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CHAPITRE XXXIII L'ENDORMIE SE RÉVEILLE

— Allons! les verres!

— Allons! le pain!

Tout est en fête chez François Cadière. Mélancolique depuis la mort de la mère, la

maison se ranime. Thérèse met le couvert avec son mari; elle rit maintenant; elle se seut tout à fait à Taise... Le vieux militaire, leur voisin, a quitté le pays depuis quelque temps. François est seul à le regretter.

— Un brave homme, assure-t-il... Un peu grognon, mais si enragé contre ces canailles de jésuites!

On presse une bonne grosse paysanne qui va, vient, se démène, sur la pointe du pied, à cause des enfants, dit-elle... (Thérèse n'a point d'enfant encore, pourtant), et perd complètement la tête... Ce qui ne l'empêche pas d'être heureuse autant que femme peut l'être au monde.

— Comme elle va être surprise, la chère âme ! répète-t-elle sans cesse. Etienne Cadière, le vicaire de Fréjus, est là aussi qui s'emploie de son mieux à

dresser le dessert sur la nappe ; mais, en dépit des efforts qu'il fait pour ne pas troubler la gaieté de son frère et de sa belle-sœur, il est visible qu'une idée sombre, amère, le préoccupe.

— Allons, le curé ! gronde doucement François. Et il lui fait entendre, dans la chambre voisine, un bruit de baisers... Mais le prêtre

n'a pas le temps de répoudre :

— Ecoulez! commaude Thérèse. On dirait dans la rue le roulement d'une voiture.

— Kh! oui!

— C'est elle!

— Vite ! vite!

Les cris se croisent; tout le monde court à la porte... Dans la petite rue de

l'Hôpital tous les hommes, toutes les femmes eu ont fait autant. Une voiture superbe

est arrivée, que conduit un cocher aux armes de levèque. Un carme en descend : c'est ^

le père Nicolas. François s'avance, et, à deux, ils font descendre une jeune femme en costume de religieuse de Sainte-Claire. Oo dirait... Mais oui, c'est Catherine ! cela signifie? Ah! ça, qu'est-ce qui lui est arrivé? Comme elle est pâle, inerte! On la porte plus qifon ne la soutient... On dirait qu'elle dort...

— Ne la réveillons pas surtout ! recommande François. Eh ! oui, elle est endormie... Elle n'entend ni la rumeur de la rue stupéfaite, ni

le cocher qui fouette ses chevaux et remmène sa voiture à l'évêché. Elle traverse la boutique, toujours supportée par les deux hommes ; puis on l'assied à table, à la place d'honneur ; elle ne se réveille toujours pas.

— Attention là ! ordonne le marchand... Chacun à sa place. Et le carme et lui se placent près d'elle, Thérèse en face, puis Etienne, puis

Louise Laugier que François est allé chercher dans la pièce voisine et qui semble bien un peu confuse...

— Vous y êtes? demande François.

Pour réveiller l'endormie, il s'apprête à lui faire respirer un flacon... Oh! comme

tous les cœurs battent !

— Pauvre Catherine ! murmure Thérèse, elle va croire qu'elle s' éveille d'un cauchemar.

D'un sourire elle presse son mari, toute tremblante et gonflée de joie... Ah! c'est que la surprise est vraiment belle aussi, et douce !... Ce matin le père Nicolas est arrivé en grande hâte, tout joyeux ; il arrivait de l'évêché... Des pieds et des mains il avait tant fait qu'il avait décidé le prélat à retirer Catherine du couvent d'Ollioules: tout d'abord la Tour du Pin avait sursauté... A quel propos? Il ne voulait pas donner cet exemple : rompre la barrière du cloître ! C'était se compromettre gravement... Le carme insista, sentant bien que c'était là l'obstacle, en effet ; il fit comprendre à l'évêque que le Roi s'était séparé des jésuites ouvertement, que son amour pour cette frondeuse de Pauline le prouvait, que c'était d'un bon courtisan de combattre la Société, qu'il n'y courait aucun risque d'ailleurs, ceci n'étant pas une déclaration de guerre. Catherine était souffrante voilà tout, il suffisait de la voir pour s"en convaincre; vraisemblablement elle souffrait surtout d'ennui; on lui donnait un congé pour la faire se remettre, c'était montrer le prix qu'on attachait à la conservation d'une existence honorée par Jésus-Christ lui-même.

