CHAPITRE IX CE QUE LE JÉSUITE ALLAIT FAIRE AU BAGNE
La porte était celle du bague de Toulon.
Un judas s'ouvrit : puis le gardien, de l'intérieur, ayant reconnu le Père Girard, voulut tirer la porte toute grande.
— Entrez, mon révérend Père, dit-il, en saluant comme avait fait la sentinelle.
— M. Doucereux est-il visible"? interrogea le prêtre.
— M. le garde-ch doit laus la cour, répondit le cerbère; dans la cour A. Quant à être visible, il i'est toujours pour le confesseur du bagne.
Le Père Girard salua et se dirigeait vers la grande cour; il en avait déjà passé la porte quand u l'arrêta vivi
— N'allé/ pas plus loin! eria-t-il.
— Qu'est-ce donc? Pourquoi? Qu'y a4-ffl là-bas?
— Un chien enragé '.
Le jésuite eut un mouvement de recul.
— Il ^"est introduit on ne sait par où, continua le gardien, et on cherche à l'abattre. ..Mais ce sera bien du bonheur s'il ne mord pas quelque forçat : accouplés connue ils sont et traînant leur boulet, il leur est bien difficile de l'éviter... Pauvre.-
Le gardien, pour l'aire sa cour au confesseur du bagne, adoucissait son ton d'ordinaire si rude... Girard répondit eu croisant les mains d'un air de pitié sympathique...
Des cris s'élevaient dans la cour, mêlés de rauques aboiements. . .
Brusquement ils se rapprochèrent : le jésuite allait se rejeter dans la cabine du
u, pour éviter l'animal, qu'on voyait accourir maintenant, poursuivi par to garde-ebiourme el des soldats de garde, mousquet au poing...
Ce qu'il vil alors le lit s'arrêter...
Attiré pai les cris donl il ignorait la cause, un nouveau personnag i venait d'entrer dans la cour par une ruelle entre deux magasins... Des forçats le suivaient...
Ce groupe se trouvait justesur I de la bête furieuse...
— M. Doucereux I s'exclama le Père Girard : il est perdu!...
LES DÉBAUCHES D'UN CONFESSEUR i(>7 VV
Et de fait, le chien, dont l'attention venait d'être attirée de ce côté, s'élançait sur les nouveaux venus, la gueule béante et pleine d'écume...
— Prenez garde! criaient les poursuivants... Il est enragé! A ce mot, celui que le jésuite appelait M. Doucereux eut un haut le corps : il
pâlit affreusement, verdit, pour mieux dire, et chancela, sentant ses jambes se dérober sous lui...
11 était perdu en effet...
Tout à coup, des deux forçats qui le suivaient de plus près, enchaînés cote à côte, le plus jeune s'avança...
Sans arme, et gêné qu'il était par sa chaîne et par le mouvement de terreur de son compagnon, il sut cependant se porter au-devant de l'animal.
Alors, se retournant d'un geste brusque, il releva sa jambe à laquelle pendait le boulet, et l'abattit si bien à point que la lourde masse de fonte retomba sur la tète de la bête, dont les crocs menaçaient déjà son talon.
Foudroyé, la tête hideusement écrasée, le chien gisait à terre aux pieds de M. Doucereux.
Les forçats témoins applaudirent.
Les garde-chiourme mêmes ne purent s'empêcher de constater que c'était un joli coup.
— Sans lequel vous étiez bien en danger, dit Girard, qui s'approchait, à M. Doucereux.
Le garde-chiourme en chef tremblait encore et ne répondit pas...
A la voix du jésuite, les deux forçats compagnons de chaîne avaient eu un mouvement de surprise : répulsif chez celui qui venait de tuer le chien', joyeux chez l'autre.
On eût dit même que ce dernier venait, à la faveur du trouble, d'échanger avec Girard un imperceptible coup d'oeil.
Le confesseur du bagne prit alors M. Doucereux par le bras, et il l'attirait dans un coin sombre, comme pour lui faire une confidence :
— Mon frère, commençait-il d'un ton d'autorité qui contrastait avçp ses paroles, je viens vous demander un grand service; le poste auquel vous avez été nommé en récompense de vos mérites vous le rend plus aisé qu'à tout autre.
