‹ Les débauches d'un confesseurChapitre 32 sur 68 · CHAPITRE XXVII PÈRE ET MÈRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII PÈRE ET MÈRE

Les événements que nous venons de raconter s'étaient passés le lundi, le lendemain de ce dimanche où Girard avait fait à la cathédrale un si beau sermon sur les cinq plaies de Notre-Seigneur. Le jésuite était resté agenouillé dans sa stalle, absorbé sans doute daus une méditation bien profonde, car la messe était finie, personne ne restait plus daus l'église... et il ne bougeait toujours pas. Enfin l'angelus de midi sonna. Alors il se leva, descendit l'église par les bas-côtés, et, bien que personne ne semblât attendre son tour, entra s'asseoir dans son confessionnal dont il laissa la porte entre-bàillée.

Il attendit ainsi quelque temps... et semblait même commencer à perdre patience... quand un pas lourd et pressé se lit entendre sur les dalles. Une grosse femme essouflée arrivait qui, rouge comme une pivoine, tomba plutôt qu'elle ne s'agenouilla sur le prie- Dieu. C'était la Guiol.

— Eh bien? demanda Girard.

— Ah ! lu me laisseras bien souffler, n'est-ce pas ? dit-elle.

— Qu'est-ce que c'est?

— Non, mais vrai ! Jean-Baptiste, aussi vrai que je t'idolâtre, je n'en peux plus. Et de fait elle souillait comme un bœuf.

— Enfin, reprit-elle, après qu'elle se fut remise, elle sait tout.

— Comment a-t-elle pris ça ?

— Bien.

— Ah!

— C'est-à-dire qu'elle a pleuré. Tu sais qu'elle ne s'en doutait pas le moins du monde.

— Je sais.

— Je ne l'aurais pas cru tout de même.

— Bref, le flacon?

— Elle l'a pris !

— Elle sait comment l'employer?

— Parfaitement : elle se l'est fait expliquer deux fois.

— Très bien... Alors nous pouvons dormir tranquilles!

— Non pas...

— Comment?

— Eh bien! et ma petite commission?...

Elle tendait les lèvres.

— Que tu es bète ! Tu m'as faif peur. Ce disant, il l'embrassait.

— Oui. Mais tu sais : ça n'est pas tout.

— Qu'est-ce que tu veux encore ?

— Rien que ce que tu m'as promis.

— Gourmande !

— Allons, viens déjeuner chez moi; tu ne le regretteras pas. D'abord, je l'ai bien gagné. Et puis, tu sais si je t'ai parfois donné de bons conseils. Eli bien ! je t'en donnerai encore un.

— Donne-le d'abord.

— Oui, pour qu'après tu ne viennes plus.

— Si. je te jure!

— Ce n'est pas une raison. Enfin, n'importe! je vais te le dire tout de même.

— Voyons...

— Je lui ai vu prendre le flacon; je ne le lui ai pas vu boire.

— Est-ce que tu te méfies?

— On ne sait jamais. Et puis, dans ces choses-là, on ne saurait trop prendre de précautions.

— Tu as peur de quelque chose ?

— Non. Mais si tu veux m'en croire...

— Eh bien ?

La Guiol s'arrêta.

— Ceux, fit-elle, qui tiendront ^à savoir le reste, viendront le chercher chez la maman Guiol.

— Ecoule donc.

— Je vais mettre la table.

— Attends...

— A tout à l'heure...

Et, sans vouloir en entendre davantage, elle sortit. Seulement, comme un groupe

de voyageurs entrait à ce moment visiter l'église, trois messieurs très respectables, la femme du menuisier prit un air contrit et sortit la tète baissée, les mains jointes, s'attardant à des révérences devant chaque autel des chapelles latérales. Elle ne se doutait guère qu'elle passait si près de son mari, et que le plus petit de ces messieurs, celui dont la figure s'encadrait de si beaux cheveux blancs, ne traînait un peu la jambe que par habitude du boulet. Nos lecteurs savent d'ailleurs qu'à force de se négliger, ils en étaient arrives à s'oublier un peu tous les deifx.

En sortant de son évanouissement, Catherine s'était revue dans le parloir. Elle «'■lait si faible qu'elle ne put appeler. Etourdie, assommée, elle ne se rappela rien d'abord, m' sentit qu'une chose, c'est qu'elle avait froid. Enfin, elle arriva a se mettre sur ses pieds, puis, à pas lents, elle se traîna jusqu'à la porte, et de là dans le jardin. Le soleil était tiède, le ciel d'un bleu léger. ^v — A-bJ c'esl bon, disait-elle. • ±rp

Jn, Elle était dans une grande langueur et souriait d'un sourire vague. Soudain, elle kS»

«f? LES DÉBAUCHES D'UN CONFESSEUR 341 *yV»

tressaillit. Dans sa poche, en cherchant son mouchoir, elle venait de rencontrer un flacon. Comment était-il là? Que contenait-il? Alors elle se rappela tout : la terrible nouvelle, l'offre infâme ; elle sentit le poids qui tirait tout sou être ; elle vit son habit de religieuse, les murs gris du couvent; elle comprit qu'elle était perdue, et pas elle seule.

