‹ Les débauches d'un confesseurChapitre 10 sur 68 · CHAPITRE VJ11 UNE PIERRE DANS LE CHENIIil DE GIRARD · texte numérisé non relu

CHAPITRE VJ11 UNE PIERRE DANS LE CHENIIil DE GIRARD

— Depuis combien de temps? demandait Cirard avec un froncement de sourcils.

— Depuis deux semaines surtout.

Le jésuite se tut.

— Cela ressemble terriblement, songeait-il, à... Le mot s'arrêta sur ses lèvres. 11 se passa la main sur le front, examina encore

une fois le visage de Catherine, dont la pâleur était moins nette, semblait-il, doni le teint s'altérait, refoula sous sa main le gonflement de sa poitrine, et reprit, rassurant sa voix :

— Voyons, mon enfant, dites-moi bien tout. Les yeux baissés, car elle ne savait pourquoi, l'innocente n'osait plus regarder

son confesseur, elle donna (te nouvelles explications, un peu enhardie à mesure par le ton paternel qu'affectait le prêtre et aussi par l'ombre qui, avec le soir tombant, envahissait sa petite ciiambre de jeune fille. ç£

En bas on entendait la bonne Mmc Cadière causer avec quelqu'un.

Ce quelqu'un était la Guiol qui, en quittant Girard, était revenue dans la maison, sûre que le frère ne serait pas là [jour l'en chasser.

Peu de temps après elle, le jésuite avait heurté la porte : c'était sa première visite à la maison. Il s'y risquait, dit-il, pour avoir des nouvelles de Catherine, que M"e Laurier lui avait dit être malade.

— Pas besoin de vous excuser, monsieur l'abbé, répondit la mère Cadière; l'honneur est pour nous.

Et la brave femme de lui indiquer l'escalier de sa fille; elle allait l'y suivre... La Guiol l'arrêta :

— 11 va peut-être la confesser, lui dit-elle tout bas : il ne faut pas les déranger.

Elle reprit tout haut :

— Ainsi, votre fils est parti?

— Ah! M. Cadière est absent, demanda le jésuite déjà dans l'escalier, el qui feignit rélonnement...

— Oui, mon père, disait Catherine à l'oreille de Girard, je me sens comme des tiraillements dans les entrailles, et cela surtout la nuit...

— Pas de nausées? insista le prêtre.

— Si, parfois, le jour... et mal dans l'estomac...

Le confesseur serrait les dents, plus inquiet à chaque mot.

— Avez-vous parlé de ceci à votre mère, mon enfant? demanda-t-il.

— Non, mon père.

— Ni à personne autre?

— A personne.

— Bien! respira Girard : il faut continuer à vous en taire scrupuleusement... je vous dirai pourquoi...

L'inquiétude visible de l'homme la gagnait maintenant, et c'est d'une voix moins nette qu'elle ajouta :

— Mais ce que j'éprouve de plus singulier, ce sont... je ne sais comment appeler ça, des caprices inexpliqués, des désirs subits, impériaux, aussi vite passés que venus quand je les contente, mais qui, je le sens, me feraient beaucoup souffrir si je ne les satisfaisais point...

— Plus de doute! murmurait le prêtre, baissant le front, l'œil fixe.

— Vous savez ce que cela signifie? interrogea la pauvre enfant, anxieuse.

— Je crains de le deviner.

— Et cela est grave?

— Peut-être.

— Et ce sera long?

— Ça dépendra... Ces envies bizarres dont vous me parlez, ajouta-t-il après un silence, et qu'il vous faudra cacher à tout le monde, comme le reste, à quel propos se manifestent-elles?

— A tout propos, plutôt hors de propos... Ce qui me tente surtout, ce sont les fruits verts. Hier, Louise Laugier m'avait apporté des roses... j'aurais voulu en manger une : je souffrais de sa présence, qui me gênait... quand elle partit enfin, j'en pris une et y mordis à pleine bouche... Mais le goût que j'en avais eu s'était passé sans doute, et je la rejetai...