— De quoi s'agit-il? demanda le garde-chiourme en chef humblement.
— Il faut que, cette nuit même...
Girard s'interrompit : un homme était devant eux, qui les regardait, grave. Cet homme était le Père Nicolas.
« Fréjus, ce lundi. . .
« Mon cher Père Nicolas,
« Je ne sais si vous vous souvenez toujours de votre pénitent du grand séminaire « de Marseille : je le voudrais ; quant à moi, je me souviendrai toute la vie, je l'espère, « de mon confesseur, de son affectueuse sollicitude, et de la délicatesse quasi pater- « nelle avec laquelle il m'a consolé.
« A cette heure encore où je vous écris après un long silence et pour une affaire « grave, je ne veux pas commencer par les choses urgentes : il me plaît de me rappeler < et de vous redire que vous m'avez guéri des chagrins d'amour qui m'avaient déter- ^ i miné à prononcer mes vœux, et qu'après avoir commencé comme vous, — car j'ai ^V"
cru deviner votre secret, — à souffrir par le cœur, je suis résolu à vivre par l'âme, pour le bien et l'édification des hommes, généreux par-dessus tout et miséricordieux comme vous l'êtes vous-même; eu uu mot, je suis résolu à faire un bon prêtre, qui sache allier la douceur et la justice.
« Ceci dit, voici l'événement sur lequel je désirerais votre avis.
t il s'agit d'une malheureuse femme logeant dans la paroisse où je suis vicaire, et sur laquelle la note ci-jointe vous fournira tous les renseignements qu'il m'a été possible de rassembler.
« Folle depuis l'année de la peste, époque à laquelle elle quitta Toulon pour Fréjus, elle a, grâce au dévouement intelligent de sa fille, recouvré tout doucement la raison. De sa longue démence il ne lui reste qu'une irritabilité extrême, et une colère contre les prêtres qui se change en haine violente, quaud, par sa fenêtre, elle voit passer dans la rue un Père Jésuite.
« Or, à peine revenue à elle, le premier soin de cette mère a été de s'enquérir de son fils, ce Pierre dont vous parle la note. Thérèse, — c'est le nom de la fille, — a essayé de mentir d'abord, de se dérober : elle a dû y renoncer, la mère croyait que c'était la mor^ de son fils qu'on voulait lui cacher... et cette idée l'eût replongée dans la folie... Thérèse crut s'en tirer en répondant que Pierre voyageait...
« — Il me quitte"? Il m'abandonne '.' gémit la malade.
* — Il n'est pas loin, ajouta la fille, à .Marseille.
« Elle n'eut pas plus tôt dit cela qu'elle le regretta.
« — Écris-lui vite de revenir, ordonna la mère.-. Mes forces s'épuisent : le mieux c que je ressens ne durera pas longtemps... et je veux le voir avant de mourir... Je « veux l'embrasser... le remercier de t'avoir sauvée... Je le veux !
« La fille essaya de la calmer... Elle n'y parvint pas...
« L'exaltation de la mère ne fit que croître tous les jours. Après avoir commencé « par prier, elle menaça.
« — Ce sont encore les Jésuites qui le retiennent où elle est, cria-l-elle, exprès « pour me déchirer le cœur, les maudits! comme si je n'avais pas déjà assez souffert « par eux.. Mais qu'ils prennent garde! Si puissants qu'ils soient, je sais quelque chose « qui, si je le disais, suffirait à les fane chasser de France!...
« Et, ses fureurs la reprenant, elle prononça des mots terribles, tels que je n'ose « vous les transcrire ici. et auxquels elle mêlait le nom du Père Joseph dont vous savez « la faute et la terrible fin...
« Bref, elle m'a fait peur : car, témoin invisible, j'ai assisté à une de ces
• scène-.
• J'avais été appelé là par Thérèse, qui. en dépit de sa haine, héritée de sa mère, « contre tout ce qui porte une robe noire, sembla, je ne sais trop pourquoi, me « témoigner une confiance dont je n'abuserai pas.
t Car ce n'i si pas en abuser, au contraire, n'est-il pas vrai, mon Père... que de « vous confier la cause de son désespoir?
t Cette cause, navrante, terrible, la voici : Pierre, son frère, — ce fils que réclame si éperdùment la folle, — est au
• bagne.
