CHAPITRE XXIX DE L'UTILITÉ D'UNE BOITE A VIOLON
Bianca Capello, — tout le monde sait à peu près celte tragique histoire, — était la fille d'un patricien de Venise. Son père s'étant remarié, la belle jeune tille qui n'aimait pas sa marâtre, vivait isolée dans sa chambre, ayant pour seule perspective la façade d'un palais bâti de l'autre côté du canal. Le hasard voulut que dans ce palais s'ennuyât un jeune homme, un Florentin, Pietro Buonaventuri, simple commis chez un argentier. L'amour commença par 1rs yeux : une suivante dévouée à Bianca fit le reste : bref, la patricienne en vint à aller voir son amaol dans sa chambre toutes les nuits. Un matin, an moment de rentrer, elle trouva Fermée la porte qu'elle laissait ouverte pour le retour. Epouvante ! Réveil terrible!... Que faire? Les deux amants se déeidèrenl pour la fuite. Ils se sauvèrent jusqu'à Florence où ils se cachèrent longtemps. Seulement, là-bas, au bout de quelques mois, la patricienne s'ennuya plus encore de cette réclusion mêlée de danger et de misère, qu'elle ne s'était ennuyée captive en son palais. Le malheur voulut que le grand-duc de Florence, François de Médicis, vint à passer et la vit dans une heure de découragement pleurant à sa fenêtre : il envoya un baiser, elle laissa tomber une Heur, Quelques jours plus tard, elle était installée au Palais Pitti, et Pietro Buonaventuri mourait assassiné au coin d'un pont. Bianca avait fait un beau pas ; mais son ambition s'alluma et elle voulut plus encore. Le duc riait marié et père : elle comprit que ce qui l'empêchait d'être tout à elle, r\. c'était moins sa femme, frêle et triste Allemande, que son fils l'infant; elle résolut .^ cÇ} d'avoir un enfant de lui, elle aussi. Bien ne paraissait plus simple. Par malheur elle Q,
était stérile... Cela n'arrêta pas celle femme avide... Elle organisa toute une comédie, telle qu'il ne faut pas moins que les dispositions concordantes de tous les historiens du temps pour permettre d'y croire... Elle retint par avance les enfants à nailre de plusieurs malheureuses que l'argent tenta; elle s'adressa à quatre mères à la fois pour être sûre d'avoir un garçon, et bien vivant... Inutile d'ajouter qu'elle avait feint une grossesse avec un tel art, qu'elle trompa, non seulement son amant, mais le cardinal son frère qui se méfiait et la surveilla de près sans résultat. Bref, elle fit semblant d'accoucher... L'enfant acheté à une Bolonaise fut apporté au palais dans un luth... et un instant après, le duc éloigné au moment critique, recevait dans ses bras et couvrait de baisers son fils !... Philippe II fut le parrain de cet enfant. Chose plus invraisemblable encore, la Bolonaise ayanl été mal tuée par les sbires chargés de la faire disparaître, dévoila tout le pot aux roses avant de mourir, à un magistrat qui transmit sa déposition au cardinal. Celui-ci la remit au duc; François, fou de fureur, chassa sa maîtresse... Mais, et voilà ce qui passe tout, l'audacieuse fit si bien qu'elle resta, qu'elle fut nommée gouvernante de l'infant légitime, et que, la duchesse étant morte de chagrin, elle prit sa place, fut épousée solennellement et reconnue comme telle, par tous les rois de la chrétienté, régna enfin bien des années, et tyrannisa Florence... jusqu'au jour où elle mourut empoisonnée en même temps que son mari, dans un rendez-vous de chasse, double mort dont l'histoire n'a jamais pu dire le tin mot.
C'est l'étrange aventure de cette étrange femme que Fellmami avait redite à Girard, insistant principalement sur la triomphante idée du luth, et sou application possible au résultai qui les intéressait... Girard, nous l'avons vu, avait applaudi à cette combinaison aussi bien qu'à la combinaisor suivante touchant Bameau; et voilà pourquoi il était monté d'un pas allègre, chez madame d'Avrolles, avait appris sans inquiétude que certains symptômes inattendus laissaient prévoir une délivrance plus prochaine qu'on eût pu croire, et redescendait d'un pas plus allègre encore le long de la route au bord de laquelle Bameau l'attendait en souriant... Soudain le confesseur d'Yolande et le valet de chambre du roi poussèrent un même cri de stupeur... De l'autre côté de la roule, derrière le jésuite, un homme de haute taille venait de surgir, qui, d'un vigoureux croc en jambe l'avait jeté à terre, et, en hâte, se mettait en devoir de l'assommer.. . Mais le prêtre, comme s'il se fût attendu à cette attaque inopinée, avec une vigueur dont Bameau ne l'eût pas cru capable, avait, en tombant, saisi les jambes de son adversaire... Il le secoua d'un tel effort que la situation devint vite le contraire de ce qu'elle était, et que Girard se trouva dessus et son agresseur dessous... Tout ceci s'était passé en un clin d'oeil...
Bameau, qui tout d'abord s'en était remis à l'ennemi de son ennemi d'une besogne qni semblait en bonnes mains, voyant que l'affaire changeait de face se dit ' qu'il était temps d'intervenir... Il accourut pour prêter main forte à l'aggresseur de Girard ; mais le jésuite qui l'aperçut sembla se défier de ses forces insuffisantes pour césister à deux hommes de cette taille... Il prit ses jambes à son cou... Le valet de chambre du roi allait en faire autant... L'individu tombé à terre l'arrêta :
— Monsieur! cria-t-il, par pitié!... Ecoutez-moi! Ce que j'ai à vous dire est plus pressé même que de poursuivre ce misérable !
— Mais il va m'échapper...
— Nous le retrouverons... Son châtiment peut se remettre, mais non! pas le salut île madame d'Avrolles.
Bameau eut un sursaut... et, cessant de regarder Girard qui s'enfuyait à toutes r\ , jambes, il vint à son interlocuteur : £i — Que dites-vous? fut son premier mot...