— Ce n'est que trop clair! ne put s'empàcher de dire le jésuite avec un mouvement violent.

— Mon Dieu! qu'avez-vous? s'écria Catherine... on dirait que cela vous fâche, ce que je vous dis.

— Pensez-vous que cela m'enchante? fit Girard s'oubliant de plus en plus...

— Mais vous me faites peurl Vous voilà eu colère... Est-ce de ma faute tout cela?

La candeur et le ton soumis de l'enfant qui parlait, des larmes dans la voix, ramenèrent le prêtre à une plus juste entente de la situation... Il se fit un masque grave, et, d'un ton composé, reprit :

— Ainsi, vous ne soupçonnez pas la cause à laquelle attribuer ces symptômes étranges?

— Hélas 1 comment la soupçonnerais-je? répondit-elle tremblante... Le jésuite gardait le silence :

— Allons ! pensait-il, du calme : la situation est grave ; mais, de son côté du moins, rien n'est perdu ni à craindre.

— C'est à vous à m'instruire, reprit la jeune fille, à vous qui dites la connaître, la cause; à vous à me rassurer; car, malgré moi, j'ai peur... Il me semble que je vais devenir folle parfois, quand je vois que ma volonté ne m'appartient pas; que c'est une autre volonté plus forte qui m'impose des appétits aussi contraires aux miens, des désirs inconnus jusqu'alors... il me semble que je vis double, ou plutôt qu'une autre âme est en moi dont mon âme est la servante, et je tremble eu pensant qu'il me faudrait donc obéir si cette autre âme plus puissante m'ordonnait un péché, un crime!...

Et, à cette idée, Catherine se renversait dans son fauteuil, tremblant de la tête aux pieds...

— Vos craintes ne vous trompent guère, mon enfant, affirma Girard, la tenant sous son regard et la contraignant à le subir pour la mieux dominer : oui, il y a en vous deux âmes, une mauvaise qui oppresse la vôtre qui est bonne, une noire dont le contact souille la vôtre qui est blanche...

— Que dites-vous? fit Catherine, se débattant sous ce regard aigu, fouillant sa poitrine de ses mains, comme si elle eût voulu en arracher cet hôte effrayant, cet ennemi inconnu.

— Les eymptômes ne sont pas douteux, continua le prêtre. J'ai eu l'occasion de les observer déjà souvent : souvent j'ai vu des femmes subissant les mêmes douloureux phénomènes, victimes comme vous d'un esprit impur...

— Eh! quoi! Les mots que vous prononcez m'effraient plus encore que mes souffrances...

— Ne vous exaltez pas ! ordonna Girard serrant dans ses mains les mains de la jeune fille, dont les yeux se dilataient... Ne criez pas, surtout! N'attirez pas l'attention de votre mère, qui est en bas, et qui n'y est pas seule... Ne laissez deviner à personne votre état...

— Expliquez-vous, par pitié!

— Attendez, ma fille, répéta le jésuite, comme irritant à plaisir sa sensibilité, et ne cherchant au fond qu'à la fatiguer et à la préparer à recevoir sans révolte l'idée qu'il voulait lui fane accepter. Alterniez et ne vous étonuez pas... Vos prières, vos sacrifices, l'abnégation que vous avez fait de votre volonté ont vaincu le démon qui tourmentait votre frère.

— Eh bien? murmura Catherine.

r\. Son tremblement augmentait; son attente était irritée jusqu'à l'impatience : elle f ,

x} si douce, elle frappait du pied. jX

— Eh bien, continua le prêtre avec précaution, car il touchait au mot délicat à prononcer, terrible à entendre, il ne serait pas étonnant que le malin esprit ait tenté de se veDger...

— De sorte, interrogea la pauvre petite qui commençait à deviner...

