se mit en branle le 12 juillet. Voici comment se composait l’effectif. A l’avant-garde, s’avançaient les milices canadiennes, que commandait M. de Callières. Aux ailes, venaient les sauvages, à droite les Abénaquis, dont un bon nombre étaient déjà chrétiens, sous les ordres de M. de Sainte-Hélène, et, à gauche, les Outaouais, tous païens de l’ouest, sous les ordres de M. de la Durantaye. Au centre, M. de Denonville en personne conduisait les troupes du roi et les milices de la colonie. Un parti de sauvages de l’est formait !’arrière-garde. Au total, il y avait bien là, pensons-nous, pas loin de 3000 hommes. Pour le temps, c’était un chiffre qui comptait. Nous avons lieu de croire, répétons-Ie, que les deux de Jordy y commandaient chacun leur compagnie. Dans le compte rendu qu’il dresse de cette expédition, le gouverneur ne les nomme pas, c’est vrai. En fait, il ne nomme presque personne et ne cite à l’ordre du jour que le capitaine d’Orvilliers. Mais, c’est avec celui-ci, remarquons-le une fois de plus, que les de Jordy étaient venus au Canada en 1685, et c’est déjà une indication. Puis, comme l’oncle et le neveu tenaient garnison à Montréal déjà depuis deux ans et qu’ils étaient par

suite mieux entraînés que d’autres arrivés plus récemment, il est plausible de supposer qu’on ne les laissa pas en arrière.

Le premier jour, 12 juillet, raconte une chronique, la petite armée de M. de Denonville parcourut environ quatre lieues, en pleine forêt, par des sentiers à peine tracés, sur un terrain par ailleurs assez égal. Le lendemain, après avoir passé deux défilés dangereux, on s’engagea, par une chaleur étouffante, dans un étroit vallon, que divisait un ruisseau et que bordaient des coteaux élevés. Trois cents Tsonnontouans s’étaient postés à la tête de ce vallon, et cinq cents autres, un peu plus loin, dans un endroit marécageux, que traversait nécessairement le sentier qu’on devait suivre. Leur dessein était de prendre les envahisseurs comme entre deux feux, et, pour mieux les tromper, les Iroquois s’étaient ceint la tête de bandeaux d’étoffe rouge à la façon des sauvages alliés des Français. Mais, les choses se passèrent autrement qu’ils ne l’avaient prévu. Les guerriers tsonnontouans ne s’étaient encore jamais mesurés avec des forces aussi considérables. Les milices de l’avant-garde de M. de Callières — parmi lesquelles étaient sans doute les compagnies des de Jordy, comme lui de Montréal — ayant pris rapidement beaucoup d’avance, habituées qu’elles étaient aux marches à travers les bois, les Iroquois crurent à tort, en les voyant paraître, que c’était là le gros de l’armée. Poussant aussitôt leur cri de guerre Sakakoué, de derrière les arbres où ils se tenaient cachés ils commencèrent vivement la fusillade. Le corps principal de M. de Denonville arrivant bientôt, ce furent les sauvages ennemis eux-mêmes qui se trouvèrent trompés et pris entre deux feux. Décontenancés par cette attaque du gros de la petite armée alliée sur laquelle ils n’avaient pas compté, ils s’empressèrent de fuir, quelques-uns, on l’a noté, abandonnant, pour courir plus vite, jusqu’à leurs couvertures. Cinq ou six Français furent tués et pas plus d’une vingtaine furent blessés. La victoire restait en somme assez facilement à M. de Denonville.

Comment se conduisirent les troupes du roi, les nouvelles recrues surtout, dans cet engagement? A cause des circonstances, la question était intéressante et les historiens n’ont pas manqué de se la poser. "Les Canadiens, écrit le Père Charlevoix, se battirent avec leur bravoure accoutumée, mais les soldats récemment venus de France se firent peu d’honneur.” — "Les Outaouais et autres sauvages de l’ouest, remarque Mgr de Saint- Vallier, avaient lâché pied au premier coup de feu, tandis que les coureurs des bois et leurs alliés abénaquis avaient tenu bon avec vigueur, en se battant, tantôt à la française et tantôt à la sauvage par manière de duels à coups de fusils en avançant d’arbre en arbre.” Quant aux recrues nouvelles, peu aguerries à ce genre de combats et très effrayées par les clameurs, tous les historiens constatent qu’elles se conduisirent un peu comme les Outaouais et sans beaucoup de vaillance. Cela s’explique jusqu’à un certain point. Seuls, ceux qui étaient au fait des usages des terribles enfants des bois pouvaient ne pas s’en laisser imposer par leurs cris et leur tapage. Or, les soldats des nouvelles recrues n’en étaient pas arrivés là. Bien que nous n’ayons pas de données précises au sujet des de Jordy et de leurs hommes et que nous ne puissions rien certifier, nous nous permettons de croire que, au pays depuis deux ans, ils ont dû compter parmi les aguerris et mieux tenir que d’autres.

