CHAPITRE XXI SODOME
Le mariage de François Cadière avec Thérèse Braùer fut bien mélancolique. Les deux jeunes gens avaient beau s'aimer de toutes leurs forces, leurs deuils à tous deux étaient trop récents pour que leur joie s'épanouit complète. La cérémonie eut lieu d'abord au temple protestant, où le pasteur, un vieillard à cheveux blancs, pria pour le bonheur de Thérèse, puis dans une chapelle où Etienne Cadière bénit son frère et sa belle-sœur. Quelques amis y assistaient. Mais, pendant que la jeune mariée cherchait dans les invités ceux-là qui auraient dû s'y trouver le plus près d'elle, sa mère et son frère, tous deux morts de si terrible, de si étrange façon, Etienne retenait mal ses larmes en peusant à sa mère, si soudainement frappée, à sa sœur morte pour eux et ensevelie toute vivante.
Pourtant l'amour est si fort et de si consolante essence qu'ils retrouvèrent tous deux un sourire au moment où Etienne leur fit mettre l'alliance au doigt.
L'espoir leur vint que l'avenir les guérirait des blessures du passé : entrés dans l'église avec une larme dans les yeux, ils en sortirent avec un rayon de bonheur, chacun s' efforçant par un doux regard et une tendre pression du bras de faire oublier à l'autre son chagrin et ses rancunes.
Seulement, au moment de sortir, Thérèse eut un tressaillement, vite réprimé.
— Qu'as-tu? lui demanda son mari.
— Rien... Le pied a failli me tourner, répondit-elle. Et elle sortit vivement à son bras.
Le Père Nicolas, qui était venu prier pour eux et donner la preuve à François par sa présence qu'il était leur ami, leur allié, le Père Nicolas remarqua seul le regard ardent dont le donneur d'eau bénite, un petit vieux, roux, le crâne couvert d'un bonnet de laine noire, suivait la jeune mariée. La chose lui parut même si singulière, qu'après avoir complimenté les époux, il revint dans l'église et s'avançait pour tendre le doigt au goupillon, quand il remarqua que la niche était vide.
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— Le donneur d"eau bénite? demanda-t-il à la loueuse de chaises.
— Il n'est donc pas là, mon Père?
— Non.
— C'est qu'il sera allé déjeuner.
— Sans doute.
Le carme, qui voulait en avoir le cœur net, attendit le retour de l'homme. Celui
qui revint n'était pas le même et le Père Nicolas le reconnut pour celui qu'il avait souvent remarqué à cette place. Il jugea préférable de ne pas l'interroger, sûr que s'il savait quelque chose, cet homme ne dirait rien. Il se contenta de noter le fait et de le joindre à la série d'observations déjà recueillies.
Thérèse ne dit pas à son mari quelle était sa crainte : elle-même ne savait pas de quel danger la menaçait la présence de cet homme. Tout ce qu'elle eût pu dire, c'est que, la veille au soir, se trouvant seule dans la boutique de François qui était allé faire une course, elle avait reçu la visite d'un de ces marchands voyageurs si communs en Provence, porte-balle qui, dans leur sac ont tout l'attirail de couture, de toilette et de menue bijouterie. Celui-là était grand, bien découplé, avec une fine moustache noire et des favoris courts ; le visage et le cou très hàlés ; un foulard roulé autour de ses cheveux, et une large ceinture rouge coupant sa veste de velours: Ayant appris d'une voisine que la belle fille était à la veille de ses noces, il venait lui offrir ses services, un peu tardivement peut-être : il avait de jolies broderies, de la dentelle pas cher, des boucles d'oreille en imitation aussi jolies que le vrai qui iraient à merveille sur ce cou là. . .
