‹ Les débauches d'un confesseurChapitre 16 sur 68 · PRÉPARATIFS NOCTURNES · texte numérisé non relu

PRÉPARATIFS NOCTURNES

La l'orme sombre qu'avaient aperçue Fellmann et Truc semblait porter une robe, robe de moine ou de jésuite... car ce n'était pas là l'allure d'une femme. Était-ce un moine ennemi? un carme? ou un contre-espion des jésuites? ou un faux frère de la Société? Tout cela était possible... et c'est tout cela que se demandait Fellmann en courant de toutes ses forces, et en entraînant le maquignon sur la piste du curieux inconnu... Fellmann était singulièrement robuste, pour un homme qui semblait un vieillard : sa taille se redressait maintenant, et ses jambes nerveuses allaient d'un tel train qu'il fatiguait et essoufflait le maquignon, pourtant accoutumé à courir... Empêtré dans sa robe, l'inconnu perdait visiblement du terrain : il semblait mal connaître celte ruelle que n'éclairait pas la lune déjà basse sur l'horizon... Soudain Fellmann laissa échapper un cri de triomphe. Ce cri avait été provoqué par deux choses : d'abord par un rayon de lune passant par l'échancrure d'un toit et qui lui avait suffi pour reconnaître à n'en pas douter le costume des carmes, les ennemis héréditaires de la Société ; il avait été provoqué aussi par la constatation du chemin que venait de prendre le carme. Au bout de la ruelle, — car cette poursuite n'avait pas duré plus d'une demi-minute, — deux routes s'offraient : une à gauche, aboutissant à un lacis de petites rues tortueuses, dans lesquelles il eût été facile de disparaître sans laisser de trace ; une à droite, qui , après un petit coude , tombait dans une impasse. C'est à droite que venait de se jeter le carme.

— 11 est pris, dit Fellmann à Truc.

Et, franchissant le porche de charpente qui faisait le coude et précédait l'Impasse, ils s'élancèrent les bras en avant .. Cette fois, c'est à tous les deux qu'échappa un cri, cri de stupeur et de colère :

— Tonnerre ! grogna le maquignon.

— Fatalité! murmura Fellmann.

La lune éclairait le fond de l'impasse... L'impasse était vide.

— Ah çà ! par où est-il passé? fit Hilaire.

De fait, la chose ne laissait pas que d'être singulière : l'impasse était de partout dose par le derrière de maisons sans issue, ou par de hauts murs de clôture... Pas la moindre porte, pas la moindre gouttière le long de laquelle une escalade fût possible... D'ailleurs le carme n'en eût pas eu le temps. A terre, rien qui ressemblât à une trappe : des files irrégulières de pavés pointus... Fellmann, du bout d'un échalas ramassé, heurta les murs à droite et à gauche; partout les murs sonnaient le plein.

— Voilà qui est un peu fort tout de même! jurait Truc, c'est à croire aux miracles, ma parole d'honueur!

M. Fellmann lit un mouvement d'épaules, et continua ses recherches avec précaution.

— Rien ! fut-il obligé de conclure.

Il allait (initier la place, quand une réflexion le traversa... Il se souvint qu'en pareille circonstance, poursuivi lui-même, comme l'était ce carme, il avait avisé une porte haute, s'était suspendu par les poignets aux moulures du linteau, se soulevant

Os* .

Déshabituée de la confession depuis l'enfance, elle préférait cet épanchement moins intimidant sous l'oeil de la Nature... (Ghap. XV.)

si bien que, grâce à l'obscurité, ceux qui couraient après lui avaient passé sous ses pieds, et qu'il n'avait eu qu'à sauter à terre et qu'à reprendre sa course en sens inverse pour leur échapper. Il examina au-dessus de sa tète : mais seules les poutres qui traversaient le porche eussent pu se prêter à une manœuvre pareille, et personne n'y était suspendu. D'ailleurs elle se trouvaient à plus de dix pieds de hauteur, et défiaient, par

lit Fellmann que cette sotte aventure commençait à mettre de m • aeor.

iveau le cul-de-sac : son premier examen ne l'avait ut impossible que le carme y eût trouvé un refuge...

(LIBRAIRIE ANl'I-CLÉRICALIi.)

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fV 170 LES DÉBAUCHES D'UN CONFESSEUR

— Restez là, dit-il à Truc, en sentinelle... Je vais donner un coup d'œil en arrière.

Et il retourna dans ladirection parcourue, examinant pour la forme, — car il était bien sûr de ne rien découvrir, — les pavés, les murs, tout : sou regard était extiaordinairement aigu et vif : il était débarrassé de ses lunettes et semblait n'en voir que mieux...