Aucune force ne lui restait. Un nouveau vertige la prit. Elle crut qu'elle allait mourir.

— Oh ! oui, dit-elle, tout de suite î Et elle tomba. Le jardinier du couvent, un vieux bonhomme un peu sourd, la

trouva à terre. Il semblait que sou vœu avait été exaucé : Catherine était pâle comme du marbre. Un filet de sang rayait son front. Elle était tombée sur une dalle fermant un puisard et sa tempe avait porté sur l'anneau. Le vieil homme avait reconnu la miraculée.

— Pauvre petite ! murmurait-il.

Et, puisant de l'eau avec sa main, dans ses arrosoirs, il lui mouillait la figure,

tâchait de la ranimer, tout en appelant. Les sœurs arrivaient, l'abbesse en tète, toutes étonnées de ne pas la voir au réfectoire. On l'avait cherchée dans sa cellule et au parloir... en vain.

— Eloignez-vous! criait la supérieure de toutes ses forces. Eloignez-vous !

— Ah ! ça. mais c'est à moi qu'elle en a avec ses gestes, se dit le jardinier. Et il tendit l'oreille :

— Comment? que je m'éloigne? Pourquoi? Encore! Ah! oui, au fait! Il se souvenait que la règle du couvent lui interdisait l'approche des sœurs.

— Eh bien ! c'est bon, grogna-t-il en replaçant le front de la jeune fille sur la dalle, on s'en va.

Tout en s'éloignant, il ne pouvait s'empêcher de conclure :

— Je vous demande un peu ! A mon âge! De quoi diable ont-elles peur là? Si j'étais plus jeune, je les effraierais peut-être moins.

— Elle est retombée dans une de ses extases ! criaient les religieuses. N'y touchez pas !

Tout de même, on se décida à l'emporter daus sa cellule. Au bout d'une bonne demi-heure, elle revint à elle. Elle regarda tout ce monde d'un regard désespéré, elle essaya de sourire à Mme Lescot et à sœur Raimbaud, ne put et éclata en sanglots.

— Laissons-la seule, ordonna la supérieure.

Toutes obéirent. Le silence se fit autour de sœur Sainte-Catherine, et la malheureuse put rassembler ses idées et recommencer à souffrir.

— Mère !

Le mot qui lui était venu d'abord remonta le premier à ses lèvres. Seulement,

chose étrange, plus elle le répéta, moins elle y mit d'amertume et de désespoir. Elle en vint à s'étonner elle-même. Ce qu'elle ressentait à présent ressemblait plutôt à du bonheur, si ce mot pouvait encore être dit à propos d'elle. Et le mot terrible, elle le répétait, comme essayant la façon dont il lui allait, et elle en ajoutait un autre :

— Un enfant !

Toute l'après-midi, sans se rendre compte des heures, elle resta daus cette sorte

de rêve éveillé, pensant à peine, démontée par ce flux de nouvelles sensations, croyan^ percevoir à la fois dans son cerveau et dans son cœur l'écho du travail mystérieux qUj s'accomplissait en elle et dont elle savait maintenant le but sacré. Etendue sur son lit la face au plafond, elle restait les yeux mi-clos, la bouche eutr'ouverle. Parfois seule^

-Lf

^¥ 342 LES DÉRAUCHES D'UN GOMFESSEDR *VV

ment, uue ombre, comme d'une aile, noire, passait sur son front, ses sourcils se couti. niaient, sa pâle figure prenait une expression de souffrance. A un moment, Mme Lescot monta lui apporter un bouillon. Elle eut un vague remerciaient des lèvres et des paupières, indiqua qu'il fallait laisser le bol. là, sur la table. .wans parler, Mme de Lescut insista avec un sourire engageant.

— Soit ! eut l'air de dire la malade.

Et elle se laissa soulever, et elle but le bienfaisant breuvage. Sur quoi, la maitresse des novices la replaça, la couvrit et sortit sur la pointe des pieds.