— De sorte qu'il a pu, chassé de chez votre frère, élire domicile... chez...

— Chez moi? interrompit Catherine, avec un grand geste d'épouvante... Il se fit un silence; d'une voix sourde elle ajouta, le corps penché en avant,

l'index touchant la poitrine de Girard :

— Alors, je serais?...

Girard s'était levé, et c'est d'un ton net et d'un air de juge qu'il conclut par ce mot :

— Possédée I

Catherine eut un cri effroyablement rauque... Elle retomba en arrière dans son fauteuil, que renversa sa chute, et qui vint

s'abattre sur le plancher avec fracas.

— Je la tiens pour quelque temps! murmura le jésuite, qui se hâta de la relever, caria mère Cadière grimpait l'escalier, suivie de la Guiol.

Pour comprendre la terreur de Catherine, il suffit de se rappeler quelle malédiction suivait celles qu'on appelait les possédées, de quel recul elles marchaient entourées, encore à cette époque.

Les prêtres, en effet, qui avaient inventé la possession, — et le dogme était vieux, car Jésus chassait, à en croire saint Mathieu, les démons du corps des pourceaux... (par où pouvaient-ils bien sortir?...) — les prêtres donc avaient entretenu avec soin l'idée que la possession était contagieuse.

Arme à deux tranchants dont le bénéfice était celui-ci :

Une jeune fille abusée comme la Cadière par Girard s'avisait-elle un jour de se révolter, d'accuser son bourreau, la réponse était simple : cette fille était possédée.

La suite de cette lamentable histoire nous prouvera quel emploi les jésuites firent, au cours du procès, de cet argument déjà utilisé, à Loudun et à Louviers entre autres, parGauffridi et Urbain Grandier. Depuis Sprenger, l'auteur du Manteau des Sorcières, jusqu'à de Lancre, le juge des sorcières basques ; jusqu'à Picart, le confesseur de Madeleine Bavant, tous jetèrent cette réponse à leur accusatrice.

Que répliquer? La malheureuse hurlait de rage, éclatait en stériles menaces, en incroyables révélations : plus elle avait raison, plus elle se donnait tort et paraissait, aux yeux de la foule fanatisée et tremblante, possédée en effet d'un démon furieux.

Les confidences même aux êtres les plus proches de son cœur restaient sans valeur, car ses amis, ses parents eux-mêmes ne l'écoutaient qu'en frissonnant, redoutant d'être envahis à leur tour par l'infernale vapeur, qui gonfle la créature et s'exhale en blasphèmes contre Dieu et contre ses ministres.

Pour combattre cette invasion imaginaire, le clergé avait inventé toute une médication étrange dont le nom général était l'exorcisme, sorte d'adjuration mêlée de terrifiantes pratiques, faites surtout aux heures de la nuit, avec un déploiement de mise en scène remarquable, digne à la fois du diable auquel il s'adressait el de la sottise des assistants.

Car il est à remarquer que nul ne s'entend à la mise en scène, au cérémonial fantastique, aux trucs de féeries, comme ces prêtres qui ont excommunié le théâtre et tout ce qui y touche, sans doute par crainte de la concurrence.

Ces pratiques, dont nous verrons que l'horreur ne fut pas épargnée à Catherine, outre l'avantage d'inspirer à la foule une crainte salutaire, avaient ce résultat d'achever q la démoralisation delà victime. £v

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Jetée pour de longues semaines dans un in pace à la suite de ce sabbat catholique. elle y vivait, rongée par cette idée qu'elle arrivait à croire vraie, de la cohabitation avec elle d'un démon dont la griffe l'entraînerait jusqu'à la mort : aussi, quand elle arrivai! à la torture, épuisée de toutes les façons, elle était prête à toutes les lâchetés ; ce supplice raffiné avait usé ses résistances.