Le prélat et son interlocuteur ayant souri à ce mot, cette incrédulité égale parut au carme rapprocher les distances et lui faciliter la tâche : il déclara, sûr de l'effet d'avance, que la jeune fille avait manifesté le désir de fuir au désert comme son modèle sainte Thérèse l'avait fait à douze ans. C'était Girard, disait-il, qui lui mettait cela en tète pour l'enlever un beau matin, la mettre hors du diocèse dont elle faisait la gloire, faire cadeau de ce trésor à quelque couvent éloigné où les jésuites, en ayart le monopole exclusif, exploiteraient ses miracles, ses visions, sa gentillesse de jeune sainte populaire. Cette considération détermina l'évêque, d'ailleurs très sympathique à la stigmatisée; pour le décider tout à fait, le moine eut à peine besoin de lui faire entendre que Girard était très capable de faire payer cher une désobéissance à sa pénitente. Bref le père Nicolas quitta l'évêché, emportant un ordre à l'abbesse de ne remettre MUe Cadière qu'au carme lui-même, son confesseur, déclarait la Tour du Pin, lequel devait bientôt la faire sortir du couvent et la mener, pour un temps qu'on déterminerait plus tard, dans une bastide qui était à sa famille. Et comme, réflexion faite, le plutôt était le meilleur, l'évêque autorisait le moine à prendre sa voiture et à aller chercher immédiatement la jeune religieuse. On juge de la joie du ménage Cadière à ^--, Jfy cette nouvelle : François, ravi de la voir enfin libre, avait imaginé mieux encore. jj^V

— Dans le délabrement d'esprit où elle doit être, avait-il dit, ce serait provoquer une réaction salutaire que de lui faire une vive et joyeuse surprise.

Tous avaient été de cet avis; on était tombe d'accord sur le moyen : un léger narcotique. Tant et si bien que la miraculée, qu'un verre d'orangeade avait à moitié endormie, avait, presque sans le savoir, quitté à jamais le cloître témoin de ses désespoirs, et sans s'en douter était rentrée dans la maison où s'était préparée sa honte, où maintenant l'attendaient le bonheur et l'oubli.

— Qu'est-ce donc ? murmura Catherine en sortant de ce sommeil engourdissant...

Et d'un regard encore confus elle examina ce qui se passait autour d'elle. Elle ne crut pas sortir d'un rêve, elle crut y entrer... Ces visages connus et souriants, cette table, cet air de fête, celle maison où s'était passée son enfance, ce ne pouvait être vrai tout cela... Si, pourtant! elle retrouvait tout jusqu'au grand fauteuil fané près de la fenêtre, la place coiitumière, la place — vide, hélas! — de sa mère... Une oppression bien douce gonfla sa poitrine, et ce fut les yeux mouillés de larmes qu'elle tendit les mains à ses deux frères...

— Mes amis! dit-elle...

Elle n'en put dire davantage; elle pleurait... et ma foi ! elle n'était pas la

seule; car la Laugier ne sut se retenir de dire :

— Est-ce bête, ça, devenir pour rire... et de pleurer !.,.

— Mais quoi ? balbutiait la pauvre Catherine à travers ses larmes... C'est donc vrai ? Je suis chez vous ?. . .

— Chez nous ?... Oui... et demain nous irons à la bastide, répondait François, avec ma femme que voilà...

Thérèse embrassa sa belle-sœur... Celle-ci se laissait faire... Elle ne comprenait pas.

— Demain ! répétait-elle... Je serais encore là demain ?...