Thérèse eut beau dire qu'elle était en grand deuil et n'avait besoin de rien ; le marchand insista... L'occasion était vraiment trop belle, fou qui n'en profiterait pas. Et il avait prononcé ce mot d'une voix ardente que colorait un moindre accent de Marseille, si bien que la jeune fille, tout à l'heure importunée par ce bavard, commença à être prise d'une crainte et le regarda... Il était tout près d'elle... Alors l'homme crut que le mieux était de tout brusquer ; il s'avança, les bras ouverts, les lèvres tendues.
— Eh bien, oui, là, fit-il dans un souffle violent, oui, je t'aime !... Il n'acheva pas... Une gifle avait sonné sur sa joue, et Thérèse venait de se jeter
dans la chambre voisine dont elle tournait la clé. Le marchand, qu'elle guettait par le carreau, avait tressailli, étouffant un juron... Un long soupir lui avait gonflé la poitrine, puis avec un geste violent, il s'était enfui... Elle n'avait pas voulu parler de cela à François pour ne pas le mettre encore eu révolution et lui gâter sou bonheur : d'ailleurs quelle est la femme qui n'a pas été un jour, surtout belle comme Thérèse, l'objet d'un désir libertin, d'une grossière attaque?
La fille de Jeanne Braùer n'y voulut pas attacher d'autre importance :
— Cet homme est ivre, conclut-elle, Mais elle ne se disait pas à elle-même tout ce qu'elle pensait : ce regard ardent,
aigu, noir, où perçait une passion effrénée, elle croyait en avoir déjà senti la flamme tragique...
Où? quand? Elle n'osait s'en souvenir...
Or, ce matin-là, au sortir de sa messe de mariage, c'est encore ce regard qu'elle avait reeonnu dans p's yeux sans sourcils du donneur d'eau bénite. Qu'elle avait cru reconnaître!... Elle se trompait sans doute : tous les regards se ressemblent. Il ne fallait pas iidii plus croire à des ennemis partout... A force d'en chercher, on arriverait à se méfier de tout le monde... Elle finit par se rassurer; elle était folle; elle avait assez de raisons sérieuses de tristesse pour ne pas chercher encore des motifs •chimériques... Qi
f LES DÉBAUCHES D'UN CONFESSEUR 271 VV
François, le soir de la noce, emmena sa femme à la petite bastide achetée pour sa mère et sa sœur... Ils ne se doutaient guère, en faisant le chemin, qu'ils passaient à l'endroit même où un piège odieux avait été dressé contre Catherine et sa mère... Les deux nouveaux mariés passèrent là les premiers jours de leur union et les délices de la possession mutuelle furent si enivrantes qu'ils y goûtèrent plus de bonheur qu'ils ne s'en croyaient encore réservé. Thérèse elle-même oublia ses pressentiments sinistres, ses inquiétudes : elle commença à respirer plus librement. Quand ils rentrèrent à Toulou, il y avait du nouveau dans la rue de l'Hôpital. Le juif Esaù, leur voisin, était parti, allant remplacer à Fréjus un certain Pophilat, lequel quittait son commerce. La maison avait été modifiée quelque peu, et un vieil officier en retraite du régiment de Poitou était venu s'y installer avec son unique valet. L'officier était un grand sec aux cheveux grisonnants à la moustache blanche épaisse, toujours chaussé de longues bottes, poudré avec soin, méticuleux et gourmé, sanglé dans son habit qui dissimulait peut-être un corset et lorgnant les femmes avec quelque prétention. Il voyageait souvent d'ailleurs et n'occupait sa maison guère plus d'un jour sur trois. Un matin, Thérèse, qui rentrait du marché, épluchait des cèpes dans sa cour quand, en bougeant la tête, elie sentit qu'uu regard était sur elle... A une fenêtre de la maison d'à côté, fenêtre agrandie dans les récents embellissements , l'officier était debout, vêtu d'une robe de chambre à ramages : il considérait la jeune femme dont le corsage noir faisait ressortir la blancheur des bras nus... Et Thérèse eut un recul soudain, et d'un seul coup elle se sentit reprise de son ancienne épouvante; sous les gros sourcils blancs luisait encore le même regard ardent, irrespectueux, farouche.