C’est au cours de cette expédition de 1687 que M. de Denonville commit l’acte de félonie qu’on lui a sévèrement mais justement reproché. "Prenant à la lettre l’ordre du roi d’envoyer les prisonniers de guerre en France pour les faire servir sur les galères, il s’empara par trahison de deux chefs iroquois, venus sur sa demande traiter avec lui, les fit charger de chaînes et les expédia en France sans plus de procès.” C) C’était vraiment indigne d’un homme d’honneur. Au reste, d’une façon générale, l’administration de ce gouverneur, au dire de tous,

(4) Histoire du Canada, par Desrosiers et Bertrand, édition Gvanger (1925), page 131.

a manqué de vigueur et de dignité, et, quand il fut remplacé par M. de Frontenac en 1689, il laissait le pays dans un état déplorable.

L’expédition heureuse de 1687 ne fut en réalité qu un succès de surface. Dès 1688, les Iroquois, toujours soutenus par les Anglais des colonies américaines, reprirent contre les établissements français leurs incursions dévastatrices. C est ainsi que, au mois d’août 1689, avant le départ de M. de Denonville, on eut le trop fameux massacre de Lachine. Dans l’expédition de 1687, on avait détruit plusieurs villages des Tsonnontouans et brûlé leurs moissons de mais et on les avait ainsi humiliés et affaiblis. Mais le manque de fermeté et les habiletés déloyales du gouverneur compromirent ce succès passager. D’autre part vers le même temps, les machinations du célèbre chef buron Kondiaronk — qu’on surnommait le Rat à cause de sa finesse et de son astuce — envenimèrent encore les choses. Il fallut M. de Frontenac pour conjurer le péril et faire- entendre raison aux Anglais et à leurs alliés sauvages. Pendant tout ce temps, il nous paraît hors de doute que les officiers de la colonie en général, et nos deux de Jordy en particulier, eurent passablement à souffrir de l’impéritie de M. de Denonville. Avec son successeur M. de Frontenac, ils allaient pouvoir reprendre courage et force et fièrement relever la tête.

M. de Frontenac avait alors (en 1689) 68 ans, et l’on se souvient qu’il avait déjà gouverné la colonie de 1672 à 1682. Il revenait au Canada pour y mourir, environ dix ans plus tard, en 1698. Ce fut pour les de Jordy de Cabanac, comme pour tous les officiers du roi en la colonie, répétons-le, un avantage incontestable, en même temps qu’un grand honneur, de servir sous les ordres de ce génial meneur d’hommes qu’était le vieux gouverneur.

M. de Frontenac n’était pas sans défauts peut-être, il avait son orgueil et ses violences. Mgr de Laval qui avait eu plus

d’un démêlé avec ce gouverneur, lors de sa première administration, et surtout Mgr de Saint- Vallier, qui se querella bien souvent avec lui, au cours de sa deuxième, en connurent quelque chose! LO Mais cela n’empêche pas que M. de Frontenac a été certainement le plus compétent, le plus habile et le plus grand des gouverneurs que nous ayons eus durant toute la période française de notre histoire. C’est au cours de sa deuxième administration que se fixe l’époque de d’Iberville et de ses frères, de Mlle de Verchères et de nombre d’autres de nos plus célèbres héros et héroïnes, et cela évidemment veut dire beaucoup.