Le soir venait. Catherine était restée dans la même torpeur. Un bruit qui se fit h coté, dans la cellule de sœur Christine, l'en tira. Sans doute était-ce sa voisine qui rentrait chez elle. Quoi qu'il eu put être, elle sauta a bas du lit, vivement, comme rappelée soudain à la réalité :

— Dépéchons-nous ! murmurait-elle.

Se hâtant, elle fouilla les poches de sa robe et en retira le flacon donné le- matin

par la Guiol.

Elle le regarda un instant avec un étrange sourire, le déboucha et le pencha comme si elle eût voulu juger de la couleur du liquide en en versant uue goutte. Puis, soudain, elle jeta la fiole, qui se brisa sur le carreau.

— Malheureuse ! cria une voix derrière elle. Catherine se retourna. C'était son confesseur qui venait de parler. Girard était

entré par la porte secrète- communiquant avec la cellule voisine. Le jésuite s'avança vers sa pénitente immobile: il la regarda dans les veux; il essayait de n'être que sévère, mais, malgré lui, la colère, une terreur instinctive faisaient luire ses yeux et trembler sa voix.

— Ah ! ça, qu'est-ce qui vous prend? dit-il: vous êtes folle ! On a dû vous dire, on vous a dit la vertu de ce remède. Avec ce breuvage, vous évitez les douleurs et, qui pis est, la honte... vous le savez ?

— Oui.

— Et vous brisez ce flacon malgré cela? Catherine, qui tenait 'es yeux à terre, releva la tète et regarda son bourreau en

face :

— A cause de cela ! dit-elle d'une voix calme.

— Hem .' Le prêtre restait tellement ahuri qu'il ne trouvait rien à dire.

— Ah! cela vous étonne? reprit la pénitente.

— De l'ait...

— Eh bien! vous n'avez pas fini de vous étonner! Le ton restait toujours aussi tranquille, aussi déconcertant. Girard se demandait

s'il ne rêvait pas.

— C'était pour votre bien, balbutia-t-il, surpris lui-même de son trouble... et vous seriez une ingrate...

— Oh! soyez tranquille, je ne suis pas ingrate...

— Comment ?

— Nulle plus que moi ne vous est reconnaissante.

— Que voulez-vous dire?

— Ingiale ! Ah ! non, je ne le serai pas... Je me croyais vierge encore, possédée du démon; cela seul était vrai, et cet esprit tentateur, père des pensées mauvaises,

Ç\ vous le connaissez bien... Je me croyais une créature détachée du monde, bien au- ./-, Jfy dessus des autres créatures , depuis cette apparition mystérieuse. Q»

Elle eut uq sourire et continua :

— Avant, je me croyais dans l'enfer; depuis, je me croyais dans le paradis : avant comme après, j'étais folle. 11 n'y avait pas plus de Satan que de Christ. Vous avez raison, on m'a dit cela en me disant le reste : il n'y avait de vrai dans toute cette histoire qu'une possession, celle d'un ange.

— Comment ?

— Oui, un ange !

— De qui parlez-vous '.'

— De mon enfant !

— Catherine !

— Oui, mon enfant, à moi ! à personne autre, entendez-vous! Je ne veux pas sortir des limbes dans lesquelles il m'est égal de ne pas avoir d'horreur pour le père, que je ne veux pas connaître...

— Il en est un pourtant !

— Qui sait?

— Mais pourtant, la nature !

— Et les miracles ?

— Oh ! les miracles !

— Vous en doutez? Vous doutez qu'il puisse descendre du eiel un Christ qui prenne les traits d'un jésuite et dout la poitrine laisse voir uu cœur sanglant, et qui, sur le front des prédestinées, enfonce des couronnes d'épines iuolïensives pour lui, mortelles pour elles peut-être. Vous doutez de cela ?

— Moi?

— Vous devez douter aussi alors que l'opération du Saint-Esprit suffise à gonfler d'un germe fécond le sein d'une ferame?

— Mais...

— Ne répondez pas. Ce que vous en pensez m'importe peu. Si vous en doutez, moi aussi, j'en doute. Mais ceci n'est pas l'affaire. Ce dont je ne puis douter maintenant, c'est que je ne suis pas plus une sainte qu'une réprouvée. Je suis quelque chose de mieux qu'une sainte.

— Et quoi?

— Je suis une mère.

— Catherine !

— Une mère.

Elle allait et venait par sa cellule, les bras tendus, transfigurée, répétant toujours, ses beaux yeux pleins de larmes :

— Une mère ! Et c'est à vous que je dois de connaître cette joie surhumaine que j'ignorais, et voila pourquoi je ne serai pas ingrate envers vous. Une mère!

Elle se grisait de ce mot qu'elle criait à son aise, et qui, chaque fois, tombait comme un marteau sur le crâne du jésuite.