— Oui, mon enfant, disait le carme... demain et toujours ! Tant de bonheur l'oppressait :

— Toujours?... Jusqu'à ce que je retourne au couvent'1... Elle dit le mol tout bas... une ombre lui passant sur le front.

— Jamais ! déclara le canin'.

— Jamais plus au couvent ! répété François... Et il ajouta :

— Si tu me pardonnes, Catherine, moi je l'ai pardonné il y a longtemps ; rien ne s'est passé... Comme disait Thérèse tout à l'heure, tu t'éveiÙes d'un vilain, bien vilain, bien triste cauchemar, et tu recommences à vivre...

Catherine hochait la tète...

— Cauchemar bien triste en elïet.

Puis après un long silence, se cachant la tôle dans ses mains, elle ajouta comme

se parlant à elle-même :

— Mais non, ce n'était pas un cauchemar... Malheureusement non... Je recommence à vivre moi,... Mais elle est morte !

Et la pauvre mère, tendait la main comme pour attester la vision terrible, sa fille suspendue au-dessus de l'abîme.

— Tu es folle, souriait François.

Au milieu de l'émotion de tous, avec précaution, il continua:

rk, — Que nous parles-lu de mort? Avons-nous l'air d'être ici pour un enterre- A

% ment»... gf

Il s'était levé en disant cela... et sa sœur le suivait des yeux, stupéfaite de ce sourire.

— Ne dirait-on pas plutôt, fit-il, que c'est pour un baptême ?

— Oh ! tais-toi ! Ne compreuds-tu pas que je parle de?... Elle baissa la tête, n'osant achever...

— Tu ne sais pas, c'est vrai...

— Mais si ! je sais...

— Comment?

— Tu parles de ta fille...

— Ainsi?...

— Et la preuve que je le sais... regarde, tiens I C'est que la voilà !...

— Ma fille!

Sœur Sainte-Catherine eut un cri surhumain... Le marchand venait de lui mettre

un enfant dans les bras. .

— Alors, balbutiait-elle, c'est ma fille?

— Eh! oui!...

— Vous ne me mentez pas?

— Nous serions bien misérables.

— Mais ce que j'ai vu?

— Cauchemar, te dis-je... Ne la reconnais-tu pas?

— Si! oh! si!... Ma fille! C'est bien elle!... Elle est donc ressuscitée? Le voilà cette fois le miracle!... Dieu est bon.

Elle se grisait de sa joie, couvrant l'enfant de ses baisers.

— Eh! bien non! faisait François, il n'y a pas eu plus de miracle cette fois-ci que les autres... et le bon Dieu là-dedans, c'est moi, entre autres. Je te racoulerai ça un jour; en attendant je demande d'être le parrain ; je trinque à ma nièce... A la santé de Françoise !

— A la santé de Françoise ! ciaient les convives. Louise Laugier s'en mêlait, faisant embrasser la fille de Catherine à son fils à

elle; et les enfants jouaient ensemble.

— Ou dirait frère et sœur, souriait Catherine ivre de joie.

— Elle ne croit pas si bien dire, murmurait Louise Laugier à l'oreille de la nourrice.

Nous savons que c'était elle qui se trompait, et ce que celui qu'elle appelait son fils n'était que le fils d'Yolande.

— Oh! mes amis, répétait Catherine, merci! Ah! que vous êtes bons!... Elle pressait toutes les mains, mirant dans ses yeux joyeux la joie de tout le

monde. Seul, Etienne restait sombre.

François n'avait pas trompé sa sœur; c'était bien sa fille qu'elle couvrait de baisers éperdus, sa fille arrachée à la mort. Et s'il avait raison de dire qu'il avait été le bon Dieu dans celte aiïaire, il eut pu ajouter que le père Nicolas et Piobert Damiens y avaient joué le rôle de saints pour ie moins.