A partir de ce jour, Thérèse ne quitta plus la maison : même au cimetière elle n'alla qu'avec son mari ; pour se dispenser de descendre au marché, elle pria des voisines de lui rapporter ses provisions... Elle se sentait paresseuse, alléguait-elle pour ne rien lui expliquer davantage à François qui soupçonnait une toute autre cause à ces nonchalances... Maintenant c'était pour Thérèse Cadière un supplice d'aller chercher de l'eau au puits situé dans la cour. Elle n'osait plus s'en convaiucre ; mais elle était sûre que là-haut, derrière les rideaux entr'ouverts ou les volets mi-clos, l'œil sombre était là qui l'épiait.
Dans le couvent d'Ollioules toutes les religieuses étaient sur pied.
La nouvelle abbesse avait été annoncée pour le soir.
La belle maîtresse de Voltaire avait fait le voyage avec le Fore Girard qui était allé la rejoindre au retour de son mystérieux voyage à Sénart. La supérieure avait peutêtre perdu au change à ne considérer que l'éclat de la conversation : mais son nouveau compagnon de voyage, s'il faisait briller moins d'esprit, n'en possédait pas moins des qualités très prisées des femmes et qui firent que la noble dame ne regretta pas trop son poète ordinaire.
La conversation fut vive aussi du reste et effleura tous les sujets ; elle se maintint même dans la note grave pendant assez longtemps et à plusieurs reprises : le voyage est long et on ne peut pas n'être que badin pendant tant de jours. Ou commenta les instructions du cardinal ministre et Girard donna des détails circonstanciés à la supérieure sur le tempérament singulier de la future miraculée et aussi sur l'organisation du couvent qu'elle allait diriger. La maison, encaissée dans une gorge brûlante eu été, glacée eu hiver, agrémentée d'une sorte de gave complètement desséché au mois d'août et torrentiel dès le mois de novembre, était, comme séjour, assez peu agréable. Heureusement Toulon n'était qu'à deux lieues. Comme situation financière, Ictabiis-
sèment avait deux ressources : d'une part, deux ou trois religieuses de famille consulaire arrivant de Toulon avec de bonnes dots et qui vivaient là à leur gré faisant les meilleurs ménages avec les moines observantins, directeurs en nom du couvent ; d'autre part de petites peusionnaires et des novices qui payaient, fournies par les mêmes moines, dont l'Ordre était très -répandu à Marseille et dans toute la Provence. Ces petites pensionnaires sortaient d'ailleurs de là le plus souvent souillées à jamais : certaine aventure scandaleuse arrivée au Père Aubany donnait une faible idée de ce qu'étaient les rapports spirituels de ces enfants avec leurs directeurs. Point de clôture sérieuse. Nul ordre intérieur. Dans les brûlantes nuits d'été de ce climat africain, religieuses et novices allaient, venaient, fort librement. Les libertinages de Loudun qu'avait dévoilés le procès d'Urbain Grandier en 1630, revivaient là un siècle plus tard.
Michelet, le grand historien national dont la République vient d'inaugurer le tombeau, Michelet, que nous suivons ici pas à pas, déclare que t la masse des reli- « gieuses, (Clairistes ou Clarisses d'Ollioules) douze à peu près sur les quinze que « comptait la maison, un peu délaissées des moines qui préféraient les hautes dames, » étaient de pauvres créatures ennuyées, déshéritées ; elles n'avaient de consolation » que les causeries, les enfantillages, certaines intimités entre elles et les novices. »
— Peste ! déclara l'abbesse que Girard mettait au courant de ce désordre, mais il ne faut pas que cette petite voie cela...
— Non certes : nous en voulons faire un instrument, pas une complice... Elle nous servira mieux inconscieusement en restant ce qu'elle est, crédule et respectueuse.
— Cela est certain...
