‹ Les débauches d'un confesseurChapitre 36 sur 68 · SKI · texte numérisé non relu

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Puis, le remarquaut de plus près, il ajouta à part lui :

— Où ai-je déjà vu ce vieux militaire ? Le geste dont il accompagna cette question mentale était bien clair sans doute,

car l'officier en retraite, — c'était lui. — se redressa en geignant et montrant le poing au fuyard :

• — Il vous semble me reconnaître, n'est-il pas vrai?...

— C'est vrai...

— Moi aussi... Si ce n'était votre nouveau costume, je jurerais vous avoir déjà vu quelque part.

— Ah! bah! lit Rameau quelque peu inquiet... Où donc?

— Attendez... mais oui... cette mâchoire épaisse, ces gros sourcils, c'était avanthier auprès du rempart, vous savez?...

— Comment ?

— Où vous avez joué si gaillardement du violon à tous ces fous...

— Mais, monsieur, commençait le Saint-Esprit, se mettant sur la défensive. Le vieux militaire continuait très calme :

— J'y étais... avec un ami. C'est moi, rappelez-vous donc, qui vous ai demandé ce que vous pensiez de l'étal de cette pauvre fille; car vous nous aviez fait à tous ce soir-là l'effet d'un médecin...

— Permettez...

— Je n'ai pas à chercher les raisons qui »ous ont fait remplacer aujourd'hui les cheveux noirs par une perruque grise... Que vous soyez amené ici par une affaire de veDgeance ou une affaire d'amour, cela vo, s regarde et cela ne me regarde pas...

' —Alors?...

Ce qui m'intéresse en ceci, c'est que vous êtes un très grand artiste ; donc un

homme de cœur, cela se tient, et vous venez de le prouver eu accourant si généreusement à mon secours...

— C'est la chose du monde la plus simple, observa Rameau qui commençait à se rassurer.

Ah ! monsieur, croyez-vous ! quelle honte ! Moi, Jean Jacques d'Esuou.

ancien officier des armées du Roi, battu à plate couture par ce misérable frocard... Il s'animait :

— Ah! sale Tartufe, criait-il, tu mêle paieras.

— Pardon! interrompit Rameau, niais ne m'aviez-vous pas dit qu'il s'agissait du salut de Mmi d'Avrolles ?

. Hélas! oui, monsieur... Vous avez raison de me le rappeler... Je perds le

temps à me plaindre, et sa situation, à cette pauvre femme, est bien plus digne d'iutérêt et de pitié cent fois que la mieune.

— Quel danger la menace donc? Parlez, je vous en prie. Je peux compter sur vous"? Vous êtes un galant homme?

— Je vous eu donne ma parole.

— Bien ; mais donnez-moi avant tout votre parole que vous n'avez rien de commun avec les jésuites. C'est la seule sûreté sérieuse.

— Je mentirais en vous disant que je n'ai rien de commun avec eux.

— Ah! vous voyez! Vous eu êtes aussi, misérable!

— Attendez donc de grâce : j'ai de commun avec eux que je leur garde un chien de ma chienne, comme on dit.

— Ah! bah? Vous leur en voulez?

Sj*, — Ils m'ODt battu, mdi aussi. £v

d&fè

Une pierre qui tomba à ses pieds le tira de sa rêverie. 11 se pencha et constata qu'autour de la pierre un papier était fixé. ^Chap. XXX.) -

— Vraiment î

— D'une autre façon... .Mais également à plate couture.

— A la bonue heure!... Et pardonnez-moi mon mouvement de vivacité., à ce point persécuté par ces geus-là, que je crois que j'en deviendrai fou...

— Je comprends cela... Vous disiez donc que M"1" d'Avrolles?

— C'est juste... Mmt' d'Avrolles, la plus adorable des femmes, est la sœur de la présideute Lebrel.

— Je sais cela, monsieur... Je la connais.

— Vraiment? Vous l'avez vue?

Je

(UIÎRMHIE ANTÏ-CLBRICALB.

— Lue seule fois, mais daus une fête merveilleuse doDt sa beauté l'avait faite la reine.

— Alors vous comprendrez que je l'aie trouvée exquise , moi blanchi sous le harnais... alors!...

