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CHAPITRE XIII LE COMPLOT S'EXÉCUTE

— A ta santé, mon vieux. !

— A la tienne !

— Et à celle des jésuites !

— Ainsi soit-il !

Les deux personnages qui trinquaient ainsi dans Tunique salle de l'auberge louche

des TroiÉ-Couronnes étaient au moins aussi louches qu P; e. L'un portait un

costume de moine franciscain : sa tonsure semblait tout n nivellement rasée ; ses traits portaient l'empreinte d'une violence bestiale, ce qui n'était pas nue raison pour qu'il ne fût pas un vrai moine; mais la gène qu'il avait à traîner sa jambe gauche quand il se levait pour aller et venir, prouvait qu'il ne devait pas avoir échangé depuis bien longtemps la veste rouge du forçat contre le froc brun du moine. L'autre était vêtu en marin : il en avait la pipe, mais pas le teint hà!è. ni la mine : sa physionomie était plutôt celle d'un huissier normand, Quand la patronne de l'auberge entrait, une grosse femme à la face luisante, aux hanches énormes, luise mettait une main sur un œil qu'il avait crevé, et tous deux baissaient la voix. Précautions bien inutiles du reste : la bourétait sourde comme un pot, excellente raison pour se désintéresser de tout ce qui pouvait arriver dans sa maison, et pour répondre qu'elle ne savait ce dont on lui parlait, quand la maréchaussée dépendait perquisitionner chez elle, ce qui n'était pas rare.

— Ainsi voila qui est eutendu, reprenait Guiol, car nos lecteurs l'ont reconnu, lui et son complice Poisson, tu as raison, puisque nous voila libres, la première chose à faire, aussitôt le coup fait, c'est de li er à Paris : ça a d'abord l'avande mettre pas mal de lieues entre nous et les Toulonnais... ça en a un autre : Sénart n'est pas loin de Paris...

— Justement...

— El nous irons voir au pied du chêne en question si le magot y est encore...

— Voilà...

r — Après avoir prévenu Rameau, naturellement... &rp

jft — Est-ce bien utile? hasarda Poi \\

— Comment! Tu voudrais faire le tour à un ami? lui filouter sa part? A lui si précieux ! si remarquable ! A lui qui n'est pas notre associé, mais notre maître à tous les deux! Tu voudrais faire ça?... Mais tu n"a donc pas la moindre délicatesse?

Guiol s'échauffait...

— Allons, fit Poisson... tu ne vois pas que j'ai voulu rire!...

— A la bonne heure!... C'est que tu sais, moi, dans les questions de probité! franc comme l'or!...

Et il se frappait d'une main sur le cœur, et de l'autre allait frapper sur la table pour demander une troisième bouteille... Poisson l'interrompit.

— Non, fit-il, de sa voix traînante, assez comme cela... Il est bon de boire pour se réchauffer et se donner du cœur à l'ouvrage... Aller plus loin est imprudent, surtout quand il s'agit de quelque chose d'aussi délicat...

— Tu n'as pas tort.

Poisson regardait l'horloge.

— Voyons, reprit-il, l'heure approche : n'avons-nous rien oublié?...

Et ils se mirent à causer, se serrant les coudes, d'abord tout bas, puis insensiblement élevant la voix en gens qu'enivre, en dépit de leur sang-froid naturel, la liberté reconquise et l'espoir du gain promis...

