‹ Les débauches d'un confesseurChapitre 3 sur 68 · CHAPITRE II LA MOUCHE DANS LA TOILE D'ARAIGNÉE · texte numérisé non relu

CHAPITRE II LA MOUCHE DANS LA TOILE D'ARAIGNÉE

Le lendemain do jour où commence cette douloureuse histoire, dans une des rues désertes de Toulon, ami lait, la même grosse femme dont nous avons

aphié l'édifiante confession. r

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Elle consultait avec impatience l'horloge du couvent des Prêcheurs, dont l'aiguille avançait vers deux heures et demie.

Un homme parut, qui s'arrêta, semblant chercher quelqu'un.

— Enfin! dit-elle en sortant de l'ombre et venant à lui, je croyais que vous m'aviez oubliée.

L'homme avec sa trogne rouge, ses favoris épais et courts, sa démarche canaille, avait l'aspect d'un maquignon de bas étage. Il portait une vareuse d'ouvrier du port, des boucles d'oreilles, et un fouet passé autour du cou : sous son chapeau crasseux un foulard serrait sa tête.

Il répondit :

— On fait ce qu'on peut : Hilaire Truc n'a pas l'habitude de se presser. Est-ce qu'il est trop tard?

— Non, fit la Guiol, niais il n'est que temps. On vous a dit ce dont il s'agissait?

— On me l'a dit.

— Bon. Eh bien! la petite va sortir. Vous avez bien compris ce que Ton veut de vous?

Le charretier haussa les épaules d'un air de pitié.

— Vous attendrez que je vous fasse signe, continua-t-elle, et surtout pas de malheur!...

— Soyez donc tranquille! grogna-t-il avec un claquement de langue, on n'est pas un apprenti, on connaît ses bêtes.

— Ce que je vous en dis...

— Suffit! Assez causé. La somme?

— La voilà.

La femme remit une bourse entre les mains de son compagnon. Il compta à deux reprises, puis il demauda :

— Eh bien ! et le pourboire?

— Vous l'aurez, l'affaire terminée, et si l'enfant n'a pas de mal. Ce disant, ils avaient marché et se trouvaient dans la rue des Cauonrïiers, au coin

de la ruelle de l'Hôpital.

A ce moment même, dans cette ruelle, une jeune fille sortait d'une petite boutique et descendait du côté de la rue Royale.

La Guiol s'était rejetée dans l'ombre et y avait attiré le charretier ; précaution bien inutile d'ailleurs, car la jeune fille avait pris la direction opposée et marchait les yeux à terre.

— C'est elle, murmura la femme à l'homme.

— Ah ! En route alors, et coupons au plus court.

— En route! Et rendez-vous cent pas avant l'hôpital.

— Entendu.

Sur quoi le gredin mâle et le gredin femelle se séparèrent. Au commencement du règne de Louis XV, Toulon était loin d'être la grande cité

itime que nous connaissons. Tout le mouvement s'était réfugié dans l'arsenal et dans le port, pourtant bien moins actifs qu'ils ne l'avaient été sous Colbert; entourée d'une ceinture de couvents adossés aux remparts, Jliuimes, Capucins, Rècollets, Visilandines, Refuge, Bernardins, Bon-Pasteur, Oratoriens, Jésuites, qui l'enserrait comme • dans un cercle de fer, la ville étouffait sous l'ombre des clochers.

Comme le dit très justement Michelet dans son Histoire du père Girard et de la q. Cadière, — car il est temps d'appeler Catherine du nom qui lui est resté, — « 1 J^, • clergé occupait tout, le peuple rien, pour ainsi dire ». JTV

*fe 12 LES DÉBAUCHES D'UN CONFESSEUR VV

Autrement dit, le clergé avait là réalisé son rêve.

Les quartiers sains, ouverts, formaient la petite exception, les seules rues ensoleillées étant celles qui aboutissent au port. La ville se composait surtout de maisons basses, de ruelles et d'allées noires et sales, où des ruisseaux torrentiels coulent entre les murs lépreux. Et le dédale en était si encaissé que l'enchevêtrement des toits ne permettait pas même à l'œil de se reposer sur un coin des montagnes roses qui dominent Toulon.

On comprendra, après ce tableau, que Catherine Cadière, en sortant de la plus étroite boutique de cette ruelle étroite, — boutique où son frère François faisait le commerce de regrattier ou revendeur, — que Catherine prenne au plus vite la rue où elle risquait de trouver un peu de lumière et de chaleur.