— Quoi ! murmurait-il, je me serai laissé jouer ainsi comme un conscrit... moi?... 11 reviut vers sa ruelle...

— Rien non plus f Il fouilla des yeux le passage à gauche, celui que n'avait pas pris le carme, et,

n'y distinguant pas âme qui vive, il allait retourner à sa maison serrer ses papiers dans la cachette au panneau, quand une exclamation sourde s'étouffa dans sa gorge...

— Cette fois! avait-il murmuré...

Sur quoi, il se rejetait dans l'angle d'un mur. Là, dans la ruelle sinueuse, moutait un homme d'assez grande taille, sûrement

revêtu d'un froc à capuchon, et qui, se dîssimulaut daus les parties d'ombre et regardant autour de lui avec soin, se hâtait de son côté...

— C'est lui! se dit Fellmann... Mais comment diable a-t-il fait le tour?... Rah ! cela n'importe guère...

L'homme au froc avançait toujours...

— Ce qui m'importe, continua Fellmann... Il n'acheva pas... ou plutôt, il mit la fin de sa phrase en action en tirant de sa

poche un mouchoir vite disposé en bâillon, puis un écheveau de corde à boyau, qui constitue un lien moins embarrassant qu'une corde, plus solide et plus gênant, car il coupe la chair qu'il serre. L'inconnu n'était plus qu'à quelques pas. Fellmann roula sa coule à boyau autour du bras gauche, prit sou bâillon dans la main droite, et attendit... Les pas se rapprochaient : il laissa l'homme dépasser l'angle où il s'était blotti; puis, quand il le vit à bonne dislance, bondit, noua le bâillon autour de sa bouche, et, en même temps qu'il le renversait à terre, lui lia les bras avec la corde à boyau... L'homme n'avait pas eu le temps de pousser un cri. Fellmann se pencha sur lui, lui mit le genou sur la poitrine... Placé comme était l'homme étendu, la lune lui éclairait en plein le visage... Fellmann reconnut une grosse tète placide à favoris blonds.

— Van Denlinden ! lit-il. stupéfait. F.t il ajouta, lui relevant la tète, et dérangeant son bâillon pour lui permettre de

répondre :

— C'est vous qui nous espionniez tout à l'heure?...

— Moi ! où ça? demanda une voix traînarde.

— Là. à ma porte...

— J'arrive de Toulon à l'instant...

— Prends garde à ce que tu dis !

— Ne vous lâchez pas! répondit l'autre de son ton tranquille... regardez plutôt la boue que j'ai à mes bottes et à ma limousine...

De lait, il était horriblement crotté.

— Qu'est-ce que cela prouve? reprit Fellmann... J'ai bien pris à l'instant ta limousine pour un froc... j'ai bien pu me tromper de même tout à l'heure... Je te dis que c'est loi qui nous écoutais!

Sans élever la voix, Fellmann menaçait.

— Ah! c'est comme ça? lit le gros homme, faisant tout son possible pour > £} se fâcher... Vous vous mettez en colère quaud c'est moi qui devrais vous en vouloir da, £\

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LES DÉBAUCHES D'UN CONFESSEUR 17 i

vos procédés à mon égard"? Eh bien! détachez-moi tout de suite, venez avec moi à l'auberge du Canard sauvage, et demandez si je ne viens pas de réveiller le garçon pour savoir de lui où était M. Truc... Venez... Il vous répondra, le garçon, ce qu'il m'a déjà répondu : que M. Truc n'y est pas... Il vous prouvera qu'en le quittant, je me suis mis en route dans la direction de votre maison, où M. Girard m'avait dit que je le trouverais, si je ne l'avais trouvé à l'auberge... Venez... allons...

Fellmann avait débarrassé le Hollandais, qui se remettait sur ses pieds, non sans peine, grommelant :

— Venez ! je vous ferai voir si c'est ainsi qu'on traite un courrier de la Société, qui vient de Toulon sans quitter la selle. . .

— Allons! c'est bien, interrompit Fellmann, je vous pardonne...

— Voilà...

— Vous aviez pour Truc une commission du Révérend Père Girard?

— Une lettre, très pressée.

— Donnez-la.

— Pardon ! fit Van Deulinden repoussant la main tendue de son interlocuteur : pardon : à lui seul.

— Vous avez raison ; je vous la demandais pour éprouver votre zèle. Ce disant, il prit la main du courrier et l'emmena du côté de l'impasse. Truc

y allait et venait d'un pas impatient. Fellmann le siffla doucement.

— Toujours rien? lui demanda-t-il.

— Rien toujours! grogna le maquignon.