A pas lents Damiens se rendait chez Mme Lebret. La matinée était pesante. Fatigué encore, car sa convalescence ne faisait que s'achever, il était surtout triste. Il sentait que l'amour de Catherine qu'il avait espéré un moment lui échappait : il sentait qu'il devait avoir un rival, il ne savait lequel; il avait le cœur gonflé d'une sourde colère en même temps que d'une angoisse secrète. L'orage de la nuit, dont le reste assombrissait le ciel, il lui semblait que c'était lui qu'il menaçait, elle peut-être. La fièvre le reprenait : sa bouche était sèche, son front brûlant. Sur la route, pas une source : en fait d'eau, rien que la mer toute bteue, là, à droite... Ah! là-bas, adossée à la montagne, on dirait une auberge... Mais oui... sur la façade, sur l'unique face, car toute la maison est encastrée dans la colline, un bouchon de houx se balance... Il approche, se hâtant : il va donc pouvoir boire enfin. Mais à mesure qu'il s'avance, l'auberge le tente de moins en moins : l'aspect en est peu engageant ; toute la devanture a été peinte en rouge foncé, qui, lavé par la dernière pluie, fait autour de la porte et de la fenêtre comme des traînées sanglantes ; une plaque en fer grince sur une tringle rouillée ; des restes d'enlumiuure y paraissent ; une inscription est écrite dans le haut : Aux Trois Couronnes; et en dessous sont peinturlurés un roi avec une belle couronne d'un jaune vif, un moine avec une couronne de cheveux gris, une mariée avec une couronne de fleurs d'oranger... Mais, tant l'auteur de ces peintures avait la main inexpérimentée ou l'âme sombre, il a donné une physionomie lugubre et basse à ses trois personnages : la mariée a l'air d'un homme et le trio semble le portrait d'après nature de trois forçats... des habitués du bouge, sans doute... Il n'en fallut pas davantage pour pousser au tout à fait noir les pensées de Damiens, déjà bien grises... Un instant il se demanda s'il entrerait dans cette auberge qui avait des airs de caverne, el qui. vu la solitude de l'endroit, paraissait si bien disposée pour un guet-àpens...Puis, riant de sess crupulçs, et sûr qu'il y trouverait, en somme, de quoi apaiser sa soil'. il poussa doucement la porte... Une phrase qu'il surprit en entrant l'arrêta nel sur le seuil :

— Moi, je retiendrai !.. mère, disait une voix; toi, charge-toi, de la Bile...

I h tressaillement 1< secoua... Instinctivement, en vrai ami iireux qu'il était, il se

Un homme parut, qui tenait un mousquet et le mit en joue. Le père Nicolas se baissa. Alors, il se passa une chose étrange.. 'Chapitre XIV).

persuada qu'il ne pouvait s'agir que de la seule fille et de la seule mère dont l'existence l'intéressât... Il voulut se rejeter en arrière, et, du dehors, écouter la suite de la conversation... Mais il vit que sa présence avait été remarquée des deux consommateurs : payant d'audace, il entra. Le cœur lui battait pourtant...

Le moine et le marin s'étaient, en effet, aperçus de son entrée, un peu tardivement peut-être... Ils échangèrent un coup d'œil rapide avec une moue de la bouche significative qui voulait dire à n'en pas douter :

— Diable! Est-ce qu'il aurait entendu, le petit?

Et fronçant le sourcil avec une expression sombre et serrant les poings, Guiol allait se lever... Du geste, Poisson le retint... Damiens était allé s'asseoir à l'unique

21e LIVRAISON.

(LIBRAIRIE ANTI-CLÉRICAtE.)

table qui restât libre : il y heurtait un verre pour appeler, et, n'obtenant pas de réponse, allait recommencer:

— Inutile, fit le marin avec le sourire le plus gracieux qu'il put, inutile, monsieur : la maîtresse du logis est sourde...

— Ah! mais alors?...

Répondant à cette interrogation, Poisson alla à la porte de la chambre voisine, qui était à la fois la chambre à coucher de la patronne, son cabinet de toilette, sa cuisine, sa cave et son garde-manger, et il cria d'une voix de Stentor :

— Hé ! la bourgeoise !

Au bout d'un instant, la bourgeoise parut.

— Qu'est-ce que c'est"? demanda-l-elle.

Le marin montra Damiens.

— C'est monsieur, cria-t-il, qui désire quelque chose.

— Qu'est-ce qu'il désire, monsieur? fit la grosse femme... Que monsieur dise son goût, on le servira...

— Qu'est-ce que vous avez ici? interrogea Damiens.

— Il n'y a que du vin.

— Ah!

— .Maintenant, vous savez, si vous n'en voulez pas...

— Si fait! si fait : donnez-m'en une chopine.

— Que ça? grogna la patronne, évidemment moins sourde quand il le fallait...

— Dame! c'est tout ce dont j'ai besoin; avec un pot d'eau ça fera mon affaire...

— De l'eau? Mais vous n'êtes donc pas un homme?

— C'est que, je vais vous dire, fit Damiens, je viens d'être malade : je sors de l'hôpital...

— Ah bah! dit Guiol qui n'avait pas parlé encore et se contentait d'écouler... Et il poussa le coude de Poisson, qui répondit par un clignement de son bon œil.

Tout en soufflant dans son verre, Dai examinait par en dessous. La bour-

geoise allait sortir, maugréant contre le client à la chopine; Poissou l'arrêta.

