‹ Les débauches d'un confesseurChapitre 12 sur 68 · CHAPITRE X LE DOSSIER XY · texte numérisé non relu

CHAPITRE X LE DOSSIER XY

Hilaire Truc ne s'était pas trompé.

Maigre et efflanquée comme Rossinante, la célèbre haquenée de don Quichotte, sa bête n'en courait pas moins sans fatigue, sans qu'une goutte de sueur perlât sur sa robe pelée : il faisait pourtant terriblement lourd. Tout au contraire, la jument louée à François avait passé son temps à lui jouer de mauvais tours; ses défauts naturels servaient si bien le plan du maquignon qu'il semblait qu'il lui eût soufflé son âme malfaisante. Elle était de moitié, comme par raisonnement, dans les projets du trio dont la Guiol était le cœur, Girard la tête et Truc le bras. Evidemment cette bête avait du sang de jésuite dans les veines.

Avant que l'orage ne se décidât, elle lirait prétexte de tout pour se cabrer, ruer, se livrer à mille écarts, à mille soubresauts plus fantasques les uns que les autres; tout lui était bon pour les expliquer, la blancheur d'un mur. une traînée d'ombre, l'aboiement d'un chien, le sifflement du vent dans les feuilles, le passage d'un piéton se hâtant de peur de l'orage.

Quand la tempête éclata, elle n'avait plus besoin de prétextes : le vent qu'elle avait de face, et qui chassait les nuages sur Toulon à mesure qu'ils avançaient vers Fréjus, la pluie, et surtout les éclairs et le tonnerre l'excusaient suffisamment de prendre ombrage et de s'emballer. Un meilleur cavalier que François y eût renoncé. 11 ne renonça pas cependant, nous savons pourquoi.

Mais le maquignon, qui eût vite regagné le temps perdu, allait son train, ne perdant jamais de vue l'homme qu'il était payé pour suivre, et dont la monture commençait à boiter là-bas, à bonne portée.

Sûr de le rattraper, de le dépasser même, quand il lui ferait plaisir, Truc ne se , pressait pas. Les nuages remontaient dans le ciel en sens inverse de sa course. I| Q

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aurait toujours le lemps de rejoindre sa jument après la lin do l'averse. Il entre dune i au b ird de la route et dont le bouchon rudement secoué, ers les volets clos et le eboe des verres l'attiraient agréablement.

Le vin était clair comme le feu, chaud comme lui, les buveurs se trouvaient de bons compagnons. Les fables de La Fontaine étaient moins populaires alors qu'aujourd'hui ; le maquignon ignorait celle du Lièvre et de la Tortue; il n'avait lu nulle part :

« Rien ne sert de courir, il faut partir à point. »

Mal lui en prit. Il avait compté sans l'impatience d'un amoureux.

Au matin, François Cadière, ruisselant de sueur en dessous, encore trempé d'eau en dessus, parvint à la descente, d'où il apercevait Fréjus, à la lueur du soleil qui se levait dans un ciel lavé. Tout là-bas. il devina plutôt qu'il n'aperçut la silhouette «le la jeune fille qui l'attendait au pied de la porte en ruines.

Il en résulta une volée de coups de cravache drument appliquée sur la croupe de sa rétive monture, laquelle, oubliant du coup ses frayeurs, n'ayant plus de prétexte, puisque l'orage était pas • ilérant sa tache comme accomplie, s'élança en pous-

sant un hennissement de douleur, ne boitant plus guère, et triplant de vitesse sa course jusque-là ralentie.

Tant et si bien que, quand à son tour Truc arriva en haut de la même montée, il eut beau se dresser mit

— Oh! oh! fit-il, un peu décontenancé, mon gaillard a rattrapé son avance... ou si c'est qu'il sera resté dans quelque fossé?... Mais non; je l'y aurais vu. . Allons! le voilà perdu dans Fréjus! Du diable si je sais où le retrouver maintenant!... La peste !...

Il s'interrompit... d'abord parce que les Toulonnais n'aimaient pas, et pour cause, depuis une vingtaine d'années, prononcer ce mot-là, ensuite parce qu'il s'aperçut qu'il allait dire du mal du vin; sur quoi, confiant en sa bonne étoile et aussi dans le hasard qui n'hésite jamais à senir les honnêtes gens, il s'engagea résolument dans la ville.

11 lit ainsi toutes les rues l'une après l'autre, au pas tranquille de Pas

plus de François Cadière que sur ma main. Aurait-il dépassé Fréjus?A l'autre faubourg on lui répouuit n'avoir rien vu de pareil à l'homme qu'il signalait, un ami à lui, perdu, disait-il...

Il coutinua de s'enquérir, mais s'en lassa bientôt. Outre qu'il crut s'apercevoir qu'on mettait de la malice à le renseigner de travers, et qu'il perdait .-on temps et sa il commençai! à attirer l'attention des femmes que ses questions intriguaient, des gamins qu'amusait l'aspect décharné de sa rosse.

Cependant les heures passaient... El son front s'assombrissait à mesure Midi sonna.

Ça prenait la tournure d'une affaire manquée... Il était furieux, par amour-propre .M<e îles reproches dont la Guiol accueillerait sa déconvenue, ensuite

onséquences que pouva a sottise, conséquences sûrement sérieuses et

donl la moindre était la pei te de la récompense promise.