— Or elle n'aurait pu le reiter avec l'abbesse actuelle, personne sèche et violente, qu'égare une passion funeste pour un de ces messieurs... et qui d'ailleurs est à cent lieues de vous valoir, madame, pour le tact, la distinction, la connaissance des hommes et des choses...
L'abbesse salua. Les compliments réciproques n'avaient pas été épargnés pendant le chemin, ce qui n'empêchait pas le jésuite et la religieuse de garder leur opinion, et d'avoir chacun leur projet.
Catherine Cadière, que la sévérité de la supérieure actuelle avait laissée bien triste, se demandait anxieusement ce qu'allait être celle-ci, si elle allait gagner ou perdre au change. Malade du corps et de l'esprit, la pauvre enfant s'était tout de suite attirée des sympathies parmi ses compagnes. M"e Agnès de Sainte-Claire, une toute jeune pensionnaire, la même qui, plus tard, au moment du procès, eut le courage de publier son apologie, s'était prise d'amitié pour elle; M"" de Lescot, une religieuse parisienne, fine et bonne, maîtresse desnovices, se montra toujours très cordialement et très délicatement dévouée à la jeune Toulonnaise; de même sœur Raimbaud, de Marseille, très crédule et tendre. 11 n'était pas jusqu'à la tourière, la Malherone, bonue forte femme du peuple, fille d'un serrurier d'Ollioules, que n'eut gagnée du premier coup la douce figure de la nouvelle sœur. Par malheur, toutes ces amitiés ne pouvaient que rester platoniques, et personne n'eût eu ni l'audace ni le moyen de rien faire pour elle à rencontre de ce qu'ordonnait ou défendait la supérieure.
Un quart de lieue avant d'arriver, l'abbesse avait fait descendre Girard, pour éviter le scandale, non sans lui dire d'ailleurs un gracieux « au revoir >, plusieurs fois répété.
Une fois seule, et comme répondant à des pensées tenues secrètes pendant le chemin, elle dit :
Ils levèrent la boite, le couvercle s'ouvrit... Riea.. Il n'y avait plu» rien... (Ghap. XXII.)
— Nous verrons bieul...
A la porte, l'ancienne abbesse, raide et sèche, attendait sa remplaçante, entourée des sœurs, des novices et des pensionnaires. La nouvelle supérieure écouta â peine le compliment qui lui fut adressé par l'autre, et, quand on lui demanda si elle voulait visiter le couvent avant de passer au réfectoire, elle déclara que d'abord elle tenait à savoir si on avait mis sa chambre dans l'état qu'elle avait réclamé. On l'y conduisit. Elle daigna se montrer satisfaite, approuva la disposition et l'ameublemement. Ensuite de quoi, l'ancienne supérieure lui remit toutes les clés de la maison, les grandes et les petites, lui indiqua toutes les entrées, publiques ou secrètes, et la conduisit au réfectoire.
35e LIVRAISON.
(LIBRAIRE \Nri-CLKRtG\LB.)
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'S vîl LES nÉTSAUCIIES D'UN CONFESSEUR V
Les pensionnaires, les novices et les sœurs étaient rangées sous le cloître. La mai-
de Voltaire pria sa très chère sœur de lui indiquer par un signe imperceptible
la pénitente du père Girard. La supérieure lui désigna Catherine qui, appuyée contre
un pilier, examinait sa nouvelle directrice avec un regard suppliant. Celle-ci alla
droit a elle, vivement, et, tout haut au milieu du silence, demanda de sa vois câline :
— Je suis sûre que c'est vous qui êtes cette Catherine Cadière dont on m'a parlé?
— Oui, madame, murmura la jeune fdle interdite...
— Je l'aurais parié ; vous répondez si bien au portrait qu'on m'a fait de vous...
Catherine, confuse, ne savait que dire, mais un rayon d'espoir luisait dans ses yeux attendris.
— Mademoiselle, continua l'abbesse, voulez-vous me faire le plaisir de dîner avec moi?