Hàton>-nous de le dire, en dépit des apparences, Robert n'avait pas cessé un instant de préparer le sauvetage de l'enfant prêt à naître; ce que Catherine avait entendu, ce qu'elle avait vu n'était pas la mise à exécution d'un plan savamment conçu, prudemment consommé. Du jour où François avait aperçu au couvent celui que le père Nicolas lui avait une nuit désigné comme un auxiliaire dévoué, dont l'amour leur garan- 3 tissait la fidélité, le frère de Catherine en fit part au carme : dès lors, le premier soiu £Y

de celui-ci fut de se rapprocher de son fils. Dire ses précautions, ses ruses serait s'écarter de la grande ligne dominante de cet ouvrage; qu'il suffise au lecteur de savoir que, sans provoquer le moindre soupçon, et grâce au soin qu'ils prenaient à chaque nouvelle entrevue nocturne de changer le lieu de leur rendez-vous, ils étaient arrivés à se tenir tous deux au courant de ce qui se passait dans le couvent et au dehors. Us n'eurent pas de peine à connaître le plan de Girard, le jésuite ayant pris soin d'en avertir son élève en dissimulation, son rival serait mieux dire. Une fois l'idée de l'infanticide transmise par Damiens à son père, par le carme à François, leur opinion à tous trois fut celle du vieux jardinier Marias, à savoir que l'enfant ne devait pas être responsable de la haine vouée au père et que le premier soin devait être de sauver l'innocent des mains de son bourreau. Pour cela il fut décidé que le mieux était pour Robert de continuer à garder le masque, à ne se fier à personne, pas même au jardinier dont l'honnêteté paraissait sérieuse pourtant.

Chaque nuit le carme et François, plus tenaces qu'un chasseur à l'affût, revinrent étudier les environs du couvent, prenant plus de soin pour dérober leurs traces que n'en prennent des tribus Comauches dans une expédition contre leurs ennemis. Même, d'accord avec Thérèse, seule mise au courant de cette lutte mystérieuse, François s'était arrangé de façon à laisser croire qu'il avait une maîtresse aux environs de Toulon, se gardant ainsi une explication au cas où ses sorties nocturnes seraient remarquées. Robert leur avait fait passer un plan détaillé du couvent ; enlever Catherine avait été reconnu trop dangereux : outre qu'on se serait dénoncé avec trop d'évidence, surveillée comme elle l'était, Robert, qui se savait très espionné lui-même, n'eût même pu l'avertir de ce qu'on eût préparé pour son salut. Ou convint doue de ne s'occuper que du sauvetage de l'enfant; bien des moyens furent proposés. Enfin, on s'arrêta à celui-ci, qui, tout en ne laissant pas que d'être périlleux, parut le plus certain.

François et le père Nicolas en errant une nuit autour du couvent avaient remarqué au bord du Gave, — où ils s'étaient blottis se croyant aperçus, — une anfracluosité que fermait une grille mal résistante. Cette grille, — ils s'en étaient bientôt convaincus. — fermait un égout servant à déverser dans le Gave les immondices du couveut; or. à en juger par la position du puisard dans le plan dressé par Robert, cet égoût devait y aboutir par en haut. Ils chargèrent le jeune homme de s'en convaincre, et de les en avertir de la façon suivante : il prit, quitte à dire qu'il avait été dévoré par un renard, un canard dans la basse-cour du couvent ; le teuaut par le bec pour l'empêcher de crier, il le porta, la nuit d'après, au puisard où il le jeta. La bête affolée, impuissante à remonter les parois à pic, prit le seul chemin ouvert devant elle ; moitié nageant, moitié courant, elle descendit la pente de l'égout; et les deux hommes postés à la grille eurent la satisfaction de l'y voir arriver. Une seule chose restait à vérifier, la largeur du conduit maçonué, uue fois la grille descellée, ce qui prit deux nuits, François en fit la vérification, non sans avoir averti préalablement, par un signal convenu d'avance, Robert d'avoir à lever le couvercle du puisard. Sans cette précaution essentielle, le marchand eût été infailliblement asphyxié par les émanations concentrées dans ce tuyau... La vérification fut satisfaisante, sinon agréable; en dépit des vastes bottes chaussées par François, — lequel avait déclaré aller chasser la sarcelle, — le mar-* chand faillit en effet s'embourber à plusieurs reprises; à part cela, il s'était rendu compte que la liberté de ses mouvements serait complète.