— Ma in,1 s'écria-t-il, je réfléchirai plus tard au moyen de me tirer d'affaire. rs. Lu attendant, il faut sonj rà m'ouvrir fes yeux et l'esprit; el pour cela, je ne vois

yfo rii h de mieux que de n lis vive- douleurs ■ s mon estonia : en j*L

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insurrection. Cette ville de Fréjus n'est pas sans produire des poules, ces poules des œufs, et, bagasse ! nue omelette au lard serait eu cet instant la bien venue... Mes verres de vin sont loin, s'ils courent toujours, les pauvres!

Justement en face de lui se balançait l'enseigne du Canard Sauvage, au-dessus de la porte d'une maison qui donnait à boire et à manger, logeait à pied et à cheval.

Sur le seuil un cuisinier plumait une oie; et la mine du volatile et celle de son bourreau parurent à Truc de bon augure.

— Garçon, cria-t-il eu sautant à terre, une omelette au lard pour moi... Non... pardon, je me trompe, deux omelettes au lard, et pour Balthazar un demi-picotin d'avoine et une demi-botte.

Le garçon ne se pressait pas...

— M'est avis, hasarda-t-il en clignant de l'œil, que la botte entière et le picotin complet ne le feraient pas étouffer dans sa graisse. Balthazar...

— Assez! exclama le maquignon... .le te dispense de tes avis, subalterne! Et comme, eu disant ces mots, il faisait sonner de l'or dans son gousset, l'autre

avala, comme ou dit, sa langue, et, du même coup, sou dépit :

— C'est bon... C'est bon, fit-il.

Sur quoi prenant le cheval par la bride, il se dirigea vers l'écurie. Si Truc n'eût été absorbé à ce moment par la contemplation d'un tourne-broche

qui présentait à la flamme la plus appétissante rangée de volatiles, il eût pu remarquer un carme qui, derrière lui, pénétrait dans l'auberge et montait s'installer à déjeuner dans une des petites chambres du premier qui donnaient sur la cour.

Mais le maquignon n'y prit pas garde : un autre incident, plus intéressant sans doute que le tourne-broche, venait de détourner son alteutiou.

Dans la cour un hennissement prolongé s'était fait entendre, auquel un nouveau hennissement d'un tou différent faisait écho.

— Bizarre! dit le maquignon. Est-ce que j'aurais la chance que ce soit?... Ça lui ressemble terriblement...

Le hennissement recommença, suivi du môme écho que tout à l'heure... Plus de doute... Il se précipite vers l'écurie à la suite du garçon d'auberge ahuri... 11 va y entrer... mais il remarque cet ahurissement :

— Va-t'en voir à la cuisine si j'y suis, fait-il, et laisse-moi soigner ma bète à ma fantaisie et à son habitude.

L'autre hésite.

— Mais va donc! Tu n'y perdras rien, au contraire! il est joyeux maintenant autant qu'il était maussade tout à l'heure...

— Vicieuse! fait-il.

Et en effet c'est elle, la jument bien nommée, celle qu'il a louée hier : elle l'a bien

reconnu, et leud son cou à la rude main qui la liât te, en bète qui sent sa valeur et qui a la conscience du mal accompli.

C'est Lien elle, et voila ses harnais, là, au clou...

— Tiens! maison dirait... Eh! oui...

Dans les foutes, il a laissé ses pistolets... Bravo! il reviendra les chercher... Eu

voila une chance!...

— Juste au moment où je me demandais : « Bien!... mais comment savoir où il est descendu?» i ha se charger de me là due lui-même en m'y conduisant; car il va revenir chercher ses outils, et il doit penser que je lui ferai la politesse d'un bout d !

J^ conduite à distance respectueuse'... Ah! il apporte de ces joujoux-là, M. François.'...

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*f* 120 LES DÉBAUCHES D'UN CONFESSEUR '*V

Voyez un peu, si on était aussi précautionneux que lui, pourtant !... Des armes à feu! que c'est si dangereux!

Ce disant, après un coup d'œil au dehors, il se blottit dans un angle de l'écurie; il tenait les pistolets à la main.

Ils étaient à pierre, tout chargés, et, sous le silex, le bassinet baillait, plein de poudre.

Truc mâcha un brin de papier : il le partagea en deux boulettes, en cacheta hermétiquement l'ouverture du bassinet, et, frottant son doigt mouillé sur le cirage du harnais, noircit ce petit emplâtre qui devait empêcher l'étincelle d'enflammer la charge, sans fixer l'attention.

De fait, à moins de regarder de bien près, on pouvait prendre le papier noirci pour la pondre.

Ceci fait, il remit en place les armes désormais inutiles, s'arrangea pour être vu bouchonnant Vicieuse, et, la laissant témoigner sa joie à Balthazar par des ruades, il alla s'installer dans la salle du rez-de-chaussée qui donnait sur la rue, si satisfait, qu'en plus de ses deux omelettes, il se commanda un poulet nouveau.

Tout en buvant d'ailleurs et en mangeant, il ne quittait pas la rue des veux : mais il prolongea bien tard son repas dans l'après-midi sans y voir paraître ce qu'il attendait... Il se paya le luxe d'un café, qu'il dora d'eau-de-vie... 11 lut une gazette... rien...

Le soir venait quand il interrompit sa lecture et se dissimula derrière son journal tout grand ouvert.

François Cadière venait de' tourner le bois là-bas, arrivant droit à l'auberge du Canard Sauvage.

Il entra, et Truc l'entendit qui réclamait ses pistolets : risquant un œil par une l'ente du rideau de la porte qui donnait sur le corridor, il vit le marchand les prendre dans ses fontes et les dissimuler dans sa ceinture sans les regarder même, absorbé qu'il était dans une douloureuse méditation.

— Parfait! murmura le maquignon.

En même temps il se rejetait en arrière, François enfilait de nouveau le corridor

pour reprendre bientôt en sens inverse la rue suivie tout à l'heure.

