CHAPITRE CINQUIÈME
Joseph de Jordy de Cabanac s’établit et se marie au Canada
C’EST AU Canada, nous l’avons dit, que, tout en continuant à servir le roi et les grands intérêts de la colonie, Joseph et François de Jordy de Cabanac, l’oncle et le neveu, le premier connu sous le nom surtout de Cabanac, le second, sous celui plutôt de de Jordy, de Jourdis ou de Sourdy, ou encore de de Jordy Moreau de CabanaU1), se sont établis, ont fondé des foyers et ont fait souche. Joseph, l’oncle, s’est marié à Champlain, le 22 novembre 1691, avec Madeleine Pezard de la Touche, fille aînée du premier seigneur de Champlain, et il en eut onze enfants. Il est mort en avril 1713, à Trois- Rivières, et a été inhumé, le 26 de ce mois, dans le sous-sol de l’église de Champlain. François, le neveu, dit de Jordy Moreau, s’est marié deux fois, d’abord en premières noces, à Montréal, le 26 novembre 1696, avec Marie- Anne Nolan, fille d’un bourgeois et commissaire d’artillerie, dont il eut trois enfants, puis en secondes noces, au Cap-de-la-Madeleine, le 22 novembre 1705, avec Louise-Catherine Robineau, fille de René Robineau de Bécancourt, seigneur et premier baron de Portneuf, dont il eut sept enfants. Il est mort en février 1726, à Trois-Rivières, et a été inhumé, le 16 de ce mois, dans l’église paroissiale de cette même ville, celle qui a été rasée par l’in-
(1) On ne sait pas trop pourquoi ce nom de Moreau a été ajouté, dans le cas de François et de ses descendants, à celui de de Jordy. Les érudits en ont cherché en vain la raison.
cendie en juin 1908. Tous les deux également, Joseph et François, ont reçu du roi ou du gouverneur, en récompense de leurs loyaux services, des concessions de seigneuries, où ils se sont à peu près fixés et qu’ils ont plus ou moins mises en valeur. C’est de l’établissement et du mariage de Joseph de Jordy de Cabanac qu’il sera question dans ce chapitre. Nous parlerons, dans le suivant, de l’établissement et des mariages de François de Jordy Moreau de Cabanac, et dans d’autres subséquents, de leurs enfants et de leurs descendances.
C’est à Champlain que Joseph de Jordy de Cabanac s’est marié et s’est établi. Champlain, encore de nos jours l’une de nos belles paroisses rurales de la rive nord du Saint-Laurent, à 70 milles de Québec d’un côté et à 108 milles de Montréal de l’autre, qui a l’honneur de porter le nom du fondateur de Québec et est placée sous le patronage de la Visitation de Marie, est aussi l’une des plus anciennes paroisses de notre vieille province. Sa fondation date de 1679. M. le chanoine Prosper Cloutier, son curé actuel, en a écrit et publié l’histoire en 1915. Ce sont deux bons volumes, riches de faits, que nous avons parcourus avec infiniment d’intérêt. Dans son introduction, M. le chanoine cite une courte étude, qui remonte à 1883, de l’ancien juge Gustave Lamothe, un enfant de Champlain, où nous lisons ces lignes: " En 1680, on voyait déjà, à Champlain, un noyau important de colons, et, en 1700, la paroisse était en plein épanouissement. L’on sait qu’elle est admirablement située. En face, le Saint-Laurent s’élargit et fait une courbe gracieuse vers 1 intérieur des terres. Dès les premiers temps, sur une pointe qui s avance dans le fleuve, et que les nautonniers apercevaient de loin, on avait érigé une église, où les braves colons allèrent longtemps porter leurs prières . . . C’est l’un des plus jolis endroits de villégiature que je connaisse. Pour 1 ombrage, la verdure et 1 air pur, vous trouverez difficilement une campagne qui soit mieux partagée. Vous n’avez pas là 1 eau salée et le flux de la marée est à peine sensible. Mais, à
deux pas, le grand fleuve offre à tout venant ses ondes pures comme le cristal . .
Vers 1690, lit-on ailleurs, ça et là, dans Y Histoire de Champion, il y avait, répartis entre Champlain, Batiscan et les prai-
Plan de Trois-Rivières de I 685 (Album de Benjamin Suite)
-C ej J j/t'iu U/~ej
ries Marsolet, un groupe de pionniers d’environ 600 âmes. C’étaient de robustes défricheurs, qui travaillaient avec une énergie peu commune à la conquête de la forêt. Dans une sécurité relative à cause des guerres incessantes, sans secours
extérieurs et avec des moyens d’action primitifs, grâce à un labeur ardu, ils avaient bien, en 1688 ou 1690, deux mille arpents en culture, ce qui donnait, dans les bonnes années, une dizaine de mille minots de grain, surtout du blé. Parce qu’on était loin du vieux pays et qu’on manquait d’outils et d’ustensiles, l’ingéniosité de nos gens se développait et s’affinait vite et ils devinrent tôt débrouillards. Non seulement on devait prendre souvent le mousquet ou le fusil pour se défendre contre l’Iroquois, ou même partir en excursion guerrière, mais, pour besogner sur la terre, la défricher et la cultiver, il fallait encore, afin de se pourvoir du nécessaire, se faire artisan en tous métiers, charron, menuisier ou tonnelier, forgeron ou cloutier. Pareillement, la nécessité rendait la ménagère et ses filles industrieuses. Pour nourrir et vêtir les maisonnées nombreuses, elles étaient tout ensemble cuisinières et boulangères, fileuses, couturières et tisserandes. Puis, quand la moisson pressait, on mettait dormir "le petit dernier” à l’ombre d’une grosse gerbe et l’on s’en allait manier fort dextrement la faucille ou le rateau. Au reste, on s’aimait bien sous l’oeil de Dieu, on avait son dimanche fidèlement observé, on s’accordait de bonnes veillées, des "fricots” plantureux, et on vivait heureux, d’une vie simple et laborieuse, mais joyeuse. C’était le bon temps!