Restait à savoir si un enfant nouveau-né résisterait à cette atmosphère. La science d'alors n'avait pas fourni de protections contre les dangers de cette sorte : tout ce que les conjurés purent faire fut d'aérer le puisard en en faisant lever le couvercle ouïe la nuit, eu allumant un feu à l'autre extrémité dont le tirage provoquait la sortie

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L'effort que la malheureuse femme avait fait pour écouter ce prêtre sans pâlir était trop dur pour elle : elle chancela, fermant les yeux. (Ghap. XXXIV.)

des gaz délétères. Enfin, s'aidant de quartier de rochers, de branches et de planches, ils établirent dans tout l'égout une sorte de pilotis qui en consolidait le sol, et, en assurant le ferme aplomb du pied, permettait d'en effectuer relativement vile tout le parcours. La grille était chaque matin remise en place à un bout, la pierre à l'autre; nul ne pouvait soupçonner ce patient travail, peut-être fait en vain... Malheureusement, une nuit, ils se crurent, — à tort, — découverts; ils se décidèrent à ne plus reparaître dans les envirous de sitôt; ils se croyaient encore loin du moment où l'enfant devait naître. Or, nous savons que l'émotion de Catherine avança sa délivrance; vite prévenus non sans peine par Damiens, les deux hommes n'eurent que le temps de venir; Robert, surveillé de près par Girard, ne put lever la pierre du puisard,

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(librairie anti-cléricale.)

fermé depuis longtemps ; le carme ni François n'osèrent allumer du feu à la grille... si bien (pie le marchand s'introduisit dans Pégout dans de bien plus mauvaises conditions qu'il ne l'avait fait jusqu'alors. De plus, des pluies torrenlielles.avaient exhaussé et ravivé la vase qui faisait le plancher de cette allée sombre, rendant à peu près inutile le travail de consolidation opéré au prix de tant d'efforts. Bref, le frère de Catherine, auquel le carme ne pouvait être ici d'aucun secours, faillit vingt fois s'engloutir daus des tenus avant d'arriver.

Quand il se sentit au puisard, ce fut une autre angoisse; la pierre n'était pas levée... Il étouffait, suffoqué... la forme du trou empêchait qu'il en fit l'escalade... Soulever la dalle par en dessous, outre que cela pouvait constituer une grave imprudence, était au-dessus de ses forces. Il haletait, forcé de respirer, et à chaque aspiratii n s'emplissaiffl les poumons de vapeurs mortelles... Des ébloaissements l'aveuglaient; il se sentait chanceler, comprenant que le moment approchait où il tomberait étourdi daus cette vase infecte pleine du grouillement des reptiles... Oh! l'horrible niorl, sans secours possible, loin de tout regard humain.

— Ma pauvre Fhérèse ! murmurait-il... Ma pauvre Catherine !...

Il avait beau se raidir; mille résistance à tenter; le vertige de la mort l'envahissait... Un glissement invincible attirait ses pieds en avant. Il n'avait tout à l'heure de la boue que jusqu'aux genoux; elle lui montait maintenant aux cuisses... au ventre... En vain il érorehait ses doigts contre la muraille lépreuse.- . Il tombait... De lit gras. mou, Daiuséabood s'élevait, lui semblait-il... il s'y enfonçait... Ses épaules allaient disparaître... 1*1 us il faisait d'efforts, plus sûrement il glissait... 11 tâcha de rester immobile... Mais celte fétide vapeur qu'il avait sous le nez le secouait de nausées.

— Je suis perdu! niurmura-t-il.

Son menton touchait à la vase gluante... Dans un geste éperdu, au risque de s'étaler d'un seul coup il leva ses deux bras eu l'air. Alors il eut un tressaillement terrible. Un carré de ciel étoile luisait au-dessus de sa tète... La dalle du puisard venait d'être levée. Quelqu'un tendait en l'air quelque chose qui ressemblait à un paquet blanc et qui criait...