Cette fois la nouvelle sœur ne put que rougir... Une telle faveur à elle!...
— Vous êtes bonne, madame! murmura-t-elle... El elle eût voulu se jeter dans les bras de celte protectrice qui lui tombait du
ciel. Derrière elle, elle entra au réfectoire ; la nouvelle abbesse la fit placer entre elle et l'abbesse exilée, et, pendant tout le repas, religieuses et pensionnaires remarquèrent que la récente supérieure n'avait d'attentions que pour Catherine.
Sans laisser deviner qu'elle tint ces détails de Girard, elle lui parla délicatement de la mort de sa pauvre mère, lui fit comprendre qu'elle, à la tète de la maison, l'orpheline pourrait aller pleurer sur sa tombe, l'attendrit doucement de toutes les façons. . En même temps elle la faisait manger et boire des mets délicats, des vins généreux qui encombraient la table d'hi nneur, prenant plaisir à la servir elle-même, en dépit de la cni hision de Catherine qui cherchait en vain à se défendre de tant île politesses. Le pro-
parut étrange à l'ancienne supérieure ; et, de sa voix aigre, elle ne put s'empêcher de (aire remarquer que cela était contre toutes les règles, que ces égards envers une inférieure heurtaient la discipline de la maison...
— Jamais, lui fut-il repondu, on ne peut traiter trop bien une personne que le Seigneur a choisi pour sa demeure de prédilection.
— Hélas! murmura Catherine, le Seigneur!... Et des larmes montèrent aux yeux de l'innocente, qui se rappelait ce que lui avait
dit le jésuite, que c'était au contraire l'Espnt-malin qui avait élu domicile en elle... L'abbesse -avait .-ans doute cela comme le reste : -ans doute elle avait arraché au jésuite pendant le chemin le Secret de cette ruse infâme. Elle ajouta, comme si elle devinait l'angoi-se de la jeune sceur :
— Oui, ma fille, j'ai dit : le Seigneur... Lui seul est le maître eu effet... Satisfait des épreuves subies, il peut quand il lui plaît, l'aire son tabernacle du cœur souillé longtemps par une au i e pusses ion...
— Eh quoi! madame... interrogea Catherine, anxieuse, éperdue d'un espoir
abdiqué... One voulez-vous dire?...
— Vous le saine/ tout à l'heure, mademoiselle, m vous voulez bien me suivre chez moi...
Sur quoi, l'abbesse changea de conversation, lais.mt la jeune Bile dans l'attente d'elle ne savait quelle délivrance divine...
Lé dîûer s'aWheva : l'abbesse, toujours sans quitter la main délicate de Calhe. Oi rine qu'elle care.--.iil de -a m iil . accompagna fcfel'e qui l'avait précédés dans n\ ,
«G i Plions jusqu'à la porte ; le règlemeut défendait en effet que deux abbesses demeli. ,Ja;
&? LES DÉBAUCHES D'UN CONFESSKL'ii
rasseut dans le même couvent plus d'uue demi-jouruée. Les adieux furent doucereux des deux côtés; mais l'ancienne supérieure s'eu allait le cœur ulcéré, se demandant ce que l'intruse pen?ait faire de cette petite Catherine, pourquoi elle l'entourait de tant de soins et la couvrait de regards si tendres... Et elle s'en allait à grands pas, gonflée de rancune contre celle qui la dépossédait de sa suprématie...
Soudain elle poussa un cri...
D'un bouquet d'arbres, une forme noire venait de boDdir, courant à elle les bras étendus... L'homme, vêtu d'une soutane, était taillé en hercule; un bonnet carré de jésuite couvrait ses cheveux roux... C'était le père Sabatier, si conuu dans Toulon pour son furieux amour dont une femme mariée était l'objet, une malheureuse à la honte de laquelle le mari ne put survivre.
— Toi! s'écria l'abbesse en s'abandoonant, oubliant d'un coup sa haine.