Plus qu'à toute autre, le soleil lui était nécessaire; plus que toute autre, elle devait fuir cet air de cave, les émanations de cette boue d'où s'exhalait la fièvre.

Catherine avait alors dix-huit ans : sa taille frêle, bien frêle, — la Laugier avait raison, — en accusait moins; mais son gentil visage maladif en disait un peu davantage, surtout quand elle était triste, comme à cette heure.

Elle allait, sans s'arrêter aux étalages de modes, ne manquant pas de se signer en passant devant les églises.

Elle était modestement vêtue de laine grise; un fichu couvrait sa tête; un col d'une blancheur éclatante faisait ressortir encore sa pâle figure qu'on eût dite de cire; mais qui la rencontrait ne remarquait aucun de ces détails. Ce qui frappait avant tout le regard, c'était l'éclat étrange de ses yeux, deux grands yeux mystérieux, illuminés et profonds, où des Jésuites allaient lire qu'elle était sorcière, où un médecin eut lu simplement des dispositions à toutes les maladies nerveuses, surtout à l'hystérie dans le sens général du mot. Telle elle était au physique.

Une facilité touchante à s'attendrir sur les maux du prochain, une délicatesse aiguë de sensation qui faisait qu'un fait inaperçu des autres agitait tout son être; enfin un penchant invincible à la mélancolie et au rêve éveillé, penchant qui résultait de sa faiblesse, dont la Laugier nous a donné des preuves et dont nous verrons bientôt les suites déplorables, telle elle était au moral.

Pour le moment elle allait, triste, en songeant à son indigne amie qu'elle venait de quitter. Aussitôt connue la mort de Saturnin, elle avait été consoler sa camarade d'enfance : rude tâche! La douleur de la Laugier était sincère en effet et aussi son repentir. La belle-fille, dont le sens moral n'avait pas encore été foncièrement perverti par les leçons de la Guiol et celles du père Girard, s'accusait de cette catastrophe, non sans raison, se reprochant ses railleries. Un détail lui était particulièrement pénible, c'est que son amoureux serait enterré la nuit comme un chien. Mais rien à faire à cela : Saturnin s'était suicidé, et le règlement catholique était implacable.

Les Jésuites traitaient alors les suicidés comme, il n'y a pas bien longtemps encore, le gouvernement des curés traitait les enterrements civils.

— Pauvre Louise! songeait Catherine, quel désespoir!... Et elle murmurait, secouant la tète :

— A quelles douleurs s'expose l'âme qui se livre aux amours de la terre, et ne sait pas se réfugier tout entière dans l'amour de Dieu ! . . .

La jeune fille marche plus vile, passant le plus loin possible des cabarets où retentissent les chants avinés des matelots. Où va-t-elle ainsi?...

Là-bas se dressent les hautes murailles de l'hôpital.

C'est là qu'elle se rend ; aucun des siens n'y est. pourtant : elle a pris celte habitude de consacrer aux malades au moins une heure de sa journée; elle va remplir sa £%

T? LES DÉBAUCHES D'UN CONFESSEUR 13 y*

tâche; elle sait que les malheureux la préfèrent aux sœurs; elle sait qu'à l'heure qu'il est, un pauvre garçon bien abandonné l'y attend pour oublier de souffrir, et c'est pourquoi elle se hâte, la chère petite.

Tout à coup, au grand galop de deux juments fouaillées, une lourde carriole accourt, bondissant sur les pavés. Un homme à trogne rouge conduit.

Étourdie par le bruit des roues, des grelots, des cris de l'homme qui brusquement la tirent de sa songerie, Catherine se retourne... les deux bêtes sont déjà sur elle...

Une peur terrible l'envahit... Ses jambes se dérobent. Elle croit sentir le souffle des juments haletantes... Elle étouffe comme si sa poitrine était déjà sous la roue... elle chancelle... et ferme les yeux...

Quand elle les rouvrit, la carriole était loin déjà... et elle se trouvait dans les bras d'une grosse femme qui lui frappait dans la main et commençait à délacer son corsage.

— Merci, madame, fit-elle en l'arrêtant, rougissante... Puis, revenant à elle, elle reprit, avec un frisson :

— Mais ces chevaux?. . . Oh !.. .