— Il n'importe : laissons cette piste pour le moment... nous nous remettrons en chasse plus tard; voici quelque chose de nouveau.

11 présenta le Hollandais.

— Monsieur, ajouta-il, vous apporte une lettre de la personne qui vous a envoyé...

— Ah! ah! du Père...

— Chut ! imprudent...

— C'est bien, je me tais.

— A la. bonne heure.

— Et qu'est-ce qu'elle dit, cette lettre?...

— Très pressée ! intercala le courrier.

— Nous allons l'apprendre chez moi, répondit Fellmann. Sur quoi il fit un pas pour y retourner. Van Denlinden l'arrêta.

— Non, pas chez vous, dit-il; chez Pophilat, de suite.

— Diable! fit Fellmann, il y a donc si grande urgence et aussi nécessité de...

— Apparemment ! interrompit le Hollandais.

— Eh bien! allons, et vite!

El les trois hommes, sortant de l'impasse, reprirent, sans échanger un mot en

route, la ruelle par où était arrivé le courrier, la descendirent à grands pas, et prirent dans la direction de l'évêché. La boutique devant laquelle ils s'arrêtèrent, adossée au palais synodal, avait pour enseigne :

Pophilat fils, regrattier Achète et vend les habits de toute sorte.

t retenus par une barre de fer boulonnée aux deux sSp s. Fellmann tourn.) à olusieurs reprises le boulon le plus près de la porte... kS»

11 sembla qu'à l'intérieur de l'échoppe ud timbre discret tintait. Au bout d'un instant, une tète, entourée d'un collier de barbe noire, et qui, évidemment, appartenait à un Auvergnat, apparut à la partie supérieure de la porte qui se partageait en deux dans le sens de la hauteur. Pour surcroit d'évidence, ce fut avec l'accent de Saint-Flour que Pophiiat demanda :

— Qui est-ce qui est là?

Pour toute réponse, Fellmann s'approcha. Pophiiat aussitôt reconnut l'homme

aux lunettes, fit un grand saint, ouvrit la partie inférieure de la porte et introduisit chez lui les trois visiteurs.

Son chez lui se composait d'une salle carrée encombrée de nippes de toutes sortes, de ferrailles, de vieille vaisselle, pandémonium crasseux où les bassinoires se heurtaient aux vieux sabres hors d'usage et les habits militaires aux robes de parlement. Au fond de la salle, une espèce de grabat s'abritait derrière une vieille fourrure faisant rideau. Pas un mot ne fut échangé. Pophiiat referma sa porte, releva la mèche de sa lampe, puis, faisant signe au Hollandais, prit son grabat par la tête pendant que le courrier s'emparait des pieds, le glissa de côté, et découvrit ainsi une trappe. 11 la souleva : un escalier de meunier s'offrit par lequel monta une bouffée d'air froid.

Pophiiat le premier descendit, puis les autres hommes, Truc le dernier. Pour rendre hommage à la vérité, il est juste d'ajouter qu'ému de tout ce qu'il venait d'apprendre et de voir, le maquignon était pris de plus en plus d'un étonnement qui frisait l'inquiétude. Il fit bonne contenance pourtant. A ce moment, Vandenlinden tira de sa poitrine un scapulaire de laine qu'il ouvrit; la lettre était entre les deux épaisseurs. Il la remit à Truc.

— Ah ! ah ! fit celui-ci d'une voix trouble en homme qui ne serait pas fâché d'arriver enfin à quelque chose de clair, et qui, en même temps, ne laisse pas que d'avoir un peu peur de ce qu'il va peut-être apprendre.

— Ouvrez! dit Vandenlinden.

Truc rompit le cachet...

Une exclamation de dépit lui échappa.

Voici ce qu'il avait sous les yeux :

A Da

ir-

Aa

— Qu'est-ce que c'est que ça? s'écria le maquignon. Et se tournant vers Fellmann, h qui il tendit le papier :

— Vous y connaissez quelque chose, vous?

— Peut-être, dit Fellmann.

Sur quoi il se mit à examiner les caractères.

— Prior clavis? demanda-t-il à Vandenlinden.

<Q LES DÉBAUCHES D'UN CONFESSEUR 173 yV

— Prior, répondit le Hollandais.

— C'est la première clé?

— C'est la première.

— Bien! conclut Fellmann.

Il tira de sa poche un papier et un crayon, et, sur un coin de la table, unique

meuble de cette cave, se mit à griffonner quelque temps avec attention, reportant un à un les signes sous les lettres d'un alphabet qu'il venait de reconstituer. Au bout d'un instant, il se leva et dit :

— Voilà.