Le 6 août 1664, vingt-cinq ans plus tôt, Etienne Pezard de la Touche, originaire de la ville de Blois, en Orléanais (aujourd’hui département de Loir-et-Cher) , qui paraît être arrivé cette année-là en Nouvelle-France, recevait, comme seigneurie, du gouverneur M. de Mésy (1663-1665) et de Mgr de Laval, "la quantité d’une lieue et demie de terre de front, à prendre sur le grand fleuve Saint-Laurent, depuis la rivière Champlain en montant sur le dit fleuve vers les Trois-Rivières, sur une lieue de profondeur dans les terres”. D’ordinaire, la plupart des seigneurs canadiens donnaient leur propre nom à leur seigneurie. Pezard de la Touche, par modestie probablement, opine M. Pierre-Georges Roy, donna à la sienne le nom du "Père” de
la Nouvelle-France, que portait déjà la rivière de la région, et ce fut la seigneurie de Champlain. L’année même où il devenait seigneur, il avait épousé à Montréal, le 20 juin 1664, Madeleine Mullois de la Borde, venue elle aussi de Blois en 1661, qui était d’abord entrée chez les Hospitalières de Saint- Joseph — • c’était au temps de Jeanne Mance — n’avait pas pu y persévérer, mais en avait gardé un bel esprit de religion et de piété. De ce mariage étaient nés, de 1666 à 1673, cinq enfants: Daniel, Madeleine, Marie, Thérèse et Etienne. Le premier seigneur de Champlain devait mourir en 1695 ou 1696. Sa femme, première seigneuresse de Champlain, vrai type de la femme forte des Ecritures mourrait sept ou huit ans plus tard, et serait inhumée, le 16 août 1704, dans l’église de Champlain, sous le banc seigneurial. Leur fils aîné, Daniel, mourut jeune, à Beauport, sous les balles anglaises, dans un rayon de gloire. Le cadet, Etienne, deuxième seigneur de Champlain, devait perpétuer la lignée. Quant aux filles, elles reçurent leur éducation chez les Ursulines de Québec. C)
Le manoir que le premier seigneur de la Touche avait fait construire, peu après son mariage vraisemblablement, ou même avant, était bâti sur une pointe rocailleuse, qui dominait le fleuve près de l’embouchure de la rivière Champlain. C’était un fort beau site, où l’on jouissait des larges horizons du Saint-Laurent, d’un air pur et d’une nature tout exubérante de fraîcheur et de virginité. Les voyageurs de marque, officiers et autres, qui remontaient ou descendaient le fleuve, à voile ou à rame, car la voie navigable était la plus facile et la plus sûre, s’y arrêtaient volontiers, assurés qu’ils étaient d’être toujours accueillis avec bienveillance et belle humeur. On racontait qu’en 1666 l’expédition que M. de Courcelles, gouverneur de la Nouvelle- France de 1665 à 1672, conduisait au pays des Iroquois, et qui se composait de 300 hommes du régiment de Carignan, arrivé avec M. de Tracy en 1665, auxquels s’étaient joints 300 volon-
(2) Histoire de Champlain, par M. le chanoine Cloutier, Vol I, pages 330-331.
taires du pays, avait ainsi fait halte à Champlain, au cours d un voyage en raquettes, de Québec à Trois-Rivières, qui avait duré quinze jours, et que M. le gouverneur et ses officiers avaient été enchantés de leur réception chez le seigneur de la Touche, où l’on trouvait large coeur, table ouverte et bon gîte. Un poète improvisé avait chanté la joie de tous, avec peut-être plus de bonne volonté que d’adresse, dans ce bout-rimé qu’un vieux manuscrit nous a conservé:
D’aucuns criaient: Bon Diou, quel froid!
D’autres chantaient avec courage:
Il fait si froid que, vrai, j’enrage!
Mais à Champlain, tout de guingois.
Ce ne fut pas près d’une souche,
Mais en bon logis, chez la Touche,
Que nous mîmes à la raison La rigueur de cette saison . . .
C’est là, à Champlain, dans ce cadre de belle nature et de labeurs champêtres, dans ce manoir accueillant et hospitalier, où vivaient dignement les premiers seigneurs de la Touche et leur distinguée famille, que, vers 1690-1691, Joseph de Jordy de Cabanac, alors âgé de 34 ou 3 5 ans, puisqu’il était né en 1657, ayant quelque liberté, à la suite des événements dont il est question au chapitre précédent, et par permission de l’intendant de Champigny, qui avait partiellement donné congé aux troupes du roi, fut reçu et accueilli avec la courtoisie et la bonne grâce dont on se faisait honneur chez les seigneurs de Champlain. Il n’était plus très jeune et la vie du soldat l’avait trempé et peutêtre un peu durci. Mais, il avait l’âme ardente et le coeur chaud, comme tous ceux qui sont du Midi. Il ne résista pas aux charmes de la fille aînée des hospitaliers seigneurs, Madeleine, qui comptait 22 ou 23 ans (née en 1668), et, pareillement, en bon chevalier et en galant homme, il ne tarda pas à faire sa conquête. Le mariage eut lieu, disions-nous, le 22 novembre 1691, à Champlain, devant le curé Gaspard Dufournel (1688-1692). Le jour même, le contrat de mariage des susdits époux se signait devant maître Daniel Normandin, no-
taire royal, résidant aussi à Champlain. Il nous convient, croyons-nous, d’enregistrer ici, dans leurs textes archaïques, ces deux pièces officielles, celle du contrat civil et celle du mariage célébré devant la sainte Eglise.