L" vieil officier hésita, comme devaul un aveu pénible : puis avec un léger tremblement dans la voix :

— Alors, continua-t-il, vous me trouverez peut-être un peu moins ridicule d'en être... eh bien! oui, là!... amoureux comme un fou.

Et il ajouta vivement :

— Vous allez vous moquer de moi! A mon âgel

— Je n'y pensais guère, monsieur... Je vous plains. Ce disant, Rameau lui tendait la main; le vieil officier la saisit, la serra avec

émotion.

— Merci, fit-il... Je suis plia encore à plaindre que »ous ne pensez... Que je l'aime sans espoir, cela o'a rien que de naturel... le pire est que, — j'en ai la certitude, — elle est adorée d'un amant qu'elle alore... et qui, du reste, atout ce qu'il faut pour cela, je suis bien obligé d'eu convenir.

— Ali ! c'est bien vrai d'ailleurs! Quel homme!

— Vous le connaissez ?

— Si je connais M. de Voltaire ! Je suis chargé par lui d'une commission pour sa maîtresse : je ne suis pas venu à Toulon pour autre chose, et cette délicate mission vous explique mes travestissements.

— Vous m'en direz tant!... Vous ne sauriez trop prendre de précautions en effet.

— Vous croyez ?

— Vous me comprendrez d'un mol ; le père Girard est son confesseur!

— Ah ! le sacripant ! Ii en a fait une dévote?

— Oui, monsieur, de cette femme spirituelle et sceptique qui avait de la religion le mépris qu'il en faut avoir.

— Mais dans quel but? Pas pour le simple plaisir de la convertir, n'est-ce pas?

— Allons donc ! Vous faites donc à ce misérable l'honneur de le croire convaincu ?

— Dans une pensée de libertinage?

— Ah! le lâche ! il n'oserait pas.

— Mais alors?

— Eh! pour son argent donc! Elle est immensément riche.

— C'est juste! Il va lui arracher un testament !

— C'est déjà fait.

— Peste! Il ne perd pas de temps.

— Je vous crois! Et quel testament! C'est là la chose épouvantable, l'infâme machination!... Ah! legredin! J'étouffe quand j'y pense!

— Mais savez-vous que vous m'inquiétez ?

— On s'inquiéterait à moins.

— Il était temps que j'arrivasse!

— Certes oui ; vous êtes l'associé qu'il me fallait... Vous me tombez da ciel... Voulez-vous me seconder?

— Avec plaisir.

Ce disant Rameau serrait la main du vieux militaire. ^ — Nous la sauverons ! z^,

Jr^ — Et nous perdrons Girard ! JW

— Ali! si vous m'aidez à cela, je vous eu serai reconnaissant toute la vie... Venez...

Jean-Jacques d'Esnon montrait la ville.

— Vous n*êtes pas d'avis, demanda Rameau, que je passe tout de suite chez elle...

— Non; je crois préférable que vous soyiez mis par moi au courant de tout.

— Mais...

— Et c'est ce que je vais faire, si vous voulez bien, entre la poire et le fromage.

— Vous voulez ?

— Vous offrir un modeste déjeuner, tenez, dans cette guinguette là-bas, où vous avez, l'autre soir, manié l'archet, de si belle façon... Sans cérémonie... On n'y mange pas mal.

— J'ai déjà cassé une croûte ce matin. Mais enfin, sans cérémonie, j'accepte.

— A la bonne heure !

— J'aurais bien aimé pourtant lui expliquer tout de suite à cette pauvre dame que si elle n'a pas reçu de nouvelles de M. de Voltaire, c'est d'abord que les lettres ont été interceptées.

— Par ces gredins de jésuites, je gage?

— Je le crois... et enfin parce que lui-même a été mis à la Bastille.

— M. de Voltaire! Vous êtes sûr?

— Je l'y ai vu emmener.

— Oh! les scélérats... Encore un coup de ces misérables!

— Evidemment!

— El vous croyez?... Ah! pauvre femme! Quelles nouvelles! Vous les lui porterez après déjeuner.

— Soit...

— Avec bien des précautions...

— Soyez tranquille.