— Ils sont partis... Ne tremblez plus... Vous voyez, ils sont loin... Mais vous pouvez dire que vous l'avez échappé belle, et que sans moi, ou plutôt sans le bon Dieu qui m'a mise sur votre chemin...

— Oh! oui! j'étais perdue... Que son nom soit loué!... Ma pauvre!... mère elle en serait morte!

— Bon! voilà qu'elle pleure, à présent! Voulez-vous bien essuyer ces vilaines larmes-là!...

Et elle les étanchait de son mouchoir... en vain... car, appuyée sur l'épaule de la Guiol, Catherine éclatait en sanglots.

Son système nerveux avait été tellement ébranlé que sa respiration s'entrecoupait, et, pendant que des tremblements convulsifs secouaient tout son corps, de ses lèvres pâles des gémissements s'échappaient, mêlés de paroles vagues.

— En voilà une sensitive! murmurait la grosse femme. Il ne faudrait pas renouveler le jeu trop souvent ..

Soulagée enfin par ce flot de larmes, Catherine se calma; elle leva ses grands yeux sur la grosse femme.

— Oh! madame, que je vous suis reconnaissante !... Et elle se souleva, soutenue par elle.

— Dites-moi votre adresse, madame, que j'aille vous remercier...

— Je m'appelle madame Guiol... oui, et je suis veuve, ajouta-t-elle avec un soupir; et je me vante d'être, en date, la première pénitente de ce bon père Girard...

— Ah! fit Catherine.

— Comme j'ai l'honneur de vous le dire, je demeure derrière le couvent des Dominicains... Seulement, ma chère petite du bon Dieu, c'est à moi à aller d'abord prendre de vos nouvelles, si vous le permettez...

— Mais comment donc, madame? mais j'en serais ravie, et ma mère aussi sera heureuse de vous remercier... elle m'aime tant...

— Et elle a bien raison. Dites-moi, voulez-vous que je vous donne le bras et vous y reconduise?

— Non, grand merci, madame, je suis attendue à l'hôpital et n'y veux pas manquer. Du reste, je me sens à cette heure tout à fait bien. Il n'y paraît plus.

— Tant mieux, bonne Vierge! Adieu donc et à bientôt. JY?

a ii LES DÉBAUCHES DON CONFESSEUR

Elle faisait un pas pour s'éloigner.

— Au fait, dit Catherine, suis-je folle? je ne vous ai pas dit où nous logeons.

— C'est inutile, mon enfant; je sais, rue de l'Hôpital.

— Vous me connaissez?

— Mais oui, mademoiselle Cadière, comme je connais votre sainte femme de mère; j'ai ma chaise à l'église derrière vous. Vous n'avez pas pu me remarquer, naturellement : mais je peux dire que vous m'avez édifiée bien des fois...

— Oh ! madame ! . . .

— Allons, c'est bien, ne rougissez pas. Et là-dessus, maintenant que me voilà rassurée sur votre compte, je vous laisse à vos pieuses occupations. Au revoir. enfant, et que Dieu vous garde!

— Et qu'il vous récompense!

Sur quoi la Guiol s'en fut en murmurant :

— Allons! Jean-Bapiiste sera content de moi. Catherine, elle, arrivait à l'hôpital en se disant :

— La brave et digne femme!

Elle passa devant le concierge qui la salua respectueusement; puis elle prit à

gauche et traversa un vaste terrain planté d'arbres qui servait de promenoir à l'aumônier et aux religieuses, et où l'on permettait de venir prendre l'air aux malades dont la conduite était bonne. Ce qui prouve que les sœurs et les prêtres avaient déjà réglé la discipline des hôpitaux avec la même partialité lyranuique qu'aujourd'hui.

Sur un banc était assis un moine qui, en l'apercevant, se leva et vint à elle.

Revêtu du costume des carmes, cet homme, dans la force de l'âge, portait haut sa tête austère : brusque d'allures, franc et net dans ses décisions, sous l'apparente sévérité de son regard il cachait un grand fonds de bonté.

Il fronça le sourcil en voyant la jeune fille détourner les yeux et l'éviter, comme si elle redoutait une conversation pleine d'embarras.

Le carme éleva la voix :

— Vous me fuyez ? demanda-t-il.

— Moi? Mais non, mon père, balbutia la jeune fille. Et elle baissait la tête.

Le moine lui prit la main, et, gravement, la fit asseoir auprès de lui.

— Pourquoi, fit-il, pourquoi, depuis un mois, ne vous voit-on plus? Vous si 1 d'ordinaire, délaissez-vous vos croyances?