Contrat de mariage de Joseph de Jordy de Cabanac et de Madeleine de la Touche-Champlain. — "Par devant Daniel Normandin, Notaire Royal et Gardenottes, de la juridiction royale des Trois-Rivières, résidant à Champlain, soussigné, et témoins en fin nommés, furent présents en leurs personnes, Etienne Pézard, Ecuier, seigneur de la Touche-Champlain, y demeurant, et Damoiselle Magdelaine De Mullois son épouse, qu’il autorise en cette partie, stipulant pour Damoiselle Magdelaine Pézard leur fille, âgée de vingt-quatre ans environ, native de la paroisse du dit Champlain, évêché de Québec, à ce présente et de son consentement, d’une part; et Joseph Desjardy de Cabanac, seigneur de Salomié et Tagary, fils de deffunt Balthazard de Cabanac, Ecuier, seigneur des dits lieux, et de Damoiselle de Rotary-Fabre son épouse, ses père et mère, lieutenant d’un détachement de la marine en Canada, natif de la ville de Carcassonne, évêché de Toulouse, âgé de trente ans environ, d’autre part, de présent au dit Champlain; lesquelles parties, volontairement, en la présence et du consentement de leurs parents et amis, ci-après nommés, savoir, de la part du dit seigneur de Champlain, de Damoiselle Mulois et de Damoiselle Magdaleine Pézard leur fille: Etienne Pézard, Ecuier, et Damoiselles Marie et Thérèse Pézard, son frère et ses soeurs, et, de la part du dit Sieur de Cabanac: François Desjordy, Ecuier, son neveu, lieutenant d’un détachement de la marine en ce pays; Jacques de Noré, Ecuier, Sieur Dumesny, capitaine d’un détachement de la marine en Canada; Jacques François de Bourchemin, Ecuier, lieutenant d’un détachement de la marine; Monsieur Pierre Dizy, sieur de Monplaisy, procureur fiscal du dit Champlain et capitaine de la milice de la dite côte — ont reconnu et confessé avoir fait et accordé ensemble de bonne
foi le traité de ce mariage et conventions suivantes, c’est à savoir: que le dit seigneur de Champlain et Damoiselle Mulois son épouse ont promis et promettent de bailler et donner au dit sieur de Cabanac, qui a promis et promet de prendre la dite Damoiselle Magdelaine Pézard pour sa femme et légitime épouse, comme aussi la dite Damoiselle Magdelaine Pézard a promis et promet de prendre le dit sieur de Cabanac pour son mari et légitime époux, en face et sous la licence de notre mère Sainte Eglise Catholique, Apostolique et Romaine, le plus tôt que faire se pourra et qu’il sera advisé et délibéré entre eux, leurs dits parents et amis, si Dieu, notre mère Sainte Eglise y consentent et accordent, pour être les dits futurs conjoints uns et communs en biens meubles acquêts et conquests immeubles, du jour de leur bénédiction nuptiale, tant de ce qu’ils ont, pourront avoir, en ce pays et en France, que de ce qu’ils pourront hériter de part et d’autres à l’avenir; et même, les dits futurs époux se donnent mutuellement l’un à l’autre le survivant d’eux de tous leurs biens, lorsqu’ils en sera décédé l’un ou l’autre le premier mourant, pour en jouir par le survivant d’eux pendant sa vie comme de son bien propre, sans néanmoins le pouvoir de vendre et engager pour faire tort à leurs enfants ou héritiers; lesquels biens retourneront, en cas de décès des deux sans enfants, à leurs parents et héritiers de part et d’autre; le dit Sieur futur époux doue la dite Damoiselle future épouse de la somme de six mille livres à prendre sur le meilleur de ses biens quand douaire aura lieu; ne seront les deux futurs époux tenus des dettes ni hypothèques l’un de l’autre faites et créées avant leurs épousailles, dont si aucunes se trouvent seront entièrement payées et acquittées par celui qui les aura faites et créées et sur son bien seul; et, pour l’amitié que les dits seigneur de la Touche-Champlain et Damoiselle Dumulois son épouse ont pour la dite Damoiselle Magdelaine Pésard leur fille future épouse, lui donnent, dès le jour de la bénédiction nuptiale, le fief et habitation nommé
"le Moteux’’, au delà de la rivière Champlain et joignant les sieurs Turcot, Lonval et Merserot, tout ainsi qu’il se comporte tant en largeur que six lieues de profondeur, leur donnant le dit fief et habitation en arrière-fief, sans être obligé par le dit Sieur de Cabanac et Damoiselle son épouse à aucun devoir que celui, en entrant en possession, du coût d’un chapon au dit seigneur de la Touche pour le tout; et outre, consentent le dit seigneur de la Touche-Champlain et Damoiselle son épouse et veulent que les dits Sieur de Cabanac et Damoiselle future épouse viennent à partage après leur décès avec les autres enfants, également, rapportant ce que dessus à eux donné; et relevant les dits sieurs Turcot et Mercerot du dit Sieur de Cabanac comme leur seigneur et non du dit seigneur de la Touche-Champlain; et outre, s’obligeant les dits seigneur de la Touche et Damoiselle son épouse de nourrir les dits Sieur de Cabanac et Damoiselle son épouse pendant deux ans du jour de leurs épousailles et leur donner en outre la somme de trois cents livres à la fin des dites deux années pour la garniture de leur chambre; et à la redevance de foy et hommage à chaque mutation suivant la coutume; sera loisible à la dite conjointe et aux enfants qui naîtront du dit futur mariage d’accepter la dite communauté ou y renoncer, et, en y renonçant, de reprendre et emporter tout ce qu’elle aura apporté au dit Sieur futur époux, tout ce que durant leur mariage lui sera advenu, échu par succession, donation, legs ou autrement, et, outre ce, la dite future épouse aura encore son douaire ci-dessus; le tout franchement et quittement, sans être par elle et ses dits enfants tenu d’aucunes dettes ni hypothèques de la dite communauté, encore qu’elle y eut parlé, s’y fût obligée ou y eut été condamnée, dont elle et ses dits enfants seront acquittés sur les biens du dit Sieur futur époux ou par ses héritiers; et, pour faire insinuer ces présentes où besoin sera, les dites parties ont élu pour leur procureur général et spécial le porteur de la copie des présentes, auquel ils donnent pouvoir de ce faire et d’en requérir acte en
forme; car ainsi . . . etc. . . . promettant . . . etc. . . . obligeant etc. . . . renonçant . . . etc. . . .; fait et passé au dit Champlain, après-midi, le vingt-deuxième jour de novembre mil six cent quatre-vingt-onze, en présence des Sieurs Pierre Bourbeaux et Adrien Nepveu, demeurants au dit Cliamplain, témoins requis et appelés.”