— Vous savez que dans quelques jours...

— Elle sera mère... je le sais...

Ils arrivaient à la guinguette. Une heure après, installés devant les restes d'un

déjeuner remarquable, arrosé d'un vin plus remarquable encore, ils prenaient le cai'e, les coudes sur la nappe. Le vieil officier, et le musicien, — Rameau ne s'était pas annoncé autrement, — avaient causé guerre et opéra : ils étaient à cette heure les meilleurs amis du monde ; pour la dixième fois ils trinquaient à l'extinction des pères jésuites en germerai et de Girard en particulier. '

— Ainsi, disait Jean-Jacques d'Esnon.vous connaissez l'histoire de BiancaCapello.'

— Par cœur, monsieur, par cœur... Etant donné que les deux sexes sont à l'étal de guerre perpétuelle, celte femme m'a toujours paru la plus remarquable combattante depuis Cléopàtre ; plus même que Cléopàtre, qui est morte d'une faiblesse pour Antoine. Celle-ci n'a eu qu'une erreur dans sa vie : c'était son amour pour Pielro, qu'elle croyait être la liberté du reste. Mais comme elle s'en est vite guérie... et comme elle a pincé le Grand-Duc! Oh ! et le coup du luth ! Quelle merveille !

— Evidemment c'est une belle coquinerie !

— Prestigieuse, monsieur, d'audace et de saig-froid. — ■ D'accord... Eh bien! ceci dit, redevenons sérieux.

— A votre gré.

— Ecoutez-moi... ^/S

— Je suis tout oreilles. t\,

— Je vous ai dit que Girard avait arraché, — au prix de quelle lutte ! — à cette pauvre Yolande un testament en leur faveur... Toute sa fortune, soit deux millions, doit revenir à la Société dite de Jésus.

— Deux millions...

— Seulement il y a à cela deux conditions, c'est que la mère et l'enfant seront morts.

— Naturellement.

— Or, savez-vous quelle infernale combinaison ce Girard a imaginé?

— Non... Quoi? Il va empoisonner l'enfant et la mère?

— Oh ! il en serait capable : seulement ça serait difficile à cacher; il n'est pas assez sur des Lebret pour cela.

— Alors'?...

— Alors, — s"il a sa police, j'ai la mienne : je l'espionne, et le plus merveilleux hasard m'a permis de surprendre ce plan machiavélique, — alors il sera présent à l'accouchement, sous prétexte d'ondoyer l'enfant ; il provoquera chez le petit être une méningite par un moyen que j'ai mal compris, mais qui importe peu: — je crois que c'est l'application au cràue d'une sorte de nioxa chimique. . Bref, ces maladies sont foudroyantes chez un enfant nouveau-né... L'enfant mourra.

— Et il compte sur cette tin brusque pour provoquer la mort de l'accouchée?..

— Vous l'avez dit.

— C'est un beau gredin !

— Ah ! oui, la canaille !... Aussi le jour où je le tiendrai... D'un coup de poing formidable, il écrasait un morceau de pain sur la table.

— Je veux lui crever le crâne, comme je défonce cette croûte!

— Soit, fit Rameau qui savait longues les explosions de colère de son hôte; mais en attendant, que pensez-vous faire pour sauver la mère et l'enfant?... et à quel propos m'avez-vous parlé de Bianca Capello ?

— Vous avez raison... Je m'allume... et je perds de vue les choses. Nous disons : comment les sauver? Eh bien, voilà mon idée, sauf meilleur avis.

— Voyons...

— C'est le bal de l'autre soir qui m'a fait penser à cela.

— Tiens !

— Oui... Vous vous rappelez cette belle tille blonde désespérée qui avait voulu se jeter à l'eau, et tâchait de se tuer en dansaDt?

— Parfaitement.

— Vous avez déclaré, et vous avez eu raison, qu'elle résisterait à ces imprudences, mais que son enfant n'y résisterait pas.

— C'est sur...

— Un enfant de Girard, par parenthèse.

— Ah ! très bien.

— Voilà donc un fait bien probable : elle va accoucher, et, pas tard, d'un enfaut mort.

— Bon...