« La note ci-jointe vous eu donnera la triste raison... « Voila les faits :
t Que l'intérêt de la religion soit d'intervenir pour empêcher un scandale proba- « blement retentissant, — car c'est de sang-froid qu'elle en menace les Jésuites. — cela
LES DÉBAUCHES D'UN CONFESSEUR ion
« ne fait pas l'ombre d'un doute; cette femme évidemment est en possession d"un « effroyable secret, dont la divulgation peut être fatale aux ministres de Dieu.
« 11 est donc nécessaire d'intervenir, de lui rendre son fds, et d'obtenir à ce prix « son silence... Au moins est-ce mon avis, sauf le vôtre. Je suis à l'âge encore où il « est plus aisé de pardonner que de punir : à vous de décider quand vous viendrez, t car vous viendrez, je l'espère.
« Dans tous les cas, la simple charité veut qu'on fasse tout ce qu'il est humai- « nement possible de faire pour tirer du bagne un condamné aussi sympathique que « ce Pierre; c'est vous que j'en charge, ne pouvant m'en charger, sûr de vous faire » plaisir en vous remettant le soin d'une bonne œuvre, sûr aussi de la remettre en » bonnes et puissantes maios.
» J'attends votre réponse, ou mieux, votre visite pour agir ; d'ici là, je vous prie » d'embrasser bien cordialement de ma part ma boune maman, ma petite sœur, qui va
• mieux, je pense, et mon incorrigible aîné; et, en plus de toutes ces commissions, je » vous prie d'accepter pour vous, mon père spirituel, l'hommage de ma vive reconuais- » sance et de mon complet dévouement.
« Etienne Cadière, prêtre.
« P. S. Au cas où il serait malheureusement vrai, comme vous vous en êtes
» plaint récemment à un chanoine de Fréjus, que votre crédit dans Toulon aurait un
» peu baissé depuis l'arrivée du Révérend Père Girard, un prédicateur jésuite, me
» permettez-vous de compter assez sur vous pour mettre au profit de cette infortune
• la puissance même de ce prêtre d'un autre ordre qui est, je le sais, le confesseur » du bagne depuis peu, et auquel cette place doit faciliter l'obtention d'une grâce aussi » méritée? »
Le Père Nicolas quittait Damiens, et allait rentrer chez lui, quand il reçut cette lettre et la note qui y était jointe.
— Pauvres gens! fit-il d'abord.
Et il ajouta, quand il arriva au passage où il était parlé du Père Joseph :
— Encore cette histoire! Il est donc écrit que j'y serai toujours mêlé? Eh bien soit !...
11 acheva la lettre :
— Pauvre cher Etienne, conclut-il, lui aussi a bien souffert... .Mais il a pu se résigner... Ce qui le séparait de sa bien-aimée, ce* n'était pas la honte, la honte obtenue par guet-apens, l'irrémissible et lâche souillure qui désespère et qui tue...
Sous le poids de ce souvenir, le carme baissait la tète ; de grosses larmes sillonnaient ses joues quand il la releva.
— Allons, fit-il avec une résignation sombre, étouffant le soupir qui gonflait sa large poitrine, et, passant la main dans ses cheveux roux argentés aux tempes : allons! faisons les commissions de Cadière d'abord, et mettons-nous en besogne ensuite...
Ce disant, il descendait chez le revendeur, relisant l'énigmatique missive : c'est alors seulement qu'il s'aperçut du post-scriptum.
— Girard ! s'écria-t-il : il veut que je m'adresse à cet homme ! Il avait dit cela presque haut avec un geste violent... Il s'interrompit...
ÇV — Et pourquoi pas? fit-il comme d'un ton de défi... Puisque Dieu nous a rappro- /•■)
JQ chés après si longtemps en le ramenant à Toulon, il ne me déplaît pas que ce soit j/v
une bonne œuvre qui. pour la première fois, nous mette en présence... Est-ce qu'il me reconnaîtra?... J'aimerais mieux que non... Mais qui pourrait supposer?... El pense-t-il seulement a moi à celte heure?
