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D'ailleurs il n'était plus temps d'hésiter. Déjà on avait mis le violon dans ses mains qui le reçurent avec un frémissement. Au milieu des bravos de l'assistance, il l'accorda. Une volée de sons joyeux s'égrena, puis quelques notes guillerettes jaillirent sous l'archet hardi... et ce fut une orgie de flonflons plus gais, plus fous les uns que les autres. Le bal s'était organisé; on trépignait de joie... On apportait à boire au musicien improvisé... Mais lui ne songeait pas à se rafraîchir; il semblait assez payé par le bonheur qu'il se donnait. Se livrant à son inspiration désordonnée, il improvisait un enguirlandement de chansons à la mode, hâtant ou ralentissant le rhythme de ce potpourri sans fin, menant d'un bras enragé ce branle sans relâche. Les danseurs, du reste, ne se fatiguaient pas plus que cet artiste extraordinaire... et la fête eût pu se prolonger jusqu'à l'aurore sans l'événement qui l'interrompit.
Au moment où le bal était dans son plein délire, si bien que tous les assistants valides, gagnés par l'exemple, s'étaient livrés aux ordres impérieux de cet archet endiablé, un cri retentit, poussé par une voix de femme :
— La farandole ! La farandole !
— La farandole ! répétèrent tous les enragés.
La femme en question, jeune et belle femme, nu-tête et dont les cheveux blonds flottaient, était déjà dans le jardin.
Avec une exaltation que personne ne remarqua d'abord et qu'on prit pour l'ivresse de la danse, elle répéta son cri :
— La farandole !
En même temps elle prenait la main du premier jeune homme rencontré... la file se formait conduite par elle. Le musicien qui s'était arrêté surpris, reprenait son iustrument et commandait la manœuvre. Sa mélopée interminable allait, savamment, obstinément cadencée. La belle fille l'accompagnait d'une sorte de chant sourd, confus, mélancolique, étrange, et dont, par une association singulière d'idées, le caractère triste passa bientôt dans la voix du violon. C'était toujours le mouvement entêté de la farandole. Mais c'était aussi une lamentation cruelle, des cris, des pleurs, des révoltes, des éclats de rire insensés. Cette harmonie enfiévrait la belle blonde qui courait toujours, rompant désordonnément les lignes commencées, entraînant la longue file dans le dessin des courbes les plus inextricables. Et elle chantait toujours, et elle riait, hors d'haleine, seule pâle, au milieu de tous ces visages en sueur, les yeux pleins de larmes.
— Allez ! les belles filles, criait-elle, sautez !
A ce moment , un silence terrible se fit dans cette foule, qui sentait planer un malheur, un coup de folie. Une corde du violon venait de se rompre avec un bruit aigu, douloureux, poignant. En même temps, pendant que les danseurs déconcertés restaient un pied en l'air, un grand sanglot jaillit de la gorge de la belle fille, qui soudain s'abattit, secouée de tremblements nerveux. Ce fut un brouhaha extraordinaire.
— Elle est morte !
Les femmes se trouvaient mal; les hommes criaient :
— Un médecin !
Le joueur de violon s'approcha et tâta le cœur. Pendant ce temps-là, les conversations s'établissaient essoufflées :
— C'est Louise Laugier, ma chère.
— Pauvre fille !
Et on se parlait bas :
— Vous savez ?...
LES DEBAUCHES D'UN GONFESSEUB
On montrait son ventre énorme.
— Voilà, concluaient les hommes, où cela mène, de se confesser aux jésuites.
— C'est vrai !
— Mesdemoiselles, vous entendez ? vous ne devez plus vous confesser qu'à nous.
— Voulez-vous vous taire, vilain polisson !... Ce n'est pas le moment de plaisanter.
Alors, un spectateur raconta qu'elle avait été poursuivie dans la rue par des gamains qui la huaient, qu'on lui avait fait un charivari ; que là-dessus, presque folle decolèneel de chagrin, elle avait couru du côté de la mer pour s'y jeter; qu'on l'en avait empêchée; qu'elle était partie en hâte vers le rempart, et, qu'avant qu'on eût pu l'en empêcher, elle allait se briser la tète dans le fossé plein de pierres, quand elle avait enteudu la musique du bal. Sur quoi elle était partie d'un éclat de rire qui faisait mal, — c'était l'expression du Toulonnais, — et était venue vers la guinguette, courant de toutes ses forces et criant, comme on l'avait entendu :
— La farandole !