— D'un autre côté, M"" d'Avrolles, quoique bien triste, jouit d'une belle santé; elle a bien supporté sa grossesse; elle a des chances pour mettre au monde, et ça ne tardera pas, un enfant viable et solide.

— C'est vrai... Mais...

— Attendez. . . Voici ce que nous allons faire. . . Car, maintenant que nous sommes ^ )^ deux, cela devient possible, et c'était impraticable pour moi tout seul. ^V

— Voyous.

— Nous allons prendre l'enfant de la Laugier, enfant que nous admettons mort, vous êtes là, vous, musicien, tout indiqué pour l'apporter.

— Pans une boite à violon...

— Juste.

— J'y suis... Continuez...

— Nous le donnons à Girard comme l'enfant de M"" d'Avrolles.

— Mais...

— Laissez-moi finir : le voyant mort, naturellement il ne s'amuse pas à le tuer. C'est une vérité de la Palisse. Nous prévenons l'accouchée au moment même, que ce petit cadavre n'est là que pour aider à sauver son enfant. On emporte celui-ci chez la Laugier, ou ailleurs, et on ne le rend à sa mère que le jour où, de guerre lasse, le confesseur ayant quitté la maison, il n'y a plus de danger pour lui à y vivre... Qu'en dit'S-vous?

— Evidemment, c'est ingénieux.

— Ça n'a pas l'air de vous enchanter?

— C'est que ça reste plein de périls et d'aléa.

— Eh ! je le sais bien... Mais trouvez mieux !

— Ça n'est pas facile.

— Ce sera affaire à nous d'être prudents dans les préparatifs et prompts dans la mise à exécution.

— Enfin on fera son possible... Mais, dites donc, si les deux enfants sout de sexe différent ?

— Tant mieux ; cela aidera à prouver à Mma d'Avrolles que ce n'est pas son enfant à elle qui est mort.

— Ça le prouvera aussi à Girard.

— Une fois le vrai enfant eu sûreté, nous nous en moquons.

— Soit, je vous dirai d'ailleurs que je suis bien plus un homme d'action que de conseil, et qu'au moment nécessaire l'urgence me fera me retrouver tout entier.

— Je n'en doute pas.

Ce disant, le vieil officier ayant réglé, se levait..

— En attendant, reprit-il, je crois que vous feriez bien d'habituer les gens de la maison à vous voir, une boîte de violon à la main.

— Vous avez raison.

Là-dessus, on demanda au patron de l'auberge à lui acheter son violon et la

boîte ; heureux de s'en défaire à bon prix, l'autre s'y décida vite.

— Laissez-moi payer, fit le vieux militaire ; et faites-moi le plaisir de garder le violon en souvenir de moi.

Rameau fit quelques cérémonies, mais pas exagérées : l'instrument le tentait. Un instant après, tous deux remontaient vers la villa du président.

— Et vous, demanda Rameau qui balançait sa boîte à violon avec orgueil, entrez-vous?

— Non... On ne me connaît pas.

— Dés ma seconde visite, je pourrais yous présenter.

— Je sais bien... Mais non, merci; je me connais... Cette diable de passion me paralyserait auprès d'elle; sa présence me rendrait incapable de penser : venu pour la sauver, je la perdrais sûrement. A

— Yous avez peut-être raison. Alors je vous quitte? £Tk

— Oui, il vaut mieux qu'on ne nous voie pas ensemble: on me surveille... et Girard se déliera déjà bien assez d'un nouveau venu.

— C'est vrai... Où vous retiouverai-je? Vous logez à Toulon?

— Oui... Mais il serait imprudent de venir chez moi. Nous nous rencontrerons à la guinguette où nous venons de déjeuner.

— Soit; elle me plait.

— Si je n'y étais pas. on vous dirait où me trouver.

— Entendu... Au revoir, monsieur.

— Appelez-moi votre ami, et permettez-moi de vous traiter de même.

— Vous êtes bien bon.

Et sur une cordiale poiguée de main, les deux hommes se séparèrent, Jean- Jacques d'Esnon redescendant vers Toulon, Rameau montaut à la grille du parc, sa boite à violon à la main.