Derrière lui Truc était sorti, résolu â ce pas perdre sa trace cette fois, et semblant fort absorbé par la lecture de sa gazette, derrière laquelle sa tète disparaissait presque... Ils allaient...

Là-haut, dans la chambre donnant sur la cour, le carme avait eu la même patience que le maquignon; il sortit derrière lui, et, par rencontre exprès, suivit la même route, tout occupé à réciter son chapelet en chemin.

Brusquement il ralentit le pas, puis s'arrêta... devant lui, à quelque distance. Truc venait d'en faire autant.

C'est que Cadière, lui, venait de faire halte et de frapper à la porte d'une maison où il entra bientôt.

Le carme se choisit un poste d'observation dans un retrait d'où il pût voir sans être vu. pensant bien que l'homme qu'il observait n'allait pas bouger de là de sitôt. Mais il fut obligé d'abandonner son coin à peine installé, s'étant convaincu, non sans surprise, que le maquignon quittait la place.

— Bien! s'était dit Truc en remarquant la porte... c'est là qu'il loge... Mais chez qui? Voilà ce qu'il serait utile de savoir...

Demander ce renseignement aux voisins, qui peut-être connaissaient Cadière ./-> cQ pour l'avoir vu déjà venir ici, — eu quoi il ne se trompait pas, — c'était risquer £V

Les malheureux galériens n'avaient qu'à se laisser brûler avec I:ur prison : leurs chaînes rougissaient au feu et mêlaient leurs brûlures à celles des flammes; mais elles ne se détachaient pas, ils mouraient enchaînés. ^Chap. X.)

que ses questions lui fussent rapportées... Un voyageur vous a demandé... Un homme comme ceci... comme cela... Une tournure de marchand de chevaux... Il n'en fallait pas tant pour tout perdre; car la Guiol l'avait prévenu qu'il recevrait sans doute de Toulon des ordres, et que, d'ici là surtout, il était indispensable que sa présence ne fût pas remarquée à Fréjus... Elle avait même ajouté que le mieux serait qu'elle n'y fût pas davantage remarquée après.

C'est pourquoi, consultant un papier où était écrite une adresse, il prit à gauche sans s'attarder là davantage, l'œil fixé sur les noms des rues et les numéros des maisons. Se tenant à distance convenable, pas trop près, de peur d'être remarqué,

10e LIVRAISON.

(t.IRRÂIRIE A.NTI-CLÉRICA.LE.)

pas trop loin, de peur de le perdre de vue; le canne le suivait toujours, à la faveur de la nuit qui tombait.

— M. Fellmanu? demanda Truc à une femme qui tricotait, debout sur le seuil d'une porte. M. Fellmanu, c'est bien ici'?

— Oui, monsieur. Au rez-de-chaussée, tout au fond de la cour. La maison était, d'aspect, triste à mourir. Deux ou trois marches branlantes ou

poussait l'herbe : un palier à carrelage défoncé. Une porte basse, et à côté la rampe encrassée d'un escalier conduisant au premier et unique étage, tout entier occupé par des vieilles portes et des vieilles fenêtres que le propriétaire, un entrepreneur de maçonnerie, y entassait, l'humidité de l'appartement éloignant les locataires.

Au premier coup de sonnette, la porte s'ouvrit, toute seule.

Ililaire Truc se trouvait dans une pièce basse de plafond, obscure, à un bout de laquelle travaillait un petit homme à figure de parchemin. Il ne portait point de barbe et, malgré ses lunettes, se penchait tout près de son papier, son crâne chauve éclairé par une petite lampe fumeuse à abat-jour vert. Ayant glissé d'un mouvement doux uue autre feuille sur les dossiers qu'il grossoyait, M. Fellmanu regarda curieusement le nouveau venu par-dessus ses lunettes, avec une expression de défiance.

— Que voulez-vous? demanda-t-il du ton d'un homme qu'on dérange.

— Cher monsieur, répondit le maquignon de sa grosse voix enrouée, j'ai à causer avec vous, si vous le voulez bien.

Ce disant, il s'asseyait sans façon sur une chaise de paille, le ventre appuyé contre le dossier, les jambes étendues. M. Fellmanu demanda :

— Au sujet de...?

— Au sujet de renseignements que vous allez me donner sur une certaine maison de Fréjus, située ici près, et que je vais vous désigner plus clairement... — soit dit sans vouloir mettre en doute votre i vantée par des connaisseurs.

L'homme aux lunettes s'était levé, un peu inquiet :

— Mais vous vous méprenez, monsieur... Je ne sais ce que vous voulez dire; ce c'est pas ici un bureau de renseignements : adressez-vous au lieutenaut de

police...

— Pas si bétel...

— Comment? Que signifie? Ftes-vous venu avec de mauvaises intentions contre un pauvre savant comme moi, sans ressources, et qui vivote à travailler pour les

•logiques de la province?...

Il avait dit cela tout en reculant insensiblement vers une table, d'une haleine, en homme qui a sa phrase prèle. Truc n'y répondit que par un éclat de rire.

— Voyons, mon cher monsieur Fellmanu, quittez cette mine piteuse, ne cherchez pas d'arme derrière vous, et s'il faut cela pour vous rassurer...

l'en tant en même temps la main à sa poitrine, il en sortit un petit carnet plié en deux, assez semblable aux cartons actuels d'abonnement de chemin de fer.

— Veuillez, je vous prie, ajouta-t-il, jeter les yeux sur ce cœur saignant percé d'une lance.

Le front de M. Fellmann, subitement rasséréné, s'inclina.