A peine était-il arrivé au pays, à l’automne de 1689, qu’il s’affirmait avec éclat. Il s’occupa d’abord de fortifier davantage Montréal, trop exposée aux incursions ennemies, et d’envoyer d’importantes recrues aux postes des grands lacs, pour tenir les Iroquois en respect. En peu de temps, il eut tôt fait de raffermir les tribus alliées dans leur fidélité et de redonner complète confiance aux troupes énervées et à toute la colonie. L’année suivante, en 1690, il repoussait, avec une énergie et une vaillance sans égales, l’expédition tentée contre Québec, au nom des colonies anglaises, par l’amiral Phipps. Cette fois, nous sommes absolument certain que nos deux lieutenants de Jordy, J.’un (Joseph), sous le nom de de Cabanac, et l’autre (François), sous le nom de de Sourdy, prirent part à l’action et moissonnèrent au champ de gloire. C’est là, par conséquent, une page d’histoire qu’il nous convient, dans ce livre qui leur est consacré à eux et à leurs descendants, de rappeler ou de condenser avec quelques détails.

En Europe, à cette époque, Guillaume d’Orange, fils de Guillaume de Nasseau de Ffollande et de Henriette-Marie Stuart d’Angleterre (la fille de Charles I) , venait de se faire procla-

(5) Mgr de Laval, évêque de Pétrée et vicaire apostolique de Québec en

1659, puis évêque de Québec en 1674, démissionna en 1688 et bec en 1708. Mgr de Saint-Vallier, qui lui succéda, fut évâ 1688 à 1727, pendant pas loin de quarante ans, dont près de M. de Frontenac (1689-1698).

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mer roi d’Angleterre sous le nom de Guillaume III (1668). Il devait être, jusqu’à sa mort en 1702, l’ennemi juré de Louis XIV et de la France. Notons au passage que c’est de ce prince d’Orange que se réclament nos orangistes, qui célèbrent chaque année sa victoire à la Boyne sur les Irlandais en 1690. En conséquence, la France et l’Angleterre se trouvèrent en guerre pour plusieurs années. Ce fut, par suite, la même chose entre leurs colonies d’Amérique, sans compter qu’on avait des raisons spéciales en Nouvelle-France de s’en prendre à la Nouvelle-Angleterre qui ameutait sans cesse les Iroquois contre les établissements du Canada.

Dès 1690, sous prétexte de venger le massacre de Lachine, M. de Frontenac se porta à l’attaque contre les colonies anglaises, en déclanchant les trois fameuses expéditions que commandèrent respectivement M. de Sainte-Hélène (un frère d’Iberville) , M. Hertel de Rouville et M. Portneuf de Bécancourt (un nom que nous retrouverons) . Nous n’insistons pas sur les faits, d’ailleurs généralement connus, de cette triple expédition, auxquelles prirent part peut-être Joseph et François de Jordyd6) La réponse des Anglais, cette même année 1690, ce fut l’expédition de Phipps, contre l’Acadie d’abord et contre Québec ensuite. Dans leur intention, ce devait être, par représailles, un anéantissement complet de la Nouvelle-France. Mais l’énergie et la valeur de M. de Frontenac, de ses ofFiciers et ses troupes, changèrent cet espoir des Anglais en une défaite à peu près complète. Et nos deux de Jordy comptèrent, une fois de plus, parmi les vainqueurs.

L’exploit de M. de Frontenac répondant à Phipps par la bouche de ses canons, en 1690, comme celui de Dollard au Long-Sault contre les Iroquois, en 1660, et comme celui de Madeleine de Verchères dans son célèbre "fort”, en 1692, est l’un de nos grands faits d’histoire au XVIIème siècle. C’est

(6) Histoire du Canada, par Desrosiers et Bertrand, édition Granger (1925), page 134.