— Pardon! madame! redonnez donc une bouteille à mon frère, là... Il désignait Guiol, ajoutant, toujours avec un sourire :

— Lui n'a pas l'ennui d'être en convalescence comme monsieur...

— Heureusement, fit Guiol en riant d'un bon rire.

La patronne sortit et revint au bout d'un instant ; mais elle se trompa en servant, donna la bouteille au jeune homme et la chopine aux autres.

— Vous faites erreur, observa Guiol.

— 11 n'y a pas de mal, interrompit Poisson; monsieur nous fera bien l'amitié, je pense, de trinquer avec nous.'...

Damiens s'inclina...

— On ne refuse jamais, insista Guiol, de trinquer avec l'armée et la religion...

— C'est vrai, fit Damiens, qui rapprocha son tabouret. Il ajouta :

— C'est moi qui vous remercie.

Poisson avait débouché une bouteille : il avait déjà empli deux verres; il allait en emplir trois... Damiens l'interrompit.

— Pardon, très peu à moi, dit-il d'un ton timide, qu'il me reste de la place mettre de l'eau...

Et il se retournait pour eu demander à la patronne.

— De L'eau? firent d'une seule voix les deux complices; y pensez-vous?

Ce disant, Guiol lui remplit son verre... Poisson commença à trinquer, si bien que le jeune garçon eut beau s'en défendre, il lui fallut boire... Mais il s'étrangla à la seconde gorgée...

— Hé! là! hé! fit Poisson... ne nous pressons pas, nous avons le temps... Et il lui tapait dans le dos...

— Vous êtes bien bon, vraiment, disait Damiens tout confus... Vous êtes bien bon, monsieur le marin... car vous êtes dans la marine?...

— Royale! comme vous voyez : nous nous sommes engagés, mon frère et moi, chacun dans notre régiment, à la même époque, et nous profitons de mon passage ici et d'un congé qu'il vient d'avoir, pour vider une bouteille et causer un peu du passé...

— Mais alors je vais vous déranger? hasarda Damiens.

— Pas du tout... et puis je m'intéresse à vous, jeune homme... vous avez une bonne figure...

— Vous êtes bien bon...

— Votre état de santé aussi excite mon intérêt, car je dois vous dire que je me mêle un peu de médecine. . .

— Vraiment?

— Mais oui : notre père, — Dieu ait son âme! — était médecin distingué...

— Je le crois volontiers.

— Sa théorie, fruit de longues observations, était que le vin est, au moins en principe, la panacée universelle, et contient en germe le remède à toutes les maladies...

— Pas possible?...

— C'est absolument exact... Buvez donc... Damiens obéit...

— Avec cette nuance, reprit Poisson, — et ceci est de l'invention de mon frère...

Guiol salua...

— Que le vin est bien plus salutaire quand il est employé chaud... Ainsi, vous qui sortez de l'hôpital...

Il acheva sa pensée en rappelant la bourgeoise et lui commandant de faire chauffer un saladier de vin avec du sucre et des épices... Damiens eut beau se défendre, prétendant que cela le griserait...

— Cela vous guérira! affirma Guiol.

Et Poisson ajouta que c'est ainsi qu'ils pensaient guérir deux personnes dont ils avaient entrepris la cure, une mère et sa fille, dont ils parlaient tout à l'heure quand il était entré... Le saladier de vin chaud arriva, garanti bon par la patronne, qui en savait quelque chose... Guiol versait, mettant double rasade au jeune homme, dont la belle humeur croissait à chaque trinquée : Poisson l'entretenait en lui racontant leurs expériences, et comment lui-même avait eu un œil perdu par suite de l'explosion d'un pot de grès où il faisait chauffer un litre de son remède... Mais Damiens ne l'écoulait plus guère : il en avait bu plus qu'il n'en fallait à un convalescent de cet âge... Visiblement il faisait des efforts inutiles pour lutter contre un invincible sommeil qui l'envahissait... Ses yeux s'étaient fermés deux fois déjà, et sa tête penchait sur ses coudes allongés sur la table... Elle y tomba enfin... Poisson causait toujours... Bientôt un ronflement régulier l'avertit qu'il pouvait arrêter là son histoire... Damiens dormait.

9^ gi

*y 164 LES DÉBAUCHES D'UN CONFESSEUR S^

— Ça y est! murmura Guiol... Maintenant, filons à notre affaire, il doit s'en faire temps...

