‹ Les débauches d'un confesseurChapitre 18 sur 68 · UNE SAIGNÉE · texte numérisé non relu

UNE SAIGNÉE

Dans l'angle d'une chambre sans autres meubles qu'une table, Jeanne Braûer gisait étendue sur son lit de souffrance. L'émotion par elle ressentie au moment de l'arrivée de François Cadière avait provoqué une prostration pire : la lièvre maintenant ne la quittait plus... De loin elle avait entendu rentrer sa fille Thérèse... Alors il lui avait semblé distinguer des pas d'homme...

Secouée d'un tressaillement, elle s'était dressée sur sou séant, les mains tendues... Son Visage avail pris une expression de bonheur indicible.

— Mon lils! s'étail-elle écrié... .Mou Pierre!... Elle me le ramène I... El elle appelait, des larmes de joie dans les yeux :

— Viens ! mon enfant ! Viens!...

Quand la porte s'était ouverte el que François était apparu, ses mains étaient

retombées, ses yeux étaient redevenus fixes...

— C'est lini! avait-elle murmuré... Il ne viendra pas, ou il viendra trop tard quand ses baisers oe pourront plus me réveiller...

, Et elle, s'était recouchée dans un abattement traversé de pensées délirantes, de

rfà visions de plus eu plus sombres..

^0 ^âg»

— Hélas! murmurait Thérèse, l'absence de son flls la tue..-

— Et que faire? répondait François.

Sentant les sanglots lui monter à la gorge, la jeune fille se retira dans ia chambre

à côté pour donner un libre accès à ses larmes. François vint s'agenouiller auprès d'elle.

— Ne pleure pas, ma Thérèse chérie... Aie nn peu de courage...

— Comment veux-tu? murmurait la pauvre enfant. De fait, il De savait plus comment la consoler. Il lui prit les mains :

— Ab! dit-il, si seulement ta mère pouvait prendre un peu de repos, se calmer quelques jours!...

— Eh bien?

— Eh bien ! j'irais trouver le roi, je lui parlerais, je lui ferais entendre combien ton pauvre frère a été condamné injustement, ou, tout au moins, je plaiderais les raisons qui l'ont rendu coupable, si faute il y a! Je lui dirais votre misère d'alors, qu'il n'a voulu que sauver sa mère, qu'au-dessus de la religion il doit y avoir la question d'humanité; qu'en tout cas il a assez expié, depuis le temps qu'il pleure là-bas, souillé par le contact des voleurs et des assassins...

Thérèse, le front appuyé sur la poitrine du jeune homme, approuvait silencieusement de la tète.

— Oui, oui... et le Roi pardonnera... Le Roi De peut pas vouloir que, pour un un délit pareil, toute une famille soit si cruellement châtiée... D'ailleurs, son retour sauverait sa mère, et cela doit le décider...

Au momeut où Thérèse parlait ainsi, il y avait quelques heures à peine que le Père Girard s'était dévoué dans l'intérêt de tous en abattant d'un coup de mousquet Pierre Braùer qu'il accusait d'être enragé... Un peu cousolée par ce projet de demande en grâce, Thérèse s'essuya les yeux. François la releva, doucement apitoyé, et, comme elle se préparait à rentrer sur la pointe du pied dans la chambre de la malade, il l'élreignit sur son cœur dans un élan passionné. Soudain il se retourna. La porte venait de s'ouvrir. Un prêtre se tenait debout derrière eux.

— Mon frère! s'écria-t-il... Mon frère Etienne!

— François ici!

Les deux hommes s'embrassèrent, séparés par la diversité des opinions, les deux

frères s'aimaient néanmoins tendrement.

— Ma mère? interrogea Etienne.

— Elle est à Toulon avec notre sœur.

— Comment vont-elles?...

— Bien, la mère du moins... Quant à Catherine, elle a grand besoin d'aller boire un peu de bon air et s'offrir du repos dans la bastide que je leur ai achetée et où ils doivent se rendre à cette heure...

— Ede est souffrante? Fatiguée?

— Je crois pardieu bieo! Avec ses manies de... Il s'interrompit...

— Mais laissons ce sujet. Je dirais des choses que tu prendrais pour des sottises, car si j'ai à me plaindre, c'est contre cette religion où tu l'es enrégimenté...

Le prêtre devint grave.

— En effet, dit-il, laissons cela. Parlons plutôt de ta présence à Fréjus. 11 ajouta, souriant, regardant Thérèse avec bouté :

Ç\i — Vous vous aimez donc? jYj

«Q Thérèse baissa les yeux. François lui prit la main : {S,

«f? 196 LES DÉBAUCHES D'UN CONFESSEUR ^V

— C'est elle qui sera ma femme, dit-il. Thérèse, nous l'avons dit, connaissait Etienne Cadière comme le frère de son

amoureux. Aussi était-il le seul prêtre qu'elle vit. En sa qualité de protestante elle n'éprouvaii pour les robes noires que peu d'estime : mais cette antipathie était devenue de l'horreur à mesure qu'elle avançait en âge et comprenait mieux la part fatale de la Société de Jésus dans ses malheurs. Etienne faisait exception ; pour elle, il était un peu François lui-même. Le jeune prêtre d'ailleurs était bon, s'intéressait à la maladie de sa mère, sans s'inquiéter de ce qu'elle croyait ou ne croyait pas : aussi Thérèse, qui en était à compter les sympathies, avait-elle continué les relations, sans pour cela se croire autorisée à lui faire part de son amour. Cet amour datait d'un an déjà.

François Cadière, que ses occupations appelaient de temps à autre à Fréjus, s'y trouvait un dimanche malin. Venu pour acheter des laines et ne voulant pas se présenter trop tôt chez son client, il errait par les faubourgs de la ville, bayant aux corneilles, cherchant quelque distraction qui l'aidât à tromper l'attente.