— Elle ne cherchait qu'à se tuer autrement, conclut M. Doucereux, qui s'était approché avec sou compagnon.
— La malheureuse ! soupira le vieil officier. Et, se tournant vers le musicien :
— Eh bien ! docteur, demanda-l-il , quel est votre avis .'
— Mou avis est. déclara Rameau, que ce n'est pas elle qu'elle tuera, mais son enfant.
— La malheureuse ! répéta le militaire.
Sur quoi, il échangea un regard avec le garde-chiourme en chef.
— A la bonne heure ! avait dit Fellinann en voyant Girard sauter du quai dans la mer la nuit suivante.
Et, là-dessus, il sauta à son tour.
— Une barque! s'était écrié le jésuite, soudain délivré de sou angoisse en sentant le fond d'un bateau sous ses pieds.
En même temps, il se tournait vers Nemo, qui venait de le rejoindre.
— Ce n'est donc pas ma mort que vous voulez"? demanda-t-iî humblement. Du moins...
11 allait ajouter :
— Du moins pas ma mort immédiate?
Nemo l'interrompit :
— Je le devrais, murmura-t-il, ne fut-ce que pour vous apprendre, quand vous êtes sur un mur, à De pas sauter de l'autre côté avant de savoir qui vous ave^ aperçu dans la rue.
— C'était vous?
— Apparemment.
— Mais...
— Chut!
Eu même temps qu'il s'entendait dire ce mot à. voix basse, le jésuite se sentait uirttre les avirons dans la main. Sans rien demander davantage, il se mit à nager vigoureusement. Fellmaiin tenait le gouvernail. Il rama louglemps ainsi eu silence. Ils étaient déjà loin du port quand Nemo ordonna :
— Halte !
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Girard lâcha les rames.
— Ici, lit Fellmaun, nous pouvons parler sans crainte d'être entendus.
— Je vous écoute, répondit Girard.
C'était chose étonnante de voir comme ce régent impérieux parlait d'un ton soumis à cette heure. Il ajouta :
— Je vous écoute respectueux ; je comprends que j'ai été imprudent...
— Certes, et trop gourmand aussi.
— Ah !
Le jésuite ne semblait pas s'attendre à ce reproche. L'hypocrisie naturelle et d'éducation reprenant le dessus, il essaya même de donner le change à son interlocuteur, plus à l'aise pour feindre maintenant qu'il se sentait sain et sauf :
— Peut-on jamais être trop gourmand? demanda-t-il.
— Oui, quand on l'est pour sou propre compte.
— Moi?
— El non pour le compte de la Société.
— .Moi ?
— Je sais ce que je dis.
Girard baissa la tète. Fellmann continua:
— Je ne parle pas, vous le comprenez, des lettres reprises, bien que la façon dont vous les avez reprises soit plus téméraire encore que le fait de les avoir écrites. Vous avez trop oublie le précepte : Qui ferit gladio, gladio peribit (qui frappe avec le fer. par le fer périra). Mais là vous n'étiez qu'imprudent. Ce que vous préparez est plus que cela ; nous ne vous châtierons pas pour une imprudence, surtout si le résultat en est bon ; mais, pour ce que vous faites, nous vous supprimerions.
Nemodit ce mot d'un accent tranchant tel, qu'd sembla au jésuite qu'il se sentait couler sous la vague qui berçait leur barque.
— Qu'ai-je donc fait? risqua-t-il.
— Vous avez fait votre part avant la nôtre.
— Quoi?
— Vous vous êtes cru le maître et avez agi comme tel, quand vous n'êtes, souvenez-vous-en, qu'un ouvrier, qu'un manœuvre, qu'un instrument...
Frappé dans son orgueil, le prédicateur fameux voulut regimber; un regard l'ar- , rêta.
— J'ai fait le miracle d'Ollioules, hasarda-t-il cependant.
— Pas tout seul... et si l'ordre ne vous en avait été donné, ce qui vous avait sauvé avait bien failli vous perdre.
Girard se tut.
— Au reste, je ne parle pas de cela... pas plus que du testament de la Gravier., que vous avez bien fait de brûler. Je ne veux pas chercher si c'est votre intérêt personnel que vous y voyiez.