Il riait à ce moment à la porte de M'"eCadière : il entra.
— Oui-dà! murmurait-il en sortant, il les quitte? 11 vient chez elle maintenant?... Oh! prenons garde que, le jour où Robert voudrait épouser Catherine, il ne reçût d"elle la même confession que...
Il s'arrêta soudain.
Il venait d'apercevoir Girard quittant Damiens.
— Suit, caresse-le, dit-il, mérite sa reconnaissance à boa marché : il t'échappera, Girard, car je veille sur lui...
De loin, se dissimulant dans l'ombre, il allait, affectant de ne pas les suivre, mais sans le perdre de vue; il le vit ainsi passer à côté d'un homme qu'il reconnut pour être un nommé Poisson, qu'il avait remarqué à l'hôpital ; mais il ne s'aperçut pas que Girard lui parlait en passant. Il le vit entrer dans une église, ralentit le pas. l'en vit sortir, descendre du côté du bagne.
Et il était dans la cour A depuis un moment quand Girard, en relevant la tête, le surprit en face de lui.
Le visage du carme était éclairé en plein par le soleil, et le jésuite ne put s'empêcher de tressaillir.
— C'est singulier, songeait-il : ce n'est pas la première fois que je vois le Père Nicolas... Jamais sa figure ne m'avait frappé comme aujourd'hui... Evidemment j'ai vu cette tète ailleurs sur les épaules île quelqu'un... Il doit y avoir longtemps... mais avec de la barbe... Où donc?...
— Voulez-vous lire cette lettre? fit le carme d'une voix que Girard ne reconnut pas, un long séjour dans le Midi en ayant effacé l'accent d'orîgin .
Le Père Nicolas tendait au jésuite la lettre d'Etienne Cadière, et la note qui y était ajoutée.
— Etrange ! murmurait Girard... Justement ce Pierre dont j'allais m'occuper... Certainement que sa grâce m'arrangerait bien, à condition qu'il fût possible de la lui
order immédiatement... mais cela u'est pas possible... Enfin, n'obiinl-ii que de partir sous escorte, cela serait déjà joli... Il réfléchit :
— Non... cela non plus, il ne l'obtiendrait pas assez tôt à mon gré... d'ailleurs nous allons voir...
Il s'arrêta, épouvanté par un mot qu'il venait de lire :
— Le Père Joseph?... Celle malheureuse saurait-elle?... et de fait, elle élai: bien placée pour le savoir.
II commençait un geste de dépit qu'il n'acheva pas.
— Prenons garde ! se dit-il à lui-même. Ce canne aussi connaît cette malheureuse histoire. Il vient sans doute pour épier mon trouble; no lui laissons pas supposer l'intérêt qui' j'y ai...
El il se lit un visage fermé où mille émotion ne paraissait.
— Certes, non! conclut le jésuite, il ne fan! pas que cette femme parle, surtout devant cet homme... Tous les moyens simi bons pour empêcher cet irréparable malheur I On lui enverra son lils s'il se peut... Sinon, on cherchera un autre moyen de lui fermer la bouche...
o,. En dépit de sa volonté de rester calme, il frémissait i : il dut rassurer A
J^ sa voix pour due au l'ère Nicolas : £\f
I? LES DÉBAUCHES D'UN CONFESSEUR lit VV
— Merci de ces nouvelles... Notre maison de Fréjus m'avait déjà instruit de cette situation.
En quoi il mentait. Il ajouta :
— Elle est bien moins grave d'ailleurs que votre pénitent ne la dépeint : nul n'attachera ni ne doit attacher d'importance aux propos incohérents d'une femme connue pour folle... D'ailleurs la question de charité reste entière; je suis d'accord avec votre correspondant, e) sans doute avec vous-même, pour reconnaître que la punition de ce jeune homme, tout en restant juste, a été sévère, que l'approche de la mort de sa mère doit faire hâter sa grâce... Mais il n'est pas besoin que vous vous eu occupiez... Non que vous n'ayiez tout le crédit quMl faut pour l'obtenir; je voudrais, pour vous le prouver, que rien n'eût été commencé ; vous seul auriez la gloire et la joie de cette bonne œuvre. Mais j'ai fait déjà tout ce .qu'il fallait ou à peu près : je n'attends plus que la réponse du gouverneur, et j'ose espérer qu'elle va m'arriver bientôt et qu'elle sera de nature à satisfaire tous ceux qui s'intéressent à cette famille infortunée.