L'enfant joiguit les mains avec une expression craintive, presque indignée :

— Oh! non, mon père. Seulement...

— Seulement vous n'êtes plus la même.

— Vous trouvez?

— Je n'ai pas eu de peine à m'en apercevoir : je sais lire sur votre transparent visage. J'y lis des pensées plus troubles qu'autrefois, un malaise qui m'afflige et qu'il m'est dillicile de définir.

— C'est cela, dit Catherine ; oui, vous avez raisou, mes méditations sont troublée- -, par quoi ? je l'ignore. Une attente anxieuse m'oppresse et je ne sais ce que j'attends. Tantôt je me persuade que c'est une grande joie, d'autres fois un pressentiment m'avertit que c'est une inconsolable douleur. Ce qui est sûr, c'est (pie je souffre.

— Vous voyez ! Eh bien, voyons, poussez la franchise jusqu'au bout. Vous êtes à l'âge où le cœur s'éveille. Ne rougissez-pas : l'amour est une loi divine, et je ne vous

<K^ le reprocherais que s'il était coupable. Permettez-moi cette question, à moi qui suis jA f^ votre père spirituel : auneriez-vous quelqu'un ? £)>

Catherine se taisait, restant les yeux grands ouverts. Cette idée ne lui était jamais venue. Serait-ce là eu effet la cause de son trouble? Une jeune fille plus au courant des choses du cœur eût compris qu'il n'y en avait pas d'autre : mais, après un court examen de conscience, elle répondit au carme :

— Non, mon père : non, je n'aime personne, ou si j'aime quelqu'un, c'est bien sans le savoir :

— Je vous crois, et je vous plains, car il n'y a alors à l'état de votre âme qu'une autre explication possible, celle que je supposais d'abord.

— El laquelle ? questionna tout bas la jeuue fille.

— Je vais vous le dire, répondit le moine avec un soupir. Je ne veux pas croire que vous avez été gagnée par l'exemple funeste de votre frère.

— Non. François se conduit de façon a peiner mes sentiments religieux : il ne croit pas en Dieu : mais je m'efforce d'apaiser Dieu par mes prières et de lui faire pardonner ses impiétés ; et ce n'est pas lui qui fut cause de mon absence.

— Qui donc ?

Elle se tut, baissant les yeux : elle semblait évidemment souffrir de cet interrogatoire.

Elle fit un pas pour s'y dérober.

Le Père Nicolas, — tel était le nom du moine, — la retint.

— Écoutez-moi, mon enfant, conclut-il ; et ensuite je vous laisserai libre : tout n'est pour moi que trop clair à cette heure : le recueillement solitaire ne vous contente plus. Vous avez déserté votre humble paroisse, et, comme toute la ville, vous vous portez à la cathédrale.

Il ménagea un silence. La jeune fille, de plus en plus troublée, ne répondait pas.

— Comme toutes les femmes de Toulon, vous désertez le moine au langage brusque et sincère, pour aller entendre le jésuite à l'éloquence mondaine, aux accents doucereux.

Cette fois Catherine, qui avait commencé par rougir, devint toute pâle : le coup avait porté ; plus de doute, c'était là la seule explication de ses inquiétudes secrètes, et elle souffrait d'autant plus de se voir devinée par le moine qu'offensait son abandon, qu'en lui révélant sa faiblesse, il semblait vouloir mettre en doute la réputation sainte du prédicateur préféré.

Elle leva vers le carme ses yeux où perlaient des pleurs.

— Pardonnez-moi, mon père, dit-elle : non, je n'ai pas manqué de confiance envers vous; non, je n'ai pas été ingrate pour l'homme qui a dirigé mon enfance; mais, puisque vous l'avez deviné, eh bien oui ! l'éloquence brûlante du Père Girard m'a été au cœur ; à l'entendre parler des délices de l'amour divin, des voluptés réservées à l'âme qui s'abîme en Dieu, des joies qui paient le sacrifice et l'abandon de soi-même, un trouble inconnu m'a envahie toute entière : une voix me disait à l'oreille, et c'étaii celle de Jésus : « Celui-là est mon fils bien-aimé en qui j'ai mis toutes mes compl aisances. Ecoute-le ! »

— Ah ! malheureuse ! prenez garde ! s'écria le carme. Mais Catherine ne semblait pas l'entendre ; elle continua :

— Cette nuit, j'ai eu un rêve à son sujet ; une amie m'avait parlé de lui dans la journée ; je la voyais qui me le montrait du doigt : d'abord, dans sa robe sombre, il me semblait noir comme l'enfer, puis une soudaine lumière fit resplendir sa soutane, ses traits, tout son être : transfiguré comme le Christ au Thabor, il tenait en main un livre, c'était le Château de rame de Sainte Thérèse; de l'autre main levée, il me mou-

« -, irait le ciel.