— Je vous jure...
— Inutile... Ça ne vaut pas la peine... Ce dont je parle, et vous le savez bien, c'est de la cachette du carrefour du Roi.
Girard se leva, frémissaut :
— Vous savez ?
— Asseyez-vous donc ; je n'ai pas fini ; je vous dit que je sais tout...
— Tout!
!\* — Jti sais ce qu'il y avait dans ce trou, qui l'y avait mis, qui l'y a pris, où cela
..■'* a été caché...
Girard, stupéfait, le regardait, bouche beauté ; il lui semblait que sa conscience se mettait à vivre et à parler, et que c'était elle qu'il entendait.
— Même, reprit Nemo de son ton calme, dans votre intérêt, je ne vous engage pas à y aller. Vous y seriez pris par quelqu'un que vous ne soupçonnez guère.
Le jésuite cherchait à comprendre; il se sentait devenir fou devant ce sphinx.
— Je sais ce que vous avez laissé dans le trou à la place du magot, comment vous avez préparé le coup de couteau de tout à l'heure... pas le second, celui qui a réussi le premier.
Ce mot « réussi », l'énigmatique personnage le ponctua encore de son rire silencieux, sans s'interrompre d'ailleurs.
— Outre ces millions-là, je sais que vous visez ceux de Mrae Lebret.
— Quoi?
Girard restait si ahuri qu'il ne trouvait plus rien à répondre; des exclamations
inconscientes lui échappaient, en face de ce rayon lumineux qui le perçait à jour, de ce miroir où on lui montrait son âme ténébreuse, implacablement.
— Oui, seulement pour ceux-là, il faudra peut-être attendre... ce qui fait que vous vous êtes rabattu sur les autres.
— Comment ? demanda le prêtre perdant toute assurance.
— Sur ceux de Mme d'Avrolles.
— Vous savez? ne put que répéter Girard.
— Je vous dis que je sais tout.
— Grâce! murmura le malheureux.
Et sous le regard aigu de Nemo, il se prosterna, baissant le front. L'éternel rire
silencieux fut la seule réponse de l'homme.
— Que vous êtes enfant ! laissa-t-il tomber au bout d'un instant : vous avertir, c'est vous prouver que, sachant tous vos projets, nous n'avons plus rien à craindre de vous; donc vous-même n'avez plus rien à craindre, car je ne vous fais pas l'injure de croire que vous ne profiterez pas de l'avis.
— Ainsi, balbutia le jésuite, vous ne m'avez amené ici ?
— Que pour vous donner ce précieux conseil... J'aurais pu m'en dispenser.
— C'est vrai, reconnut l'autre.
— Et pour y ajouter des conseils supplémentaires nécessaires à l'exécution.
— Parlez... Je suis à vous.
— Nous y comptons bien ; ce n'est qu'à cette condition que nous vous laissons vivre.
— Je ne l'oublierai pas.
— 11 suffit... Maiutenant, ne revenons plus sur ce qui est dit ; écoutez-moi seulement. Pour que • nous » héritions de Mmc d'Avrolles, il y a deux nécessités : que son enfant meure d'abord et elle ensuite.
— Vous savez le testament? s'écria Girard.
— Comme vous voyez...
— C'est bien... Continuez...
— Je continue. Le premier malheur pourrait entraîner le second.
— J'y ai bien pensé...
— Y penser est facile; mais le provoquer est...
— Malaisé...
Dites : impossible! C'est le mot... Aller tuer cet enfant chez ces gens serait
la dernière des folies. ^ft
Mais alors quel moyen?... En savez-vous,?... fX
Le jeune homme, nouvel aide du jardinier, venait de se retourner; il avait relevé la tête et se trouvait en plein soleil. (Gliap. XXIX.)
— Eh ! oui ! puisque c'est là ce que je viens vous dire.
— VoyoDS, répondit le prêtre, qui commençait à s'habituer et ne tarderait guère à ne plus s'étonner de rien chez cet homme.
— Vous comprenez qu'on ne peut pas faire de son enfant ce qu'avec la Guiol vous avez décidé hier de faire de l'enfant de Catherine.
— Moi ! vous savez aussi?... Quel homme êtes-vous ?
— Un homme qui ne demande qu'à vous aider... si vous l'aidez vous-même.