— Je le souhaite avec vous, dit seulement le carme.
— Entre autres avantages, conclut le Père Girard, cela aura celui de vous dispenser de faire le voyage de Fréjus.
Le Père Nicolas répondit :
— En effet...
Puis il salua Girard, et M. Doucereux, resté impassible pendant tout cet entretien,
retraversa la cour A, et sortit du bagne. Il semblait convaincu : il marchait d'un pas alerte, eu homme satisfait de la résolution prise, de la tâche faite ou bien en train. Pourtant, au lieu de remonter chez 'u:, il prit à gauche, s'enfonça dans un dédale de ruelles sombres... Uu quart d'heure après, sur la route de Fréjus, trois cavaliers galopaient à distances à peu près égales.
— Vous m'ordonniez? demanda Doucereux
— D'abord, mon frère, je ne vous ordonnais pas, je vous priais...
— Ne faisons pas de distinction, s'il vous plaît, Retiré de la maison pour un scandale et abrité ici où l'on m'a mis comme garde-chiourme, précisément pour m'éviter d'y être comme autre chose, je comprends très bien ma position et mon rôle : je l'accepte comme c'est mon devoir. J'ai été placé au bagne pour faire sortir ceux que nous ne pouvons faire autrement d'y laisser entrer...
— C'est précisément cela.
— Eh bien, parlez donc nettement; je suis à votre service aujourd'hui que vous venez de parler pour un autre, de même façon que je serais au service d'un l'ère qui viendrait me parler pour vous.
— Plait-il?
— C'est une façon de parler; je pense bien que vous n'en viendrez jamais là, que les scandales comme ceux dont je me suis rendu coupable, et dont on accuse le Révérend Père Aubany ne se renouvellent plus, que les erreurs du Père Sabatier sont des calomnies et que nul membre n'a compromis la dignité de la Société depuis le Père Joseph...
Ce nom décoché comme une flèche dernière, plus lourde et plus aiguë, et tout ce persiflage jésuitique ne paraissaient pas remarqués de Girard.
Le prédicateur avait besoin du garde-chiourme : il ue pouvait rien répondre, bien j^ que le dernier mot dit par lui l'eût l'ait tressaillir. Doucereux le savait et jouissait de
VyV^
sa gêne, ces dédommagements étant les seules joies réservées aux sacrifiés comme lui.
Eu entendant sou collègue citer le Père Joseph, il comprit qu'il avait lu par-dessus son épaule la lettre du vicaire de Fréjus, comme, en l'entendant citer Aubauy et Sabatier, il devina que le pamphlet la Morale des Jésuites lui avait passé par les mains.
11 affecta l'indifférence, et pour lui prouver sa force, en attendant une vengeance à laquelle il songerait plus tard, il lui donna la lettre à lire.
Pendant que Doucereux la parcourait, il songeait :
— J'aurais tort de lui en vouloir; il s'est montré trop intelligent aujourd'hui en ne se laissant pas mordre par cette bète, (qui en somme n'a mordu personne, à ce que je vois,) — ou plutôt ce Pierre s'est montré trop complaisant en me sauvant cet auxiliaire indispensable... Allons ! j'ai de la chance aujourd'hui. C'est à moi que l'autre frère de Catherine s'adresse; si Pierre sort d'ici, Etienne se croira mon obligé... Tous dans la famille vont songer à me bénir... aucun à m'accuser, pas même cette folle qui ne m'accuserait qu'indirectement, mais que je serais bien maladroit de laisser bavarder maintenant que ce brave Nicolas m'avertit du péril.
Le garde-chiourme avait fini sa lecture.
— C'est l'évasion de ce Pierre, demanda-t-il, que vous me vouliez voir favoriser ?
— Non, ou plutôt pas celle-là d'abord...
— Quoi ! il vous en faut deux ?
— Peut-être.
— Diable ! vous êtes bien exigeant !