— Si c'est de la part des Révérends Pères, d t-il, c'est autre chose... Je suis à votre disposition.

— A la bonne heure!

— Vous désirez donc?...

— Savoir qui habite la petite maison de briques à un étage qui fait le coin de place du Marche. rV

— Entre le boucher et le marchand de vin?

— Justement.

— Rien n'est plus simple : c'est une femme de cinquante ans environ, Jeanne Braùer, et sa fille Thérèse.

— Bien; et n'auriez-vous pas par hasard des renseignements plus complets sur le passé de cette famille?

— Je crois que si, répondit Fellmann. Nous allons voir.

Le petit homme alla vers le mur, nu, suintant, dégradé : puis il souleva un carreau, et, du talon, fit une pesée... Brusquement un panneau s'enleva, glissant silencieusement entre deux rainures, de la même façon que remonte entre ses supports le tranchant de la guillotine. Ce panneau avait avec le couperet de la loi cette autre ressemblance qu'il était en acier et, par le bas, se terminait en biseau, affûté et luisant comme un rasoir. Il s'était enlevé de trois pieds environ et découvrait un étroit cabinet, un corridor, pour mieux dire, encombré de cartons verts étiquetés. Fellmann fit tout bas un court calcul :

— Dossier X Y 113, dit-il.

Et, se baissant, il s'introduisit dans la cachette : il y eut vite trouvé ce qu'il cherchait, car il reparut au bout d'un instant, tenant une liasse de papiers soigneusement rangés.

— Voilà.

En prononçant ce mot il s'était relevé, avait fait du talon une nouvelle pesée : retombant d'un seul coup sans plus de bruit qu'il n'avait mis à s'enlever, le panneau avait repris sa place, et les joints en queue d'aronde avaient été si habilement établis que, maintenant. Truc, qui était prévenu pourtant et approchait la lampe, ne retrouvait pas le raccord. Le maquignon eut un geste de stupeur admiralive.

— Un joli travail, lit Fellmann.

— Ah oui !

— L'ouvrier qui a fait cela était un artiste en serrurerie.

— Je vous crois sans peine.

— Pauvre diable! soupira l'homme aux lunettes, il est mort bien malheureusement... le lendemain même du jour où ce chef-d'œuvre fut achevé.

— Ah bah 1

— Comme j'ai l'honneur de vous le dire... Figurez-vous que le malheureux battait une épée sur l'enclume, en cadence avec un camarade, un garçon très pratiquant, entre parenthèses... Ils étaient l'un en face de l'autre, naturellement, et l'auteur de ce panneau avait les deux pieds sur la trappe par laquelle le forgeron, son patron, descendait à la cave... Glissa-t-il sur une épluchure de légume ou de fruit? La planche oscilla-t-elle? On ne le sut jamais : toujours est-il que, le pied lui manquant tout à coup, il s'abattit en avant... Il essaya de se retenir... mais il avait touché l'épée rouge, et la douleur fut telle qu'il retira sa main brûlée, et tomba la télé sur l'enclume... Tout cela s'était fait en dix fois moins de temps qu'il n'en faut pour le dire... et le malheur voulut qu'à ce moment-là l'autre ouvrier tenait en l'air son marteau balancé à pleine volée... 11 n'eut pas le temps d'en arrêter l'élan... et la lourde masse de fer, retombant de tout son poids, fendit en deux la tète, dont la cervelle jaillit, comme jaillissent les étincelles du fer rouge martelé...

— Bigre! fit Hilaire, très impressionné par ce récit dit d'une voix monotone et sèche, ça ne devait pas être beau à voir.

— Je vous en réponds, ajouta Fellmann, qui, se reprenant, conclut : ,

— Du moins je le pense; car il parait que l'auteur involontaire de cet horrible jr)

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accident fut pris d'un tel désespoir qu'il s'eDfuit, cherchant la mort sans doute ; on n'en a plus jamais eûtendu parler.

Il se lit nu silence : le maquignon considérait le coin sombre où, tout à l'heure, avait glissé le panneau.

— Je pensais, dit-il, quand vous m" avez dit qu'il était mort, que c'était coupé en deux par ce tranchant... car ça doit être lourd ce panneau, et rien que le poids de cette lame et la vitesse de la chute... il ne ferait pas bon se trouver dessous, hein?

De sa voix calme, M. Fellmann répondit :

— Cela trancherait la tête d'un homme ou ses jambes, selon la position, comme une ménagère coupe un morceau de fromage.

True n'était pas un homme impressionnable; mais à entendre ce petit vieux, au front glabre, — dont les lunettes bleues agrandissaient les yeux et les faisaient ressembler aux prunelles vides d'une tète de mort, — parler de l'effet de cette machine sinistre comme quelqu'un qui l'a expérimentée, le maquignon ne put s'empêcher de sentir un frisson descendre de cette muraille nue sur ses épaules.

— Brr! murmura-t-il.

Puis, se secouant, il ajouta :

— Parlons d'autre chose, voulez.- vous?

— Soit.

M. Fellmann s'assit, feuilleta dans le dossier quelques pièces sans importance,

puis, parcourant les autres d'un regard, commença :

— Il y a en effet dans cette famille un drame au courant duquel je vais vous mettre, m'aidant de ces documents quand ma mémoire sera moins fidèle. Retenez bien ce que vous allez entendre : cela intéresse plus puissant que nous...

Il s'interrompit pour faire un grand signe de croix.

— Cela intéresse la sainte cause de la religion!... Mis en appétit par le récit précédent, le maquignon était tout oreilles.