au cours de l’été de cette année 1690 que les colons de la Nouvelle-Angleterre, à demi ruinés par les incursions dont nous avons parlé et se sentant menacés dans leur commerce, ce qui était leur point sensible, décidèrent de porter un grand coup contre ceux de la Nouvelle-France. Ils choisirent, pour commander l’expédition projetée, l’amiral sir William Phipps. Fils d’un modeste forgeron et né à Pénaquid, ce marin anglais était un capitaine de valeur, qui s’était déjà distingué à Cuba et dans plusieurs rencontres sur mer avec des escadres ennemies. L’on sait qu’il devait devenir plus tard gouverneur du Massachusetts et mourir à Londres en 1695. Mis à la tête d’une flotte importante, il alla d’abord s’emparer de Port-Royal en Acadie. Ce lui fut assez facile, car la garnison, que commandait là M. de Menneval, ne comptait guère qu’une centaine d’hommes et n'avait pour se défendre que quelques vieux canons qui n’étaient pas même en batterie. Phipps accorda d’abord des conditions honorables aux assiégés, mais, traître à sa parole, ne les observa pas, une fois la capitulation faite. Revenu à Boston, où on le reçut en triomphateur, il fut chargé d’aller, à la tête cette fois d’une escadre de 34 vaisseaux, montés par 3,500 hommes, réduire Québec et la Nouvelle-France. L’un de ses principaux lieutenants, commandant de l’infanterie de terre, était Walley. Voici, brièvement, ce qui se passa.

Le 16 octobre (1690), Phipps et ses vaisseaux étaient rendus à l’île d’Orléans, à une portée de canon de Québec. L’amiral envoya aussitôt un parlementaire, sur une barque portant pavillon blanc, sommer le gouverneur français de se rendre, et cela en termes très cavaliers, étant convaincu qu’il ne pouvait lui résister. M. de Frontenac lui répondit fièrement, dans les termes que l’on connaît. La bataille commença. Le premier boulet tiré de la citadelle abattit le drapeau du vaisseau amiral, qui s’en alla à la dérive et que les Canadiens s’en furent à la nage chercher sous les yeux des Anglais. Ceuxci n’en continuèrent pas moins leur canonnade qui ne produisit

que quelque dégâts matériels. Pendant ce temps, M. de Callières arrivait de Montréal avec 700 hommes, dont probablement nos deux de Jordy, M. de Maricourt (un frère de d’Iberville) venait du Saguenay, avec un autre renfort, et M. de Rouville amenait les milices de Trois-Rivières. Le 18 octobre, Walley débarquait à Beauport avec 1500 hommes. On arrêta tout de suite son mouvement d’approche. Le 20, ce général tenta un suprême effort pour traverser la Canardière, village situé sur la rive gauche de la rivière Saint-Charles (aujourd hui Limoilou), que défendaient les Canadiens et les sauvages. Le combat dura jusqu’à la nuit. Déconcertés par la résistance de gens qui se battaient à l’indienne, c’est-à-dire cachés derrière les arbres et dans les plis du terrain, les Anglais se rembarquèrent à la hâte. Us avaient eu 500 hommes de tués. Phipps se sentit perdu. Le 22 octobre, il levait l’ancre et regagnait Boston.

Cette page d’histoire, que nous empruntons presque textuellement à l’un de nos meilleurs manuels ( ' \ raconte l’essentiel. Complétons-la quelque peu. "On était allé, en canot, écrit M. de Monsignat, l’un des officiers français, au-devant du parlementaire anglais, qui montait une barque sous pavillon blanc, et, avant de le conduire au château Saint-Louis, devant le gouverneur, on lui avait bandé les yeux. Quand on lui eut enlevé son bandeau, dans la salle du château, et qu’il se trouva en présence de M. de Frontenac, qu’entouraient ses principaux officiers en grande tenue, il se montra visiblement étonné au spectacle de cette brillante assemblée et perdit un peu de son assurance. Toutefois, il s’acquitta 4e sa mission et présenta les lettres de son amiral, lesquelles étaient écrites en termes fort peu convenables. " Quand même votre général m’offrirait des conditions un peu plus douces, répondit le vieux gouverneur, et que je fusse d’humeur à les accepter, votre maître

(7) Histoire du Canada, par Desrosiers et Bertrand, édition Oranger (1925), page 136.

croit-il que tous ces braves gens qui m’entourent voudraient y consentir et me conseilleraient de me fier à la parole d’un homme qui ne l’a pas gardée à Port-Royal ?... Allez, Monsieur, c’est par la bouche de mes canons et à coups de fusils que je répondrai à votre général. Ce n’est pas ainsi que l’on envoie sommer un homme comme moi. Qu’il fasse du mieux qu’il pourra! Ainsi ferai-je de mon côté.”