Le Père Sabatier était celui de ces messieurs dont Girard avait parlé à la nouvelle abbesse, et pour lequel l'ancienne supérieure vivait, cousumée d'une implacable passion...
— Toi! répétait la religieuse...
Et ses genoux fléchissaient sous elle, et, incapable de continuer sa route vers Toulon, même aidée de sou bras, elle entraîna son amant vers le bouquet d'arbres pu il l'attendait, et dont la trausparerne du crépuscule faisait plus épaisse l'ombre roinplice...
La chambre dans laquelle l'abbesse introduisit Catherine était meublée avec un goût exquis : larges bergères, divaus bas, coussins et tapis moelleux, tout était a fond blanc brodé de gris clair et de rose tendre ; les rideaux du lit très ample et dissimulé dans une large alcôve étaient daus les mêmes tons et les mêmes dessins. Nulle lumière : les fenêtres entr'ouvertes donnaient sur le ciel pâli du soir; la chaleur du jour s'apaisait, et les bouffées d'air frais venant entre les rideaux remuaieut dans la chambre molle des parfums délicats et pénétrants. Au fond de l'alcôve, comme en une chapelle, une lampe brûlait, pleine d'huile parfumée ; le cristal en était rose comme les dessins des meubles et mettait sur les draps blancs et les oreillers brodés une lueur couleur de chair.
Dans ce demi-jour, excitant et reposant à la fois, l'abbesse parla longtemps à mi-voix à la jeune fille que ce changement brusque étourdissait un peu... Hier encore, ce matin même, elle était daus sa cellule, étroite et nue, condamnée au jeûne, à la mortification, se sachant sous la férule d'une femme hostile, l'ombre de Yin-pace toujours sur la tète, et toujours, en dedans d'elle, la griffe du démou qui la tenaillait sans trêve. Maintenant, voici qu'honorée entre toutes, elle avait les faveurs de celle qui était la dispensatrice des bienfaits ou des châtiments; assise sur un siège moelleux, livrant son âme à l'influence assoupissante des parfums, elle prenait, la pauvre, un plaisir bien permis à savourer ces paroles dorées dites d'une voix si tendre...
— Oui, mademoiselle, déclarait l'abbesse, ce que je vous disais est vrai...
Elle appuyait sur ce mot : mademoiselle, comme cherchant à faire oublier à la recluse qu'elle avait prononcé des vœux inéluctables et était sortie du monde pour n'y plus rentrer. Elle-même, d'ailleurs, venait, se croyant sans doute protégée davantage parla nuit, oubliant la lampe de l'alcôve, de quitter sou costume de religieuse pour revêtir un peiguoir rose tendre qui moulait à souhait ses belles formes un instant entrevues, et pouvait aider encore à l'illusion de la jeune lille, persuadée, pour peu qu'elle y mit de bonne volonté, qu'elle causait avec une mondaine...
AM
— Oui, mademoiselle, insistait-elle, sentant que la jeune tille la suivait avec plus d'intérêt sur ce terrain, Dieu trouve peut-être l'épreuve suffisante : il vous délivrera bientôt de toute autre possession que la sienne... Lui seul vous enivrera des délices réservés aux élus...
— Le croyez-vous, madame?
— J'en suis sûre...
— Oh! si cela était?...
— Cela est déjà sans doute... C'.est à vous de me le dire...
— Comment?
— Vous savez que sainte Thérèse nous autorise à recevoir la confession de nos sœurs...
— Je lésais... Mais...
— Mais vous avez votre directeur...
— Ce n'est pas là ce que je voulais dire...
— Soyez tranquille, d'ailleurs, ajouta l'abbesse avec un sourire, mon intention n'est pas d'empiéter sur ses prérogatives... Je ne veux pas lui faire concurrence... Ce n'est pas une confession, ce sont des confidences que je vous demande, quitte à vous faire les miennes en revanche... Dè> eu vous voyant, je vous ai reconnue; mon cœur s'est ouvert allant au-devant du vôtre : je voudrais être votre amie, voulez-vous être la mienne?...