Criait Robert! c'était l'enfant!...

Soudain, rappelé à la réalité, le sang-froid lui revint avee cette bouffée d'air pur... D'un effort enragé, il se redressa, tendit ses mains ouvertes... et reçut le précieux fardeau... La pierre retomba, mal assujettie, laissant pas.-erun peu d'air et de lumière. Quelques munîtes après, François pâle et souillé à faire peur, mais transfiguré par la .sueur du dévouement qui l'inondait, remettait la fille île Catherine au canne qui commençait à désespérer. Encore quelques minutes, et tous trois étaient installés daus une cahute de chasse, se réchauffant à un beau feu clair.

Le lendemain matin, la fille de la religieuse s'accrochait au sein de la même paysanne à qui Louise Laugier avait confié l'enfant qu'elle croyait le sien. Cela à l'heure même OÙ Girard se penchait sur le puisard felide el sombre, se frottait les mains en silence, regardait la fenêtre de la cellule de sœur Catherine, murmurait, sardonique :

— Elle l'a voulu!...

Et s'éloiguait pour complimenter ce brave Robert dont les débuts promettaient.

Ce soir-là, où Catherine éprouvait une si douce surprise, Girard aussi se frottait les mains; il venait de se mettre à table chez la (iuiol où une vieille habitude le ramenait invinciblement, et aussi la certitude que toutes ses fantaisies libidineuses y trouveraient à s'assouvir. Les jambes éleudues vers lo feu, il venait de s'installer à table,

et la grosse femme, cessant en effet ses caresses coupées d'appellations tendres, s'apprêtait à lui verser sou potage fumant. Il riait; elle aussi...

— Tu es bien gai, man gros jésuiton, lui disait-elle.

— On le serait à moins.

— Alors ça t'est égal que l'évêque...

— Je me moque de l'évêque.

— Et tu as raison;... que l'évêque ait rendu Catherine à ses parents...

— Que veux-tu que ça me fasse, maintenant?

— De fait, à présent qu'elle a pondu... fit-elle avec un gros rire comique.

— Et que son œuf est cuit, ajouta le jésuite.

— Voilà un garçon à poigne, ce Robert 1

— Je t'en réponds !

— Dis donc, au fait, à propos d'enfant, tu sais que la Laugier était de la fête?

— On me l'a dit.

— Avec le gamin de l'autre.

— Qu'elle croit le sien.

— Hein? la voix du sang?

— Des farces...

— Elle avait amené sa nourrice, laquelle est venue avec son enfant à elle.

— Dis donc!...

— Quoi?

Il faut croire que l'idée qui venait de venir à Girsrd était drôle, car il en avalait son potage de travers.

— C'est dommage, reprit-il, que la fille de Catherine ait sitôt été ravie au ciel, en |>;:s<aut par le puisard, elle aurait pu lui donner à embrasser le petit de la Laugier qui était un peu sou parent... son frère de père.

— Comment? iMais non!

— Ah! oui, c'est juste; l'enfant de la Laugier, c'est l'enfant de M°" d'Avrolles à cette heur,:!... Je m'y perds moi, dans cette généalogie.

Et de rire.

— Grand gredin ! Qui est-ce qui dit que tu n'y es pas pour quelque chose encore dans cet enfant-là...

— Ah ! non! parole !

— C'était ta pénitente.

— Celle-là, je te jure que je l'ai respectée.

— Farceur! comme sa soeur?

— Sa sœur aussi.

— Allons donc!

— Je te jure! Quand il y a des héritages, je n'aime jamais. Il suffirait d'une brouille pour faire faire un codicille.

— Tu as raison, c'est plus prudent... Eh ! bien, tu me croiras si tu veux, mais j'aime mieux ça; j'impose silence à mon cœur le plus souvent.

Ce disant, elle frappait d'un geste ému sur sa large poitrine mouvante; elle reprit :

— Mais, au fond, je suis jalouse comme un tigre.