Il présentait aux assistants le bout de papier sur lequel il venait de traduire les

lettref à coefficients qui formaient la croix. Il faut croire que sa traduction renfermait quelqu'ordre étrange, car Truc ne put s'empêcher de tressaillir.,. Pâle, il regarda ses compagnons : ni le Hollandais ni l'Auvergnat n'avaient bougé. Tous deux semblaient attendre que Fellmann, qui rêvait, sortit de sa songerie.

— J'y suis, lit Fellmann.

Et se tournant vers Pophilat, il ajouta :

— Mène-nous au caveau.

Pophilat enleva l'échelle par laquelle ils étaient descendus et qui entrait dans une

encoche pratiquée au plancher de la cave... Aussitôt il sembla à Truc que la terre oscillait sous ses pieds... Il faillit tomber :

— Prenez garde! cria Pophilat qui le retint. Il était temps... Le plancher, que seule retenait l'échelle, glissant horizontalement

dans des rainures, venait de rentrer dans la muraille, sauf une bande de deux pieds de large qui faisait comme un trottoir, sur lequel les quatre hommes étaient alignés...

— Eh là! Eh là! faisait Truc abasourdi... En même temps il frissonnait, un peu de peur, un peu parce qu'une violente

bouffée d'air froid venait de se ruer dans la cave. Un bruit étrange l'accompagnait, pareil au clapotement de l'eau...

— Juste! s'écria le maquignon, se reculant jusqu'à s'aplatir contre le mur.

Le plancher mobile avait découvert un large ruisseau assez profond que l'encaissement faisait plus tumultueux... Sous la partie où ils se tenaient sautait une barque que Pophilat attira au dehors. Tous y descendirent l'Auvergnat; s'arma d'une perche ferrée.

— Baissez-vous! ordonna Fellmann.

Truc, comme les autres, s'aplatit dans le fond... Bien leur en prit : la porte de

bois qui s'ouvrit pour leur laisser passage n'offrait qu'un trou très bas; la voûte se maintiut ainsi pendant quelques instants. Le ruisseau, sorte de Bièvre qui alimentait des moulins et des tanneries, passait sous une rue : le courant se précipitait, furieux, provoqué par le resserrement du lit et l'ouverture de quelque vanne inférieure. Pophilat avait assez à faire de retarder l'élan de sa barque en s'arcboutant sur la perche soutenue sous son aisselle.

Au bout d'un instant, un choc leur fit dresser la tète.

— Nous y sommes, dit l'Auvergnat.

Ils se trouvaient dans une salle à peu près pareille à celle où ils étaient entrés

d'abord, plus encombrée encore de costumes de toutes sortes, mais ceux-ci rangés

ts jusque dans les derniers détails : costumes de

prier avec bo.>> :ons, perruque, fouet, chapeau et jusqu'aux favoris;

■ et même de paysannes, avec jupons, cols, bonnets,

iles ou manchons, suivant le cas; livrées de domestiques, armes, etc.

Pophilat avait amarré la barque et tiré au-dessus du ruisseau une lourde trappe carrelée à la surface. Quand il l'eût fait, il eût été impossible de dire où finissait le vrai carrelage. Une lampe veillait dans la salle qui ne prenait jour que par eu haut, dissimulée qu'elle était tout entière dans le magasin à paille d'une poste aux chevaux, celle-là même où le cheval du Hollandais mangeait l'avoine à cette heure : vieille et précieuse propriété de la Société de Jésus.

En descendant de la barque, Fellmanu avait jeté dans le ruisseau, déchiré en mille miettes, le papier où était écrite la traduction du texte mystérieux.

— Vous n'y jetez pas aussi ma lettre? demanda le maquignon.

— Non pas ! La voici, gardez-là... 11 faut que vous la présentiez au Père Girard à votre retour pour qu'il puisse constater que vous l'avez reçue...

— Ah! ah!

— En même temps, acheva Fellmann, qu'il constatera comment vous aurez accompli ses ordres...

— Ainsi, fit Truc avec un mouvement de recul, c'est moi qui dois accomplir?...

— Les ordres de la Sociélé? Certes! affirma l'homme aux lunettes...

— Quoi? celte Jeanne?... Il faut!

— 11 le faut! oui! interrompit le jésuite de sa voix tranchante. Truc frissonna... Peut-être la même idée lui revenait, celle qui l'avait hanté déjà

pendant le sinistre récit de cet homme effrayant...

— Mais pourtant, commença-t-il, la voix mal assurée...

— Vous hésitez? demanda Fellmann, et il avait un tel éclair dans les yeux que Truc n'ajouta rien...

— Je n'hésite pas, balbutia-t-il...

— A la bonne heure! conclut l'autre.