— Et vous bien peu zélé !
— Trop de zèle est souvent une faute, et l'évasion récente de deux forçats non encore retrouvés, en faisant multiplier les précautions et redoubler les sentinelles, rend bien difficile une fugue nouvelle, à plus forte raison deux.
— -Même avec- votre complicité?
— Même avec ma complicité, et surtout si, comme je crois que vous le disiez tout à l'heure, cette double évasion doit se produire celte nuit même.
— Ah ! dame'... au moius pour Guiol, c'est indispensable.
— C'est le compagnon de chaîne de Pierre que vous tenez à mettre en liberté?
— D'abord, oui.
M. Doucereux ne répondit pas.
— A quoi songez-vcus? lui demanda Girard.
— Voyez-vous des difficultés à ce que Guiol sache que vous faites évader Pierre ï
— Oui et non. On le lui dira si on ne peut pas faire autrement : mais il y a toujours avautage à ne pas avoir de confidents... Rappelez-vous la règle de la maison.
— J'y songe. Autre chose : voyez-vous des difficultés à ce que Pierre sache que vous faites évader Guiol ?
— Oh ! pour cela oui : j'en vois, et beaucoup ! riposta vivement le Jésuite. II ne le faut pas, absolument!...
Et il ajoutait à part lui :
— Pierre rapprocherait les deux événements, et, voyant ma main daus l'un, il ne manquerait pas île la voir dans l'autre.
A cet endroit l'entretien fut interrompu.
Lu garde-chiourme arrivait en hâte vers Doucereux, qui u'eut que le temps de dire au confesseur :
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Oq somblait très agité ; tons étaient soucieux. Le navire qui venait d'être annonce n'était autre que la Cléopdtre. (Chap. X).
— Cela sera difficile alors : il eut fallu séparer les deux camarades de chaîne, et on ne doit pas compter que la grâce de Pierre, si on l'obtieut, arrive à temps pour cela.
— Monsieur, commença le garde-chiourme ordinaire en s'adressant à son chef, un des forçats qui devaient être embarqués ce soir à bord du Colbert vient de se tuer.
— Que me dites-vous là? fit Doucereux, heurtant le coude de Girard.
— La vérité ; cet homme a eu peur de la fatigue plus grande qui l'attendait sur le navire. 11 avait déjà mis en avant, pour ne pas partir, des douleurs dans les bras, vraies ou fausses, qui l'eussent, disait-il, empêché de ramer...
— Fainéant!
15e LIVRAISON.
(librairie anti-cléricale.)
— Bref, toul à . ■ que sa chaîne avait été br camarade o pas, il s'est jeté sous UDe voiture de moellons dont la roue lui a écrasé la ;
— Pauvre diable! soupira le jésuite, échangeant un clin d'œil ave compère.
— Si bien, demanda M. Doucereux, que vous veniez savoir de moi quel autre devait partir à sa place?
— Allez faire votre rapport chez le gouverneur, et en repassaut, je vous le dirai : vous me retrouverez ici.
Uu coup de tonnerre formidable l'interrompit. De ,:ies de pluie com-
mençaient à tomber sans que l'atmosphère en fut moins étouffante ; uq vent terrible balançait la forêt de mâts de la rade.
Doucereux rappela le garde-chiourme.
— Pas ici, eu plein air, reclifia-t-il; là, dans le magasin. Le garde-chiourme courut chez le gouverneur.
Les éclairs et les roulemeuls de la foudre se succédaient maintenant presque sans interruption, avec un éclat et une violence à donuer le frisson. Mais la tempête, effrayante pour les autres, réjouissait les deux complices, et, à ces lueurs fulgurantes, leurs sombres figures s'illuminaient joyeusement.
— Vous m'avez compris? interrogea M. Doucereux.
— Parbleu ! lit Girard : vous voulez envoyer Pierre ramer sur les galères à la place du suicidé, et, ce faisant, laisser son compagnon libre de ses actes.
— Telle était mon idée.
— Et je vous en félicite, la trouvant si bonne que votre hésitation m'a étonné: pourquoi n'avoir pas donné son nom tout de suite à votre subordonne?