— De toutes mes forces...
— Il suffit... Eh bie» ! écoutez...
Sur quoi il lui raconta ce que le lecteur vient de lire, les transports desespérés
-Ôfr*@
i'i' LIVRAISON.
(LIBRAIRIS AMn-SLÉRIGAt-S.)
de la Laugier, sa crise nerveuse et l'arrêt du médecin : « Elle y survivra peut-être, mais non pas son enfant. »
— Je ne saisis pas le rapport, fit Girard, voyant que Fellmann s'interrompait et semblait attendre une réponse.
— Vous allez saisir... D'abord apprenez une chose...
— Laquelle?
— Ce médecin-là, pour avoir parfaitement bien diagnostiqué, n'en était pas moins un faux médecin...
— Bah !
— Vous l'auriez compris si je vous avais dit, — ce qui n'avait nulle importance, — que c'était lui qui, le violon en main, avait conduit la farandole en artiste consommé.
— Le violon... hier?
— Oui...
— C'était donc Rameau?
— Justement.
— Diable! délions-nous...
— Pourquoi ?
— Votre question m'étonne : vous savez sans doute qu'il m'en veut à mort de ce que je lui ai payé certaine lame d'épée en monnaie de singe.
— Je sais cela.
— Vous savez aussi qu'il a lu mon nom dans le testament brûlé de MUe Gravier.
— Je le sais.
— Vous le voyez entrer en relations avec la Laugier. . . Il hésita un instant ; puis, prenant son parti :
— ...dont l'enfant... est de...
— Je sais...
— Et vous ne craignez pas que sa haine le pousse à utiliser contre moi, c'est-kdire contre nous, ces découvertes ?
— Non.
— Comment .'
— Et cependant il sait encore autre chose que vous ignorez, et il est à la veille d'apprendre pire.
— Que voulez-vous dire?
— Qu'il a reçu de Voltaire commission d'aller prévenir Yolande de son embastillement.
— Que me dites-vous la ? s'écria le jésuite avec un sursaut.
— La vérité pure.
— Comment savez-vous cela ? C'est impossible. Nemo sourit :
— Par le fidèle Dubois, dit-il, loyal prévôt et parfait homme de confiance de M. de Voltaire.
Girard était stupéfait d'admiration :
— Oh ! mon maître ! lit-il à demi prosterné. Puis il ajouta :
— Mais alors, cet homme va rapprocher le poète de sa maîtresse 1
— H vient pour ça. ^
— Il va nous perdre ? k\»
— C'est lui qui va nous sauver!
— Lui?
— Vous souvient-il d'une ruse employée par la plus rusée des femmes, une Vénitienne du nom de Bianca Capello, duchesse de Florence au siècle dernier?
— Je connais cette femme de nom ; je ne crois pas me rappeler ce que vous voulez dire...
— Eh Lien 1 reprenez les rames, car la nuit s'avance, et, pendant que nous rentrerons en ville, je vous rafraîchirai la mémoire.
— Soit... je suis disposé à vous entendre ; mais d'abord me permettez-vous une question?
— Faites.
— Comptez-vous, pour tenir Rameau, sur l'affaire Bouret?
— Ce serait une insigne maladresse ; il n'a jamais été compromis sérieusement: il peut nier et niera, surtout depuis la disparition du magot.
— C'est ce que je voulais vous dire.
— 11 ne faudrait pas compter davantage sur l'assassinat de la Gravier : il dira qu'il n'en était pas.
— Je suis heureux de voir que notre avis est le même là-dessus.
— Ceci est élémentaire; j'ai bien mieux que ça.
— Voyons... si vous permettez...
— Avec plaisir... Mais procédons par ordre : l'idée de ma Vénitienne d'abord...
— Vous avez raison... Allez...
Ce disant, Girard avait repris les rames; Nenio, le gouvernail; la barque fit un
tour sur elle-même et reprit la direction de Toulon.
Quand ils débarquèrent, et que Fellmann eut amarré le canot, le prédicateur conclut :
— Cette Bianca était une femme d'esprit et vous êtes un homme de génie...
— Vous exagérez : il n'y a là rien que de très simple...
— Encore fallait-il y songer...
— Voilà tout... C'est comme le joint pour tenir Rameau, un enfant aurait trouvé cela... ^jfP§|
— Un enfant précoce I... Voyons le joint, s'il vous plaît...