— 11 y a une vingtaine d'années, reprit M. Fellmann, était installé à Toulon un marchand de bijoux qui faisait principalement le commerce de perles. Cet homme avait nom Jacques Braiier. 11 était célèbre par ses richesses, qu'on lui supposait d'ailleurs plus considérables qu'elles ne l'étaient en réalité...

Il ajouta, d'un ton très naturel, en se tournant vers son auditeur, la bonhomie de l'accent couvrant l'indiscrétion de la demande :

— D'ailleurs, vous qui habitez Toulon, — votre insigne le prouve, — vous vous rappelez peut-être celte boutique fort achalandée?...

— Excusez-moi, répondit bonnement l'autre, je ne suis venu à Toulon que depuis dix ans...

— Ah !... A cette époque il n'y était déjà plus.

— J'ai cependant entendu citer ce nom-là, à propos de la peste, il me semble...

— C'est cela même...

— Mais il y a longtemps déjà : et j'étais encore à ce momeut à Nimes, où j'ai pris naissance... Hilaire Truc, maquignon, pour vous servir.

11 s'était levé: Fellmann en lit autant et salua.

— Donc, til-il en se rasseyant, Jacques Braiier avait deux enfants : son fils Pierre, alors âgé de douze ans, et sa fille Thérèse qui venait de naître. La femme, Jeaune, avait èleré son fils dans les bons principes catholiques, apostoliques et romains; car, bien que d'origine suisse. le marchand de perles était fort dévot aussi. 11 vivait de la vie la plus recommandable et la plus profitable a la foi : car. vous le savez aussi bien que ^

i^f moi qui vous parle, il va toujours avantage à agir avant tout pour les intérêts de l'Eglise, ^v

Truc s'inclina.

— Aussi cette famille était-elle fort entourée de prêtres. L'ordre des Révérends Pères Jésuites sut même manœuvrer si bien, — s'aidant des correspondants commerciaux, puis des domestiques, mettant des capitaux dans la maison du négociant, arrivant à lui en faire mettre chez eux, — qu'ils l'emportèrent sur leurs nombreux concurrents. Jacques Braùer, souvent malade, ou plutôt indisposé, mon Dieu ! de simples étourdissemeuts, des nausées, des somnolences, qui pouvaient résulter de maladies gagnées pendant ses voyages dans le Levant, des malaises... rien qui pût en somme attenter directement à ses jours... Jacques Braùer tomba dans un état de faiblesse d'esprit qui eut pour première conséquence une docilité d'enfant dont les Révérends Pères, devenus ses seuls directeurs spirituels et conseillers, surent profiter le mieux du monde. Envahi d*une lassitude, d'un engourdissement qu'accusait le moindre etïort, le marchand de perles, après des confessions répétées, loin de résister à des obsessions pieuses, allait, par fatigue et besoin d'en finir, au-devant même des demandes. Bref, un testament fut signé par lui en faveur de ses confesseurs et de leur sainte maison... Dieu l'avait éclairé de sa grâce...

Le maquignon eut un geste d'acquiescement dévot.

Fellmann releva avec une épingle fixée à sa manche la mèche de sa lampe qui fumait outrageusement, puis il continua :

— Or, au moment même où l'on se croyait au bout de ses peines, le danger vint du côté d'où l'on croyait qu'il n'était pas à craindre. On constata avec étonnement que des manœuvres sourdes, sans nul doute organisées par la femme du malade, séquestraient celui-ci. Les prêtres, dont les visites avaient jusqu'alors été pour lui un véritable soulagement, sous un prétexte ou sous un autre, n'étaient plus admis dans sa chambre. Un médecin osa même, le malheureux! se faire le complice de cette résistance... il en était peut-être l'instigateur! Que Dieu lui pardonne! il en fut cruellement puni dans la suite : toute sa clientèle se détacha de lui, et la peste ne le respecta que parce que la volonté divine l'avait réservé à une pire expiation. Un de ses malades mourut dans des circonstances assez étranges. La seule apparence du cadavre prouvait un empoisonnement : l'autopsie le démontra. Le médecin eut beau soutenir que le droguiste avait mal préparé son ordonnance ou qu'une dose trop forte avait été administrée par un héritier qu'il osa accuser, l'évidence l'accablait : il fut condamné aux travaux forcés à perpétuité...

Fellmann avait prononcé ces dernières paroles du ton d'un juge qui lirait une sentence.

— Diable! murmura le maquignon impressionné.

— Ce qui prouve, observa l'homme aux lunettes, qu'il ne fait jamais bon s'écarter des sentiers de l'Église.

Hilaire allait opiner... quand il dressa la tète.

— Tiens! vous avez dû laisser tomber quelque chose, dit-il. En effet, dans le silence de la chambre, le léger bruit d'un papier heurtant le sol

venait de se faire entendre. Cependant il n'y avait rien sur le carreau. Le maquignon, que commençait à intriguer cette chambre mystérieuse, allait risquer une question...

— Je sais ce que c'est, dit Fellmann.

Et il alla vers la cheminée, une étroite petite cheminée toujours sans feu, que

suppléait un mauvais poêle : au fond de la cheminée était une lettre revêtue d'un cachet de cire noire. En passant il montra le cachet à Truc, qui se signa en y reconnaissant l'empreinte du cœur percé d'une lance. Fellmaun lut d'un"regard.

— C'est bizarre! conclut-il. QL

Il c'y avait dans la lettre qu'une ligue qu'il lit lire au maquignon, de plus eu plus stupéfait.

t Le docteur B... s'est tué au bagne de Toulon, hier. » L'homme aux lunettes ajouta :

— Hasard singulier, c'est le médecin dont je vous parlais.