Et il ajouta :

— C'est que vous n'avez pas chaud, voilà tout... Vos frissons ne viennent pas d'autre chose... Rassurez -vous, je vais vous faire donner des vêtements plus chauds...

11 se tourna vers l'Auvergnat.

— Monsieur Pophilat, dit-il, en même temps que vous aiderez M. Truc à sa toilette, versez-lui donc un verre de votre bon vieux vin de Frontiguan... Vous devez bien eu avoir encore?

— J'en ai quelques bouteilles.

— Donnez-nous-en une...

Le maquignon, bien qu'ivrogne, paraissait peu tenté par celte offre; il semblait

se méfier du vin de Frontiguan... Sa moue diminua quand il entendit Fellmann ajouter :

— Nous en boirons tous un verre, et je trinquerai même avec vous. Sa moue fit place à un sourire, quand, après avoir trinqué avec ses compagnons,

il eut goùlè, comme eux, la poussiéreuse bouteille tirée du fond d'une armoire. Au second verre, il avait oublié ses pensées funèbres et ne voulait plus voir de la chose <pie le coté curieux. Il endossa saus rechigner le costume qu'on lui présenta, et se sentit, ma foi, d'excellente humeur et dans les meilleures dispositions d'obéir à la Sociélé, quand, avec la lettre originale, Fellmann lui glissa dans la poche uu rouleau d'or assez pesant.

— Allons! fit-il, la voix uu peu empâtée... Maintenant, quand on voudra! Et il m; disposa à sortir. Fellmanu qui achevait de se costumer, lui aussi, le y.

«Q suivait d'un regard aigu... £\£

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— 11 faut donc qu'il y ail miracle? s'était demandé Hilaire dans l'impasse où l'archiviste l'avait laissé en sentinelle.

Il n'y avait pas eu miracle du tout, par l'excellente raison que les miracles, cela est bien connu, n'arrivent que dans les églises et en plein jour, de façon à ce que les vérifications en soient faciles à faire par les fidèles. Le Père Nicolas, — car nos lecteurs l'ont reconnu sans peine, devinant qu'il avait dû suivre Truc jusque chez Fellmanu et tâcher de surprendre leur entretien, — le Père Nicolas s'était vu un moment dans une situation singulièrement délicate. Sûr que ses enuemis puniraient de façon implacable l'audace qu'il avait eue de pénétrer leurs secrets, il s'était considéré comme perdu alors qu'il avait vu le mur du fond de l'impasse lui barrer le chemin... Il courait encore, par acquit de conscience, plutôt que par espoir de trouver une porte qu'il ne distinguait pas... quand il faillit tomber... Il venait de se heurter dans une longue perche de frêne, forte et souple, appuyée, il s'en rendit compte, contre la poutre transversale qui soutenait la charpente du porche. Il allait s'en servir comme d'une massue un peu embarrassante, il est vrai, pour tacher d'assommer ses adversaires... quand il rélléchit qu'ils étaient peut-être armés, qu'un coup de pistolet aurait vile raison de lui, et que le mieux était de ne pas essayer une lutte inégale toujours. Il se souvint alors d'un exercice coutumier parmi les gars de Bretagne ou du Nord; peutêtre, avant d'être moine, avait-il été berger dans quelque ferme par là. Quoi qu'il en soit, il empoigna la perche, en la fichant solidement en terre, avec les deux mains convenablement espacées, prit un vigoureux élan comme on fait pour franchir une rivière, avec cette différence, qu'une fois arrivé à la hauteur de la poutre, il arrêta là l'arc de cercle décrit, s'attacha à la large iraverse au heu de la dépasser...

Quand Fellmanu arriva au porche, Nicolas venait de se coucher en long sur la poutre, resserrant sa robe pour ne pas être plus large qu'elle et se faire remarquer d'en bas. Il avait attiré à lui la perche qu'il y maintenait allongée le long de sou corps. Voilà comment les deux hommes avaient pu passer dix fois sous lui sans pouvoir même soupçonner l'endroit de sa retraite. La peur que l'un d'eux ne fût armé l'avait empêché encore de jeter la perche sur la tète de l'autre, d'autant que c'eût été s'ôter son échelle pour la descente. Quand Truc é tait resté eu sentinelle, une autre préoxiipation le retenait fort grave : la lune tournait en descendant à l'horizon ; l'omb e >le la poutre s'avançait sur le mur devant lequel allait et venait le maquignon, et il voyait avec effroi s'approcher le moment où cette ombre arriverait en face de la sentinelle, accusant nettement sa silhouette et le dénonçant ainsi... 11 ne s'en fallait pas d'un pied, quand Fellmanu vint rappeler son complice.