(signé) "Je Cabanac — Marie Magdelaine Pézard — Pézard de la Touche Champlain — Mullois pésar — Marie pesar — Thérèse pezar — Dejordy — J. de Noré — du Bourchemin — pierre Bourbaud — pierre dizy — adrien nepveu —
D. Normandin, Notre Royal.”
Acte de mariage de Joseph de Jordy de Cabanac et de Madeleine de la Touche-Champlain — Extrait du registre de la paroisse de Champlain — "Le vingt-deuxième de novembre de l’année mil six cent quatre-vingt-onze, ayant reçu la dispense de trois bans que je devais publier entre Joseph, écuier, Sieur de Cabana, lieutenant et ancien garde marine, Sieur de Tolomey et Garmié, et damoiselle Madelaine de la Touche, fille de Etienne Pézard, écuyer, Sieur de la Touche-Champlain et de damoiselle Madelaine Meulais, je soussigné, prêtre curé de la paroisse de Champlain, ai pris leur mutuel consentement par parole de présent, en présence de Jacques de Nauré, Ecuyer, Sieur Dumesni, capitaine d’un détachement de la marine, et (de) Jacques François Dubourchemin, Ecuyer, Sieur de (illisible), lieutenant d’un détachement de la marine, et (de) François, Ecuyer, Sieur de Jordy, lieutenant colonel du détachement de la marine, et (de) Sieur Pierre Monplézir, capitaine de la Coste de Champlain, qui tous ont signé de ce interpellés suivant l’ordonnance.”
(müih ) " J Cabanac — J. Denoré — Madeleine de
la Touche — J. Dumesny — Dejordy — Pierre Disi — Estienne Champlain — Dufournel Ptre.”
Dans ces deux actes officiels, il nous paraît évident que quelques noms propres ont été passablement estropiés. Le notaire écrit que le futur époux, Joseph de Cabanac, est seigneur de Salomié et Tagary, tandis que le curé écrit qu’il est sieur de Tolomey et Garmié. Nous avons vu par ailleurs, au chapitre premier de ce livre, que le père de Joseph, Pierre de Jordy, de Carcassonne, est dit, en France, seigneur de Cabanac, comme aussi de Coulommiers et de Saint-Denis. Dans ce Salomié du notaire de Champlain et ce Tolomey du curé, faut-il voir Coulommiers, et, dans ce Tagary et ce Garmié, comment retrouver Saint-Denis? Notre Joseph, plus au fait de la carrière des armes que versé dans celle des lettres, avait peut-être une idée assez vague des titres que portait son père, et puis le curé et le notaire écrivaient rapidement comme ça sonnait sans plus. D’autre part, Joseph est dit par le notaire fils de deffunt Balthazard de Cabanac et de Damoiselle de Rotary-Fabre. Or, nous savons que le père de Joseph s’appelait Pierre et que sa mère était Louise de Rathery. On peut supposer que ce Pierre s’appelait aussi Balthasar. Son deuxième fils, frère de notre Joseph, avait nom Melchior. Balthasar et Melchior voisinent en souvenir des rois mages. Quant au nom de la mère de Joseph, Rotary-Fabre, c’est moins facile à expliquer. Elle s’appelait de Rathery d’où Rotary. Mais la grand’mère du père de Joseph avait nom Marie de Fabre. Avait-il l’idée de rapprocher les deux noms ou les confondait-il? A vrai dire, nous n’en savons rien. Nous avons toutefois assez de documents pour ne pas douter de l’identité de notre Joseph. C’est bien le fils dernier-né (en 1657) de Pierre de Jordy et de Louise de Rathery (mariés en 1632), le petit-fils d’Alexandre de Jordy et de Jeanne de Bennes (mariés en 1604) et l’arrièrepetit-fils d’André de Jordy et de Marie de Fabre (mariés en 1575). Ce qui établit surtout notre croyance à cette identité, c’est que le premier fils de Joseph de Jordy de Cabanac et de Madeleine Pezard de la Touche, qui naîtra en janvier 1695
(après deux filles, Marie-Françoise et Thérèse) , aura pour parrain, par procuration, son oncle paternel, le frère de Joseph, Melchior de Jordy de Cabanac, seigneur de Grandchamp, écuyer de la maison du roi à Versailles, et certainement, celuilà, le fils de Pierre, le petit-fils d’Alexandre et l’arrière-petitfils d’André.