Dans cette brillante assemblée d’officiers, qui entouraient le vieux gouverneur de la Nouvelle-France, à cette minute historique, il ne nous paraît pas que nos de Jordy aient figuré. Ils vinrent plutôt de Montréal, le lendemain, pensons-nous, avec M. de Callières. Mais, dans l’affaire de la Canardière contre Walley, le jour d’ensuite, il est certain que l’un d’eux, Joseph, se trouva présent, et peut-être tous les deux, Joseph et François, s’y trouvèrent-ils. "Le samedi, 21 octobre, écrit l’historien Ferland, les Anglais (il s’agit des 1500 hommes de Walley) étaient encore assez rapprochés de la ville pour entendre le battement des tambours, le tintement des cloches et le bruit des voix. Ils en conclurent que Frontenac allait les attaquer avec des forces supérieures. Ainsi demeurèrent-ils sous les armes toute la journée. Quelques détachements, conduits par les sieurs de Villieu, de Cabanac, de Duclos, de Beaumanoir, étaient en effet sortis de la ville et avaient traversé la rivière (Saint-Charles) pour inquiéter les Anglais. De Villieu commença l’escarmouche sur les deux heures de l’après-midi et attira l’ennemi dans une embuscade. Un gros détachement des Anglais, s’avançant alors au secours des leurs, alla donner contre les milices de Beauport, de la côte de Beaupré et de l’île d’Orléans, auxquels s’étaient joints les petits corps de Cabanac et de Beaumanoir ... Le combat dura jusqu’à la nuit. Malgré les renforts que recevait l’ennemi, il ne put se rendre maître de la position. Dans cette lutte prolongée, Walley perdit un bon nombre de soldats, tandis que les Français n’eurent qu’un écolier tué et un sauvage blessé . . . Une nuit obscure et

une pluie glaciale mirent fin à la lutte. Le commandant anglais en profita pour rembarquer ses hommes, laissant sur la côte cinq canons et diverses munitions. Quelques jours après (22 octobre), la flotte anglaise s’éloignait à la grande joie de la colonie. En mémoire de cette heureuse délivrance de Québec, une fête fut instituée en l’honneur de Notre-Dame des Victoires et l’église que l’on avait commencée à la basse-ville, dédiée sous ce vocable, devint le mémorial de la protection du ciel.”

On l’aura remarqué, nous l’avons au reste souligné, la compagnie ou mieux le corps de Cabanac est nommé deux fois dans ce récit de Eerland, historien qui fait généralement autorité. Comme c’est Joseph de Jordy qu’on désignait toujours sous le nom de Cabanac, il est clair qu’il est ici question de lui. Nous avons lieu de croire que François, qu’on dénommait plutôt de Jordy ou de Sourdy, se trouvait également à cette bataille contre Walley, bien qu’il ne soit nommé nulle part. Car, par cette crise grave, où aurait-il pu être ailleurs que sur le lieu du combat? Quoi qu’il en soit, nous le retrouverons bientôt les armes à la main.

Cette action contre l’expédition de Phipps, qui se terminait par une victoire si mémorable, si elle n’avait pas été bien meurtrière pour les Français, leur avait coûté cependant de vives angoisses et beaucoup de temps. La colonie, déjà en partie ruinée par les incursions iroquoises s’était encore davantage affaiblie. Elle était, à vrai dire, dans un état lamentable. L’intendant, alors M. de Champigny (1686-1702), dispersa les soldats dans les paroisses les moins éprouvées et les officiers dans les villes et chez les seigneurs. Les uns et les autres étaient toujours bien accueillis chez leurs hôtes, habitants et seigneurs du pays, parce qu’on savait apprécier les services que rendaient les troupes en ces temps difficiles. Les militaires, de leur côté, goûtaient et aimaient les charmes de cette cordiale hospitalité qui s’est heureusement perpétuée dans

nos moeurs canadiennes. Plusieurs même, tant officiers que soldats, y rencontrèrent l’occasion de prendre femme et de fonder un foyer. C’est ainsi, précisément, que, bien accueilli chez le seigneur Pezard de la Touche, à Champlain, Joseph de Jordy de Cabanac épousa sa fille, Madeleine, au mois de novembre 1691. Nous y reviendrons au chapitre suivant. Son neveu, François de Jordy de Cabanac, ne vivait

Le château de Ramesay à Montréal (1705)

sans doute pas loin de lui, puisqu’il est présent et signe à son mariage.