11 avait surpris leur dialogue éuigmatique, enrageant de l'interruption de Fellmann qui l'empêchait d'apprendre tout de suite d'où venait la lettre, et notait seulement le nom de Pophilat pour s'en souvenir à l'occasion. Puis il avait écouté ses ennemis s'éloigner à grand pas, avait attendu quelques minutes encore, craignant une ruse, puis ayant vérifié que rien ne se faisait plus entendre de suspect, s'était mis en devoir de descendre, et, pour cela, avait repris la perche à côté de lui... .Mais son bras sur lequel il s'était appuyé tout le. temps dans une fausse position, était complètement eugourdi... sa main, comme inerte ; si bien que la perche lui échappa et tomba avec un bruit qui l'eût dénoncé, si ses adversaires n'eussent déjà été loin...

— Di blc ! fit-il ' mmsol sortir de là?

loger; une vieille blessure qu'il avait à la jambe, la : tire, le irdait dans sa fuite, lui interdisait absolument un tel A

— Essayons par les toits, se dit-il : je trouverai peut-être en route un mur moins haut et un terrain meilleur...

Sur quoi, il tourna la charpente du porche, et s'accroupissant sur les tuiles, s'aidant du chéneau, en suivit toute la toiture à l'extérieur. 11 se trouva bientôt au confluent de la ruelle de l'archiviste et de la rue tortueuse par laquelle il était descendu : un réverbère dont la lanterne fumeuse se balançait aux trois quarts éteinte, s'offrait là qui eût pu lui favoriser la descente. 11 s'y accrochait déjà, quand il s'arrêta, réflexion faite :

— Si je pouvais, songeait-il, rentrer chez cet homme, et là... Il s'interrompit pour écouter; personne nulle part... Aucun bruit. Fréjus dormait pour quelques heures encore... La maison de

Fellmann était là, au bout... mais il vérifia que les volets avaient été refermés comme il savait que l'avait été la porte : on n'y pouvait donc pas entrer par la fenêtre de rez-de-chaussée ; le mieux lui parut de ne pas quitter les toits pour essayer de gagner la cheminée.

Le voyage ne fut pas sans difficultés; la trop grande hauteur qui séparait les toits des murs de clôture l'obligeait souvent à de longs détours, à de pénibles ascensions, à de dangereuses descentes sur des tuiles glissant sous le pied.

A un moment, il s'agissait de franchir une feuêtre de mansarde : les lattes ne lui avaient pas paru suffisamment solides pour la tourner par en liant; elles craquaient sous son poids... Force lut de la tourner par devant ; or, la fenêtre était éclairée et sans rideau, vu l'absence de voisins. Elle donnait sur une chambre d'amoureux et le spectacle eût été intéressant pour un homme plus en humeur de rire que ne l'était le Père Nicolas... 11 dut s'aplatir sur chéneau, et y ramper sur les mains pendant quelques secondes... 11 n'avait pas achevé ce dangereux passage, suspendu au-dessus de la ruelle où le moiudre mouvement l'eût fait se broyer le crâne, quand le vacillemeut du chéneau fit se détacher, puis tomfeér une tuile qui s'écrasa à terre avec fracas...

Le Père Nicolas frémit; il entendit l'amoureuse interrompre un baiser pour dire : — Qu'est-ce que c'est que cela? Un voleur? Va donc voir...

Si l'on venait et qu'on le surprit, que dire? Il était perdu... L'amour le sauva : au bout d'une seconde de silence qui lui parut une heure, l'amant répondit à sa maîtresse...

— Mais non... laisse donc... n'aie pas peur... ce n'est rien... quelque chat. Sur quoi il se mit eu devoir de prouver à sa compagne que la chose ne valait pas

la peine qu'on se dérangeât... Elle sembla se laisser convaincre, si bien que le carme put, avec mille précautions, achever de sortir de ce défilé. Le reste de la route se passa assez bien, saui l'intervention d'un chien de garde qui, l'ayant aperçu sur la crête d'un mur, se mil à aboyer furieusement el n'en voulait pas finir. Par bonheur il ne réveilla personne; du moins personne ne vint à temps pour surprendre celui qui avait provoqué le vacarme. Enfin il mit le pied sur le toit de la maison de Fellmann. Le cœur lui battait... Oh! s'il pouvait mettre la main sur ces papiers ! Avoir cette preuve de l'infamie de ce Père Joseph, digne père d'un tel fils! Comme on irait crier celte histoire ! Comment il exciterait les colères légitimes contre cette Société maudite ! Contre cet homme surtout!...

— Ah ! c'est ainsi, murmurait-il, il veut aujourd'hui prendre Catherine à Robert j comme autrefois...