Au premier coin enfoncé entre ses genoux, au premier tour de chevalet, elle avouait tout ce qu'on voulait, pour en finir, même qu'elle avait menti, qu'elle avait calomnié ces saints prêtres, que c'était Satan, oui, c'était lui-même qui lui avait inspiré toutes ces accusations infâmes; elle dénonçait même, pendant qu'elle était en train, des amies, des complices, aussi coupables qu'elle. . .

Le clergé sortait de cet interrogatoire, blanc comme neige. On faisait un Lis de toutes les possédées; on les jetait au bûcher, leur faisant, quand elles avaient bien avoué, la faveur de les étrangler avant d'allumer le feu... on dispersait leurs cendres aux quatre vents du ciel.

Et la farce était jouée, les ennemis de la religion vaincus, et l'envie ôtée pour longtemps d"oser jeter le scandale sur les oints du Seigneur...

— Ma fille! criait la pauvre maman Cadière... Ma fille !... Elle est morte...

— Ce n'est rien, balbutiait Girard un peu surpris... ce n'est rien... Mais son trouble passa pour de l'émotion.

— Ln spasme, ajouta-t-il... manque d'air... De fait on étouffe dans cette chambre...

Et il alla ouvrir la fenêtre pour se donner une contenance et se remettre un peu.

— Il la tuera, cet enragé là, pensait la Guiol : et elle ajoutait, tout haut :

— Pas de danger... Voyez! Voilà que ça passe... En effet Catherine rouvrait les yeux, et, apercevant sa mère près d'elle, lui

prenait les mains et se mettait à pleurer, la tète dans sa poitrine, comme un enfant...

— Pauvre chérubin du bon Dieu! faisait la Guiol... pleurez! allez... ça vous soulagera... je sais ce que c'est, moi...

Girard, un peu remis, allait profiter de ces larmes pour s'éloigner; la mère Cadière le rttiut du geste, sans quitter sa fille.

— Quoi! vous nous quittez déjà? monsieur l'abbé...

— 11 le faut : je suis atteudu...

— Vous ne voulez pas rester avec nous à dîner?... nous sommes seules; ce serait nous faire un grand honneur, et madame en serait...

— Non, merci, j'aurais peur que Mlle Catherine...

— Mais, voyez, la voilà remise tout à l'ait... N'est-ce pas, mon enfant.' Catherine baissa la tète pour dire : oui. La Guiol insistait du geste pour retenir son amant... elle comptait bien passer

une soirée un peu gaie et la prolonger, rentrée chez elle : mais Girard n'était pas d'humeur à se divertir.

Il m'est impossible, fit-il. D'abord je jeûne, ce soir, et puis une pénitente. m'attend.

Et il prenait son chapeau.

Mme Cadière insista :

— Au moins vous me laisserez bien, puisque la chose n'est malheureusement pas possible, vous remercier de ce que vous avez fait pour mon pauvre garçon...

— Mais, madame.. .

— Je dis : mon pauvre garçon, pair.' qu'il a beau être tout ce qu'il voudra, il est toujours mon fils, et mou aiué encore... Ah! Dieu ! nous avons eu si peur quand ^~>

i^ relie marél haussée est venue... cv*

— Hélas! fit la Guiol...

— Vos craintes étaieut exagérées, dit Girard pour en finir...

— Non pas... Oh! je vois où vous en voulez venir : je reconnais bien votre modestie habituelle... Vous ne voulez pas qu'on sache le bien que vous faites...

— Madame...

— C'est beau... Heureusement Mraa Guiol sait tout, elle, et vient de me tout dire...

— En effet, insista la grosse femme.

El elle lançait pour la seconde fois à Girard un coup d'oeil qu'il remarqua, ce

coup-ci...

En même temps elle lui montrait sa main qui tenait un papier.

Le jésuite s'arrêta... Insensiblement il se rapprocha d'elle, tout en feignant d'écouter Mme Cadière qui parlait toujours, débordant de reconnaisance :

— Oui, tout, ce que vous avez fait principalement auprès de M. Lebret, et comment vous avez obtenu qu'il cessât les poursuites...