— D'abord, parce qu'il l'eùi soumis au gouverneur, lequel eût peut-être discuté mon choix...
— Vous êtes un homme de précaution; il vaut mieux, en effet, que le gouverneur ne soit prévenu qu'après, — quand il sera trop tard...
— Ensuite, continua le garde-ehiourine eu chef, parce que je voulais avoir votre avis.
— Pensiez-vous que je vous marchanderais mon approbation?
— Eh! dame! la cho^e est grave; voila un garçon qui va partir pour longtemps à une besogne où on ne condamne que les plus mauvais sujets, et à laquelle ils ne résistent gu
— Eh bien? lit froidement le jésuite, que m'importe? Il va voyager; ça le chau- : \ur.
— Mais sa visite à sa mère, si urgente?...
— Nous la remplacerons par autre chose d'équivalent, que nous chercherons ensuite : a chaque heun ; nie. L'urgent, pour le moment, c'est que la chaîne qui le lie a Guiol suit rompue et qu'il .-'évade...
Il ajouta en lui-mèm
— L'urgent, c"e.-t ce que devra faire Guiol quand il sera évadé...
— Il suffit, conclut Doucereux : vous comprene i pour moi c'est indif- . .. Ge qui me ret< l'idée de cette infortunée appelant son fils dan
Il avait dit cela d'un ton pitoyable, en regardant Girard .: celui-ci eut un rire
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<(* LES 'DÉBAUCHES D'UN CONFESSEUR Ha VV
Le tonnerre grondait toujours; le vent soufflait ave; rage, à tel point que la toiture du magasin craquait, et que, dans le port, on entendait les vaisseaux se heur; .
Courant sous la pluie qui était devenue une averse, le garde-chiourme revenait de chez le gourverneur. 11 vint à M. Doucereux.
— M. le gouverneur, commença-t-il, donne à dîner a des amis...
— Bravo! pensèrent ensemble les deux jésuites; il no nous dérangera pas.
— H vous autorise à désigner le forçat qui partira sur le Colbert à la place du mort.
— Bien.
— Il désire seulement qu'il ne soit séparé de son compagnon de chaîne qu'au moment du départ.
— Ah ! fit Doucereux, que cela semblait contrarier.
— Oui. M. le gouverneur croit cette mesure indispensable pour prévenir des accidents du genre de celui qui vient de se produire.
— Mon Dieu ! hasarda le garùe-chiourme en chef, il n'y a pas d'apparence que d'autres forçats éprouvent le besoin de se suicider encore au moment de partir ; quoi qu'il en soit, j'obéirai, puisque telle est la volonté du gouverneur ..
11 ajouta mentalement :
— Et puisqu'il n'y a pas moyen de faire autrement. L'autre reprit :
— Est-ce que vous avez fait choix de l'homme qui s'embarquera ce soir?
— Oui. répondit Doucereux après un silence...
— C'est?
— C'est le numéro 4007.
Le garde-chiourme eut un mouvement de recul.
— Pierre? dit-il.
— Eh bien! qu'y a-t-il là de surprennant? Le clair regard de Doucereux était si expressif que son inférieur hésita.
— Rien... balbutia-t-il... Cependant...
— Cependant quoi?
— Ce.jeune homme est très doux... Une parle jamais... ce n'est pas un criminel... jamais il n'a été brutal avec ses compagnons, ni irrespectueux avec ses chefs... et c'est pourquoi, au premier abord, excusez ma franchise, c'est pourquoi je me suis étonné de vous l'entendre condamner à une besogne aussi rude... Cela, le jour même où... une heure après que...
— Eh bien! vo)ons... qu'est-ce que vous voulez dire?... A quoi non ces hésitations?... Est-ce que je vous fais peur?
— A moi? Je suis un ancien soldat et n'ai peur que de la honte... Ce que je dis, c'est que le garçon que vous envoyez aux galères a encore chaud, à l'heure qu'il est, de l'effort qu'il vient de faire pour vous sauver la vie. Voilà ce que je dis.
Doucereux n'eut pas un éclai; dans l'œil.
— Croyez-vous que je l'oublie? répondit-il. La preuve que non, c'est que, si je désigne cet homme pour ce départ, c'est pour lui faire plaisir, et parce qu'il m'en a prié.