— Allons ! c'est bien ! interrompit-il agacé, en voilà assez, n'est-ce pas?

— Vous dite- '.' Elle posa celle question d'un ton tranquille, son regard limpide planté droit dans

le;* yeux fuyants du prêtre, qui essaya de rattraper sou interruption.

— Comprenez-moi bien, lit-il, adoucissant sa voix de son mieux ; je m'explique votre joie, bien naturelle et légitime... Mais vous êtes dans le premier transport. Une fois revenue au sentiment exact de la réalité, vous comprendrez de combien de lai mes

çs il vous laudrait acheter la continuation de ce rêve. 47: — Que m'importe ! • çX?

— Allons, soyez raisonnable, insistait l'homme noir perdant patience, rendezvous compte de tout... Mesurez la profondeur du scandale... Songez au retentissement de l'aventure...

— Que m'importe !

— Diable ! mais voyez que de honte !

— Pour qui?

— Mais...

— Pour moi, peut-être! Est-ce là ce que vous voulez dire? Croyez-vous que les gens soient si injustes et si lâches que vous le faites entendre? Que l'affaire soit colportée dans toute la Provence, je vous répète: que m'importe!

— Vous voyez bien que vous êtes folle.

— Pas tant que vous croyez... Nous verrions alors lequel de vous ou de moi compterait le plus de partisans.

— De partisans?... Comme vous dites cela ! Le jésuite avait jeté ce cri dans une explosion de stupeur indignée; une fois

encore, il tâcha de dominer son trouble, et, dans un sourire contraint:

— Voyons, ma chère enfant, c'est donc la guerre que vous voulez ? Catherine ouvrit la bouche pour répondre, puis se ravisant :

— Mais vous, demanda-l-elle, que voulez-vous? Le prêtre hésita.

— Ne le savez-vous pas? risqua-t-il.

Et il ajoutait :

— Ce que, dans un mouvement d'impatience, vous avez brisé, peut se remplacer.

En même temps, il fouillait dans sa poche.

— Misérable ! s'écria Catherine.

Ce disant, elle avait bondi, et, d'un effort inattendu, tordait le bras de son confesseur.

— Coquine ! fit celui-ci, jetant bas le masque. Alors commença une lutte silencieuse, elle tâchant de lui arracher le flacon pour

le briser comme elle avait fait du premier, lui résistant. Hêlas ! la colère avait beau lui donner des forces, le duel était bien trop inégal. Sans un cri de douleur, sœur Catherine avait senti ses poignets craquer sous l'étreinte de Girard, s'abandonnant enfin à la fureur longtemps comprimée qu'avait provoquée cette révolte, ne se contenta pas de la vaincre.

— Ah ! tu me le paieras ! grondait-il. Et, entre ses dents, hors de lui :

— Ah ! tu veux le faire, ton enfant de jésuite, pour qu'une soutane soil sa layette, eh bien ! tu ne le feras pas. C'est moi qui te le dis!

Catherine, tout en se demandant ce qui allait lui arriver encore, tâchait de se débattre... en vain... Le jésuite lui avait rapproché les deux poignets qu'il tenait serrés d'une seule main ; maintenant, il travaillait à l'abattre sur le carreau. Toujours sans un cri, la malheureuse se tordait, essayant de se jeter en avant au contraire, pliant les genoux. Ud moment, elle pensa à le surprendre par un croc en jambes. Par malheur, pour y arriver, elle dut détacher un pied dont elle s'arc-boulait au montant du lit. Girard profita du moment... d'un coup brusque la secoua... Catherine tomba. Et il sembla au jésuite que le retentissement de son corps sur la dalle avait un écho A dans le corridor. Vite, avant qu'elle n'eût le temps de se remettre et de crier, il ouvrit , N*j I • bras de sa victime, les allongea de chaque côté d'elle et s'accroupit à cheval sur ?\

Ils elaieut déjà loin du po:t quand Xemo ordonna : — Halte!

('"" ap. XXVIII.)

elle, mettant un genou sur chaque main qu'il immobilisait ainsi. Ses deux mains, à lui, redevenaient libres; de l'une, il déboucha le flacon, tandis que, de l'autre, il essayait d'ouvrir ses dents serrées. Mais elle ne les desserrait que pour le mordre et crier :

— A moi !

— On viendra trop lard ! gronda- t-il.

Et il allait verser le liquide dans la bouche que son poing tenait ouverte. Soudain, la porte de la cellule grinça sur ses gonds. M"" de Lescot venait d'entrer.

— Malheur! grommela le jésuite.

— Eh bien ! qu'est-ce que c'est ? fit la maîtresse des novices qui avait couru à Catherine et regardait le prêtre, avec quelle stupeur, on peut se l'imaginer.