— Eh bien! voici ce que c'est...
Et baissant la voix, Nemo, qui avait pris le bras de Girard, entraîna le jésuite
à travers les rues désertes.
Dans le fond d'un ravin à pic à moitié flanc des montagnes chauves dont l'amphithéâtre domine Toulon, abrités d'un quartier de roc, trois hommes causaient à l'ombre; cessaient de causer serait plus juste, car ils gardaient l'altitude de la conversation et ne soufflaient mot. L'un partait le costume sérieux d'un intendant de bonne maison, l'autre semblait un compagnon charpentier faisant son tour de France, le troisième, plus petit, avec sa veste et son pantalon de velours, son rouleau de toile et son aune, ne pouvait être qu'un marchand de toiles ambulant. Le premier était Rameau, le second Poisson, le troisième Guiol.
Ce ravin était plutôt une large crevasse, ouverte en deux sens, dans la longueur de la montagne, puis du haut en bas; cette dernière brèche ouvrait sur la mer, bleue çj-s^ à ce moment comme le ciel. Mais aucun des membres de la Trinité ne semblait ^ Jfo attentif au merveilleux panorama qui s'étalait devant eux... Ils voyaient bien à leurs j^v
pieds la gaieté et l'éclat du port, de ses vaisseaux qui vont, viennent, des pavillons, des banderolles flottant sur le double azur, des rapides chaloupes qui emmènent et ramènent les otïiciers : plus loin, ils apercevaient cette rade merveilleuse s* ouvrant à la mer par une bouche de deux lieues, la resserrant par deux presqu'îles recourbées en pattes de crabe, et tout l'intérieur, varié, accidenté de caps, de pics rocheux, de promontoires aigus, landes, vignes, bouquets de pin... plus loin encore, ses deux bras immenses : à droite, Tamaris, à gauche, l'horizon fantastique de Gien, les Iles d'or où le grand Rabelais aurait voulu mourir. Mais ni Hyères, ni Gien, ni Tamaris, ni la rade ne fixaient leurs regards mélancoliques, ne les distrayaient de leurs sombres préoccupations. A leurs pieds s'étalaient les restes d'un déjeuner auquel Rameau seul avait fait honneur...
— Tonnerre! grogna pour la vingtième fois Guiol... Se voir voler deux millions!
En même temps il jetait contre un rocher une bouteille dont le contenant rejaillissait en vingt éclats, dont le contenu glissait sur la muraille granitique, rouge comme une trace de sang. Rameau se leva :
— Enfin, conclut-il, on en pleurerait, on se fâcherait que ça n'y changerait rien... — ■ C'est vrai, approuva Poisson.
— Par malheur! soupira Guiol.
— Le mieux me parait donc de ne pleurer ni se fâcher. ..
— Quoi faire alors?...
— Partir?
— Ça me parait assez prudent en effet.
— Soit... Partons... Viens, Rameau...
— Non : moi, je reste...
— Comment?
Les deux hommes s'étaient levés et fixaient sur le Saint-Esprit des regards
soupçonneux.
— Je reste un jour ou deux...
— Ah!
— Ou peut-être davantage...
— Vraiment?
— Ça vous gêne ?
1 1 posa la question avec une telle hauteur que les autres ne trouvèrent rien à
objecter...
— Non pis...
— Tu es libre. .
— Je ne vois pas d'inconvénient d'ailleurs à vous dire que je suis chargé par un de mes bons amis...
Il se rengorgeait... il continua :
— D'une commission urgente et que je me reproche de n'avoir pas faite encore, pour une dame de la ville...
— Il suffît...
— Du moment où il y a une dame dans l'affaire, siffla Poisson d'un air entendu .
— Poisson, répondit Rameau, tu es un serin...
— La Reboul sans doute? hasarda Guiol...
— Et toi, Guiol, un imbécile.
En même temps il se disposait à s'éloigner.
— Ainsi tu ne crains pas de rentrer... là-dedans? objecta Poisson en montrant ^j & la ville. ft»
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— Non... d'ailleurs il s'agit d'an serment à tenir. . .
— Ça, c'est autre chose, affirma Guiol redevenu grave. Il ajouta :
— Alors nous nous séparons?
— Il le faut... Cela vaut mieux d'ailleurs.