— Oh! madame, de grand cœur! fit la jeune fille...
— Voilà qui est bien et gentiment dit.
Et vivement, avant que Catherine ait pensé même à s'en défendre, l'abbesse, la prenant dans ses bras, la baisa sur la bouche, sans doute pour remercier ses lèvres du mot aimable qu'elles venaient de prononcer.
L'abbesse était plus que sincère ; elle ne disait pas même jusqu'à quel point la vue de Catherine l'avait remuée. Elle s'était adressée à elle dès sou arrivée, son plan étant d'accaparer Catherine, de supplanter Girard dans son cœur, et de faire du miracle demandé son œuvre à elle seule et la gloire de son couvent. Mais elle s'était sentie prise par son charme maladif, sa grâce étrange, attendrissante, l'éclat mystique de ses beaux yeux toujours humides de larmes prochaines.
Maintenant encore cette voix résignée lui allait a l'âme; cette colombe plaisait, par contraste, avec ses attitudes affaissées, avec son corps frêle, à celte femme en pleine possession de sa beauté opulente ; l'ardeur de son tempérament de feu faisait de sa pitié une violente tendresse. Il y avait bien encore daus ses caresses un arrière-fonds intéressé; elle voulait, en captivant cette âme par un enlacement indénouable, gagner sa confiance, pénétrer ses secrets, ceux des autres, et en tirer parti : tel était en somme son but final... Mais à cette heure, dans l'assoupissement de cette chambre parfumée, dans ce silence, dans celle ombre; elle oubliait cet iutérêt dernier, s'interdisait de penser, ne voulant pas voir plus loin que ce qu'elle avait sous les yeux...
Et c'était sans autre préoccupation qu'elle se plaisait, dérangeant le béguin empesé, à passer ses doigts grassouillets dans 1rs cheveux de la jeune nonne, i oaresser sa main blanche au réseau des reines bleues que la fièvre faisait toujours brûlantes, à tenir cette tête résignée appuyée contre sa poitrine, le front sous sa joue, serrant la taille miner dans ses beaux bras ronds...
Elle se taisait à nette heure... La jeune fille s'abandonnait avec celte joie calme des enfants qui se forri câliner par leur mère... Sur la colline en face un rossignol chantait:.. La nui! était tiède, ei au vague parfum des fleurs se mêlait le parfum delà lampe... l'n éveil dénature se faisait dans cette poitrine de vingt ans... Uu instant elle
«M LES DÉBAUCHES D'UN CONFESSEUR 277 f)*
oublia sa robe de nonne, ce couvent, et la sombre figure de Girard, elle oublia même sa possession; elle redevint une jeune fille, et, en même temps que son sein gonflé aspirait l'air avec délices, un nom revint à ses lèvres, le nom de celui dans les bras duquel elle eût dû goûter ces caresses :
— Robert!
Pauvre garçon! Elle comprenait maintenant combien elle avait été dure pour lui
qui venait de la sauver... Elle ferma les yeux et reçut comme un baiser de lui le baiser de l'abbesse, et elle le lui rendit comme elle l'aurait rendu à Damiens...
— Chère Catherine! murmurait la supérieure. Et sa voix tremblait, et ses yeux brillaient d'un éclat noyé... Cette voix fit rouvrir les yeux à Catherine qui, retrouvant l'abbesse au sortir de
son rêve, se leva, rougissante et confuse.
— Pardon, madame, fit-elle... j'abuse... J'oublie que vous avez achevé aujourd'hui un long voyage, que vous devez avoir grand besoin de repos... Je vais vous laisser vous coucher...
Et elle saluait pour se retirer...
— Ne vous eu allez pas! dit l'abbesse...
— Vous désirez que je vous aide à vous défaire?...
— Précisément.