11 se trouvait alors non loin d'une sorte de grange dont on voyait le toit émerger au-dessus d'une vieille muraille. Soudain il s'arrêta, surpris. Des voix s'élevaient harmonieuses, modulant un hymne d'actions de grâce, et cela était simple et touchant. Les voix d'hommes se mariaieut à celles des femmes, fondues en une mélodie qui montait dans le silence. C'était un chant pieux, mais il ne ressemblait en rien aux chœurs endormants des églises catholiques où le timbre grave des chanlres accompagne régulièremeut le suraigu des enfants de chœur. Il s'en dégageait au contraire un seutiment de paix fortifiante et sereine. Ce devait être un de ces airs émus et larges que les parfums balsamiques des montagnes inspiraient à Goudimel. François comprit qu'il se trouvait auprès d'un endroit choisi par les protestants pour se réunir et célébrer leur croyance. Et, en effet, quelques instants plus tard, une porte s'ouvrait par où s'écoula la foule des fidèles,.

Or, — tout au charme de la musique, François n'avait pas remarqué cela d'abord, — la rue, ordinairement déserte, s'était remplie peu à peu de groupes de gens dont la tenue était évidemment hostile, à en juger par les regards furieux décochés de toute part, l'arrogance de leur maintien, l'insolence de leurs discours. Les allusions pouvaient, méchantes et injurieuses, sur le passage des protestants; et, parmi les bons bourgeois, sincères dans leur indignation, circulaient des agents provocateurs qu'on n'eût pas eu de peine à reconnaître à leur démarche fuyante et leur regard louche. Il y avait de la bataille dans l'air. Un incident mit le feu aux poudres. Des jeunes gens qui causaient insolemment et très haut dans la ferme intention de provoquer sur la foule une tempête, aperçurent une jolie lille qui marchait vite, retournant chez elle en hâte.

— Tiens! la Braûerl s'écria-l-on...

— La renégate ! disent d'autres.

Un grand maigre en '•ostume de tambourineur s'avança, effilant sa moustache.

— Hé! la belle lille! comme vous passez fièret... Thérèse ne répondit au jeune homme que par un regard qu'il semblait connaîlre,

car il frappa du pied; elle s'était détournée, mais les jeunes gens s'élancèrent pour

lui barrer la route, (k — Alors on ne répond plus quand ou vous parle? C'est fini? insista le tam-

«& bourineur. Q>

Thérèse le regarda avec une moue de mépris.

— Parpaillote ! dit-il, griuçant de dépit et comme regrettant de ne pas trouver une pire injure.

— Elle est folle! fit un autre... elle a hérité du grain de sa mère...

Une larme perla dans les yeux de la pauvre fille qui, se voyant entourée maintenant, jeta autour d'elle un regard qui implorait une protection... Rien que des visages gouailleurs, des groupes ennemis qui se réjouissaient visiblement de la gêne imposée à la protestante... Elle essaya de courir... la retraite fut coupée. En trois enjambées le tambourineur l'avait atteinte...

— Pas si vite, la belle ! Et moi donc ! . . . Il essayait de sourire, mais il restait pâle; et, violemment il lui entourait la taille

de ses bras... quand il se sentit pirouetter et coller au mur. C'était François Cadière qui, indigné, entrait dans le débat en le lançant à dix pieds de là. Il se tenait près de la jeune fille qu'il abritait de son bras étendu, et son fier regard tenait en arrêt les compagnons du tambourineur qui l'entouraient, menaçants.

Cette intervention fut comme un signal. Les protestants venaient à la rescousse, encouragés par le coup d'audace du marchand qui, sans armes, se préparait à tenir tête à vingt assaillants. Les dévots, attaqués par derrière, ne tardèrent pas à prouver leur coutumière couardise en lâchant pied : le tambourineur essaya de revenir à la charge... Mais François employa contre lui la tactique connue, le frappe au visage! recommandé contre les élégants, et quand l'autre vit qu'on voulait lui pocher l'œil, qu'on s'en prenait à son habit des dimanches, il ne tarda pas à rejoindre ses compagnons. Thérèse fut ramenée chez elle en triomphe par ses coreligionnaires ; François n'avait voulu la quitter qu'à sa porte : arrivée là, elle lui serra la main et le regard dont s'accompagna cette étreinte valait un serment d'amour. Maintenant, chacun des deux jeunes gens était ce que l'autre aimait le plus au monde.

Thérèse, laissant causer les deux frères, était entrée dans la chambre de la malade qui se plaignait sourdement. Tout à coup on entendit appeler.

Etienne et François accoururent... Ils trouvèrent Thérèse Braùer en train de soutenir sa mère qui se débaltait...

— Laisse-moi I criait la pauvre femme, laisse-moi ! Je veux voir Pierre !... Toujours la même préoocupation, tellement douloureuse qu'on se demaudait s'il

n'eût pas mieux valu pour elle qu'elle restât tout à fait folle. Ses yeux étaient hagards, sa respiration haletante. Elle recommença :

— Mon fils? Où est mon fils? Je ne veux pas mourir avant d'avoir revu mon enfant?... Ah ! les misérables ! ce sont eux qui l'empêchent de venir m'embrasser ! . . .

Elle se renversa, frappant du poing la muraille...

— Mon fils! sanglotait-elle...

Elle s'adressait à Thérèse :

— Tu m'as donc menti? Il est donc mort?...

— Non! non ! je te jure...

La pauvre fille ne croyait pas faire un faux serment... ;

— Mais alors, tu ne l'as pas prévenu.' i

— Si fait... j

— Eh bien?...

Elle n'acheva pas... Etienne venait de s'avancer... Elle avait aperçu la robe ^

noire du prêtre. Elle cria : \>>

— Allez-vous-en! allez-vous-en I Vous avez fait mourir mon mari!... Oui!... mourir! et comment !...