— Viendras-tu nous rejoindre?
— Je ne sais pas... Attendez-moi toujours où il a été convenu... et pas plus qu'il n'a été convenu...
— C'est ça... Adieu...,
— Au revoir...
Les trois hommes se serrèrent la main : le père et le fils remontèrent la pente du ravin ; au bout d'un instant ils étaient sur le sommet du plateau... Rameau, lui, s'orientait : il descendit par la brèche, et, bravement, revint vers Toulon... En route il croisa plusieurs passants, marchands, soldats ou flâneurs ; tous causaient de l'assassinat de la veille... Que lui importait à lui?... Qui oserait soupçonner ce brave intendant qui, d'une allure si honnête, s'en allait du côté de la ville. Il n'y entra pas pourtant, tourna autour du rempart, se fit indiquer la villa du président Lebret, et s'y dirigea d'un pas plus alerte :
— J'aurais dû, disait-il. faire cette commission-là tout de suite ; les affaires d'honneur d'abord. Je me serais évité une désillusion amère et des désagréments possibles, sans compter la satisfaction que j'aurais donné à ma conscience... Pauvre cher ami !...
C'était de Voltaire qu'il parlait avec cette sympathie familière.
— Embastillé dans un si cruel moment ! Ah ! la main de ces damnés jésuites se retrouvera dans tout ce qui se tramera d'odieux sur terre!...
Et, par une naturelle association d'idées, il rapprocha le guet-apens où on avait fait tomber son cher ami de la perfidie dont il avait été victime lui-même...
— De la fausse monnaie! Ah! misérable Girard!... Non! quand ce ne serait pas un devoir vis à Vis de Voltaire, je m'en voudrais de quitter Toulon, repaire de ce bandit, sans trouver une vengeance digne de lui et de moi !...
Il allait toujours, ruminant des idées de plus en plus tragiques...
— D'autant, se disait-il à lui-même, que, — je ne sais pas encore bien pourquoi, — mais je ne peux m'imaginer que ce pied-plat n'est pas pour quelque chose, sinon pour tout, dans cette nouvelle déconvenue... La Gravier était sa pénitente, c'està-dire vraisemblablement sa maîtresse : ce fait d'avoir bilïé un testament où elle laissait quelque chose à son confesseur, pour en faire un autre en faveur de son fils, — fils de qui? — prouve qu'ils étaient fâchés... Qu'd ait surpris notre secret, ait mis le médaillon de la demoiselle dans le trou à la place du magot dans l'intention de détourner notre fureur et de nous pousser à le débarrasser d'elle, c'est bien satanique, c'est bien monstrueux... mais ce serait autant de raisons pour qu'il en fût très capable. Ah! si je le gavais!...
Il avait ébauché un grand geste violent ; il l'interrompit, et, très calme, ajouta :
— Il faut que je le sache !...
Rameau approchait de la villa :
— Ah! voilà la maison en question, se dit-il... Voyons, occupons-nous des amis d'abord, nous nous occuperons de nous après... Pauvre M'ne d'Avrolles! Elle si douce, si touchante!... Je me la rappelle encore à ce bal de l'Hôtel de Ville...
Il n'acheva pas... A la grille de la villa, il venait d'apercevoir un groupe qui lui fit pousser un :
— Oh ! par exemple !
Il liât a le pas. lout en se maintenant le long des arbres... Au bout de dix
enjambées, il s'écria :
— C'est elle, pardieul Je la reconnais bien... C'est Mme d'Avrolles !... C'était M°" d'Avrolles, en effet, fatiguée d'une grossesse près de terme, très pâle
et les yeux rouges...
— .Mais lui? se demandait Rameau... Est-ce que c'est lui*? 11 visait un prêtre de haute taille qui parlait bas à la dame et lui tournait le dos.
— Ah ! quelque chose me dit que c'est lui!... Si cela était!... 0 vengeance! Pourquoi les dieux disaient-ils que tu n'es qu'un mets a manger froid?...
Soudain il se rejeta dans l'ombre des arbres... La dame prenait congé : le Jésuite se retournait, la lace vers lui.
— Juste! C'est mou homme! Sainte Providence!... Et il armait déjà ses poings, comptant en lui-même combien de secoudes le
jésuite allait mettre à venir jusqu'à lui... quand il fut témoin d'une chose étrange...