— Allons donc!

— C'e<t vrai ; tu en avais trop aussi ; tu me dis que tu ne t'es pas offert Mme Lebret, je veux bien te croire, elle ne devait pas être bien tentaute, cette grande sèche-là.

— Eh! eh!

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— Ah! tu vois!... tu le l'offrirais tout de même! Gomme tu es canaille! Et elle allait, lâcliant la bonde à sa passion insensée :

— La d'Avrolles, elle est morte maintenant, elle n'aimera plus; la Gravier aussi...

Puis, comme elle remarqua que ce nom amenait un nuage sur le front du prêtre, elle ajouta vivement, changeant de ton :

— Oui, mais la Laugier n'est pas morte, hé?

— Oh! celle-là, dit Girard d"uu air sombre, elle vient de faire acte d'hostilité en allant fêter Catherine... et puis elle colporte trop son enfant... elle m'agace.

— Allons donc!

— Et elle me le paiera.

— A la bonne heure!... Moi, je serais à ta place, je ne dormirais tranquille qu'une fois débarrassé de cette effrontée.

Girard très calme regarda sa complice; celle-ci sans sourciller ajouta :

— Elle a trop parlé de suicide pour ne pas finir mal, cette fille-là...

— C'est vrai qu'elle en a parlé beaucoup, lit le prêtre. Il se produisit un silence; Girard semblait considérer avec attention son assiette

vide; la Guiol l'examinait par en dessous.

— Oui, reprit-elle au bout d'un temps, d'un ton détaché... c'est comme cette Catherine.

— Hein? quoi? Catherine! dit l'autre en relevant la tête; puis, baissant les yeux, mâchonnant ses paroles :

— Tu sais bien qu'elle, c'est trop difficile... Tu te rappelles... C'est le diable que celle-là. . . maintenant surtout.

— Je ne le dis pas... Ça demande de la précaution... Mais si tu veux mon avis... Elle s'interrompit, et se rapprochant lui mit les mains sur les épaules; mais elle

chercha en vain à rencontrer son regard qui se dérobait.

— Il vaudrait mieux s'en débarrasser.

— Non ! non ! Il y a trop de risque.

— Pas tant qu'à la laisser vivre.

— Tu as peur d'elle?

— Non... de toi !

— Qu'est-ce que tu veux dire? Voyonsl 11 cria cela d'un ton bourru,

— Ah ! tu vois, fit la femme; lu te fâches, donc tu te sens morveux!

— Mort

— Oh! c'est que je le connais... Pardieu! non; je n'ai pas peur d'elle; je sais bien que c'est doux comme un agneau, que cane demande qu'a ne plus faire parler de soi, qu'à pleurer sa petite en paix... elle ne bougera pas, c'est certain... Mais c'est toi qui ne pourras pas le tenir.

— Tu plaisantes?

— Je te connais, je le dis, comme si je t'avais fait. Je sais bien l'influence qu'elle a eu sur loi, cette petile, pas plus grosse que pour deux Lards de beurre. Comme elle te retournait, l'allumait, t'épouvantait, et tout, t'olait les idées à loi qui as pourtant une sacrée caboche.

— Allons, en voilà assez!

— Preuve! c'est que tu ne veux pas qu'on te le dise. . Tu en feras ce que tu Muniras... Tu sais que je suis peut-être la seule femme au monde qui t'aime véritablement. Il faudrait mourir pour toi, je le ferais tans une plainte. Et je ne m'en vante ,

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pas; ce n'est pas de ma faute si je suis comme ça ; je suis ton chien. Ce que je veux dire, c'est que je t'ai prévenu de tout ce qui t'est arrivé à cause des femmes et principalement à cause d'elle. Tu n'as pas voulu me croire, mais c'est arrivé tout de même. Eli! bien! rappelle-toi ce que je te dis. Si elle ne disparaît pas, il faut que ça soit toi qui disparaisse. Nous nous en irons tous les deux ; tu me feras passer pour ta sœur comme fout les curés.

— Quelle folie!

