‹ Les débauches d'un confesseurChapitre 33 sur 68 · CHAPITRE XXVIII MONSIEUR PERSONNE · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIII MONSIEUR PERSONNE

La journée du dimanche avait été dure pour Girard : le réveil inattendu de Catherine l'avait particulièrement démonté ; nous avons vu que la journée du lundi fut pire, que la révolte de M"e Gravier avait failli lui coûter cher, et que la lutte avec sa victime risqua de lui coûter bien plus cher encore. C'était donc avec un réel soulagement que, celle-là une fois morte, il avait vu tomber à terre les restes de ses lettres brûlées. Il était délivré d'une angoisse terrible. Il pouvait respirer enfin, se remettre à ce travail sans fin, à ce tissu de Pénélope qui est la vie des scélérats, mais dont l'effroyable complication ne fatiguait pas ce noir esprit, au contraire. On l'avait menacé, et l'audacieuse payait sa témérité de sa vie ; il souriait, heureux de ce résultat en luimême, heureux aussi de la chance qu'il lui présageait pour l'avenir. Il se redressait dans son triomphe infâme, ouvrant ses mains sanglantes. C'est à ce moment-là qu'il

s'était seuti frapper sur l'épaule, qu'il avait vu un pied se poser sur le couteau tombé à terre. Dire sod angoisse, et l'effroi qui rétreignit à la gorge est chose impossible : cette fois, avant tout, par-dessus tout, irrémissiblemeut il se sentit perdu.

La première idée fut que c'était la Reboul. Mais le pied était le pied d'un homme... la seconde fut que c'était Hameau revenu, ou l'un de ses complices, ou tous les trois peut-être. Il rentrait le cou, s'attendait à se sentir planter un poignard entre les deux épaules. Au bout d'une seconde, qui lui parut uo siècle, il se décida à se retourner pour voir de la main de qui il allait mourir. A ce moment même, l'inconnu avait un rire silencieux dont le siltlemeut se prolongea, sinistre. Le cri qui jaillit de la bouche de Girard fit à ce rire un terrifiant écho :

— Nemo! fit-il... (Personue!) Et une inexprimable stupeur le clouait sur place pendant qu'il considérait ce

rieur étrange dont la lampe sculptait rudement la figure énergique. L'homme que le jésuite avait appelé de ce nom mystérieux, devant lequel il restait humble et tremblant comme le plus craintif des élèves devant le plus redoutable des maîtres, était de haute taille : il portait un costume où se sentait l'habitude de l'accoutrement militaire ; sa perruque était poudrée; il était impossible, tant ses manières le dénonçaient, de ne pas le reconnaître à première vue pour un officier en retraite. Cet homme ne dit pas un mot. Girard s'iuclinait comme attendaut, comme désirant une parole, un ordre, un reproche, ne fût-ce que pour entendre cesser ce silence qui l'écrasait, que pour voir se détourner une seconde la lame dardée par ce regard sévère... Nemo se contenta de montrer la porte...

Tète baissée, le jésuite allait sortir. Il se ravisa et montra le couteau, faisant le -este de le reprendre, demandant du regard si celte manoeuvre avait son approbation.

— Non! répondit l'homme d'un mouvement de tète. Alors il prit dans sa main la main de Girard qu'il sentait trembler, et l'emmena

dans le corridor en marchant sur la pointe du pied ; le jésuite en faisait autant. Fellmann, — car nos lecteurs ont reconnu celui qu'ils sont habitués à connaître sous ce nom, — Fellmann ouvrit doucement la porte extérieure, fit quelques pas dans la rue, toujours suivi par le prêtre... Puis, tout à coup, revenant vers la maison de M,la Gravier, se mit à courir, aussi bruyant qu'il était discret tout à l'heure et, refaisant le même chemin en sens inverse, poussa rudement la porte, traversa l'antichambre, arriva à la chambre du crime, laissa échapper quelques exclamations sourdes, lit quelques allées et venues tapageuses. A la suite de quoi, toujours tenant Girard par la main, il monta l'escalier et alla frapper à la porte de la chambre où Rameau avait laissé l'héritière île la victime. Plus morte que vive, la Reboul n'avait garde de bouger : persuadée de l'assassinat de sa parente, et pleine du légitime désir d'échapper à un sort pareil, elle se disposait déjà à enjamber la fenêtre, pour sauter dans le jardin, quitte à se casser quelque chose, quand Fellmann la rassura eu lui criant à travers la serrure :

— Nous sommes des amis, mademoiselle, l'abbé Girard et moi. Hàtez-vous de descendre; des misérables sortent de chez vous, que nous n'avons pu atteindre. Ils ont tué votre parente.

— Est-ce possible? cria celle-ci, chez qui l'avidité naturelle reprenait lo dessus, plus forte même que la peur et que l'instinct de la conservation.

Sur quoi, — tant elle tenait à savoir si vraiment elle héritait, — elle se risqua à entre-bàiller la porte et tendit un œil. La présence de l'abbé Girard aperçu la rassura tout à fait.