Catherine se mit à dégrafer dans l'ombre l'abbesse qui la laissait faire lentement,
sans l'aider, immobile et frémissante, comme si elle eût pris plaisir au contact de ces doigts délicats qui frôlaient sa chair...
Quand le peignoir fut détaché, la jeune fille se disposa à quitter la chambre...
— Mais ce n'est pas fini, déclara l'abbesse en souriant, pendant qu'elle la retenait par la main.
Et Catherine dut tirer les manches et mettre à nu les bras et les épaules superbes. . . L'abbesse se taisait toujours... Seulement, sa main un peu tremblante guidait la main de la jeune fille dans l'ombre, lui indiquant les cordons des jupoos, puis les agrafes du corset... Cette dernière, cuirasse tomba, et les seins parurent à demi, fermes et droits, soulevant la line chemise à l'indiscrète transparence...
Cette fois la dame ne laissa pas s'éloigner sa camériste improvisée dont elle enlaça le cou de ses bras nus...
— Qu'il va faire bon au lit ! murmura-t-elle...
— Oh1 oui... murmura Catherine qui se sentait tout engourdie, toute lasse...
— Eh! bien!... ne voulez-vous pas partager le mien?...
— Quoi?...
— Au lieu de votre vilain lit de sangle dans votre triste cellule?... L'offre était pour tenter .. . L'abbesse n'attendit pas que Catherine eut dit non;
elle se mit à lui détacher son béguin...
— Mais que faites-vous, madame?...
— Eh! bien, je vous rends le service que vous venez de me rendre...
— Je ne souffrirai pas...
— Laissez-moi faire la femme de chambre... je vous en prie... Ça me fait plaisir. . .
Et lentement, s'attardant à chaque agrafe, la supérieure déshabilla la jeune religieuse qui restait debout, la tète troublée, les yeux battants de sommeil, secouée de frissons...
rv — Veuez,.. murmura-t-elle... ^ri
y* Elle voulait l'emporter plutôt que l'entraîner... Catherine se dégagea, honteuse de £^
sa demi-nudité et se blottit vite sous la couverture.,. L*abbesse l'y eût bientôt rejointe.
— Bonsoir, Catherine, dit-elle tout bas
... Soudain, la jeune fille bondit,. haletante, suffoquée.
Déjà elle était sur le tapis, ramassait ses vêtements, et, demi-nue, se jetait dans
l'escalier, courait comme une folle du côté de sa cellule, un peu tranquille seulement quand elle eu eut refermé la clé à double tour.
— Mou Dieu! mon Dieu! faisait-elle.
Et un sanglot poignant souleva sa poitrine, et un torrent de larmes se mit à ruisseler sur ses joues.., Tout cela avait été si prompt que l'abbesse u'elait pas eucore en bas du lit, quand sa porte se referma... Courir après Catherine? Elle ue l'osa pas... Elle aussi resta un instant suffoquée, puis ses larmes jaillirent, larmes de dépit, si ameres qu'elles lui brûlaient les yeux...
— La malheureuse! disait-elle... C'est son jésuite qu'il lui faut!... Et elle roulait son beau corps presque nu dans le large lit où elle cherchait sa
trace, étouffant ses cris dans l'épaisseurdes oreillers.
— Oh ! elle me le paiera! (1) Depuis cette nuit, Catherine ne quitta plus sa cellule qu'à l'heure des repas, et
les novices remarquèrent que madame la nouvelle abbessene lui adressa jamais plus la parole, et se montrait aussi raide avec elle au moins que l'était l'ancienne supérieure.
Catherine, elle, n'avait pas l'air de s'en apercevoir. Elle était d'une tristesse navrante. Uu jour, Mœ! Leseot l'entendit qui disait tout haut :
— Une morte qu'on a oublié d'ensevelir, voila ce que je suis. De jour en jour, d'ailleurs, l'infortunée avait une preuve de plus de ce qu'elle
croyait sa possession.