(librairie anti-cléricaliO

,' %fc^

*Vl 346 LES DÉBAUCHES D'EN DONPESSEUR

■ — C'est... un accident... balbutia Girard en se relevant. Sœur Catherine se trouvait mal, et j'allais lui donner ce cordial... que je peux encore...

— Non, merci, c'est inutile, interrompit la miraculée qui se redressait avec l'aide de Wx Lescot. Merci, monsieur... et vous, madame, merci...

En même temps que ce mot, elle adressait à la bonne dame un long regard ému plein de reconnaissance. Elle ajouta, s'adressant au prêtre :

— Donnez-moi ce cordial... je le prendrai plus tard.

Girard pensa qu'il ne risquait toujours pas grand'chose... peut-être même un remords venait-il à sa pénitente : la vue de la maîtresse des novices lui donnait-elle à réfléchir ? D'ailleurs, il pourrait toujours nier... Bref, machinalement, sans un mot, il tendit le flacon à Catherine. Celle-ci le prit sans rien dire non plus, puis, se tournant vers Mmt Lescot...

— Mais, je crois, fit-elle, que c'est encore vous, madame, qui avez trouvé le meilleur remède à mon mal. Votre bouillon de tantôt m'a fait grand bien, et je vous serai bien reconnaissante si vous voulez m'en faire monter un autre avec un peu de vin et de viande.

— Quoi ? interrompit le jésuite.

— Je me sens grand'iaim, trancha sa péDitente. Voulez-vous? Ces deux derniers mots s'adressaient à la maîtresse des novices.

— Ave:- grand plaisir! répondit celle-ci. Elle allait Sortir... elle s'ar

— Ça ne vous fait rien, demanda-t-elle, que je vous laisse seule?

— Je suis là, risqua Girard.

— Ça ne fait rien, déclara Catherine, tfeès calme, il n'y a plus de danger.

— Soit ! conclut SB™ Lescot.

Et elle ajouta, regardant le jésuite :

— D'ailleurs, je ue fais que monter et descendre.

Sur quoi, elle sortit Girard se tenait immobile, pâle, une moue de dépit retroussant sa lèvre. Catherine alla à la fenêtre qu'elle ouvrit et qui donnait sur le jardin, et jeta le flacon débouché, avant qpe le prêtre ait pensé à faire un mouvement. Elle laissa la fenêtre ouverte, et, redescendant vers son confesseur :

— Vous voyez, commença-l-eile, que je ne suis pas tout à fait seule au monde ni tout a fait dans votre main. Cette dame et bien d'autres ici sont mes amies très dévouées ; c'est encore à vous que je le dois d'ailleurs; je serais ingrate eu ne le reconnaissant pas. Votre petite comédie de miracle, puisque comédie il y a, a eu au moins cet avantage de faire que, devenue la ressource de ce couvent, on y veille sur moi comme sur une relique, et que, dans l'intérêt même de la foi, on veillera à ce que pas un cheveu ne puisse tomber de ma tête.

— C'est vrai... laissa échapper l'homme noir.

— Vous vous êtes pris dans vos filets, ajouta Catherine.

El ce mot, lui rappelant le guet-apens des Trois-Couronnes, elle reprit:

-- Chacun son tour. Vous voilà immobilisé aujourd'hui comme l'était ma pauvre

mère quand des misérables qui, eux aussi, s'abritaient d'une robe, nous attaquaient

lâchement.

— Pourquoi me dites-unis cela"?

— Pour ajouter que celui-là doit en porter la honte, qui avait alors intérêt à ce que je disparaisse, qui eut intérêt depuis à ce que ma mère meure, chère et sainte femme , qui a intérêt encore à ce que mon enfant ne vienne pas au monde.

— Vous m'accusez?

— Moi? C'est vous plutôt !

— Vous me bravez?

— Vous l'avez dit : je vous brave. Dans cet asile où vous m'avez abritée, où vous m'avez fait sacrée, je ne vous crains pas, je vous défie. Empêcher la naissance de l'enfant que je porte vous sera impossible. Impossible encore bien plus de l'empêcher en tuaût sa mère.

— Catherine !

— Je sais ce que je dis. Je veillerai sur moi dont la vie est précieuse ; je suis d'accord en cela avec vos dupes. Et d'autres encore veilleront... et vos breuvages infâmes n'arriveront pas jusqu'à moi. Je vivrai, pour qu'il vive !

— Vous le voulez ?

— Si je le veux? Avez-vous pu espérer le contraire? Misérable ! Elle s'exaltait.