Elle éclata d'un rire sauvage.

— Ali ! on va le savoir enfin... Je vais le dire... Les gen* qu'on caresse, qu'on flatte, ces bons confesseurs qui soulagent l'humanité... Oui, ils la soulagent en faisant des cadavres... Allez-vous-en, les satyres !... Allez-vous-en. les bourreaux !...

François la retenait d'une main ferme; il se pencha vers elle, et lui dit très doucement :

— C'est mon frère ; vous savez bien qu'il ne vous veut pas de mal... Alors Jeanne Braûer les regarda tous deux, regarda sa fille, puis, après un douloureux silence, fondit en larmes, se cachant les yeux de ses mains...

— Oui, c'est vrai, dit-elle, j'ai perdu la tète encore... Vous devez me croire folle, mais je ne le suis pas... Ali! ce n'est pas leur faute : j'ai tant souffert!... Mon bon François, j'ai un secret à dire, voyez-vous... mais devant vous seul, ce n'est pas assez... On vous soupçonnerait de mensonge peut-être... Il faut qu'il y ait du monde, beaucoup de monde... Je n'ai pas voulu parler jusqu'à présent, ils m'auraient assassinée... Mais je n'ai plus peur de la mort maintenant que je ue dois plus revoir mon enfant... Je veux parler ! entendez-vous? Allez me chercher du monde! réveillez les voisins! qui vous voudrez, vite! vite!

Ëlieune Cadière eut un soupir de pitié... François el lui échangèrent un regard d'intelligence.

— Vous avez raison, répondit le marchand, j'y vais... Restez calme en attendant, reposez-vous, là... j'y vais.

El il partit, non sans avoir jeté un triste coup d'œil sur Thérèse, qui pleurait silencieusement. Une fuis dans la rue, François respira plus librement ; il étouffai! dans celte atmosphère de malade, et ces scènes de deuil le mordaieut au cœur. II s'arrêta et se recueillit un instant.

— Un médecin, fit-il, où en trouverai-je dans Fréjns à cette heure?... Il en était là quand il se sentit heurter par un passant affairé...

— Pardon, Mochieul s'excusa l'homme avec uu accent auverguat des plus prononcés... 11 fait clii noir clielte nuit!...

François lui rendu son salnl : plongé qu'il était dans ses réflexions, il n'avait pas remarqué ce détail, que les [tas du passant ne s'étaient lait entendre qu'une seconde, qu'il ne devait donc pas venir de loiu, que peut-être même sortait-il de cette encoignure Sombre, près du boucher.

— Lxcusez-moi, continua Pophilat, — car c'était lui dont nous ne traduisons pas davantage l'accent que le lecteur est prié de restituer, — excusez-moi... je ne suis certes pas dehors pour mou agrément... et, sans ma pauvre femme qui est bien malade...

Il poussa un soupir, et attendit. François songeait, el ne semblait pas l'entendre... 11 reprit...

— Alors il a fallu aller chez le médecin, d'où j'arrive... A ce mol de médecin, François dressa l'oreille.

— Vous connaissez un médecin"? demanda-t-il.

— Allons donc 1 pensa l'Auvergnat.

Kl tout haut :

— Oh! oui, Monsieur, et un bon, je vous assure, qui ne manque pas ses malades... et ïavant et doux!... et pas eher... Oh! le brave homme!... l'our moi, c'est ,--,

<> ""»""!•■• <ty

v3g .,>>*■ °*-<r.JjiO

— Pouvez-vous m'indiquer sa demeure?

— Mais certainement... Vous avez le malheur d'en avoir besoin aussi?

— Pas pour moi...

— Taut mieux!

— Pour une malheureuse femme qui est bien mal, qui se meurt, je le crains...

— Ainsi! la pauvre!... Allez, Monsieur, retournez auprès d'elle, je cours chez le médecin.

— Je ne voudrais pas...

— Allez donc, il n'y a pas de dérangement; je vais le rencontrer en route : d'ailleurs moi, vous savez, un service à rendre? ça suffît, me voilà! Pophilat, marchand regraltier, rue de l'Église, 3...

— Je vous connais, je suis un eonfrère...

— Vous? Comme ça se trouve!

— François Cadière, de Toulon...

— Parfaitement! je ne connais que ça... Eh bien! raison de plus, vous viendrez chez moi : je tiens toutes espèces de marchandises et autres... Allez, vous dis-je, ne vous tourmentez pas ; dans deux minutes, je vous ramène votre homme...

— Merci, Monsieur... Vous voudrez bien l'adresser ici... Il désignait la maison.

— Soyez tranquille! Une infortune à soulager? ça suffît, me voilà!... François rentra, heureux de rester auprès de Thérèse. L'exaspération de la folle

l'inquiétait.

— Le brave bomme! pensait-il en songeant k Pophilat... Certainement je lui revaudrai ce service.

On l'a dit : c'est un des malheurs des honnêtes gens de voir de l'honnêteté partout. Pophilat avait fait semblant de s'éloigner à grands pas. Il s'arrêta vile au détour de la place, et lança un coup de sifflet discret dans les ténèbres.

Une seconde après, deux hommes étaient près de lui.

— Ça y est.

— Ça n'a pas fait de difficultés?

— C'est lui qui y est venu de lui-même.

— 11 demande un médecin?

— Il eompte sur moi pour ça!

— Bravo!

Et le plus grand des deux hommes faisait un pas... L'antre le retint.

— Très bien, fit-il d'une voix enrouée, mais pourvu qu'il n'aille pas me reconnaître...

— Déguisé comme vous l'êtes!...

— Dame! pour vous, monsieur Fellmann...

— Quelle sotte habitude que vous avez de nommer toujours les gens par leur nom!...