Ils se levèrent tous deux doucement, et, sur la pointe du pied, s'en allèrent jusqu'à la porte :

— Pardon ! fit la patronne, à qui l'ouïe était revenue décidément, et qui se mit entre eux et le seuil, pardon! monsieur le moine, pardon, monsieur le matelot, mais qui me paiera?...

— Hé! sotte que vous êtes, répliqua Guiol, furieux du contre-temps, vous ne voyez pas que nous vous laissons en paiement ce jeune nigaud qui dort?...

— Mais il faut donc?...

La bourgeoise n'eut pas le temps d'achever... Rudement poussée en arrière par

les deux hommes, elle tomba... Et comme ça ne lui était pas une petite affaire de se relever, elle y passa une bonne minute... Pendant ce temps, Guiol tournait la clé de la porte... Etait-ce le bruit qui le troublait dans son sommeil? Damiens remua.

Rouge de colère, la patronne courut à sa fenêtre... Au moment où elle y arrivait, le volet se fermait, vigoureusement maintenu du dehors, et la barre de fer s'y appliquait, qu'un ressort fermait... Prisonnière ! Elle était prisonnière chez elle, car sauter de la fenêtre de sa chambre était un exercice trop difficile pour elle. Il lui faudrait donc attendre un passant complaisant...

— Les gredins! grognait-elle : je m'en doutais que c'était encore des évadés... J'aurais dû les faire payer d'avance... Mais cette robe de moine, ça m'impose tellement!... Un saladier qui me reste pour compte!...

Elle allait et venait, d'une humeur de chien...

— Tiens! mais au fait, reprit-elle, leur conseil était bon... Si je me payais avec l'ivrogne?... 11 dort... Il n'y a pas de danger...

Elle s'approcha doucement.

— Justement ! murmura-t-elle, je vois le bout de sa bourse sortir de son gilet...

Elle tendait la main, retenant sou souffle... Tout à coup elle se redressa, poussant un cri... L'ivrogne venait de se lever, et il brandissait sa chaise au-dessus de sa tète...

— Misérable! criait Damiens. vous êtes de ce guet-a-pens!

— Moi? non, je vous jure, répondait la femme, essayant de dégager sa main qu'il avait saisie... Je ne sais pas ce que vous vouiez dire...

— Parlez ! malheureuse, insista le jeune homme : dites-moi le nom de celle qu'on menace, ou je vous écrase comme une vipère...

Il était terrible; l'idée que celle qu'il aimait était eu danger l'avait mis dans une colère qui l'enivrait...

— Je ne sais rien, mon bon monsieur I gémissait l'aubergiste... Je voudrais le -avoir et vous le dire, rien que pour faire pièce à ces gredins qui ne m'ont pas payée...

Damiens la repoussa.

— Allons, c'est bien ! lit-il.

La grosse femme ne demanda pas son reste, courut à sa chambre, et en poussa \

la porte...

— Un instantl s'écria Damiens.

Et il y courut... Mais elle tremblait d'une telle peur qu'elle venait de donner

rS, deux tours de clef... .o

cfa — Ouvrez-moi! dit le jeune homme... Mais ouvrez-moi donc I ^>

*fa} LES DÉBAUCHES D'UN CONFESSEUR 165 VV

Ce disant, il frappait sur la porte à tour Je bras...

L'aubergiste tira le verrou d'en haut, et ce fut sa seule réponse...

— Ouvrez-moi, que je puisse sauter par votre fenêtre et courir après eux... La grosse femme tirait le verrou d'en bas...

— Si vous ne m'ouvrez pas, j'enfonce votre porte!... Alors il entendit qu'elle roulait un gros meuble pour se barricader... Fou de

chagrin et de fureur, il s'empara d'un lourd escabeau et, de toutes ses forces, le lança sur la porte : mais elle était en chêne, massive, soutenue par des ferrements énormes, et disposée pour résister à de tels assauts; elle ne broncha pas...

— Misère! grommelait-il... Au choc de l'escabeau, un cri terrible avait répondu... C'était la grosse femme

qui, se croyant prise, venait de tomber sans connaissance sur la commode approchée, doublant de son épaisseur l'épaisseur de la barricade... Robert tournait dans la salle comme un lion en cage...

— Pas une issue! faisait-il avec désespoir...

Et, il ne savait pourquoi, le pressentiment qui l'avait averti tout à l'heure devenait plus poignant à chaque minute... Il rôdait toujours à travers la chambre sombre... Soudain, à la porte qu'il secouait en vain, il aperçut un judas ménagé pour examiner au dehors, et par où filtrait un rayon de lumière... Il le tira et regarda au dehors avidement, se tournant pour augmenter l'horizon ménagé par la petite fenêtre...