— .Mon Dieu, répondit le prêtre en regardant Catherine, je n'ai fait que ce que j'avais promis : mais Celui qu'il faut remercier est là-haut !

Ce disant, il levait la main droite au ciel, pendant que la Guiol lui glissait le billet dans la main gauche.

— Vous êtes un saint! tenez, concluait la mère; et je ne vous bénirai jamais assez, car c'est à vous que je dois le salut de mon enfant...

Girard étouffait; intrigué de plus par ce billet, il abrégea les politesses, ne souffrit pas qu'on le reconduisit, traversa à grands pas la boutique, comme il avait descendu l'escalier, et suivit la rue, se hâtant...

— Le diable soit de la vieille bavarde avec ses compliments! grommelait-il... Elles tombent bien, ses félicitations, je m'en vante!... Ah ! comme je paierais gros pour qu'on l'eut en effet poursuivi, ce François, et arrêté et jeté en prison pour une dizaine de mois!... Me voilà dans de beaux draps!... Ah! maudite passion! La Guiol n'avait pas tort de me prévenir... Que faire?...

11 allait, serrant les poings, oubliant le mot que lui avait remis sa complice.

— El quand même, reprenait-il, le frère serait en prison, quand même, — ce qui équivaut à peu près, — on le retiendrait à Frèjus toutle lemps nécessaire... plus tard même... et la mère?... Qu'est-ce qu'on en ferait de la mère'1... Ou ne va pas la mettre dans la confideuce, bien sûr ! C'est dévot, mais c'est bêle ; ça aime ses enfants ! ça crierait comme une brûlée par-dessus les toits... Il ne faut pas se-fier à ces eaux qui dorment... Elle serait capable d'un mauvais coup... Que faire?.-.

Ce cri-là lui revenait toujours aux lèvres...

— Pour ce qui est de la chose, ça y est... Il n'y a pas l'ombre d'un doute : les symptômes ne sont que trop clairs, trop évidents... Encore heureux qu'il ne vienne pas de médecin à la maison... C'est à noter cela : il faudra que je pense à demander un médecin de la Société...

Il s'arrêta :

— Encore prévenir les supérieurs?... Recevoir des reproches? Ah ! dame ! il le faut ! Il y a urgence... Quand donc serai-je mon seul supérieur?

pensa-t-il tout bas...

Et encore il n'osa pas formuler cette pensée qui lui eût coûté cher... Il reprit :

— En attendant, la voilà avec sa mère. Mettons tout au mieux : supposons qu'elle-même ne s'aperçoive de rien qu'au dernier moment... et elle est assez iguoraute

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Je ces choses pour cela... la mère ne peut toujours pas manquer de s'en convaincre, elle; et cela, c'est une affaire de jours, de semaines au plus... Alors elle rappelle François... et c'est la débâcle! toute la ville mise au couraut... Miséricorde !...

Son pied trébuchait; il semblait comme ivre, attiré par le vertige du gouffre entrevu.

— Et pas à dire, continuait-il, l'œil fixe ; aucun moyen de mettre l'aventure sur le compte d*un autre... personne ne le croirait... J'ai été imprudent, c'est vrai : la Guiol avait raison...

Ce nom le fit souvenir du billet... Il allait l'ouvrir...

— Bonjour, mon père, fit une voix.

C'était Damiens; il expliqua au jésuite qu'il venait de quitter l'hôpital ; qu'il allait

passer la nuit dans la maison des Révérends Pères ; que, dès le lendemain, il se mettrait en quête d'une place : le Père Nicolas, des Carmes, lui avait déjà promis de s'en occuper.

— Inutile de vous adresser à lui, mon enfant, interrompit Girard, j'ai trouvé votre affaire...

— Quoi! déjà?