— C'est vrai, excusez-moi. Je disais que pour vous. Monsieur le docteur, il n?y a pas de danger; je vous vois et je ne vous reconnais pas moi-même... il y aurait bien du malheur s'il vous reconnaissait, vous qu'il n'a jamais vu... mais moi. qui lui ait loué une jument, il n'y a pas encore...

— Allons c'est bien; je vous aïs que dans votre costume de barbier vous êtes r\+ aussi changé que moi dans mon costume de médecio. ^r?

«Q — AI jrs je n'en demande pas davantage. £>>

— Eh bien! dépêchez-vous, conclut Pophilat... Il De faut pas que les autres s'impatientent...

— Diable, non !

— Il ne nous manque rien? demanda Fellmanu.

— Non ! rien, répondit Truc.

— La lancette? vous l'avez?...

Le maquirnon fut pris d'un tressaillement.

— Ainsi, demanda-t-il de nouveau... il faut?

— Oui, répéta Fellmaun... et pas de faiblesse! Vous savez que j'ai l'œil sur vous...

il faut croire que cet œil ouvert avait sur Truc une influence décisive, car il ne répondit pas; pourtatit il était aisé de voir qu'il restait plongé dans un monde de pensées amères. Les trois hommes se mirent en marche. Arrivés à la porte de Braùer, Pophilat dit :

— A bientôt, je vous quitte.

— C'est cela.

— Bonne chance!

Pophilat s'éloigna. Fellmann heurta du poing la porte. Un pas léger se flt eutendre; puis la porte s'ouvrit, et Thérèse parut, une lampe

à la main :

— Le docteur? dcmanda-t-elle.

A cette apparition lumineuse de la jeune fille, Fellmann tressaillit. Encadrée dans

la porte, et éclairée par la lumière qui tombait d'aplomb sur sa joue, elle semblait moins pâle : la pose faisait valoir son corsage et ses bras; son chagrin même qui cernait ses yeux mettait sur toute sa physionomie une lassitude attirante... Les paupières de Fellmann clignèrent, c'était la lumière sans doute qui lui causait un éblouissemeut. Il se taisait... Si bien que Thérèse, croyant qu'il n'avait pas entendu, demanda une seconde fois :

— N'ètes-vous pas le docteur, Monsieur?... Ce mot rappela à Fellmann le rôle qu'il avait à jouer. Il répondit, raffermissant

sa voix :

— Oui, mademoiselle. On est venu m'appeler de votre part ; j'accours, moi et mon élève...

La prononciation était un peu bredouillante, l'accent très sympathique, et tout cela répoudait à merveille aux longues boucles de cheveux blancs. Truc, ému, s'inclina saDS parler ; peut-être craiguait-t-il que son enrouement ne le trahit.

— Entrez donc, Messieurs, fit Thérèse.

Fellmann apaisa de la main le gonflement de sa poitrine, se secoua le front, et

entra, suivi du maquignon. Les deux frères se tenaient auprès de la malade que l'excitation reprenait depuis le retour de François. Elle réclamait de plus belle des témoins qu'elle s'étonnait de ne pas voir encore, et auxquels elle ferait des révélations... Et, tout en parlant, elle s'agitait furieuse, doucement maintenue par ses gardiens. Si on l'eût laissé faire, elle sautait à bas du lit et courait crier la chose dans la rue.

— Le médecin va venir, avait chuchoté François à l'oreille du piètre. Loisque Thérèse introduisit les deux inconnus, Jeanne Braiier, voyant du monde

entrer, se calma... Elle semblait recueillir ses souvenirs. François considéra le docteur et sembla satisfait de son examen : il répoudait bien à ce qu'en avait dit l'Auvergnat. Agé, comme le prouvaient ses longs cheveux blancs, et ses blancs sourcils, il était vert encore, et redressait sa haute taille; son teint était frais; ses petits yeux fatigués parles

La porte venait de s'ouvrir, livrant passage à MD — Iafâmel cria-t-elle d'une voix surhumaine.

Cadière.

(Chapitre XVII.)

veilles et l'étude ne portaient pas de lunettes : il s'appuyait seulement sur un jonc à tête d'or. Un grand manteau doublé de fourrure commune abritait du froid ses mollets serrés dans des bas de laine noire; le costume était noir, ainsi qu'il sied; seul !e jabot y faisait tache blanche avec les manchettes.

Ce docteur était certainement un digne homme, aux manières simples, comme le prouvait l'absence de perruque, et le geste aimable avec lequel il tendait, tremblant à peine, sa tabatière aux assistants. Son aide apparaissait comme un bizarre compagnon dont la tète rasée s'encadrait dans un flot de cheveux noirs; son torse épais et son gros ventre étaient serrés dans une jaquette brune, ses jambes dans des bas chinés.

26e LIVRAISON.

(librairie anti-cléricale.)

y? s* de

11 avait eu somme la tenue îles barbiers du ternes, lesquels, comme on sait, faisaient volontiers fonction Je chirurgien.- et d'apothicaires. Voir Gil Bkts el le Barbier de Séville. 11 se tenait derrière son maître, muet, silencieux, un peu tunide. et portait une trousse volumineuse qu'il ouvrit en entrant, et dans laquelle, à coté de la seringue de rigueur, se trouvait une rangée de lancettes, dont une. de petite taille, avait la pointe serrée dans le cœur d'un bouchon.

— Attention! avait murmuré dés l'entrée Fellmann en poussant Truc du coude; il y a des hommes !

— Voyez, disait François à la malade, voilà des voisins que nous amenons selon votre désir : vous pouvez raconter ce que vous vouliez révéler...

Et se tournant vers Fellmann :

■ — ■ Docteur, dit-il à voix basse, la pauvre femme est à moitié folle.

— Nous le savons bien, laissa échapper Truc, lequel reçut pour cette sottise un formidable coup de genou de Fellmann.

— Il veut dire : noos le voyons bien! rectifia le docteur. Les signes extérieurs sont malheureusement assez clairs. Le regard n'est pas bon... et la lièvre parait grave...