— Ah! fit-il enfin.

11 venait d'apercevoir le marin et le moine qui causaient avec animation dans

l'ombre d'un mur, là, à droite. Le moine pliait un foulard en triangle, tirant dessus comme pour en vérifier la solidité, qui lui parut suffisante : cela fait, il le mit dans sa poche, et, sur un signe du marin, vint s'appuyer le dos au mur. Il avait joint les mains à bout de bras : le marin mit un pied sur ses mains croisées, puis, s'enlevant, mit l'autre, escalada ses épaules; il n'était pas assez haut encore pour atteindre à pleine maiu la crête du mur : le moine lui saisit les pieds de ses mains, le souleva ainsi d'un vigoureux effort... et le marin se trouva hissé en haut de la muraille, qui paraissait clore un verger. Arrivé là, il examina la route dans les deux sens, plus longuement du côté de Toulon...

— Personne^ demanda son compagnon.

— Personne.

— Bien. Tiens-tu l'arbre?

— Oui.

En effet, Poisson venait de s'accrocher aux branches d'un vieil olivier énorme, le

long duquel il disparut bientôt... Quand il remonta, il portait un paquet qui semblait assez lourd : du haut du mur, il le jeta à terre... C'était un filet de pèche garni de ses boules de plomb.

— J'aperçois quelque chose, ajouta-t-il baissant la voix... Seulement je ne distingue pas encore si ce sont des hommes ou des femmes... Ils sont deux, dans tous les cas...

— Ça doit les être... Ça vient?

— Oui... et ça a bien L'air d'être des femmes.

— Alors dépèchons-nous.

Poisson sauta sur la route.

— File au coin du mur, toi, là-bas; moi je reste ici : la place est bonne... Et il s'accroupit au bord du fossé, cachant le filet derrière lui...

— Ce sont elles! fitGuiol...

3^~ çfe~ !

Sur quoi, il courut à son poste...

— Elles!... Qui? se demandai! Robert, sûr cette fois, à n'en pas douter, d'un infâme, et, désespérément, collant son o:jil au judas pour examiner la route,

mais l'ouverture trop petite ne lui permettait de voir que quelques pas au delà du marin...

Quelles que soient ces femmes, c'était le déshonneur qui les attendait, ou la mort; il le sentait... Il ne pourrait donc rien pour leur salut?... Il n'y avait donc décidément pas d'issue? 11 ne pouvait y avoir d'autre porte que celle de la chambre de l'aubergiste, puisque la maison est adossée à lai ... Mais la chemine .' 11

avait vu une cheminée sur le toit tout à l'heure, en venant... Elle était donc dans la chambre voisine?... 11 allait quitter son observatoire pour chercher encore... De l'y ramenèrent, lamentables... Personne n'était en vue. pourtant... C'était I qui geignait ainsi, se roulant à terre, appelant à son secours tous les saints du paradis...

— A moi! gémissait-il... du secours, bons chrétiens, mes frères! par charité!... A moi ! . . .

Robert entendit des pas qui se hâtaient... Il vit deux ombres s'al ir la

route, puis deux femmes s'approcher du fossé... Il retint un cri terrible... femmes étaient Catherine et sa mère... Elles allaient à la 1

la mère heureuse et affectant de l'être davantage encore pour voir sourire Calh :

la fille l'idée terrible qui l'obsédait depuis la veille et lui avait complè-

tement ôté le sommeil et l'appétit...

— Le démon! songeait-elle avec épouvante... Le démon est en moi!... Et elle se sentait devenir folle à cette idée... Elle n'osait plus se signer en

passant devant les croix... Si ce supplice se lut prolongé. Girard n'aurait pas eu ;i avoir peur, la démence l'eût vile débarrassé de sa victime... C'est à ce moment qu'elle fut tirée de .-a songerie par les lamentations du faux marin... Emues, elles vinrent à lui...

— Qu'avez-vous, demanda la mère, mon pauvre homii ;

— Hélas! geignait l'autre... bêlas! je me suis casse la jambe... la lièvre me brûle. . . A boire!...

— Attendez: nous allons en demander à cette ■ . •... Et la mère faisait un pas, entraînant sa fille du côté ^a Ïrois-Couronnes...