— Tu as donc cru mon âme coulée dans le moule de la tienne, homme hors nature, auquel sont défendues toutes les amours de la terre. Le misérable! Qui est-ce qui disait donc tout à l'heure qu'il était le père?

-*- Dame I

— Mais c'était lui ! Le père de cet ange ! Ah ! tiens ! je ne suis heureuse que d'une chose, c'est que tu ne puisses pas même le dire ; c'est que, le dirais-tu, personne ne pourrait t'en croire. Une paternité! Ce piège, cette embuscade honteuse, ces baisers à un cadavre ! Tu sais bien que non, infâme !

— Catherine!

— Ah! je n'ai pas peur de toi. Le charme satanique est rompu ! Tu as pu dompter ma chair à coups de fouet, comme on dompte une bête de somme, étourdir mon esprit à force de visions et de tortures morales. Mon corps et mon cœur t'échappent à la fois aujourd'hui ! Comme c'est bien nommé, la fin d'une grossesse ! Comme cette fois plus que jamais, elle sera réelle, la délivrance! De quelle chaîne honteuse va-t-il me délivrer cet enfant, le jour où il arrivera...

— S'il arrive! siftla Girard.

— Je t'ai prouvé qu'il viendrait... et que tu ne saurais l'en empêcher.

— Qu'ai-je besoin de m'en occuper? fit-il en haussant les épaules. En même temps, il la poussait devant un petit miroir :

— Regarde-toi donc ! ricana-t-il.

— Oui, je sais, riposta Catherine, je suis bien maigre, bien chétive; c'est là ce que tu veux dire, et tu sais bien, toi aussi, quel est le bourreau qui est cause de cette maigreur. Mais, sois tranquille, je suis avertie maintenant, grâce à toi et à ta digne complice ; je n'ai plus le droit, j'en suis sûre, de compromettre ma santé par des jeûnes et des macérations. Aussi, tu as vu, je vais manger, je vais revivre, je vais me guérir... et lu n'auras plus même à craindre ou à espérer le retour de ces sommeils léthargiques, étranges... dont tu sais si bien tirer parti.

Elle essayait de railler... mais un tel flot de dégoût, de honte, de deuil et de fureur lui monta aux lèvres, que son touchant visage se fit tragique et que Girard pâlit.

— Ah! quand je pense, dit-elle, que c'est toi, lâche, qui est l'ouvrier de toute cette œuvre siuistre, que c'est toi qui m'as séparée de mon frère pour longtemps, de ma mère pour toujours, qui, à cette idée divine de maternité, as su mêler de l'opprobre...

Elle s'interrompit :

— Pauvre cher enfant ! de combien de joie il faudra que tu m'enivres pour me faire oublier cet homme...

Un instant, elle s'était attendrie. Si habile pourtant, Girard eut un éblouissement; il la vit belle et émue. Sentant que, du reste, elle avait raison, qu'elle pouvait le braver sans crainte, qu'il la perdait en se perdaDt, il se demanda si ce n'était pas le moment de se sauver et de la reconquérir... Il s'approcha d'elle, réellement ému par la gravité de la question ; tout bas, il lui dit :

— Si pourtant tu voulais!

C'est ce qui le perdit. Offensée au suprême degré, honteusement tirée en bas au

milieu d'une extase sacrée, Catherine se redressa, regardant cet homme.

Elle n" eut pas un mot ; mais son bras qui montrait la porte secrète par laquelle il était entré la nuit du miracle, mais l'éclair de ses yeux indignés, mais les cicatrices de sou front, mais sa pâleur tragique, tout cela la faisait ressembler à sa mère apparaissant au milieu de l'orgie chez la Guiol. Girard crut avoir affaire à un spectre. Instinctivement , il recula jusqu'à la porte, qu'il poussa derrière lui, n'osant se retourner. Il se jeta dans la salle d'à côté, dégringola plutôt qu'il ne descendit les escaliers, et, traversant la cour et le parloir comme un fou , il battit de ses poings la porte que la tourière lui ouvrit enfin, et se mit à courir dans la campagne, halluciné, croyant sentir encore derrière lui la menace muette de cet œil fixe et de cette main tendue. Il court... Elle doit courir après lui... Une pensée criminelle ét.iit dans cet œil... Elle le tient! que peut-il faire? Que peut-on contre un spectre? 11 ne voit plus... il ne sait plus... A son tour, il est le jouet d'une hallucination, confond la mère avec la fille, sent qu'il va expier... Comment? Il l'ignore. Et une sueur glacée inonde son front quand il pense qu'on va peut-être renouveler sur lui les tortures infligées à ses victimes... Va-t-il être fusillé comme Pierre Braùer et les sentinelles? Noyé comme la Batarelle, son père, son amant? Jeté d'une tour comme Saturnin Caslaimol ? Ou fustigé jusqu'à la mort? ou saigné? ou couronné d'épines? Il croit sentir les poiutes aiguës lui entrer dans le cerveau. Il devient fou... court plus vite... .Mais non, il n'est pas fou... Quelqu'un court derrière lui sur la roule où la nuit tombe... Il prend à travers les champs... Le spectre aussi... 11 fait un coude... Elle en fait un autre... car c'est une femme... El elle l'appelle à voix basse :

— Girard ! Girard !