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Soudain la jeune fille se tut ; ses yeux s'agrandirent encore : elle poussa un cri terrible.

Eu face d'elle, debout en haut des marches d'un perron, et se détachant sur l'arcade sombre d'un cloître, le Père Girard, qui venait d'entrer et qui l'avait entendue, se tenait dans l'attitude indiquée : et le soleil, le frappant en plein, accusait vigoureusement les ombres de sa face et les plis de sa robe. Il tenait son regard aigu fixé sur celui de l'enfant, qui, déconcertée, éperdue, ravie et épouvantée ensemble, se jeta en courant dans l'escalier de l'hôpital, tremblant de tous ses membres.

Lentement et savourant son triomphe, le Père Girard s'éloignait le long du cloître.

Le moine le suivait d'un regard indigné.

— Non ! éclata le Père Nicolas, non ! ce n'est pas là le rayon d'en haut ! Aussi vrai que je suis un chrétieu sincère, ce jésuite n'est qu'un jongleur éhonté qui met à ses houleuses passions le masque de la foi. Mais je lui ôterai ce masque, j'en prends" le ciel à témoin ! Je lui enlèverai cette innocente dont il veut faire sa proie, quitte plutôt à jeter aux orties cette robe, si elle me gênait pour poursuivre l'infâme !

Le pauvre garçon qui attendait la visite de Catherine, un jeuue homme plus jeune qu'elle encore, — dix-sept ans à peine, — était, comme elle, un protégé de ces messieurs de la Société de Jésus.

Sa maladie, une fièvre typhoïde, l'avait pris à la fin de l'autre été : domestique du Père Girard, alors directeur spirituel des Carmélites de Marseille, il l'avait suivi à Toulon quand le jésuite y fut nommé directeur du séminaire des aumôniers de la marine.

Une insolation gagnée dans le voyage avait provoqué sa maladie : mais la recommandation de son maître lui avait valu des soins particuliers : d'abord on lui avait donné un lit pour lui tout seul, précieuse exception à une époque où l'on entassait souvent quatre et cinq malades sur le même matelas, les mourants et les morts, heureux quand au-dessus de cette couche horrible un autre lit ne se dressait pas, à mi-hauteur du plafond, chargé du même lamentable fardeau.

Mais ce qui l'avait guéri plus que les tisanes des sœurs, plus même que sa jeunesse, c'était son amour pour Catherine. Depuis le premier jour où il l'avait vue à son chevet, pâle et tendre, habile aux soins délicats, aux paroles réconfortantes, une douce chaleur avait empli sa poitrine : ce n'était plus son front qui brûlait maintenant, c'était son cœur, et il n'en souffrait pas, au contraire.

Dans ses nuits passées, moitié à un sommeil agité, moitié à une veille peuplée par le délire, c'était son nom qu'il murmurait tout bas, pour que personne ne put l'entendre, car elle lui avait dit son nom dès qu'il le lui avait demandé, sans coquetterie, gentiment, et nul autre nom ne lui paraissait plus doux que celui-là.

A mesure que les forces lui revenaient, l'éveil de sa puberté lui faisait mieux comprendre le charme de cette exquise enfant, mettait un attrait plus poignant à sa présence. Personne n'avait deviné sou secret; personne, pas même le Père Girard, dont il se défiait à ce sujet seulement, — non sans raison, — et d'instinct; pas même Catherine, qui, sans s'en rendre compte, avait été pénétrée pourtant de cette flamme contagieuse qui court dans les veines de la jeunesse : sa passion, d'abord timide, puis ardente, il ne l'avait confiée qu'à son oreiller, auquel il soupirait la nuit des mots ardents.