— Pauvre bonhomme! songeait le musicien tout a fait gagne par cette rondeur, comme je comprends le plaisir qu'il. aurait eu à assommer Girard!... Allons, cela se trouve bieu que je ne sois pas venu chez Mme d'Avrolles plus tôt.

Ce disant, il sonnait. Un valet se présenta, rogue de tenue et d'accent :

— Qu'est-ce que vous voulez?

— Voir M 'e d'Avrolles.

— Qui ètes-vous ?

— Vous le demanderez demain à Mme d'Avrolles ; elle vous le dira si cela lui fait plaisir.

— Mais enfin, pour vous recevoir, il faut bien qu'elle vous connaisse.

— Elle ne me connaît pas.

— Alors'...

— Alors, maraud, dis que je viens de la part de mon ami M. de Voltaire.

— Comment ! cet athée! Je doute que madame consente?...

— Va doue, bélitre!...

— Ali ! ça, dites-donc, l'homme, prenez garde à vos paroles !... Je suis le second valet de chambre de M. le président.

— Et moi, butor, je suis le premier valet de chambre de Sa Majesté !

— De Sa Majesté ! Oh! pardonnez-moi! J'ignorais... Veuillez vous donner la peine d'entrer...

— Allons donc !

— Je cours prévenir Mrae d'Avrolles.

— Et vile, ht in?

« Servum pecust >> murmurait Hameau qui était philosophe à ses heures, et avait fait quelque peu d'humanités, assez pour savoir que ces deux mots latius voulaient dire « troupeau d'esclaves ! »

Catherine s'était vantée, un plutôt elle avait cédé a l'exaltation du moment, en

disant a Girard qu'elle n'avail pins peur de lui. Eu réalité, elle sentait bien que l'intérêt du jésuite et relui du ruinent était île veiller sur elle : on avait besoin d'elle; mais elle savait aussi la rigueur du précepte catholique ; « Malheur à celui par qui vient le scandale. » Et. dans le ras d'un entant, le coupable n'e^t pas celui qui le lait, mais celle qui le porte. Quand on aurait tué d'elle tout le profit qu'on en voulait tirer, quand la curiosité des fidèles, si excitée qu'elle nu par les réclames, se sérail lassée, ce qui ne pouvait larder, puisqu'elle était résolue à ne plus se prêtera ces duperies, il y avait tant de moyens de la faire disparaître sans bruit !... Aux moments ou cette

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idée lui venait, la pauvre recluse examinait sa cellule d'un œil inquiet : dos pièges l'entouraient sans doute, qu'elle ne pouvait voir ; elle était sous l'ombre de la mort. Mais d'où la mort viendrait-elle? Sous quelle forme?...

Lutte mystérieuse, effarante d'une pauvre tille contre un ennemi masqué, insaisissable, et qui s'appelait Légion... Elle n'osait s'attarder dans ses idées : fatiguée déjà par les extases mystiques, il lui semblait que son cerveau y succomberait. La crainte de la mort pour elle n'était pas, d'ailleurs, la pire de ses préoccupations. Ce qui l'affolait plus que tout le reste, c'était le sort qui attendait son enfant. Quand elle serait là sur son lit, eu proie à la'douleur, sans forces pour le défendre, qu'en ferait-un? Ou le tuerait sous ses yeux qu'elle n'y pourrait rien... Horrible chose!... Et si ce n'était sous ses yeux, ce serait quelque part ailleurs dans le couvent. Mais sûrement on le ferait disparaître. Est-ce qu'on pouvait le garder? Alors elle se prenait le front, cherchant. Nul secours, nul ami que la bonne M'ne Leseot, sœur Raimbaud. Quelques autres, mais combien impuissantes! Et, pour ces alliées à peine défensives et qui ne pouvaient devenir offensives, que d'ennemies, depuis sœur Christine, qui avait déjà prouvé sa complicité avec Girard, jusqu'à la supérieure, dont le ton doucereux ne la trompait pas! Elle avait bien ses frères... Quelle honte! Il faudrait leur tout avouer. Mais u'im-. porte! 11 s'agissait de sauver son enfant, elle n'avait pas le droit d'hésiter. Si cela lui valait une rougeur, tant pis pour elle, ce serait son châtiment.