— Oui: allez vous présenter demain matin, vers onze heures, chez M. Lebret, président au Parlement. J'ai parlé de vous à Mme Lebret; ils sout sans valet justement. Moi, je ne puis vous prendre, étant pourvu; d'ailleurs je serais heureux de vous vo r la : la maison est boune. Pour y aller, il vous faut prendre le chemin de l'Arsenal : la maison est à vingt-cinq minutes de la ville et très facilement reconnaissable.

Le chemin quitte la mer pour s'enfoncer dans la montagne; c'est la premier j maison précédée d'un parc fermé d'une grille.

Damiens promettait bien d'y être et remerciait le jésuite, quand celui-ci aperçut quelqu'un à qui il avait affaire; il envoya le jeune homme à la maison des Révérends Pères, et, pressant le pas, mais sans que cela pût se remarquer, tourna le coin de rue où venait de disparaître l'homme.

Il allait à lui comme s'il n'eût pas voulu l'interpeller, et, en effet, il ne l'arrêta pas, ni ne s'arrêta; au moment d'arriver vers lui, il ouvrit le billet de la Guiol, lut. griffonné au crayon :

t Neuf heures ! •

Et quand il fut à la hauteur de l'homme, qui allait lentement, II murmura, sans se détourner, comme quelqu'un qui se parle à lui-même :

— Demain matin a huit heures aux Trois-Couronnes. Quelqu'un y sera. Et il suivit sa route. L'homme n'avait [as eu un tressaillement; il songea seulement :

— On va donc se remettre à travailler ! Girard maintenant marchait vite, en homme qui a pris sa décision, sans paraître

remarquer comme l'air était étouffant à cette heure et le ciel gonflé d'orage.

11 descendait du côté de la mer; en passant, il entra dans une église, alla plier le genou dans une chapelle, et, après s'être assuré qu'il y était seul, descendant la lampe du sanctuaire, alluma à la flamme le billet de la Guiol, le laissa brûler jusqu'au bout, et en écrasa du pied la cendre.

— Oui, songeait-il en sortant, cela est le mieux !... L'air le frappait au visage, chaud comme sortant d'un four; il dit presque

haut:

— Tiens! il va faire de l'orage cette nuit... Tant mieux I

jfà Sa voix était sourde et sou regard sanglant. £ '

iOo VV

La seule apparence du cadavre prouvait un empoisonnement; l'autopsia le démontra.

(Chap. X).

— Cela évite tout, reprit-il : il n'y a que ceux-là qui ne parlent pas... On accusera de la chose... qui?... Qui pourrait-on bien accuser? Tiens! mais, au fait, j'y pense, ce Castagnol, le crieur, le frère de Saturnin... Un coureur de filles aussi justement... Cela ne paraîtra pas extraordinaire d'un effronté qui crie des infamies en pleine rue; et puis cela l'empêchera d'aller répétant que la mort de son aîné ne lui semble pas catholique... .

Il essayait de sourire, mais ses dents claquaient.

— Allons, voilà que j'ai peur maintenant !... Ah ! ce serait trop bète... De quoi peur? Qui peut me soupçonner? Quant à mes deux gaillards, c'est leur intérêt de se taire... Tant pis pour eux s'ils se laissent prendre : ils retourneront d'où ils sont

Hfà.

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14e LIVRAISON.

(librairie anti-cléricale.)

sortis... Quand je dis : « ils son! sortis », c'esl une manière de parler; il n'y en a

i e qu'un de libre : il faut délivrer l'autre...

Ce disant, il était arrivé à une porte. Il allait frapper : il s'arrêta, pendant (pie la sentinelle lui présentait les armes; — telle était l'habitude alors : le soldat saluait le jésuite comme le drapeau, la robe noire comme la robe de la patrie.

— Allons ! lit Girard comme secouant un dernier scrupule ; je suis dans le cas de légitime défense, après tout!

Et il heurta le marteau.

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