On remarquera peut-être que le contrat du notaire et 1 acte du registre paroissial sont datés du même jour, 22 novembre 1691. Pourtant le contrat est dit expressément, par le notaire, avoir été fait dans V après-midi et la cérémonie du mariage à l’église a dû avoir lieu le matin. Passer le contrat une fois le mariage fait serait aujourd’hui illégal et illicite. M. Aegidius Fauteux, conservateur de la bibliothèque Saint-Sulpice à Montréal, qui est très versé en histoire, nous explique que, au XVIIème siècle, on rédigeait parfois le contrat après le mariage. Il y a, nous dit-il, d’autres exemples du fait. Même alors, ce n’était peut-être pas absolument légal, mais c’était admis par l’usage et comme à titre d’exception. Cette explication peut nous suffire. Ce qui est certain, dans le cas présent, c’est que le contrat du notaire et l’acte du registre paroissial sont datés du même jour.
Le manoir que le premier seigneur de Champlain, Pezard de la Touche, s’était fait construire, sur une pointe rocailleuse qui s’avançait dans le fleuve, où eurent lieu vraisemblablement les noces de sa fille Madeleine et de Joseph de Cabanac, était une modeste mais solide maison, assez vaste, à la mode ancienne, avec cheminée et toit pointu. On l’avait bâtie en troncs de pins, qu’avait fournis le domaine seigneurial, et avec les cailloux roulés de la grève, qu’on avait pour ainsi dire sous la main. En ce temps-là, on ne se pressait pas trop et on liait les pierres d’un mortier qui ne s’effritait pas en peu d’années. La maison a duré longtemps. Après la mort du sieur de la Touche, arrivée vers 1695 ou 1696, sa femme Madeleine Mullois se fit accorder, en 1697, une extension de sa seigneurie d’envi-
ron trois lieues de terre, à l’arrière du premier domaine. C’est là que se sont élevées et ont vécu les générations des Pezard de la Touche: Etienne, deuxième seigneur de Champlain, né en 1673, marié à Marie Chorel en août 1705, dont naquirent neuf enfants; Joseph, fils aîné des précédents, né en 1706, troisième seigneur de Champlain, marié trois fois, qui eut de son deuxième mariage avec Josette Jutras dix enfants; Jean-Baptiste,
Adélaïde de Champlain-Lanouette, décédée à 6 7 ans en 1862 (la dernière descendante connue des Pezard de la Touche)
sixième enfant des précédents, né en février 1754, quatrième seigneur de Champlain, marié à Charlotte Laguarche vers
1780, dernier descendant connu en ligne directe. Dès lors, en
1781, la seigneurie est divisée en plusieurs parts, dont ce Jean- Baptiste possède les %, tandis que 3/$ appartiennent à son oncle
Léon et à sa tante Josette (des de La Touche-Champlain). De cet oncle Léon, frère du troisième seigneur, marié à Marie-Anne Rémy de Montmédy, naissent treize enfants, dont Pierre-Melchior, en 1762, et Gilles, né en 1766. Ce sont les derniers seigneurs connus de la seigneurie de Champlaind3) De même que la fortune des anciens s’est morcelée, en se divisant entre leurs descendants, ainsi le vieux manoir de 1664, pourtant solide, a subi lui aussi les injures du temps. Les eaux du grand fleuve, les crues du printemps et le travail des glaces aux diverses débâcles annuelles en ont eu raison comme de la pointe rocailleuse elle-même. On en voit encore, paraît-il, des vestiges sur un banc de graviers, à sept arpents au large de la grève. Ainsi passent les hommes et les choses!
Il est dit dans l’acte du notaire Normandin, que nous avons lu plus haut, que le premier seigneur de la Touche et sa femme donnent à leur fille Madeleine, au jour de son mariage avec Joseph de Cabanac, le fief et habitation nommé "Le Moteux”. Ce n’était en réalité qu’une ferme mieux bâtie que d’autres, qui devenait, par la munificence du beau-père, le manoir de son gendre, qu’il maintenait par là dans sa condition de gentilhomme. Joseph de Cabanac et sa femme Madeleine y habitèrent vraisemblablement jusqu’à la mort du premier seigneur de la Touche-Champlain. "Le Moteux’’ et ses six lieues de profondeur étaient à peu près tout en forêt et n’assuraient guère de revenus. Aiussi le contrat y pourvoyait-il puisqu’on devait nourrir les nouveaux époux pendant deux ans et ensuite leur octroyer trois cents livres "pour la garniture de leur chambre”. C’est là, en tout cas, qu’ils commencèrent à élever leur famille de onze enfants. A la mort de Pezard de la Touche, en 1695 ou 1696, Joseph de Cabanac devint co-seigneur, avec son beaufrère Etienne, de la seigneurie de Champlain, ce qui sans doute améliora sa condition de fortune.
(3) Histoire de Champlain, par M. le chanoine Cloutier (1915), Vol. I, pages 333-34G.
Le 22 avril 1695, avantage encore plus considérable, Joseph de Jordy de Cabanac, alors âgé de 38 ans et marié depuis près de quatre ans, recevait du roi, par le gouverneur de Frontenac et l’intendant de Champigny, en récompense de ses loyaux services, la concession du fief Cabanac situé sur le Richelieu, en arrière de Bellevue, qui se trouve sur le Saint-Laurent entre Verchères et Contrecoeur. A la mort de Joseph de Cabanac (avril 1713), ce fief fut divisé entre sa femme et ses enfants^4) et l’on voit, en 1723 (30 janvier), son fils aîné (après deux filles), Melchior, rendre foi et hommage pour la moitié qui lui appartient et pour l’autre moitié qui appartient à sa mère et à ses frères et soeurs. Cette concession royale faite le 22 avril 1695, par le gouverneur et l’intendant, et ratifiée à Versailles, par le roi lui-même, le 19 mai 1696, était tout autant une charge qu’un honneur, nous nous en expliquerons plus loin. En attendant, voici le texte des pièces officielles de la concession et de la ratification du fief Cabanac à Joseph de Jordy de Cabanac.