Son châtiment! Pauvre innocente!

Elle écrivit donc à son frère Etienne le prêtre... Chose étrange! l'aveu lui sembla plus facile à lui faire, à lui. Sa qualité de religieuse plaidait en sa faveur... Puis, ne r cevant pas de réponse, elle se décida à écrire à François.. . Sûrement il lui dirait que c'était bien fait pour elle, qu'il les avait prévenues de ce qui arrivait, sa mère et elle, que voilà qui lui apprendrait à se remettre aux piètres, à croire à son confesseur plus qu'à ses parents. Hélas! comme il avait raison, comme ses prévisions, qu'elle croyait haineuses, étaient justes! Lui seul avait sagement agi... et peut-être agirait-il sagement en la laissant à sa honte. Mais non... François était bon. Il le leur avait prouvé cent fois. Il aurait pitié : il ne voudrait se souvenir que d'une chose, qu'elle était malheureuse, oh ! bien malheureuse ! et il viendrait à son secours ! Elle prit donc son courage à deux mains, et lui écrivit une lettre trempée de larmes, l'adjuration la plus touchante que jamais mère ait adressée à son enfant... Sûrement il serait ému, à moins d'avoir le cœur plus dur qu'un rocher. Par la Matheronue, la bonne grosse tourière, elle avait, dans le moment du miracle, alors qu'on la laissait libre d'aller et de causer, appris le mariage de son frère : elle y faisait allusion, tentait la pitié de sa femme qui, elle aussi, attendait un enfant peut-être.

Cette supplique terminée, elle pria la digne femme de l'aire parvenir cette lettre-là comme elle avait fait parvenir l'autre. Elle avait pris bien des précautions pour cela, employant tantôt M"e Leseot, tantôt sœur Raimbaud, tantôt Mlle Agnès, la novice, en ipii elle avait pleine confiance. Par malheur, toutes les personnes qui approchaient Mcur Calheriue étaient espionnées aussi étroitement qu'elle-même : si adroitement qu'eussent été faites ces démarches, elles furent l'une après l'autre rapportées à la supérieure. Celle-ci fit appeler la Matheronue; la brave femme n'avait pas prononcé de vœux : fille du serrurier d'Ollioules, elle était, avec le jardinier, la seule laïque attachée à la maison ; ce po-te et des reprises qu'elle faisait très adroitement au linge | d'autel lui constituaient une petite rente avec laquelle elle faisait vivre son père. L'abbesse lui dit qu'elle l'avait déjà prévenue une fois après la première lettre, que cotte fois elle ne l'avertirait plus, et que, si le fait se renouvelait, elle serait chassée... . '- sans pain et sans moyen d'en avoir... car la rancune de la maison la poursuivrait. £\

Bref, elle fit tant qu'elle lui arracha, en dépit de ses résistances, cetle seconde lettre comme elle lui avait arraché 1a première.

— Hélas! Seigneur, murmurait la Malheroune, je n'ai pourtant pas le droit de laisser mourir mon pauvre père de faim... Seulement, si elle revient m'en apporter une autre, la chère enfant, il arrivera ce qui pourra, je l'avertirai...

— Quelle entêtée! concluait la supérieure qui achevait la lettre de Catherine. Ah! c'est ainsi qu'elle se démasque et se révolte, et appelle la famille à la rescousse!

De ce jour !a surveillance autour de la malade devint plus adiré encore, sans cesser de rester occulte. Catherine le sentait bien... Admirablement soignée, du reste, comblée d'égards et d'attentions, elle se savait le ceutre d'un tas d'espions. Elle ne pouvait deviner que ses lettres n'avaient pas été remisés... Mais elle pensait que ses frères n'étaient pas reçus... Pourtant elle n'avait pas appris qu'ils se fussent présentés.

Un jour, la maîtresse des novices arriva en hâte dans sa cellule... Il y avait quelque chose de nouveau sûrement. Catherine l'interrogea des yeux. Tout haut, Mm' Lescot lui demanda des nouvelles de sa santé... Puis, tout bas, pendant qui- Catherine répondait, elle lui dit à l'oreille :

— Le vieux jardinier est remplacé dans le service intérieur; il a été relégué au verger d'en haut.