— Venez vite! dit Fellmann.

L'individu tombe à terre l'arrêta.

— Monsieur, fit-il, par pitié, écoutez-moi!.. . Ce que j'ai à vous dire est plus pressé même que de poursuivre ce misérable! (Chap. XXIX.)

Etpendant qu'elle descendait, il lui expliqua comment lui, Jean-Jacques d'Esnon, officier en retraite, passait là par hasard avec son ami l'abbé Girard, comment la fuite précipitée de trois hommes étranges leur avait paru louche, et comment ils avaient pénétré dans la maison pour voir. L'événement n'avait que trop donné raison à leurs craintes... et c'est après avoir constaté la mort de la pauvre demoiselle qu'ils avaient pensé à elle, l'héritière, n'est-ce pas?

— En effet...

Sur quoi ils étaient montés là-haut... à tout hasard, heureux de constater qu'elle, du moins, avait été épargnée et que la précaution qu'ils avaient prise lui serait profitable !

45e LIVRAISON.

(librairie anti-cléricale.)

— Laquelle?

— La desiriiction du testament.

— Vous avez osé?

— Il déshéritait M. l'abbé.

— Que m'importe?

— Attendez ' et il vous déshéritait vous-même.

— A la bonne heure! Vous avez bien fait, vous êtes d'honnêtes gens.

— Allons donc!

— Et on pourra dire que ce sont les voleurs, les assassins du moins... car ils n'ont pas volé, hein?

— Non... pas que je pense. Ils n'ont fait que tuer.

— Très bien.

Ils entraient dans la chambre.

— Ainsi elle est morte?

— Vous pouvez voir.

La Reboul vérifia.

— Tout ce qu'il y a de plus morte, lit-elle. Comment ! elle m'avait déshéritée...

— Mais oui !

— L'ingrate! au profit de son enfant, je parie.

— Juste !

— Femme dénaturée !

— C'est le mot.

— Eufiii Dieu n'a pas voulu permettre cela ; je lui pardonne.

— Vous êtes une grande chrélienue.

— Oh ! monsieur !

Elle salua, se confondant en politesses et en remerciements.

— Je n'eu reviens pas : liez-vous donc au monde... Me déshériter!... Elle si câline avec moil... C'est à ne plus croire personne sur la mine... C'est comme ce docteur, tenez.

Là-dessus, parfaitement oublieuse de la morte et de sa peur, tout aux deux bonheurs de sa vie, hériter et bavarder, elle entamait le récit de la scène avec Kameau. Fellmann l'interrompit, lui faisant comprendre qu'ils n'avaient pas le loisir, qu'ils étaient heureux d'avoir pu lui rendre service, déclara qu'ils reviendraient la voir, mais que. pour le moment, le plus pressé était d'aller prévenir la maréchaussée.

— Vous avez raison... pendant que tout reste en état, cela vaut mieux. El. attendrie par l'idée qu'elle héritait, elle ajouta dans un soupir :

— J'attendrai ces messieurs eu veillant cette pauvre cousine. Sur quoi ces messieurs quittèrent la maison, escortés de bénédictions et de

remerciements. Fellmann avait pris le bras de Girard : à la première patrouille rencontrée, il lit sa déclaration qu'appuya le jésuite dans les mêmes termes dont ils s'étaient servis avec la Reboul; seulement celte fois il ne parla (pie de deux meurtriers aperçus dont il donna le signalement, affectant de ne pas parler de Hameau. Cela dit, pendant que la patrouille se hâtait, — un peu lard, — d'aller chez MUe Gravier, ils redescendirent du côté du port, \emo toujours sileucieux traînant Girard toujours inquiet. L'attitude de Fellmann vis-à-vis de l'héritière avait loul d'abord rassuré un peu le jésuite ; mais à présent la peur le reprenait, plus forte à mesure qu'As avançaient du rôle de la mer ; Nemo avait sauvé les apparences devant une étrangère, c'est vrai: telle était l'habitude de la Société... Mais qui prouvait que maintenant il n'était pas résolu a punir?... Cela aussi était assez dans les traditions.

Ils arrivèrent au quai... Fellmann marcha jusqu'à l'extrême bord du dallage... Personne daDS les environs... La nuit était si sombre qu'on entendait en bas, sans la voir, la mer clapoter contre la muraille. Alors, l'interpellant pour la première fois. l'homme mystérieux dit au confesseur de Catherine :

— Sautez!

Et il montrait le gouffre noir. Le jésuite eut un tressaillement de tous les membres... mais il se sentait teuu : c'est cette fois que l'heure de l'expiatiou était venue. Résister? Il n'y pensa pas même, si bien il se comprenait vaincu et dans la main de cet homme.

Nemo du reste ne lui laissa pas le temps de réfléchir... Sans rien répéter, il montra de nouveau la mer, et son œil luisait si impérieux que Girard ne put que baisser la tète. Il restait là, inerte, ayant dans les ténèbres la vision de la mort inévitable. Il se voyait déjà se débattre étouffant, sous les plis de ces eaux noires... Horreur !... 11 se sentit toucher du doigt à l'épaule.