11 s'interrompit... Il était arrivé à la cheminée...

— Non ! concluait-il d'un accent énergique, je ne permettrai pas cela... J'userai de l'arme qui s'offre à moi, terrible... et je détournerai ses projets infâmes, quand peur jjV

tè>

C'était François Cadière qui, indigné, entrait dans le débat en le lançant à dix pieds de là. Il se tenait près de la jeune fille qu'il abritait de son bras étendu... (Gliap. XVI.)

l'arrêter, lui, je devrais l'ensevelir sous les débris de la Société de Jésus d'un seul coup renversée ! . . .

Ce disant, il se mit à enjamber la cheminée : elle était large à souhait... Il se pencha pour essayer de juger de la direction... Soudain il étoulïa un cri de fureur... Sa main qu'il avait plongée daus le conduit venait de rencontrer un double barreau de fer, fermant une croix qui, à un pied de profondeur, interceptait l'orifice. Lesinlestices laissaient à peine passer une jambe... Il en risqua une qu'il allongea de toute sa longueur... Elle rencontra une nouvelle grille analogue... Sans doute il y en avait ainsi de ménagées dans la hauteur du conduit à égale distance; c'eût donc été folie de

([.IBRA.IRIE ANTI-CLÉRICALE. J

s?- sa»

& 178 LUS DÉBAUCHES D'UN CONFESSEUR flf

penser à démolir la maçonnerie pour les disjoindre, outre que le grand jour serait venu avant que la moitié du travail fût terminée.

Derrière lui eu effet la lune s'éteignait pendant que devant lui l'horizon commençait à blanchir... D'ailleurs le bruit qu'eût provoqué celle opération suffisait à la rendre impraticable... Que faire? Le père Nicolas n'était pas homme à se décourager vite : il se laissa plisser jusqu'à la mansarde. Nul volet n'en protégeait les vitres; cela lui parut d'un bon augure. L'oeuvre de justice qu'il poursuivait excusait sulfisimmenl les procédés auxquels il était -obligé de recourir. 11 se disposait à enfoncer d'un coup de sou poing enroulé dans sa robe la vitre la plus proche de la targette, quand il s'aperçut que celte targette était mal close, et jouait dans le pêne. Avec la lame de sou couteau introduite par le joint, il la chassa en dedans doucement, tout en secouant la fenêtre à petits coups. La lenèlre allait s'ouvrir, et sans bruit, ce qui était de beaucoup préférable... La targette céda... Il poussa... Qu'est-ce qui la retenait encore? Ah! c'est qu'elle s'ouvrait du dedans au dehors!... Il tira à lui; la fenêtre vint.

— Lnfin ! muriiiura-l-il.

Il allend.t un instant pour plus de sûreté; mais il était bien certain de n'avoir pas

fait de bruit : d'ailleurs la maison était vide. Il enjamba la mansarde... Brusquement il se n j ita en arrière portant la maiu à sou front avec une sourde exclamation de douleur... Dans quoi donc s'étail-il heurté?-.. Il étendit la maiu, et se convainquait de la présence d'une grille pareille à celle dont les Espagnols défendent leurs balcons, mais celle-ci intérieure, et assez Barrée pour ne laisser passer que juste le bras...

— Misère] lit le carme.

Et, sans perdre de temps, il se mit en quête d'une autre porte pour pénétrer

dans celle infranchissable demeure. Il referma la fenêtre, se redressa, et songea un moment, l'as de voisin à gauche... Un seul espoir lui restait : c'était que du grenier du voisin de droite on pût passer dans ce grenier-ci... L'espoir était bien frêle... Mais il se lût jugé bien coupable de ne pas en essayer la chance. 11 vint à la mansarde voisine, ilout il ouvrit la fenêtre par le même moyen dont il avait usé avec cell -!,... Ici, il n'y avait pas de grilles; il entra dans le grenier... Personne ne l'avait entendu... Mais il y avait \k quelqu'un pourtant, uq dormeur, un homme, à eu juger par la sonorité de ses roullemeots...

Sur la ponte du pird, le carme se dirigea, guidé par la pâle lueur de l'aube, du Côté du mur qui séparait ce grenier du grenier de Felluiann. Nulle porte apparente. Il y avait bien là, dans le coin, une grosse armoire qui peut-être en masquait une : mais la dérauger était au-dessus de ses forces; la remuer seulement eût réveillé le dormeur. Lentement, d'un effort adroit, il en lit tourner la clé, puis il ouvrit un des cotes île l'armoire; la porte ne grinça pas comme semblait le faire craindre l'aspect de ses gonds couverts de rouille... Il eu fouilla l'intérieur : elle était encombrée de nippes, d'ustensiles hors d'usage, de débiisde toute sorte; le foud était plein. Il a lait abandonner la place, sentant que sa recherche resterait vaine de ce cote, quand il remarqua que son doigt se heurtait pour la seconde fois à uue sorte de petit taquet de fer à demi noyé dans l'épaisseur du bois...