— .Mais est-ce que la situation vous semble sans remède?... Thérèse écoutait, anxieuse. Fellmann la regarda et dit :

— Non pas...

La folle s'était redressée, et pendant que le docteur prenait plaisir à voir l'espoir

illuminer les yeux de la jeune fille, elle se mit a crier, se trompant au costume sombre du médecin : ,

' — Pas de prêtres ! Allez-vous en! Ou'on aille me chercher le lieutenant de police... C'est à lui que je veux tout dire!...

— Fermez la porte ! ordonna le médecin. Fuis, s'adrêssant à François :

— Divague-t-elle souvent de la sorte?

— Oui, mais sans rien préciser...

— An!

— Elle parle toujours d'un secret, qu'elle n'a jamais pu dire...

— Très bien!

La ligure de Fellmann s'éclairait imperceptiblement. II continuait ses questions

quand Jeanne reprit :

— Je ne veux pas mourir avant!... Il faut qu'on sache... Mon mari!... mon lii-!... Ah! les misérables ! 'pif d'horreur! Une ville, toute une ville changée en cimetière... Les vêtements de deuil mis à la mode partout où les robes noires ont passé... Les cadavres marquant leur route!... Partout des cadavres!...

Ses yeux s'agrandissaient, dilatés par l'effroi... Avec de grands gestes effrayants dont l'ombre dansait sur les murs, elle criait :

— Allez! parles Fenêtres! Vite! Pêle-mêle! Voilà le chariot qui passe!... El elle lançait par la chambre son traversin et ses oreillers...

— Mais c'est la peste de Toulon qu'elle va raconter? demanda Truc bas à Fellmann.

Celui-ci le pinça si fortement que le maquignon eut peine à retenir un cri de douleur, et que, pour se garder de parler, il se nul a dévisager attentivement la malade...

— Voyez! déclara le faux médecin, interrompant la folle, la face s'empourpre, le- yeuu s'injectent... la congestion est proche... Elle va étouffer...

V, — Mamèrel murmura Thérèse... 5\£

*¥&§ . gl

Jeanne rassemblait ses forces pour de nouvelles paroles...

— Sauvez-là, Monsieur! supplia la jeune fille.

— Soyez tranquille! répondit doucement Fellmann. Et se tournant vers Truc, il ajouta d'un ton bref :

— La lancette !

Truc pâlit; décidément ce n'était pas un brave. Cependant Jeamie hurlait : ■ — Ce sont eux qui ont amené la 'peste!...

— One dit-elle? demanda François...

— Des folies! répondit Fellmann.

Et il répéta : — La lancette! — avec un tel éclair dans l'œil que, cette fois, Truc

alla la chercher dans la trousse.

— Je le sais! continuait la malade que le faux médecin tâchait en vain de faire taire.... Je le sais! J'y étais... Fiez-vous donc aux prêtres!... Je ne voulais pas qu'il entre!... Il m'a forcée... Avec une lettre à propos de ma sœur...

— La laucette ! cria Fellmann.

Truc s'approcha...

— Ma sœur, sa première victime... Ah! l'infâme!... Avons-nous souffert par lui !...

— De qui parlez-vous? demanda doucement François...

— Mais vous savez bien! 11 est assez connu à Toulou... du Père...

— Vous voulez donc la tuer? fit le docteur... Laissez-là en paix... Ne voyezvous pas que la congestion gagne?...

— Cependant... hasarda le marchand...

— Assez ! Si vous ne voulez pas la sauver, faites; sinon laissez-moi faire... François recula... La physionomie du docteur avait changé dû tout au tout...

Pressé par la circonstance terrible, affolé par les hésitations de Truc, Fellmann ne voilait plus ses yeux qui brillaient maintenant d'un éclat sinistre... Sur tout son visage s'était répandue une telle expression de férocité que Thérèse se serra effrayée contre son ami... Etienne Cadière regardait, également étonné de la rapidité de ses gestes, de celte violence soudaine : cela lui semblait bien mystérieux, bien au dehors de l'ordinaire... Quelque chose de terrible planait.

— Si on ne la saigne vite, elle est perdue! expliquait Fellmann... Et il hâtait du geste Truc, qu'un mot dit tout bas décida; et il répétait :

— Ah ! il était temps!...

Tout à coup, la malade cachée par les deux hommes poussa un gémissement; elle

était couchée sur le dos... Elle criait :

— C'est le Père...

La main du barbier-chirurgien lui ferma la bouche; Fellmann la maintenait...

Alors Truc leva sa lancette..: .Mais celte opération nécessaire avait tellement l'air d'un sacrifice, que Thérèse épouvantée s'élança, et saisit le bras levé qu'elle tira violemment en arrière. Fellmann ne répondit à ce geste que par un sourire. La jeune fille était intervenue trop tard... Un jet rouge s'élançait, tachaut de pourpre les draps du lit...

— Voilà qui est fait! dit-il...

11 n'acheva pas... Un violent recul du maquignon l'arrêta... Son bras, tiré en

arrière par le brusque mouvement de Thérèse avait accroché la chemise de la malade et

découvert sa poitrine...

Sur la peau, une large médaille apparut en forme de cœur attachée par un r- ruban de soie... A cette vue, Hilaire Truc était resté un instant immobile, les yeux -^ J\ agrandis... D'un mouvemeut machinal, il ouvrit son gilet grossi d'étoupes, pour tâter £\

*fà 204 LES DÉBAUCHES D'UN CONFESSEUR ty

à son cou une médaille pareille... Son visage se décomposa... Il eut un regard terrible à l'adresse de Fellmauu et s'abattit en murmurant :

— Jeanne' Ma sœur! C'était ma sœur!

( Triait sa sœur en effet; le lecteur a compris sans doute, qu'arrivé à cette

partie de son récit, l'homme aux lunettes avait menti à son auditeur dont les interruptions l'avaient mis en garde.