— Étrange! murmurait Hilaire, moins surpris encore de ce qu'il apprenait que de la façon dont il l'apprenait, regardant d'un oeil dilaté ces maisons dent les murs sont des panneaux, les cheminées des boîtes aux lettres, et se demandant si tout à l'heure une trappe n'allait pas s'ouvrir sous lui.

— Un dossier à clore, disait Fellmann en épinglantla lettre avec d'autres, comme il aurait dit :

— Un compte à arrêter.

Et il ajoutait :

— N, i. ni. c'est fini... Pauvre docteur! que le ciel ait son àme.

— Amen! marmotta Truc...

— Ah! ça, reprit l'homme aux lunettes, où en étions-nous?

— Où nous en étions?... Attendez donc... Ah! je me souviens... Quand la femme séquestre le mari...

— C'est cela même : eh bien! je reprends : Que se passait-il? 11 s'agissait de plusieurs millions... La chose valait la peine qu'on y prit intérêt...

— Je vous crois bien ! interrompit le maquignon.

— Si l'affaire allait échapper au dernier moment?... Et nul moyen de surveillance!... De plus, ou remarqua des allées et venues bizarres : les visites des médecins se multiplièrent; le bruit se répandit que, daus la maison fermée, la mort allait faire son œuvre. Or, ce soir-là, un familier du supérieur des Jésuites, chargé de recueillir le plus d'indices possible, avait suivi Jeanne Braùer, dont la sortie l'avait intrigué. La jeune femme s'était glissée furtivement hors de chez elle, suivie de sou fils et portant la petite Thérèse dans ses bras... Elle avait marché longtemps, était entrée dans une maison sombre hors de la ville : une heure après, elle en était .-ortie et avait regagué rapidement sa demeure. Jeanne Braùer aurait-elle un amant'? et profiterait-elle de la maladie de son mari?... A cette pensée, le familier du supérieur avait eu une lueur de joie : mais sa supposition concordait mal avec la présence des enfants... D'ailleurs, après Jeanne, il vit sortir des hommes enveloppés de longs manteaux; des femmes qui échangeaient des paroles bizarres. 11 les reconnut, et un autre espoir le prit. — Bon! avait-il murmuré : cela ne peut qu'être favorable à notre cause. — Avant de regagner le couvent, il avait eu l'idée de repasser par la maisou de Braùer. Il aperçut une fenêtre éclairée, des ombres s'agitanl derrière... Poussé par je ne sais quel pressentiment, il avait enjambé la haie. Une fois dans le jardin, il s'approcha silencieusement de la maison. Là, il s'arrêta... 11 entendait distinctement ce qu'oi à l'intérieur. A ses pieds, en effet, aboutissait la gouttière d'un évier. 11 s'alIoDgea à terre, colla l'oreille a l'extrémité... La chambre où l'on parlai) avait sans doute sa porte ouverte sur la cuisine : l'évier était dans le coin, faisanl niche; toutes les ondes soin. irs \ étaient refoulées, et le pieux espion se convainquit bientôt que la conduite de fer formai l tuyau d'orgue, el qu'il ne perdrait pas une syllabe de l'entretien.

— Lu moyeu à noter ! observa Truc.

M. FellmanD approuva de la lêle et continua :

— Mou Dieu.! geigoail le malade, ne peul on mourir eu paix?... — Mais tu ne ç, comprends donc pas, îosistail la femme, que je parle, non pour moi, mais pour mes

Jfo enfants, que ton testament va plonger dans la misère?... Ce que je veux, c'est t'empé-

cher de commettre une injustice. . . Dis-moi un peu quel besoin les curés ont de ta fortune, que tu as eu tant de mal à amasser?... Ne sont-ils pas assez riches de ce qu'ils ont pris à mes grands-pères, les calvinistes, qu'ils ont si bien dépouillés qu'il leur a fallu abjurer pour conserver leur dernier sou... Hélas!... — Ce sont des mensonges... — Ah! je le voudrais : mais je suis payée pour savoir que non... Ce qui est mensonge, c'est leur amitié, ce sont leurs caresses hypocrites, leurs flagorneries, grâce auxquelles ils t'ont entouré, accaparé à notre détriment... — Mon Dieu! Mon Dieu! que veux-tu que j'y fasse? — Ce que je veux que tu fasses? Me donner ce testament qui est là sous ton oreiller pour que je le déchire... — Eh! quoi! — Si tu hésites, Jacques, c'est que tu ne m'aimes pas... C'est que tu n'aimes pas tes enfants... — Xe pas t'aimer, toi. ma Jeanne ! Xe pas aimer mon beau Pierre, ma bonne petite Thérèse ! Oh! si, je vous aime, et tu le sais bien... — Prouve-le-noas... Redeviens un homme...

— Je le voudrais : j'ai peur de ces robes noires. — Elles ne reparaîtront plus ici : je veille pour t'en préserver... — Oui, c'est cela : défends-moi... Jure-moi qu'ils ne le sauront que trop tard, et je ferai tout ce que tu voudras. — Je te le jure!... — Et, en disant ce mot, elle donna à son mari un baiser... »

— Aïe! Aie! Aïe! interrompit Truc... Gare les Pères Jésuites! Ah! les baisers! Voilà ce qui nous manque, à nous autres hommes...