Il se promettait toujours de prendre son courage à deux mains, île lui tout avouer; pas à cette visite-ci, mais à l'autre; et le printemps qui venait semblait, le lui lier: mais, sitôt qu'au bout de la salle il voyait apparaître le blanc visage de la

Voltaire avait tiré l'épée, et il rompait devant ses ennemis, couvrant la jeune tille d'un cercle de fer

(Chapitre III.)

jeime fille, sitôt qu'il entendait sa voix caressante et qu'il sentait sur lui le rayonnement de ses grands yeux pleins de rêve, toutes ses résolutions le quittaient, il ne savait que se taire, l'écouter, quitte à se traiter de fou, de lâche aussitôt qu'elle était partie, et à se reprocher avec amertume de ne lui avoir parlé que de la pluie et du beautemps.

— C'est fini ! gémissait-il, et des larmes lui montaient aux jeux ; c'est fini, elle ne viendra pas aujourd'hui : voilà quatre heures : jamais elle n'a été si eu relard.

Nos lecteurs en savent les raisons : mais le pauvre amoureux, se mettant martel en tète, s'ingéniait à en chercher de pénibles.

— Elle a compris que je l'aimais, et c'est pour cela qu'elle ne vient plus : elle

3e LIVRAISON.

(LIBRAIRIE KtTi -CLÉRICALE.)

ne m'aime pas : elle en aime peut-être un autre. Mais non : elle n'eût pas eu pour moi tant de dévouement : elle m'aime !... et si elle se fâche, c'est de me voir m'obstiner dans uu silence stupide!... Eh bien I c'est bien fait pour toi.: tu es trop bête aussi... .Meurs donc seul dans ton coin, puisque tu n'a pas su dire ce que tu as dans le cœur. Et il se cachait la tête dans son oreiller.

— Elle fait bien de ne plus venir; il vaut mieux que je ne la voie plus ! A ce moment il se sentit toucher à l'épaule. Elle ! c'était elle ! Elle lui pardonnait.

— Vous ! commença-t-il, et il joignait les mains ; et, dans son explosion de joie, il allait parler peut-être, quand il remarqua sa pâleur et le tremblement qui l'agitait.

— Qu'avez-vous, Catherine ?

— Ce n'est rien, fit-elle, ce n'est rien... Rassurez-vous, monsieur Robert... Un peu de fatigue, voilà tout...

— Oh ! mon Dieu ! Asseyez-vous bien vite, reposez-vous, et ne parlez pas. Moi non plus, je ne vous dirai rien pour ne pas vous lasser... Là, mettez-vous là... je ne ferai que vous regarder.

Catherine s'était laissée tomber sur une chaise, et, les yeux dans les yeux du ieune homme, elle lui souriait faiblement.

— Quelle adorable fille! murmurait Girard en se dirigeant vers l'infirmerie... Oh ! je l'aurai ! quand je devrais !...

Il acheva sa pensée tout bas... puis il ajouta, secouant la tète :

— Mais qui sait si cola est vrai seulement, si Louise Laugier n'a pas deviné le but de mes questions et n ! m'a \ a> menti par jalousie?

Tant l'hypocrite soupçonne partout le mensonge ! — Il continua :

— Et puis, même alors, ce frère, ce François, n'en serait pas moins redoutable... Commant le tenir celui-là?...

Soudain il leva la tête ; le crieur déjà entendu la veille passait dans la rue.

— Demandez le nouveau pamphlet qui vient de paraître : la Morale des Jésuites, avec de curieuses révélations sur les attentats du P. Aubany, les amours du P. Sabatier, les conversions du P. Girard.

Ces derniers mots, que, dans l'église, il avait à peine entendus, nous savons pourquoi, le firent tressaillir ; il entra dans l'infirmerie.

— Il faut que je sache, murmurait-il, quel est l'homme assez hardi pour crier celte infamie; quel est le malheureux plus hardi encore qui la signe...

Et il allait à la fenêtre : ses yeux lançaient des éclairs.

— Mais suis-je fou? ajoutait-il, est-ce que cela se signe? A ce moment le crieur reprit : il était là tout près :

— Demandez la Morale des Jésuites, le nouveau pamphlet de François Cadière !... Demandez !

— François Cadière ! s'écria le Père en riant. Ah 1 que le saint nom de Dieu soit béni 1 Je le tiens !

Une horrible machinaltion venait de germer dans son cerveau : la lueur, pour ainsi dire, en éclairait sinistremeut son visage. Avec précaution, il ouvrit la fenêtre d'un côté seulement, et examna avec soin, de façon à pouvoir le reconnaître, le visage du crieur.