Dans les conditions actuelles, tout avait son importance : quelle était la signification de ce déplacement? Catherine se le demanda eu vain; cela cachait-il un danger? Probablement. Ce qui est sur, c'est qu'à un moment donné, le vieux sourd, excellent homme et sympathique à la miraculée, pouvait devenir un allié, taudis qu'on ne savait pas ce qu'était son remplaçant, hostile sans doute. On ne le voyait guère d'ailleurs; pendant les quelques heures que, chaque jour, la malade passait à sa fenêtre, elle ne l'aperçut jamais. La maîtresse des novices, qui le distingua de loin une fois, ne put que dire à son amie qu'il était grand, mince, avec les yeux creus, les cheveux noirs, jeune... Mais cela était bien vague, et ne dit rien à Catherine.

Un matin, elle fut tirée de la rêverie sombre où elle s'absorbait, par le bruit d'une altercation, chose inouïe dans le couvent... Une voix d'homme dominait les autres, voix qu'elle croyait reconnaître, chose plus inouïe encore. Elle bondit à la fenêtre d'un élan qui prouvait que, depuis sa révolte, et grâce à un meilleur régime, elle avait repris des forces. Elle comprit tout de suite que l'homme, dont la voix l'avait frappée et qu'elle ne voyait pas encore, voulait forcer la consigne :

— Je veux la voir! criait-il.

— Mais c'est François cela! se dit-elle avec un battement de cœur éperdu. Il a reçu ma lettre... H vient me secourir... M'enlever peut-être... Si c'était vrai !

Elle s'interrompit pour pousser un triste soupir; elle savait bien, pour n'avoir même pas voulu s'attarder à celte idée, que partir d'ici était chose impossible. La vérité est, nous le savons, que François n'avait pas reçu la lettre de sa sœur ; passant pour affaires près du couvent, il avait été pris de l'envie d'entrer pour la voir, pour lui reprocher de se prêter à des jongleries qui attachaient à son nom une réputation déplaisante. C'est là ce qu'il était en train de dire à la Malheroune... C'est là ce que Catherine écoutait confuse, se disant :

— Mon secret ne l'a donc pas désarmé?

— Je veux la voir ! répétait-il... et lui dire uu peu ce que je pense-. La pauvre lourière avait beau lui dire et lui redire que sa consigne était formelle,

qu'elle ne devait pas laisser entrer d'hommes, même eu deçà de la grille du parloir... 1

— Peste! répliquait le marchand, quelle austérité!... A moins que ces hommes $S

C'est alors que, retrouvant la force de parler, elle avait poussé ce cri terrible. (Chap. XXX.)

n'aient sur eux frocs ou soutanes, auquel cas ils cesseut d'être des hommes apparemment.

— Mais, monsieur...

— Allons, trêve de bavardage! je veux entrer!

— Soit... C'est-à-dire que vous voulez me faire perdre ma place?

— Votre place?

— Dame!

— Oh! pauvre femme, excusez-moi... je ne savais pas. ç. Et François, qui avait déjà pénétré dans le jardin, en dépit du glapissement des „À

;q sœurs, et que Catherine apercevait maintenant, sans être aperçue de lui, François se èx?

48' LIVBAISOS.

(LlbU.UIUE A.NTI-CLÉIUCALE.)

disposait à sortir... Soudain, il s'arrêta, eut un geste de surprise. Qu'est-ce qu'il avait doue vu dans le jardin là-bas? Il n'y avait qu'un jeune homme qui travaillait dans l'ombre, et qui tournait le dos à Catherine. Il lui sembla pourtant que la figure de son frère s'éclairait... Il n'insista pas davantage, et sortit vivement.

— Sans même m'avoir aperçue! murmurait la recluse qui trouvait le couvent plus triste, culte lueur d'espoir évanouie.

Elle n'acheva pas.., Le jeune homme, nouvel aide du jardinier, venait de se retourner: il avait relevé la tête, et se trouvait en plein soleil... Catherine retint un cri :

— Robert!

C'était Damiens, en effet.

— Lui ici? se disait-elle, extraordinairement troublée. Et L'Ile ajouta:

i — François le connaît doue?

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