Celle scène n'avait duré qu'une seconde. Truc gisait à peine sur le carreau que François était déjà auprès de la folle, penchée sur son lit, pour constater l'effet de la saignée... Thérèse s'était approchée en même temps, et aussi le prêtre.

Voici ce qu'ils virent :

Jeanne, retombée sur sa couche, remuait les lèvres sans qu'un son se dégageât autre qu'une espèce de râle sourd. Ses deux mains qui étaient retombées sur sa poitrine se crispaient, essayant, sans y parvenir, de labourer la chair comme pour en irradier des charbons ardents... Le sang ne coulait déjà plus...

— Je souffre! gémit-elle dans un effort...

— Maman! Maman! criait Thérèse...

Et elle allait lui prendre la main et se pencher pour l'embrasser... Elle se rejeta

en arrière avec un cri d'épouvante... La main était toute gonflée et noire, noir aussi le bras, .surtout autour de la piqûre qu'avait produite la lancette... Du sang répandu une odeur fétide se dégageait... Des taches livides marbraient maintenant son visage... Les yeux s'ouvrirent tout grands, tournés vers Thérèse... les lèvres se détendirent... Un tressaillement la secoua... elle se renversa... Elle était morte... Thérèse restait là, pétrifiée...

— Tonnerre de Dieu! s'écria François. On l'a empoisonnée... Il se retourna avec un geste de menace terrible... Personne... Il courut vers la

porte... Le médecin avait disparu...

— Les misérables! grondait-il... Ils me le paieront!... Et il restait là, se pressant le front, cherchant le mot de cette sinistre énigme,

tâchant à renouer le fil des phrases incohérentes de la folle.

— Les prêtres... La peste... La femme après le mari... Le frère au bague... Etienne cependant essayait d'entraîner Thérèse qui sanglotait sur le corps de sa

mère. Elle, anéantie de douleur, le prêtre stupéfait, le marchand, la rage au cœur, tous avaient oublié le barbier qui gisait sur le carreau pareil à un cadavre...

Cependant Truc, que ce coup de foudre avait terrassé, avait senti d'abord tout tourner autour de lui ; mais son évanouissement n'avait pas été de longue durée.

Le sentiment de sa position dangereuse n'avait pas peu contribué à le ramener à la vie... Il avait empoisonné sa sœur : c'était un malheur; il ne le voulait pas, du reste... et puis il n'y avait plus à y revenir... L'affaire étail maintenant de s'en tirer... Il crut entendre à travers le bourdonnement de ses oreilles certaines paroles inquiétantes; et de fait il rouvrit les yeux juste pour se convaincre de la fuite de Fellmann.

— Le lâche ! pensa-t-il. . .

Et la découverte de l'empoisonnement le terrifia. Il demeura étendu à lerre sans bouger et d'un coup d'œil jugea la situation. On

ne le remarquait pas pour le moment, mais on le heurterait d'un instaul à l'autre... Il fallait agir au plus vite avant que cet enragé de François ne se ressouvint de son existence et ne se vengeai sur lui eu lui écrasant la tète comme à un serpent venimeux. Se glisser jusqu'à la porte ! il n'y fallait pas penser : il eût dû passer devant François à un endroit qu'éclairait en plein la lampe... La jeune fille ne l'inquiétait guère, et,

n'y eût-il eu là que le prêtre, il s'en serait encore tiré : l'important était donc de se débarrasser du marchand...

Il s'aperçut avec joie qu'il n'avait pas lâché sa lancette, cette arme qui, après avoir causé son malheur, pouvait contribuer à sa délivrance. Donc, la serrant avec précaution par le bout inoffensif, il se mit en devoir de se glisser sans bruit jusqu'à la chaise où s'était laissé tomber François Cadière... Heureusement pour son frère, Etieune venait de réussir à arracher Thérèse du lit de sa mère : dans le mouvement qu'il fit pour l'entraîner vers l'autre chambre, il remarqua le mouvement du maquignon, mouvement qui avait échappé à François...

— Garde à toi ! cria-t-il...

Le marchand se leva et aperçut Truc; la lame delà lancette brillait dans sa main...

— Ah ! canaille !...

— Ne bouge pas! fit Thérèse...

Etienne venait de mettre la main sur un des pistolets de son frère déposé sur la

table; les deux hommes se présentaient à lui de profil, François debout, séparé par sa chaise de Truc qui rampait encore...

Il ne craignait donc pas de blesser son frère en voulant le sauver... Il visa le maquignon... pressa la détente... In bruit sec se fit eutendre... L'arme ratait... Avec un geste de colère il arma de nouveau... Le coup rata encore...

Truc, qui avait baissé la tète, la releva avec un ricanement; il se rappelait maintenant la précaution prise par lui à l'auberge du Canard sauvage, et s'applaudissait de sa prévoyance.

Alors, tandis que François se garantissait de la lame empoisonnée en se faisant un bouclier de sa chaise. Etieune bondit, tâchant d'assommer par derrière le maquignon d'un coup de la crosse du pistolet sur le crâne... Thérèse levait la lampe pour que les deux frères y vissent bien clair; et c'était une chose tragique que cette lutte silencieuse dans cette chambre en face d'une morte... Truc comprit le plan d'Etienne : il se jeta de côté pour l'éviter, s'adossant au mur, ce qui rendait toute attaque traîtresse impossible... Le prêtre, de toutes ses forces, lui lança le pistolet inutile, visant la main dont il espérait faire tomber la lancette... Le maquignon évita le coup... Il se glissait le long de la muraille, menaçant toujours Etienne et cherchant à se rapprocher de la porte... Au moment où il arrivait vers la table, Etonne venait d'y reprendre l'autre pistolet...