Mais quelle femme lui achetait donc son pamphlet, causant et riant avec ce maquignon à trogne rouge? N'était-ce pas la Guiol? — Mais oui; à point nommé.

LES DÉBAUCHES D'UN CONFESSEUR lfl

Girard- attendit que le crieur eût fait quelques pas, puis il siffla discrètement sa maîtresse : la grosse femme accourut à la fenêtre à peine entrebâillée.

— Allez n'attendre chez toi tous les deux, ordonna le jésuite : un homme s'y présentera avant moi, que j'y vais envoyer. Va, et quand j'irai vous y rejoindre, arrange-toi pour me donner le nom de ce crieur.

Sur quoi, la Guiol s'étant éloignée, il referma la fenêtre, tira de sa poitrine un papier couvert d'écriture et scellé d'un cachet de cire rouge, y écrivit deux mots. Une sœur entrait : il replia le papier, le dissimulant dans sa main.

— Le nommé Poisson est-il sorti de l'hôpital ? demanda-t-il.

— Non, mon père.

— Bien, ma sœur : il faut qu'il en sorte aujourd'hui! Préparez tout pour cela, je vais l'en avertir.

La sœur s'inclina, et Girard entra dans la salle voisine.

— Quel nom, se demanda alors la religieuse, le Père Girard mettait-il donc sur celte lettre de cachet?

Au bout d'un instant, Robert cherchait en vain un regard dans les grands yeux de sa garde-malade : ses yeux étaient ouverts pourtant, et elle semblait ne plus le voir : elle ne voyait plus, car un rayon de soleil, entrant par la haute fenêtre, ne lui faisait pas cligner les paupières... Qu'est-ce que cela signifiait'? Est-ce qu'elle aurait les yeux ouverts quand elle dort?

Apparemment : et elle ne pouvait que dormir, car ses lèvres remuaient comme si elle eût mâchonné des oraisons... Des frissons lui secouaient la poitrine. Elle devait souffrir à travers son sommeil...

Soudain dans la rue éclata un cri :

— Demandez le nouveau pamphlet : la Morale des Jésuites!

— Butor ! murmura le malade, butor I qui va la réveiller... Mais Catherine n'avait pas même tressailli : la voix du dehors continuait perçante,

et elle ne bougeait pas. En se soulevant pour la regarder de plus près, il heurta et fit tomber un bol qui se brisa en tombant... Catherine n'entendit rien. Cette immobilité commençait à inquiéter Robert...

— Mademoiselle ! appela-t-il, Mademoiselle Catherine I Et il regardait autour de lui, cherchant une religieuse qui pût venir la secourir

et la rassurer... A ce moment la porte s'ouvrit; Girard entra.

— Mon père ! cria Robert avec un grand geste, mon père ! venez vite 1

— Qu'est-ce donc, mon enfant ? Qu'avez-vous ? Et il accourut.

— Ce n'est pas moi, fit le jeune homme ; c'est elle. 11 montrait Catherine que le jésuite n'avait pas vue encore.

— Elle ! répéta le confesseur.

Ardemment il se penchait... Plus vite, il recula... Les yeux démesurément dilatés,

la bouche ouverte, les lèvres toutes blanches, Catherine venait de se soulever comme attirée par une influence magnétique : ses bras tendus en avant se croisèrent sur sa poitrine, et sur son visage se peignit une expression indéfinissable de souffrance et d'extase.

Girard l'appela : elle ne répondit pas.

— La Laugier ne m'avait pas menti, conclut-il. "cfy Et, doucement d'abord, puis avec force, il lui imposa les mains sur le front. J^l

Catherine eut uu grand tressaillement ; ses lèvres remuèrent : ses yeux se levaient au ciel.

Alors Girard lui fit, avec le pouce, le signe de la croix sur la bouche, puis sur le sein...

Au seul contact du doigt sur sa poitrine, l'innocente fut secouée d'un nouveau et plus long frisson : des larmes jaillirent de ses yeux : des sanglots montèrent à sa gorge, ses bras se détendirent, ses yeux perdirent leur fixité. Le sang était remonté à ses

joues ses paupières baissées se relevèrent : elle reconnut le Père Girard, et, de

nouveau, jetant un cri inexprimable, elle perdit connaissance.

— Allons! fit le jésuite, c'est Dieu même qui me la livre.

Sur quoi, la laissant aux soins des sœurs, il alla rejoindre Truc et Poisson chez la Guiol.

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