— Soit! murmura-t-il d'une voix défaite.

Et, d'une seule pensée disant-adieu à tous ses rêves de débauche ou de domination, il ferma les yeux et sauta.

— Allons donc ! fit Nemo.

La veille au soir, à peu près à l'heure où Girard éperdu quittait le couvent d'Ollioules, effaré par la résistance inattendue de sa péniteute, une bastide près du rempart de Toulon avait été le théâtre d'un incident singulier.

Cette bastide, autrefois la petite ma/son d'un chauoine connu par ses fredaines, était devenue la propriété d'un marchand de vins qui l'avait transformée en guinguette avec balançoires, jeux de boule, à peu près comme celles qui peuplent aujourd'hui la banlieue de Paris. Ce dimanche-là, clercs et commis s'y pressaient : tous avaient traité leurs connaissances dans le jardin ; on avait mangé pas mal, bu beaucoup, ri énormément. Entre temps on s'était embrassé fort. Ou en était au dessert.

— Maintenant qu'est-ce qu'on va faire? cria l'un d'eux.

— Une partie de boules.

— On n'y voit plus clair.

— Aux flambeaux !

— Une partie de balançoire... pour ces dames.

— A qui sautera plus haut.

— Ça n'est amusant qu'en plein jour, déclara un grand maigre avec un gros rire.

— Si on dansait? proposa une de ces demoiselles. Sur quoi toutes les autres, mjdistes et liugères pour la plupart, d'applaudir :

— C'est ça !

— Bonne idée !

— Dansons!

En un clin d'œil, tout le monde s'y mettant, les tables se trouvèrent desservies

et enlevées... les bancs furent rangés autour du jardinet sous les tonnelles, les couples formés et prêts. Alors ce fut une stupeur, jeunes gens et filles s'apercevant eusemble qu'il manquait une chose nécessaire, un orchestre.

— Un violon 1 un violon! crièrent les hommes.

— Quel dommage! firent les dames.

Le violon se trouva bien, un beau violon, ma foi! intact, qu'une pratique avait ^

^ laissé en gage au patron de la guinguette, voilà un mois, et qu'il n'avait pas réclamé. Q,

v 9K *&" 356 LES DÉBAUCHES D'UN CONFESSEUR

Ou applaudit au violon... Mais une autre déconvenue attendait les danseuses. Personne ne se trouvait qui sût en jouer.

— Bons à rien, les hommes, grommelaient-elles.

— Ne dites donc pas ça! répondaient les amoureux. Et de rire... Eu attendant on ne dansait pas.

— Comment! personne ici qui sache jouer du violon, si mal que ce soit? On arrêta les promeneurs, qui commençaient à se grouper pour voir se divertir

la jeunesse :

— Monsieur, savez-vous jouer du violon? demandaient les folles. Elles s'adressèrent ainsi à un petit homme qui ressemblait étonnamment à

M. Doucereux, le garde-chiourme en chef et à son compagnon, un grand, à perruque blanche, à tournure militaire.

— Hélas! non, mademoiselle, répondit celui-ci. Et il ajouta, prenant le menton de la petite :

— Je ne l'ai jamais tant regretté.

— Tant pis!

On s'adressa à d'autres promeneurs, tout aussi inutilement : tout le monde commençait à se décourager. On ne pouvait pourtant pas danser sur des chansons comme les petites filles.

— Mademoiselle! fit le vieil officier.

Il rappelait celle qui s'était adressée à lui.

— Monsieur?

— Demandez donc à ce promeneur-là, en noir, avec ces deux vieux. J'ai dans l'idée qu'il sait, lui.

— Vrai?

La jeune fille courut vers les trois hommes qui venaient de s'approcher, trois

savants, autant qu'on pouvait en juger. Elle vint au plus grand, fort gaillard au costume sombre, aux grands cheveux noirs, qui avait tout l'air d'un médecin.

— Monsieur, demanda la belle enfant, savez-vous jouer du violon? Les yeux de l'homme étincelèrent.

— Si je sais?

11 s'arrêta : un de ses deux amis venait de lui heurter le coude. M. Doucereux

et son ami l'officier en retraite regardaient, dissimulés derrière un olivier énorme.

— Pourquoi ? reprit le médecin avec un sourire.

— Pour nous faire danser.

— Ah ! c'est pour vous faire danser? répéta-t-il, tenté très visiblement.

— Vous savez, monsieur 1 fit-elle.

Et de crier :

— Voilà monsieur qui sait !

Eu un clin d'oeil il se trouva entouré de tous les amoureux et de toutes leurs

amoureuses :

— Oh! s'il vous plail !

— Vite! vite!

— Vrai?

— Toutes!

Le docteur se tourna vers ses compagnons : le plus petit semblait ne pas dire

non. L'autre était très contrarié.

— Tu as tort I murmura-t-il.

Jrj — Qu'est-ce que je risque? répondit le médecin. £A

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