Concession du fief Cabanac. — - "Louis de Buade, comte de Frontenac, gouverneur et lieutenant général pour le roi. . . et Jean Bochard, seigneur de Champigny . . . intendant de justice, police et finances etc. — Sur la réquisition à nous faite par Joseph Desjourdy, écuier, sieur de Cabanac, capitaine réformé d’une compagnie du détachement de la marine en ce pays, où il est marié et étably, de lui accorder ce qui se trouve de terre à concéder au nord-ouest de la rivière Richelieu, entre les fiefs des sieurs de Falaise et Cournoyer, contenant environ trois lieues de front et de profondeur, jusqu’aux lignes qui seront tirées nord-est et sud-ouest, et pour terminer les profondeurs des concessions ci-devant accordées le long du fleuve Saint-Laurent qui se trouveront opposées et vis-à-vis des dites trois lieues ci-dessus concédées, pour pouvoir par le dit
(4) Rapport de l’archiviste de Québec (Pierre-Georges Roy), pour 1921- 1922, page 372.
sieur de Cabanac s’y faire un établissement et y mettre des habitants, et, à cet effet, en jouir à titre de fief et de seigneurie, haute, moyenne et basse justice, avec droit de chasse, pêche et traite avec les sauvages; ayant égard à laquelle réquisition, et en vertu du pouvoir à nous donné par Sa Majesté, avons donné, accordé et concédé, donnons, accordons et concédons, au dit sieur de Cabanac, ce qui se trouve de terre à concéder au nord-ouest de la rivière Richelieu, entre les fiefs des sieurs de Falaise et Cournoyer, contenant environ trois lieues de front et de profondeur, jusqu’aux lignes tirées nord-est et sud-ouest, pour terminer les profondeurs des concessions ci-devant accordées le long du fleuve Saint-Laurent qui se trouveront opposées et vis-à-vis des dites trois lieues ci-dessus concédées, pour en jouir par le dit sieur de Cabanac, ses hoirs et ayants cause, en propriété, à toujours, à titre de fief et seigneurie, haute, moyenne et basse justice, avec droit de pêche, chasse et traite avec les sauvages dans toute l’étendue de la présente concession; à la charge de porter foi et hommage au château Saint- Louis de Québec, duquel elle relèvera, aux droits et redevances accoutumés suivant la Coutume de Paris suivie en ce pays; que les appellations du juge qui y sera étably ressortiront en la juridiction royale de Ville-Marie; de conserver et faire conserver par ses tenanciers les bois de chesnes propres pour la construction des vaisseaux de Sa Majesté; de donner avis au roy ou au gouverneur du pays des mines, minières ou minéraux, si aucuns se trouvent dans la dite étendue; comme aussi de tenir feu et lieu sur la dite concession et sur celles qu’il accordera à ses tenanciers; de commencer, aussitôt la présente guerre finie, à habiter et à faire déserter (défricher) la dite concession, dans laquelle il sera tenu fournir les chemins et passages nécessaires pour l’utilité publique; le tout sous le bon plaisir de Sa Majesté, de laquelle il sera tenu de prendre confirmation des présentes dans un an. — En foy de quoi, nous avons signé ces présentes, à icelles fait apposer le sceau de nos armes,
et contresigné par nos secrétaires. — Fait et donné à Québec, le vingt-deuxième avril mil six cent quatre-vingt-quinze.”
(signé) "Frontenac et Bochard Champigny.”
Ratification ou confirmation, par le roi Louis XIV, de la concession du fief Cabanac. — "Aujourd’hui, dix-neuvième may mil six cent quatre-vingt-seize, Le Roy étant à Versailles, voulant confirmer et ratifier les concessions des terres faites en son nom au pays du Canada pendant l’année mil six cent quatre-vingt-quinze, par les Sieurs Comte de Frontenac et de Champigny, gouverneur et intendant au dit pays, en vertu du pouvoir que Sa Majesté leur a donné, Sa Majesté a confirmé et ratifié, confirme et ratifie la concession qu’ils ont faite au Sieur Desjourdy, Ecuyer, Sieur de Cabanac, lors capitaine réformé et à présent capitaine en pied au dit pays, de ce qui se trouve de terre à concéder au nord-ouest de la rivière Richelieu, entre les fiefs des Sieurs de Falaise et Cournoyer, contenant environ trois lieues de front et de profondeur, jusques aux lignes qui seront tirées nord-est et sud-ouest, pour terminer les profondeurs des concessions cy-devant accordées le long du fleuve Saint-Laurent qui se trouveront opposées et vis-à-vis les dites trois lieues cy-devant concédées; pour en jouir par le dit sieur Desjourdy de Cabanac, ses héritiers ou ayans cause, à perpétuité, comme de leur propre bien, à titre de fief et seigneurie, haute, moyenne et basse justice, avec droit de chasse, pesche et traitte avec les sauvages dans l’estendue de la dite concession; à la charge de porter foy et hommage au château Saint-Louis de Québec, aux droits et redevances accoutumés suivant la Coutume de Paris; de conserver et de faire conserver les chesnes propres pour la construction des vaisseaux de Sa Majesté; de luy donner avis, ou au Gouverneur du dit pays, des mines, minières ou minéraux, si aucuns se trouvent dans la dite estendu; de s’y habituer (habiter) et faire déserter (défricher) aussitôt la présente guerre finie; et de fournir
les chemins et passages nécessaires, ainsy qu’il est plus au long énoncé au titre de la dite concession du vingt-deuxième avril mil six cent quatre vingt-quinze; sans que, pour ce, le dit Sieur Desjourdy de Cabanac, ses héritiers ou ayans cause soient tenus de payer à Sa Majesté ny à ses Successeurs Roys aucune finance ny indemnité, de laquelle, à quelque somme qu elle puisse monter, Elle l’a déchargé par le présent Brevet qu’Elle a voulu signer de Sa Main et estre contresigné par moy, Conseiller Secrétaire d’Etat et de ses Commandements et finances.”