— Nous avons autre chose, fît l'homme aux lunettes. Et il reprit :

— Braùer, depuis son nouveau traitement, sentait diminuer sa faiblesse cérébrale... Mieux qui ne devait pas durer, dernière lueur d'une lampe qui va s'éteindre. Cédant aux exhortations de sa femme, il reprit courage pour un instant : — Oui! tu as raison! afiirma-t-il ; je suis un lâche, un mauvais père, et un mauvais mari... Tiens, prends ce testament... Ah! comme j'ai bien fait de ne pas m'en dessaisir!... Tiens ! le voilà... — Il le lui remit, ajoutant : — Déchire-le, Jeanne! — Un nouveau baiser paya ce geste; puis, brusquement, la fenêtre s'ouvrit... Le familier ne put que se tapir dans l'ombre... Il n'avait pu prévoir cela... Dieu voulut qu'il ne fût pas remarqué... Deux morceaux de parchemin tombèrent à côté de lui : la fenêtre se referma, puis la porte de la cuisine... Le supérieur avait fait appeler pendant ce temps l'aumônier dans son cabinet. Depuis plus d'une heure déjà ils causaient de la grande alïaire, de cette successiou magnifique qu'ils allaient perdre un jour ou l'autre, ils le sentaient bien. Le supérieur, très inquiet, interrogeait l'aumônier, qui semblait au désespoir. — Mon avis, finit par répondre celui-ci, est que nous sommes joués. — Hélas!... Tant de précautions prises! Un siège si bien commencé! Une telle opération!... Maudit médecin! Et surtout, maudite femme!... Qui eût pu penser cela si douce, si calme, si pieuse dans sa jeunesse... si bien avec les Révérends Pères, alors... Vous vous souvenez, sans doute, des bruits qui ont couru, — perfides évidemment, mais vraisemblables, — à son sujet, au moment de l'esclandre du Père Joseph. — L'aumônier allait répondre, quand on frappa à la petite porte trois coups irrégulièrement espacés. — Entrez ! fit le supérieur. — Le fa parut, pâle. — Vous! Eh bien! quelles nouvelles? Qu'est-il encore arrivé? — Ceci.

— Il tenait les deux débris du parchemin. Le supérieur y jeta un coup d'oeil, et la pâleur du nouveau venu le gagna. — Notre testament en morceaux! dit-il à l'aumônier .

— Il fallait s'y attendre... murmura l'autre... — Et quand les morceaux eu serai it bons, ajoutait le supérieur, deux lignes écrites par Braùer et datées suffisent à l'acnuler... — Et il les signe sans doute à celte heure! conclut le familier. — Le dé^espoir de l'aumônier se tournait en colère. — Ah! criait-il, frappant du pied, ne pas

lir s'introduire chez cet homme! — Même sous un déguisement... — Et il va ^v

mourir... — Qui nous tirera de là? gémissait le supérieur... Tous trois baissaient la tète, voyant avec rage, et il y avait de quoi, s'écrouler cette pile énorme d'écus si longtemps convoitée... — Il n'y a que Dieu! conclut le familier... — Bah! Dieu se moque bien de nous! Au diable Dieu! s'exclamait l'aumônier... — Je dis Dieu comme je dirais le diable... Qui donc alors? — Personne! jeta l'aumônier avec un blasphème... Le supérieur l'interrompit. — Si! dit-il : il y a quelqu'un! — Qui doue? — Le Père Joseph ! — Il est en Amérique ! — Ah I tonuerre ! c'est vrai : je l'avais oublié ! . . .

— Vous croyez qu'il aurait pu quelque chose? — Tout ! J'en suis sûr... Mais il n'y faut pas penser. . . — Il faut en faire son deuil. . . — Quel deuil ! Je le porterai toute ma vie. — Dès lors, l'entretien languit... On n'avait plus de consolations à se donner, puisqu'on n'avait plus d'espoir. Ce sur quoi le familier avait compté tout à l'heure devenait un malheur de plus... — Quoi donc? demanda le supérieur. — J'ai surpris ce soir Jeanne Braïier sortant de se faire baptiser protestante... — Bah! — Elle, son fils et sa fille... — Au fait, cela ne doit pas nous surprendre plus que le reste. Qu'y faire? ou comment utiliser cela?... La nuit se passa, sinon blanche, du moins grise pour le supérieur. Au matin, un rêve obstiné l'agita pourtant agréablement... Il croyait voir entrer en rade la Cléopdtre, le navire sur lequel, il l'avait vérifié, le Père Joseph devait revenir d'Amérique. — Je suis fou ! songeait-il en se réveillant ; la Cléopdtre, qui doit toucher au Sénégal, n'arrivera pas à Toulon avant le mois prochain : et le mois prochain il y aura longtemps que ce misérable Braiier sera mort. — Sur ce, il se mit à table, tâcha de se consoler en prolongeant un joli repas, puis, remis eu meilleure humeur, se disposa à aller rendre une visite d'édification au couvent des Ursulines. Pourtant, avant de partir, il se fit apporter un registre dont il consulta une page attentivement, la même que je vous résumerai tout à l'heure : cette lecture le rendit pensif. — Quel dommage I murmurait-il : cela s'arrangeait si bien!. — Et il descendit vers le couvent des Ursulines, situé vers le port, comme vous savez. Or, comme il arrivait à la rade, un coup de canon retentit à la jetée, qui, sans qu'il sût pourquoi, le jeta dans un troulde inexprimable. — Un navire en vue ! se dit-il... Il pressa le pas. Arrivé au quai, il interrogea les curieux, massés comme toujours pour voir paraître le bâtiment : aucun ne savait sou nom. 11 courut chez les gardes du port, le cœur gonflé d'une espérance qu'il ne voulait pas croire insensée. Un semblait très agité chez ces messieurs : un officier de la marine royale y causait avec un officier de la maréchaussée... Tous étaient ires soucieux. La conversation cessa quand entra le supérieur. Il n'entendit que ce mot : — .'alla! — Pardon, messieurs, demanda-t-il, ne pourriez-vous me prêter voire lorgnette pour voir le nom élu navire que j'aperçois la-bas... — Eu effet, un trois-mâts, celait le rang de la Cléopdtre, se balançait visible à une demi-lieue en mer. — Pas besoin de lunette, lit le plus vieux des gardes... Ce vaisseau est la

pâtre. — Le supérieur eut un tressaillement, vite réprimé, de tout son corps. — Elle n'a donc pas ton, lie au Sénégal? demauda-t-il pour se donner une contenance.