Ceci fut dit d'un ton net.
Le pauvre garde-chiourme ne put que s'excuser.
— Pardon, fit-il... J'ignorais... Si j'avais su... Je vous demande pardon... Je vais donner des ordres. I
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— Allez, ordonna Doucereux, qui, tout bas murmura :
— Tu me le paieras, toi !
— Mrs compliments!... lui glissa Girard, émerveillé de cette habileté à se retourner si parfaitement jésuitique.
L'ancien soldat s'éloignait en grommelant :
— Triste chose pourtant que d'obéir à des chefs qui sont si bien avec des robes noires!
Un grand mouvement qui se faisait du côté de la mer le fit s'arrêter.
Des ordres retentissaient, des appels; on battait le tambour...
Ce n'était pas une évasion... on n'avait pas tiré le canon... Qu'était-ce donc?
Soudain les mots : « Un accident en rade ! » coururent.
Doucereux elle Père Girard, quittant leur abri, se risquaient déjà à courir vers la rade, où se précipitait le garde-chiourme.
Un soldat de marine arrivait au-devant d'eux.
Il vint droit au garde-chiourme en chef.
Celui-ci avait pris la main du jésuite et la serrait avec le pressentiment d'une mésaventure.
— Qu'arrrive-t-il? demanda Doucereux.
Le marin répondit :
— Une voie d'eau s'est déclarée au Colbert, par suite choc contre un navire voisin... La nuit ne suffira peut-être pas à la boucher.. D'ailleurs, la carcasse est vieille, et nous ne pouvons nous risquer dehors avec une mer aussi dangereuse.
Les vagues, en effet, se tordaient, écumantes, couvrant les quais de paquets d'eau, se brisant contre les roches avec un fracas terrible. Les deux jésuites étaient pâles.
— Si bien? questionna le garde-chiourme en chef d'une voix défaite.
— Si bien, acheva le matelot, que le capitaine me charge de vous faire prévenir qu'il faut remettre à la chaîne les forçats détachés, et ne pas détacher ceux qui ne le sont pas encore.
— Fatalité! ne put s'empêcher de crier Girard en frappant du pied... Heureusement, l'éclat de la foudre et le vacarme des flots couvrirent cette exclamation intempestive.
D'ailleurs, le matelot, rappelé par son service, était déjà loin, et l'ancien soldat descendait du côté du port, n'ayant plus d'ordres à exécuter.
— Prenez garde! murmura Doucereux.
Mais lui-même était fort abattu... C'eût été trop vraiment... Une occasion
qui s'offrait si bien à point... Comment faire maintenant pour séparer Pierre de Guiol?sous quel prétexte?... Après des ordres aussi formels, de quelle raison couvrir sa responsabilité.'
Ils allaient tous deux, mornes, sans songer à la pluie qui les aveuglait, au vent contre lequel il leur fallait lutter... enragés de dépit, ne trouvant rien... et désespérés...
Et de lait on eût désespéré à moins... La situation était si difficile, une issue semblait si impossible à trouver, que Girard, qui ne se démontait pas aisément pourtant, étourdi déjà par la révélation de Catherine, puis par la lettre d'Etienne, ne trouvait plus de ressort pour résister à ce nouveau coup si brusque, si inattendu... Un tel espoir si vite offert, si brutalement retiré!...
r\. Le jésuite donnai) 1rs voies d'eau au diable... ./-p
Jç^ Tout à coup il trébucha el faillit 'omber. jjrv
Le cri de colère qu'il ébauchait s'interrompit et s'acheva en un geste de surprise.
Ce dans quoi il venait de se heurter, la lueur d'un éclair lui permit de s'en convaincre malgré l'obscurité, c'était le cadavre du chien assommé.
Retenu par le bras, Doucereux avait fait halte.
— Victoire ! lui souffla Girard à l'oreille, j'ai une idée !
— Vrai?
— Plus sûre que l'autre et plus définitive !
— Voyons.
Et le jésuite, après s'être assuré que personne ne pouvait les entendre, — et qui y eut songé sous cette averse? — se mit à parler bas et très vite à Doucereux qui écoutait, stupéfait...