Il est certain que François prit part, en tout cas, à plusieurs expéditions contre les Iroquois, qui eurent lieu bientôt après. Car la guerre contre ces sauvages ne devait en fait se terminer qu’à la paix de Montréal, fameux traité conclu en 1701, sous le gouvernement de M. de Callières, qui succéda en 1698 à M. de Frontenac décédé cette année-là à Québec. Trente ans plus tard, nous voulons dire après 1691-1692, en 1722, M. de Vaudreuil, qui avait à son tour succédé à M. de Callières

en 1703, mort à Québec lui aussi la même année, rendait à François de Jordy ce témoignage: "C’est un très bon officier qui a été dans plusieurs partis contre les Iroquois et les Anglais et qui a fait son devoir avec distinction dans toutes les occasions qui se sont présentées.”

L’abbé Maurault, dans son Histoire des Abénaquis, raconte l’une de ce s expéditions contre les Iroquois, à laquelle se trouve présent M. de Sourdy, c’est-à-dire notre François, souvent désigné sous ce nom mal orthographié. Nous condensons le récit de l’abbé Maurault. A la fin de 1691, expose-t-il, un groupe d’Iroquois avaient fait prisonniers, aux environs de Chambly, vingt-deux sauvages de leur propre nation, amis et alliés des Français. Mais les frères de ces sauvages, les Iroquois fixés au Sault-Saint-Louis, se mirent aussitôt à la poursuite des ravisseurs, les rejoignirent sur le lac Champlain et réussirent à délivrer les captifs. Tout fiers de leurs succès, ils s’empressèrent d’en venir informer M. de Frontenac à Québec. Le gouverneur organisa sur-le-champ un petit détachement de 120 Français et de 200 Abénaquis pour aller, avec les Iroquois du Sault- Saint-Louis, donner une leçon aux Iroquois ennemis. " Il mit à la tête de ce détachement M. d’Orvilliers, et, comme second, M. de Beaucours. Les autres officiers de ce parti furent MM. de Sourdy, d’Aubervillée, de la Brosse, de Forsan et de Beaubassin.” On arriva juste à temps pour chasser les ennemis de Contrecoeur, où ils étaient en train de brûler le village, comme ils avaient brûlé ceux de Saint-Ours et de Saint-François, car ils étaient en campagne de dévastations depuis l’affaire de Chambly.

En janvier 1692, raconte encore l’abbé Maurault, que nous condensons toujours, on porta la guerre chez les Agniers ou Mowacks, dans leur pays, aux alentours du lac Champlain. Au moins 600 hommes, Canadiens ou Abénaquis, furent de l’expédition. On ravagea trois villages d’ Agniers et les Abénaquis revinrent chargés de butin. Les Iroquois ennemis,

exaspérés, se répandirent, au printemps, dans les campagnes de Yamaska, du lac Saint-François, de Boucherville, de Saint- Lambert, de l’île Jésus, de la Rivière-du-Loup et autres localités. Canadiens, Abénaquis et Iroquois du lac Saint-Louis se remirent en campagne et allèrent chasser une fois de plus les envahisseurs. François de Sourdy ou de Jordy, prit encore part, selon toute vraisemblance et comme l’indique le témoignage de M. de Vaudreuil (de 1722) cité plus haut, à ces expéditions de 1692. Ce n’est qu’en novembre 1696, après sa folle équipée à laquelle nous avons fait allusion et dont nous parlerons au chapitre suivant, qu’il s’établirait à Montréal et fonderait à son tour un foyer en épousant Marie-Anne Nolan.

Voilà ce que nous savons, par les documents trop rares que nous avons pu consulter, de la vie et des agissements de Joseph et de François de Jordy de Cabanac au cours de leurs premières années en Nouvelle-France. Ils ont servi le roi, participé aux guerres contre l’Iroquois et contre l’Anglais, et ils ne furent pas sans se distinguer dans ce service et dans ces combats. Ils ont ainsi contribué, pour leur part, à l’établissement et à la défense de la colonie et bien mérité de la patrie. Plus ignorés que d’autres sans doute, parce qu’ils n’étaient pas aux tout premiers rangs, ils ont droit quand même, dans les annales de notre histoire, à une mention vraiment belle et honorable.

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