— S'il reste une chance, se dit le Père Nicolas, elle est là... A force de tourner, de tirer, de pousser, il trouva le secret de l'ouverture; le

fond de l'armoire s'eutrebâilla bientôt assez large pour le laisser passer. Il s'introduisit dans le meuble après avoir vérifié que le dormeur n'avait pas interrompu son ronflement régulier, tira sur lui la porte pour que, si l'antre se réveillait, il ne pût s'apercevoir île rien, et pénétra dans le passage offert. C'était une sorte de couloir /-> V\j) étroit, très bas, dans lequel il ne pouvait marcher que de coté et presque plié en ,A,

deux ; ce corridor avait à peu près la longueur de deux épaisseurs de fortes murailles. Au bout élait une autre porte, porte ordinaire, ace qu'il lui parut, simplement close par un loquet qu'il trouva à tâtons, et qui s'ouvrit tout de suite. La porte céda : il serra sa robe autour de lui et se mit en devoir de passer, prenant d'autant plus de précautions que celle facilite d'enlrer lui faisait supposer-un piège prochain...

11 s'aperçut alors que la porte était fort épaisse, au moins de deux largeurs de mains; et il l'eut à peine franchie qu'il lui arriva quelque chose de singulier... Son bras qui la maintenait fut tiré en arrière d'un effort si brusque qu'd la lâcha... Bien lui en prit, car elle se trouva refermée en une seconde, sans bruit, mais obéissant à un ressort si puissant que ses doigts fussent certainement restés dans le joint, s'il eût essayé de la retenir... Il explora la muraille du toucher et du regard... Impossible maintenant de retrouver l'ouverture. Il était prisonnier dans ce nouveau grenier. L'inspection se trouva vite faite. La porte à présent invisible était derrière lui : en face apparaissait le tuyau de la cheminée; à sa gauche, la fenêtre grillée à laquelle il s'était heurté tout à l'heure laissait filtrer uu rayon clair; le long du mur parallèle s'allongeaient quelques honnêtes mesures de bois à brûler. Mais, circonstance bizarre, aucune entrée n'apparaissait, aucune trappe, par où ce bois eût pu être monté ni pût être descendu... À moins que ce ne soit la feuêt<*e dont la grille, il s'en convainquit, était retenue, d'un zôtè, par deux forts cadenas et pouvait, de l'autre, tourner sur des gonds.

Évidemment le bois devait cacher la seule chose qui l'intéressât, l'issue. Il commençait à en défaire les piles, jugeant à part lui que l'opération allait durer longtemps, à cause des précautions qu'il était obligé de prendre... quand un léger bruit l'avertit de s'interrompre. Cela provenait, à n'en pas douter, du corridor par où il était entré... Il courut à la porte sur la pointe des pieds. Il n'eut pas besoin de prêter longtemps l'oreille pour s'en rendre compte : quelqu'un venait là, le dormeur d'à-côté sans doute qui s'était réveillé et s'était aperçu de quelque chose... Que faire? Il était bloqué... Les pas se rapprochaient... l'autre était là maintenant, derrière la porte épaisse... Où se cacher? Seul, l'angle entre le conduit de la cheminée et le bois offrait un refuge... Vivement, il alla s'y blottir, faisant de longues enjambées muettes...

Or, au moment où il tournait la cheminée, son pied droit glissa; de la main gauche, il se retint au conduit... La brique céda... Il s'aperçut qu'il venait de toucher une sorte de porte de four qui bâillait par en bas, fixée en haut par des gonds et aboutissant au foyer de la cheminée par une sorte de soupirail en pente assez large pour laisser passer un homme... Il se disposait à l'enjamber... Dans le corridor, il entendait peser sur le loquet... Il se hâta, rapprochant ses deux pieds, et passa uni' jambe dans l'ouverture... Derrière lui la porte s'ouvrait... Il passa l'autre jambe...

Un homme parut, qui tenait un mousquet et le mit en joue... Le Père Nieolas se baissa... Alors il se passa une chose étrange : la partie du conduit sur laquelle il s'appuyait bascula en avant d'un mouvement sec; il se trouva couché sur uuj sorte de large planche qui tournait et resta inclinée à 70 degrés... Le carme n'eut pas le temps de pousser un cri... Il glissa et tomba sur la tète...

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