Le prêtre attendit le moment favorable, qui ne se fit pas longtemps attendre... Truc se trouvait maintenant adossé à la fenêtre ; François brandissait sur lui la chaise en criant :

— Cette fois tu ne m'échapperas pas !

Truc pour éviter le coup se baissa... Là encore tous deux étaient de profil... Le

prêtre pouvait tirer... Une fois de plus l'arme rata.

— Ce n'est pas vrai ! fit Truc...

Et Rallongeant, il fit le geste de lancer la lame dans le ventre de François...

Thérèse ouvrait la bouche pour un cri éperdu... Un bruit épouvantable emplit alors la chambre de la morte... Les vitres de la croisée volèrent en éclats... Un homme venait de sauter dans la pièce...

Le maquignon sentit sa lancette arrachée de sa main... Ed mjme temps un poignet d'acier le renversait à terre, un genoux furieux enfonçait sa poitrine... Ce sauveur inespéré portait un froc de moine. C'était le Père Nicolas... Ç\. On se souvient qu'il avait été surpris dans le grenier de la maison Fellmann en

«H train de chercher à pénétrer dans la cheminée... Au moment où un mousquet le tenait £*£

jfê 206 LES ©ÉBAUCHES D'UN CONFESSEUR y>

en joue, il avait senti le plancher se dérober sous lui, et il était tombé par la cheminée la tète la première. Alors il avait recommandé sou âme à Dieu. Mais, à sa grande surprise, il n'avait pas ressenti la vive douleur à laquelle il s'attendait : il lui avait semblé qu'il tombait sur une matière molle.

Dans sa chute sa robe s'était accrochée une seconde...

D'un violent coup de reins il avait essayé de se rattraper... Il n'avait réussi qu'à se retourner : il avait donc maintenant les yeux en l'air. Ce qu'il vit lui fit faire un soubresaut de côté. Il était temps. Jamais son agilité native ne lui reudit un pareil service.

Un panneau, glissant silencieusement, se referma en une seconde... Un instant plus tard, le Père Nicolas avait la tète tranchée.

Voici ce qui s'était passé : il venait de choir dans la pièce où Fellmann racontait tout à l'heure à son complice, avec papier à l'appui, l'histoire de Jeanne Brauër et de la peste de Toulon. Il se trouvait étendu près du mur; sa tète avait porté sur une couche de son, et c'est là ce qui avait amorti le choc. 11 lui avait semblé que le sol s'était légèrement déplacé : il lui semblait bien, sa chute avait fait jouer sans doute le même ressort que déplaçait le carreau pressé du pied par Fellmann.

Le panneau que nous avons vu, dont le bord était effilé comme un rasoir, s'était relevé pour s'abaisser aussitôt, et si le Père Nicolas ne se fût jeté de côté violemment, s'il fût par conséquent tombé comme logiquement il eût dû le faire, la face contre terre, sa tête se trouvait transportée précisément le cou sous le couperet.

L'artiste en serrurerie dont nous avons raconté la mort tragique, avait donc inventé, ou exécuté, à peu de chose près, la guillotine actuelle. La chose n'est pas d'ailleurs d'invention aussi récente qu'on pourrait le croire, au moins dans ses principes, et nous nous réservons de le prouver à l'occasion.

Le carme ne perdit pas de temps à remercier la Providence : il avait peut-être ses raisons pour ne pas trouver qu'elle est toujours à son poste. 11 se releva d'un bond, constata avec plaisir qu'il était sain et sauf. et. avec non moins de plaisir, qu'il se trouvait précisément chez Fellmann, et que les papiers n'avaient pas bougé de dessus la table. Les prendre, les plier, le.- serrer soigneusement dans sa poche, puis ouvrir la porte et s'élancer dehors, ce fut pour lui l'affaire d'un instant. Là-haut, dans le .grenier, le surveillant avait rangé son mousquet et était revenu tranquillement à sou poste, sans s'occuper du reste, persuadé que le panneau avait fait sou office et que l'indiscret avait payé de sa vie sa curiosité coupable. Le premier soin du Père Nicolas avait été île courir chez les Brader, où il avait de bonnes raisons de penser qu'il se passait des choses intéressantes. L'événement devait lui donner raison, et nous venons de voir «pi'il n'eût pu y arriver plus à point. A travées la fenêtre, il lui avait semblé

noire Truc et François, et leur attitude a tous deux prouvait assez que son intervention était nécessaire, pour ne pas dire argenté.

En un instant, le maquignon fut garrotté,, nus dans l'impossibilité de fuir. Cela fait, le Père Nicolas avait couru vers le lit... Le cadavre de Jeanne lui prouva que, la du moins, il était arrivé trop tard.

— .Mûrie! fit-il.

— Frnpoisonnée! répondit François.

— Par cette lancette, ajouta Etienne.

o,. — Je soi* lie mis amis, plu- que unis ne le pensez, commença le carme, après un ^

tQ mot de consolation à la pauvre Thérèse. jj/

— Vous venez de nous le prouver.

— Je suis aussi l'enuemi Je vos ennemis! continua-t-il.

Et il le dit avec un accent tellement poignant que le prêtre tressaillit : une question venait sur ses lèvres.

— Plus tard, dit le carme qui la devina, je vous mettrai au courant de mes deuils; contez-moi d'abord les circonstances qui ont préparé celui-ci.

François lui dit tout, les délires de Jeanne, les mots qui lui avaient échappé, la visite du médecin à lui recommandé par un passant et accompagné de cet homme, leur hâte à étouffer les aveux de la malade, le changement effrayant de physionomie du docteur qui les avait avertis trop tard, sa fuite. . . Le Père Nicolas écoutait en silence, hochant la tête :

— C'est bien cela! conclut-il, comme se parlant à lui-même. 11 ajouta, parlant tour à tour à Thérèse et à François :

— Vos deux familles sont le centre d'une trame sinistre dont je tiens quelques fils déjà; je les aurai tous... Tous les coupables, je les connaîtrai, je les démasquerai au grand jour!...