Le souffle lui manque... Ses tempes battent... Ses jambes se dérobent... Ses

pieds sont lourds... Il ne peut plus aller... 11 trébuche... La voilà... Il tombe... Elle le touche... Il s'évanouit...

— Enfin ! dit-elle.

— C'est la mort, celte fois! et l'expiation...

— Jean-Baptiste ' Il rouvre les yeux... Qui donc essuie son front et le relève ? La Guiol !

— Ah ! c'est toi?

— Mais oui... Qu'as-Ur? Tu m'oubliais donc? Tu ne te souvenais plus que je t'attendais en bas?

— C'est vrai...

— Pourquoi te sauver?

Et elle se penche pour le regarder de près... 11 est livide... Ses yeux s'ouvrent

démesurément...

— Ah ! ça, fait-elle tout bas, est-ce que?...

— Horrible I horrible !

— Tu l'as... tuée?

— Nonl Moi? Oh ! non... Je n'aurais pas pu... Vrai ' ^ -Kl, bien?... &

Vf LES DÉBAUCHES D'UN CONFESSEUR 349 *V

cile.

— C'est elle plutôt... Ah ! si elle avait voulu... Ça ne lui aurait pas été diffi-

— Elle !... Allons donc !...

— Ah ! si tu savais ! Ce n'est plus elle !

— Comment?

— Une lionne !

— Elle ! Tu es fou !

— Tu vois bien que j'ai peur !

— Allons... ça va passer.

— Ce n'est plus elle, je te dis. Elle me tuera ! répétait le malheureux qu'elle essayait en vain de calmer.

Girard avait raison. Ce n'était plus elle : la victime avait échappé à son bourreau '■> la magnétisée pouvait défier les passes du charlatan ; la dévote ne croyait plus à son confesseur, savait le mensonge des rêves mystiques et des miracles; religieuse, elle n'était plus prisonnière dans son cloître. Elle pouvait encore bien des fois, comme à cette heure, pleurer à chaudes larmes sur les ruines de ses illusions détruites, désenchantée par le vide de ces croyances; mais la blessure se cicatriserait. Elle était libre. La mère avait sauvé la femme. Du moins elle le croyait, et Girard aussi. La Guiol, elle, ne voulait pas le croire.

— Qui vivra verra, disait la digne sœur de Lebel, pourvoyeur ordinaire de Sa Majesté.

Le soir de ce même dimanche, — la nuit, pour être plus exact, — un vieux mendiant voûté, couvert d'un grand manteau en loques, chaussé de chiffons, et dont un large chapeau tout bossue cachait le visage, ne laissant passer que quelques boucles de cheveux blancs, s'arrêtait en face la grille de la maison du président Lebret. Il ne devait pas y venir chercher l'aumône, bien que les maîtres fussent connus pour charitables. Tout le monde était couché en effet. Etait-ce l'hospitalité qu'il désirait?

Non plus; car il fit le tour de la grille, puis se mit à longer la face gauche du parc. Ce mendiant était-il un voleur? 11 en avait l'allure mystérieuse, marchant sur la pointe du pied sans le moindre bruit, tendant l'oreille et fouillant les ténèbres du regard pour voir si nul ne l'épiait. Arrivé dans un fourré épais, il s'arrêta, et, avec une étonnante perfection, se mit à imiter le chant du rossignol. C'étaient des battements plus ou moins ralentis, des vocalises éperdues, de languissants points d'orgue qu'agrémentaient des trilles indéfinis. Son chant, d'abord timide, éclatait maintenant plus hardi; et, chose bizarre, d'instant en instant, on eût dit que le dépit en assourdissait les reprises. Visiblement le mendiant s'impatientait de ne pas recevoir de réponse.

Il examinait ardemment les bouquets d'arbres du parc.

— Rien ! répétait-il. II n'est donc pas là? Qu'est-ce que veut dire? 11 ne peut pas ne pas entendre : jamais je ne suis venu sans le voir apparaître au bout de quelques minutes... Serait-il malade?

Il avait dit cela d'un ton ému ; d'une voix sourde, avec un geste de menace, il ajouta :

— Ou bien?...