(signé) "Louis,
Phélypeaux.” 1 5 ’
Par son mariage avec Madeleine de la Touche en novembre 1691, Joseph de Jordy de Cabanac était entré en possession du fief "Le Moteux” à Champlain et, à la mort de son beaupère le premier seigneur de La Touche, en 1695 ou 1696, il était devenu co-seigneur de Champlain, avec son beau-frère, Etienne, le deuxième seigneur en titre. Celui-ci paraît avoir été un dissipateur et un prodigue qui ne s’entendait guère en administration. On voit par un acte du notaire Normandin, du 16 février 1705, qu’il doit dix mille livres à M. de Cabanac. En fait, c’est évidemment M. de Cabanac qui voit à l’administration de la seigneurie. En avril 1695, celui-ci reçoit, par gratification du roi, le fief Cabanac sur le Richelieu. En même temps, il poursuit sa carrière militaire. En 1694, il avait été fait capitaine réformé et garde-marine. Le 5 mai 1695, il est promu enseigne de vaisseau. L’année suivante, le 1er mai 1696, il reçoit le commandement d’une compagnie dans les troupes du détachement de la marine et devient capitaine en pied. De tout cela, nous avons la preuve dans un "état des officiers servant au Canada” envoyé au ministre du roi à Versailles, le 1 5 octobre 1701, par M. le gouverneur de Callières (1698-1703), dont la note concernant M. de Cabanac se lit comme suit: "Le Sieur de Cabanac, natif de Carcassonne, âgé de 45 ans*'5 6), a
(5) Registre des Insinuations du Conseil Supérieur, page 123.
(6) C'est une preuve qu’il est bien né en 1656 ou 1657.
servy lieutenant réformé dans le régiment du Roy et lieutenant dans le régiment de Picardie, est venu lieutenant et garde de la marine en Canada en 1685, a été fait capitaine réformé en 1694, enseigne de vaisseau en 1695 et capitaine en pied en 1696. Marié. Bon officier.”
Nous avons dit que cette concession du fief Cabanac sur le Richelieu, qu’il reçut en avril 1695, à peu près à l’époque où il devenait co-seigneur de Champlain, était tout autant, sinon plus, une charge aussi bien qu’un honneur et une récompense de ses loyaux services. En effet, il avait déjà fort à faire sur son fief "Le Moteux” et bientôt dans sa seigneurie de Champlain. S’il n’était plus en service actif, comme au temps de l’expédition de M. de Denonville contre les Iroquois en 1687 ou comme à celui de la résistance de M. de Frontenac contre Phipps en 1690, même capitaine réformé il avait largement de quoi s’occuper. Commandant d’une compagnie de la marine, il avait à maintenir en instruction et en formation les soldats sous ses ordres, qui hivernaient chaque année chez les habitants, à entraîner les milices canadiennes de la côte et des paroisses avoisinantes, à convoquer ses hommes à Champlain ou à Batiscan, chaque dimanche, à les passer en revue et à leur faire faire J.’exercice. Le pays étant sans cesse menacé, sinon en guerre ouverte, il fallait bien tenir les troupes diverses en alerte, et c’est par les officiers naturellement que se devaient communiquer les ordres du roi ou du gouverneur. A-t-il pu trouver le temps, en voyant en plus à la subsistance de sa famille bientôt nombreuse (onze enfants) , de mettre en valeur le fief Cabanac et auparavant celui dit "Le Moteux”? Aucun document ne le constate et nous ne le croyons pas. Même dans la seigneurie de Champlain, le défrichement et la colonisation ne pouvaient pas aller très vite. On manquait de temps et d’argent. Le roi et le gouverneur, pour reconnaître les services des officiers et leur marquer leur estime, leur octroyaient des fiefs et des titres. Ceux-ci acceptaient les conces-
sions en vue de l’avenir. Mais, on peut conjecturer, à coup sûr, que les obligations que comportaient ces concessions, tenir feu et lieu, déserter les terres de leurs bois (défricher) et autres, restaient sur le papier du titre et la plupart du temps inopérantes. Les nécessités du service et le dévouement aux intérêts supérieurs de la colonie paralysaient évidemment toute initiative dans le développement ou la colonisation active des seigneuries. Et qui pourrait le reprocher à ces bons serviteurs du roi? Il est à croire que M. de Cabanac, comme les autres, ne put guère pousser la mise en valeur de ses fiefs et de sa seigneurie. Mais on ne saurait justement lui en tenir rigueur.