Ses yeux flamboyaient : il levait les poings...

— Je leur ferai payer tous leurs crimes a la fois... Ils ont fermé la bouche de cette femme... Mais, ce qu'ils n'ont pu dire, je le dirai! La vérité se fera, il faut qu'elle se fasse; je jure d'y employer toutes mes forces.

Il étendit la main du côté du cadavre.

— Jurez-vous, demanda-t-il, d'y travailler avec moi?

D'une seule voix les deux frères répondirent : — Nous le jurons! — en répétant le même geste.

Il se fit raconter encore par François dans quelles circonstances précisément il avait quitté Toulon. Puis il ajouta, s'adressant au jeune prêtre :

— J'ai montré au Père Girard votre lettre dans laquelle vous me parliez de cette infortunée et de son fils...

— Ah ! le pauvre garçon ! Il n'arrivera plus à temps que pour l'enterrement de sa mère, s'il arrive...

— Le Père Girard m'a dit qu'il s'occupait d'obtenir sa grâce.

— Qu'il soit béni! dirent à la fois Etienne et Thérèse.

Le carme se tut comme se taisait François : le marchand remarqua son silence; leurs regards se rencontrèrent.

Au bout d'uu instant, comme s'il achevait une pensée mystérieuse, le Père Nicolas reprit :

— Occupons-nous d'abord des autres.

Et, rapprochant la lampe au bord de la table, il se pencha vers Truc toujours immobile, d'un geste lui arracha sa perruque noire et ouvrit son gilet épais :

— Reconnaissez-vous cet homme? demauda-t-il à François. François tressaillit :

— Sûrement; c'est Hilaire Truc, le maquignon de Toulon, à qui j'ai loué la bête qui m'a amené...

— C'est lui, en effet.

Sa face se fit plus grave, et ce fut d'un ton solennel qu'il ajouta :

— Maintenant, que croyez-vous qu'a mérité cet homme? Les deux hommes répondirent en même temps :

— La mort.

Le prêtre ajouta :

— La justice humaine prononcerait comme nous. Truc eut un soubresaut si violent qu'il faillit rompre ses liens : il poussa un cri

rauque. Un silence s'établit, glacial. Thérèse avait cessé ses sanglots; de muets soupirs soulevaient sa poitrine. Le Père Nicolas reprit d'une voix calme :

— Faites sortir cette jeune fille.

François prit Thérèse par le bras, et, doucement, l'emmena dans la chambre

voisine. Quand il fut rentré, le carme s'adressa au maquignon épouvanté :

— Fais ta prière, dit-il.

L'autre balbutia :

— Ainsi, vous voulez me tuer?

— Oui, répondit le moine.

De nouveau Truc perdit connaissance. Il était tellement pâle et immobile

qu'on l'eût cru déjà mort. Etienne se pencha vers lui... 11 se releva un billet à la main.

— Qu'est cela? demanda François...

En tombant, Truc avait laissé échapper de sa poche la lettre énigmatique écrite en

forme de croix, et dont la traduction avait paru l'effrayer si fort.

Les trois hommes s'étaient approchés de la lampe et regardaient ces hiéroglyphes, désappointés...

— Que signifie? interrogea de nouveau le marchand. Le prêtre secoua la tête en signe d'ignorance. Le Père Nicolas s'écria :

— 11 y a là-dedans peut-être l'explication de ce qui reste énigmatique dans cette aventure...

Il ajouta :

— Voulez-vous me confier cette lettre?

Les deux frères répondirent par un geste affirmatif.

— Voyons, dit le carme.

Le maquignon gisait, toujours figé dans la même immobilité.

— Réveillons d'abord cet homme.

!1 saisit un couteau, dont il fit chauffer la lame à la flamme de la lampe. Etienne et

François le regardaient : pas un muscle ne bougeait de son énergique figure. Quand la lame fut rouge, il l'appliqua sur les lèvres de Truc, qui se dressa comme uni par un ressort en poussant un hurlement. Il promena ses regards autour de la chambre, reconnut le marchand et les deux prêtres debout et graves comme trois justiciers. Alors il se sentit perdu et s'exaspéra :

— Lâches! cria-t-il, assassins!... Lâches qui allez tuer un homme sans défense ! . . .

Le carme montra Jeanne :

— Est-ce que cette femme pouvait se défendre? dit-il... Truc ne se connaissait plus; la peur lui troublait la cervelle... Livide, avec ses

lèvres brûlées, il était épouvantable à voir... Il appelait :

— A moi ! Au secours !

— N'appelle pas! lui dit François... Il n'y avait qu'une personne ici qui, l'entendant, put te protéger; c'était ta sœur... Tu l'as tuée !...

— Est-ce que je savais?...

Et il allait maudire encore... Mais, voyant que le moyen était mauvais pour

apitoyer sur son compte .

J->. — Grâce! implora-t-il, grâce!

y5 Pas de réponse. Le Père Nicolas saisit la lancette empoisounée. &

Le pécheur était debout à l'avaot, son lança le lourd filet sur les deux amants.

pervier à la main... D'u:i geste il (Chapitra XVII.)

— Voyons, fit-il, affolé, il u"esl pas possible que vous me tuiez ainsi, vous, des prêtres... Vous voulez m'effrayer? Vous savez bien que ce serait me damuer, puisque je suis eu péché mortel...

Le carme se pencha...

— Non! non ! je ne veux pas! criait Truc... Ah! vous êtes bien tous les mêmes, allez! Après ce que j'ai fait pour vous!

François retint le poignet du Père Nicolas...

— C'est pour les prêtres que tu as fait cela? demanda-t-il... Truc se souleva, animé d'un soudain espoir.

Jri — Si je vous le dis, fit-il, me ferez-vous grâce?

Page 1