Il n'acheva pas, et ce ne fut pas seulement la peur de son idée qui le fit s'interrompre. Là-bas dans le parc un chaut de rossignol venait de se faire entendre.

— Est-ce lui? se demanda le mendiant, très troublé. Il me disait ne pas savoir. Mais il n'eut pas besoin d'écouler longtemps pour se convaincre que cette fois

c'était un rossignol pour de bon qui, se piquant d'orgueil, jetait à travers la nuit ses roulades à plein gosier...

— Non! Il n'est pas là... sûrement. Où est-il? Est-ce qu'il aurait disparu"? Quand il me restait tant de choses à lui dire! Je n'ai pas dû éveiller de soupçons cependant.

Et il répétait :

— Qu'est-ce que cela signifie?

Il renouvela son appel plusieurs fois, toujours sans réponse ; à la fin il devenait

impossible de douter : celui qu'il était venu chercher ne pouvait lui répondre. Des pressentiments sombres envahissaient le mendiant; par momeut, des envies folles le prenaient d'escalader la grille, d'aller voir, d'appeler. Mais vite rappelé au sentiment de sa témérité, il s'arrêtait.

— 11 faut que je sache pourtant!

Ce disant, il s'installa sur la fourche d'un arbre énorme comme pour dormir. Eu

réalité, il ne dormit pas : il examinait toujours le parc. Puis, las de regarder sans rien voir, il tira de sa poitrine une liasse de papiers.

— J'aurais bien voulu qu'il sût cela aussi, murmurait-il dans un soupir. Sur quoi, à la lueur de la lune qui s'était levée et filtrait à travers les

branches, il se mit à les lire et à les relire comme s'il eût voulu se les apprendre par cœur. Cela dura longtemps. Enfin il ferma le registre sur lequel était écrit : « dossier XV1I3 », prit à part une feuille de papier qui semblait une lettre, et sur laquelle des caractères bizarres étaient disposés en forme de croix.

— Ah! gronda-t-il, ne pas savoir!

L'aube le trouva essayant, pour la vingtième fois, de déchiffrer ces hiéroglyphes,

pour la vingtième fois en vain .

— Diable! le jour! Vite, il descendit de son observation, serrant de nouveau dans sa poitrine les

précieux papiers, fila à travers champs, puis, faisant un coude, revint joiudre la route, et remonta lentement à la grille. Il s'assit sur la borne, et, dès qu'il aperçut un domestique, l'appela :

— Monsieur!

— Qu'est-ce que c'est? Encore un mendiant!

— Je ne veux de vous qu'un renseignement, monsieur.

— Lequel?

— Je suis venu tendre la main ici voilà huit jours environ; c'est un grand jeune homme mince aux cheveux noirs qui me fit l'aumône

— Ah ! oui... Damiens !

— Justemeut.

— Après?

— Après, ce jeune homme, — que le bon Dieu conserve ! — m'a donné un écu. que Toici... Je pense qu'il s'est trompé.

— Apparemment.

— Aussi je le lui rapporte.

— Bah!

— Il m'a été impossible de revenir plus tôt.

— Peste! où l'honnêteté va-t-elle se nicher? lit le domestique rééditant le mot de Molière sans h' savoir,

— Voulez-vous le lui remettre de ma part? reprit le mendiant. jO Le domestique hésita une seconde ; puis répondit : Q,

— Non.

— Comment ! Vous refusez"?

— Ce serait mal à moi d'accepter : voler des riches, passe encore, mais des pauvres, et des pauvres honnêtes, je m'en ferais scrupule.

— Que voulez-vous dire ?

— Que Damiens n'est plus ici!

— Ah! bah!... Vous êtes sûr?

— Parbleu! Je l'ai vu partir hier soir.

— Il a quitté tout à fait la maison?

— Oui... Un père jésuite, qui l'avait amené, l'a ramené.

— Vous savez où?

— Je ne sais pas.

— Tant pis !

— Tu en seras quitte pour garder ton écu!... conclut le valet en riant.

— C'est ça, répondit le mendiant sans savoir ce qu'il disait... Et il ajouta :

— Je vous remercie.

— Il n'y a pas de quoi.

Le domestique retournait vers la maison.

— Parti! songeait le père Nicolas, — car nos lecteurs l'ont reconnu... — parti! et emmené par ce jésuite! Ah! misérable Girard! Tu as donc voulu m'ôter la dernière consolation qui me restait!... Parti ! où aller le chercher à présent?

Et le malheureux restait accablé, pris d'un découragement, d'une lassitude invincibles, et sentant les lai mes lui monter aux yeux.

Page 1