Joseph de Jordy de Cabanac devait encore du reste rendre d’importants services et occuper des postes en vue au Canada pendant une douzaine d’années après 1700. En 1702, il était nommé gouverneur de Trois-Rivières par intérim, à la place de M. de Crisasy, mort cette année-là. Le 14 novembre 1709, le gouverneur M. de Vaudreuil demande au roi une gratification pour l’en récompenser. Enfin, le 18 juin 1712, M. de Cabanac est nommé major à Trois-Rivières, où il succède à M. de Bergères. Sa commission, que lui envoie le ministre au nom du roi, se lit comme suit: "Jay receu la lettre que vous m’avez écrite le 12 octobre de l’année dernière. Comme le Roy n’a pas jugé à propos d’ériger le fort de Pontchartrain de Chambly en gouvernement, je n’ay pu vous proposer à Sa Majesté pour cet employ. Mais, Elle a bien voulu vous accorder la majorité des trois rivières qui est un poste fixe. Elle a bien voulu aussy ajouter une seconde grâce à cette première, en accordant une expectative d’enseigne à votre fils (Melchior) . Les biens que vous recevés d’Elle cette année, et auxquels je suis bien ayse d’avoir contribué, doivent augmenter votre zèle, votre application et votre exactitude pour son service, je ne saurais trop vous le recommander. Sa Majesté a été informée du règlement qui a esté fait au Conseil Supérieur de Québec touchant les droits honorifiques des Seigneurs de la nouvelle france. Elle l’a approuvé et Elle souhaitte que vous vous y conformiez.”
M. de Jordy de Cabanac prit à peine possession de cet honorable poste de major à Trois-Rivières. Car il y mourut en avril 1713 et fut inhumé, le 26 de ce mois, dans le sous-sol de l’église de Champlain, au temps du curé Hazeur-Delorme
L’ancienne église de Champlain
(1712-1722), ainsi qu’en fait foi l’acte du registre paroissial que voici: "Le vingt-six du mois d’avril de l’année mil sept cent treize, par moi prêtre soussigné, a été enterré dans l’église
de Notre-Dame de la Présentation (de la Visitation plutôt) Joseph Dejordy, sieur de Cabanac, major du gouvernement des Trois-Rivières, âgé d’environ 52 ans, décédé le jour précédent, sur les six heures de l’après-midi, en la communion de notre mère la sainte Eglise et muni de tous les sacrements. L’enterrement s’est fait en présence des Sieurs Dizi, Caillia, Dussau et plusieurs autres, lesquels ont signé de ce requis suivant l’ordonnance . . . Hazeur-Delorme ptre.”
On se souvient — nous l’avons vu aux chapitres premiers de ce livre — que la noblesse originaire, prouvée depuis l’an 1549, de Joseph de Jordy de Cabanac, alors capitaine d’infanterie au Canada, avait été explicitement et nommément reconnue, par jugement de Maître Phélypeaux, conseiller d’Etat et intendant dans cette généralité, rendu à Paris le 16 novembre 1703.
Dans divers actes publics de l’état civil au Canada, on note la présence du seigneur de Jordy de Cabanac, par exemple: le 10 juillet 1696, au mariage du premier seigneur de Rimouski, René Lepage, avec Madeleine Gagnon; le 18 mars 1697, au mariage, à Champlain, de Claude Drouet, sieur de Richardville, avec Marie- Jeanne Desrosiers; et encore, en 1705, au mariage, à Montréal, de Jean-Baptiste de Saint-Ours avec Marguerite Le Gardeur de Repentigny. C)
Ce n’est pas, comme l’écrit le curé Hazeur-Delorme, 52 ans, mais bien 56 ou 57 ans, que Joseph de Jordy de Cabanac
(7) lu commis au ministère de la marine en France du nom de Laffilard a dressé, vers le milieu du XVIIIème siècle, une liste alphabétique des oiliciers des troupes de la marine d une part et des officiers de marine proprement dits ou de vaisseaux d autre part avec leurs états de service. C est l’alphabet Laffilard, qui n’a jamais été imprimé mais dont il y a deux ou trois copies à Ottawa, à Québec et à Montréal (bibliothèque Saint-Sulpice). D’après cet alphabet Laffilard, les états de service de Joseph de Jordy de Cabanac, et cela concorde avec ce que nous avons dit, sont les suivants: lieutenant d’infanterie au régiment du roi en 1676, en Picardie en 1680; garde-marine à Eochefort en 1685; lieutenant au Canada en 1685; capitaine réformé en 1694; garde-marine en 1694; enseigne de vaisseau en mai 1695; capitaine en pied en mai 1696; major ft Trois-Rivières en juin 1712; mort à Trois-Rivières en avril 1713. — Nous devons toutes ces précisions à l’obligeance de M. Aegidius Fauteux, conservateur de la bibliothèque Saint-Sulpice à Montréal.
avait à sa mort en 1713, puisqu’il était né à Carcassonne en 1657. C’est sans doute sur cette date erronée du registre de Champlain que Mgr Tanguay s’est appuyé pour le faire naître en 1661, erreur qu’on a adoptée pour l’inscription du monument des de Jordy érigé en 1925 dans le cimetière de Saint-Pie de Bagot. Mais selon que l’indique, le 1 5 octobre 1701, M. de Callières, dans son "état des officiers servant au Canada”, Joseph de Jordy de Cabanac avait 45 ans en 1701 et, par conséquent 56 ou 57 ans en 1713. Comme il était arrivé en 1685, il y avait vingt-huit ans en 1713 qu’il vivait au Canada. Nous venons de voir qu’il y avait fourni une belle carrière, et, l’on peut écrire en toute certitude, avec M. de Callières, dans la note précitée, qu’il avait été, en somme, un "bon officier”, qui avait fait honneur à son nom et à sa race.
Nous étudierons plus loin l’histoire de sa descendance. Nous passons, dans le chapitre suivant, à celle de son neveu, François de Jordy Moreau de Cabanac.