— Non ! répondit Foffieier de marine. — Mieux eût valu pour elle ! ajouta l'officier de la maréchaussée. — Mais le supérieur ne prit pas garde à ce mot : il remerciait déjà et bientôt était dehors, arpenlanl le quai a grands pas... — La Cléopdtre! faisait-il presque loul haut, le cœur poulie de joie, la Cléopdtre!...

A cet endroit du récit, pendant que l'homme aux lunettes ménageait un silence, HilaireTruc tua sa pipe qu'il bourra avec soin. et. après l'avoir allumée : ■ — .Niez donc la Providence! fit-il.

11 allait se renfoncer dans sa chaise, qu'il trouvait bien un peu dure... Il se

CU ravisa- */j

>3 — Dites-moi donc, monsieur Fellmanu,.. Je ne sais pas si c est votre récit qui Q;

... Une détonation retentit. Le jésuite venait, mettant le pied sur la poitrine du forçat, de lui décharger .'e mousquet dans l'oreille. Chapitre XV

m'intéresse prodigieusement, si bien que je suis altéré d'entendre la suite; mais je trouve qu'il fait bien soif ici... Et songez ce i|ue ce doit être pour vous qui parlez, puisque moi qui ue parle pas...

M. Fellmann sourit, se baissa, et tira du fond de son bureau une bouteille cachetée dont il versa dans un verre.

— Comment! vous n'en mettez qu'un? demanda le maquignon... Mais vous?... Vous n'en usez pas?

— Jamais!

— Mazette! C'est pour les amis, donc!

— Comme vous dites.

17e LIVRAISON.

(LIBRAIRIE AN'TI-CLliRICALE.)

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llilaire but.

— Et du fameux encore! reprit-il, faisant gae avec satisfaction... Ah! ça va mieux, et je tous écouterai avec plus de plaisir, si c'est possible.

— A bord de la Clëopâtre, continua M. Fellmanu impassible, la joie était graode, causée par la vue du port et de la ville, plu? distincte à chaque instant... Encore 1rs quelques heures d'insipides formalités... et on allait fouler le plancher des vaches... Debout, à l'avant, un jésuite se dressait, regardant d'un œil Mjinbre la ville où il allait enfin rei trer, après un si long exil, une humiliante ; m... Il songeait au passé avec colère, et redressait le front comme pour menacer d'invisibles ennemis. — Plus rien à craindre! se disait-il; plus qu'a châtier les insolents et punir les coopabl

— Son regard s'élevait vers un couvent de jésuites dont les hautes murailles dominaient la ville. — Rappelé par mes supérieurs, je suis contre toute menace à l'abri dans cette citadelle, à l'ombre de cette croix dorée... D'ailleurs, le passé est mort. — li s'interrompit : il lui sembla voir la croix plantée en haut de la chapelle osciller de droite a gauche... Il regarda plus attentivement... Il ne se trompait pas : le mouvement se répéta trois fois. — Plus de doute, dit-il : voilà bien le signal ! C'est moi qu'on a; et il y a grande urgence... Allons, pas un instant à perdre... Tachons de nous dérober aux formalités dernières. — Fort du respect inspiré par son costume, de son autorité éprouvée, il allait s'adresser au capitaine pour obtenir d'être immédiatement descendu à terre... quand un incident l'arrêta... — Qu'est-ce doue que ce canot qui nous arrive? demanda-t-il. — C'est l'inspection, mon père, une cérémonie de rien du tout, après laquelle vous serez libre. Par l'escalier de bois jeté sur le flanc du navire, montèrent le pilote, l'inspecteur de la marine, et le médecin du port, suivis d'un officier de la maréchaussée. Ils passèrent dans la cabine du capitaine. Ils ne furent pas longs à en sortir. L'inspecteur fit ranger sur le pont l'équipage el les pas agers, et prit la parole. — Messieurs, dit-il, le navire est en quarantaine. Il est défeu lu à quiconque, sous peine de mori, de chercher à quitter le navire el à e;>rn r la Mlle. Les officiers de la Cléopâtre et les gardes du port sont chargés do veiller à l'observai mesure, dont l'urgence n'est que trop réelle, et qui sera publiée dans Toulon. — Sur

-Ire du bord, l'inspecteur venait de constater ce qu'un rapport lui avait appris

déjà, que, durant la traversée, en quittant Gibraltar, la Clropâtre avait reçu à déjeuner

l'un navire venant de Syrie... ■ — Mais quelle corrélation entre ce fait, et

la consigne dont vous frappez un ; .' demandait le Père Joseph... —

L'inspecteur lui ferma la bouche d'un mot : — La pesle est à Jaffaf dit-il. — Qua-

jours à rester, sans pouvoir l'approcher, en race de cette ville!... El, la-haut, sur la cl ! c mvent, à trois reprises, la croix dorée oscillait de nouveau...

— Pas de cha; sur la table.

M. Fellmann Pioterroi

— Chut ! muriiiura-t-il... Ecoulez!

Il pi ....

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