— Oh ! par pitié I ne me laissez pas seul, reprit Poisson : je vais mourir. moi l'aumône d'une prière...

— Soit, fit Mme Cadiére.

Et elle dit à sa fille :

— Cours à l'auberge, Catherine, et demande à boire, je vais rester près de lui...

Le marin dissimula un sourire de satisfaction ; lai ! gré...

Robert, pendant la demi-minute que dura cet incident, eut le cri :

— Prenez gardel Vingt fois il le retint, ayant peur que ce cri ne compromit la situation, plutôt

uver. Aussi ce fut avec un tremblement de joie qu'il vit Catherine venir vers la porte derrière laquelle il se consumait, réduit à l'impuissanc

— Vitel vite 1 hasarda-t-il à mi-voix par le judas... Au même instant, Catherine se détournant un peu pour chercher d'où venait ,-->

tO, celte voix, Damiens aperçut d'un coup d'oeil ceci : ire se penchait vers le g\T

faux blessé, qui se plaignait toujours... Soudain le faux blessé se dressa, brandissant le lourd filet qu'il abattit sur la femme... Elle n'eut pas le temps de faire un geste et se trouva emprisonnée sous les mailles que tiraient les balles de plomb... Robert n'eut qu'un cri : — Lâche! — qu'il ponctua en heurtant la porte avec acharnement... Avertie par ce cri, Catherine se retourna; mais elle n'avait pas encore reconnu ce qui l'avait provoqué, quand elle se sentit violemment serrée au cou... Quelqu'un par derrière s'efforçait de lui serrer autour de la gorge un foulard rouge. . . Et Damiens eut une seconde une vision atroce : ce foulard rouge en travers du cou blanc semblait une prolonde entaille sanglante, et l'on eût dit que la tète, appuyée encore sur les épaules, en avait été séparée par un coup de couperet...

— A moi! essaya de crier la malheureuse enfant... A son cri répondit seul le cri de sa mère, qui la voyait, mais se débattait en

vain pour se débarrasser du filet qui l'ètreiguait... Guiol s'acharnait après sa victime... D'un mouvement instinctif elle avait mis ses mains entre le foulard et sa gorge, essayant de résister à l'étreinte terrible, se rejetant de côté, en avant, en arrière, désespérément, pour échapper au lien qui l'étouffait...

— A moi! criait-elle toujours.

Le faux moine lui ferma la bouche de la main... Cela étouffa le cri ; mais cela

eut pour lui l'inconvénient de lui rendre le serrement du foulard moins aisé... 11 n'avait plus qu'une main pour en tordre les deux bouts et en resserrer ainsi la boucle... Il serrait de toutes ses forces...

— Nom de Dieu! grognait-il, mais c'est donc le diabie que cette fille-là?

— Le diable ! murmura Catherine, eh bien, soit... Et trouvant dans cette idée un ressort nouveau, une force de résistance décuplée,

elle essaya avec plus d'acharnement encore à glisser entre les mains de son agresseur ... Elle allait y parvenir... Pour la retenir, il avait dû lâcher le foulard qui restait noué à son cou, mais ne l'étreignait plus. Laissant une partie de son mantelet entre ses mains brutales, elle se dégageait et faisait un pas pour s'enfuir, quand elle chancela, saisie d'une nouvelle épouvante... Le faux marin était devant elle... Jugeant difficile la situation de son complice, il accourait, non sans avoir lié d'un nœud solide les mailles du filet sous lequel se désespérait Mme Cadière... Affolée, éperdue, Catherine baissa la tête, essayant de fuir en passant entre ses deux adversaires... Poisson devina le mouvement...

— Attends un peu ! fit-il.

Et d'un croc-en-jambe violent, il la jeta à terre... Elle tomba sur le dos, rudement... Sa tète frappa le sol avec un bruit sourd... Mais elle n'avait pas fermé les yeux, et elle vit Guiol, qui grognait un : — Ça y est! — satisfait, se pencher çers elle; le faux marin lui maintenait les jambes; le moine lui mit le genou sur la poitrine, la comprimant d'une brusque pesée...

Elle se sentit étouffer, et essaya de se soulever, ouvrant désespérément la bouche pour boire un peu d'air qui lui échappait... Une main s'abattit sur ses lèvres... Eu même temps le foulard se serrait autour de sa gorge, tordu d'un seul coup... Un cri rauque s'étrangla dans sa bouche... Un nuage passa sur ses yeux...

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