— La folie serait de rester ! J'en suis sûre. Je vois bieu comme tu deviens pâle rien que quand on t'en parle de ta rien du tout de stigmatisée, comme tes yeux flambent, ui plus ni moins que le soir où tu voulais la reprendre, moitié morte qu'elle était.

— Moi?

— Mais oui... et que, si l'abbesse n'avait pas été là, et moi surtout, elle y passait.

— Laisse-moi donc tranquille !

Mais .'ans l'aveuglement de sa jalousie l'autre parlait toujours sans se rendre

compte que c'était elle qui réveillait les désirs de son amant.

— Moi qui croyais que c'était toi qui l'ensorcelais^ disait-elle, je croirais bien plutôt que c'était elle.

Puis, furieuse de ne pas être démentie :

— Ah! ça, une bonne fois, elle est donc autrement faite que les autres, cet avorton-là? Je vous demande un peu... Ce qu'il leur faut, on ne saurait pas le dire, non... Une gamine, où il n'y a pas en tout de quoi lui emplir le creux de la main...

Et venant au prêtre, et lui collant furieuse le nez dans son corsage triomphant :

— Ça vaut donc ce qu'on te doune ici, dis, ingrat! Troublé, le jésuite eut un geste vague :

— Ah! surtout, ne la défends pas, fit en se levant la grosse femme outrée de voir qu'elle en était pour ses avances, — fait inouï ! — ne me parle pas d'elle, jamais ! ou je t'assassine !

Ses yeux flambaient.

— Eh! bien! eh! bien! fit Girard déconcerté.

— Et tiens! pour tout le monde, continuait l'autre, il vaudrait peut-être mieux que ça soit tout de suite.

De ses grosses mains elle lui retenait les poignets. À ce moment on frappa à la porte trois coups irréguliers.

— Tiens! qui donc celle-là? demanda la Guiol tout essoufflée.

— M"e Reboul ! chuchota la nouvelle venue à travers la serrure.

— On y va, répondit la commère.

Et, quittant Girard, elle s'apprêtait à aller ouvrir.

— Vérifie si c'est bien elle, murmura le prêtre.

— Eh ! oui, gros malin.

Puis avec un sourire en lui tapant les joues :

— Allous, remets-toi... Tu ne vois donc pas que c'était pour rire! Mais Girard restait songeur.

Celait bien M"e Reboul en effet ; elle entra comme un coup de vent, tout en denil

de sa cousine, s'éventant d'un mouchoir bordé d'un large ourlet noir.

— Ah ! vous voila? dit-elle à Girard, tout essoufflée... J'étais sure, ne vous ayant pas trouvé chez vous, de vous trouver ici.

ç\± Cela était dit d'un ton qui voulait être le ton du reproche, mais qui restait aigre-

— Nos, merci, ajonla-t-elle.

Et cela répandait à la Guiul qui lui offrait de s'asseoir. Eu dépit qu'elle en eût, celte maison où elle avait entendu la scène terrible faite

par sa parente au prêtre, la même nuit qui vit la mort de M"" Cadière, cette maison taisait peur à la Reboul. Aussi fut-ce en personne pressée de s'en aller qu'elle ajouta :

— Voilà... Je viens tout simplement vous apprendre la nouvelle...

— Le retour de Catherine? demanda Girard avec un sourire.

— Non; ça, je pensais bien que vous le saviez. Mais le procès !...

— Quel procès?

— Qu'elle et sa famille vous intentent.

— A lui?

— A moi?

Les deux cris de la Guiol et de son amant avaient jailli presque ensemble. Girard

s'était levé.

— C'est un cancan, cria-t-il.

— Pas le moins du monde.

— De qui le tenez-vuus?

— D'elle-même et de son frère.

— Ils vous l'ont dit?

— Pas à moi... mais à mon notaire, Mc Claret, de chez qui je sors.

— Un procès ! répétait Girard abasourdi.

— Oui ; j'attendais mon tour depuis Longtemps ; les clercs avaient quitté l'étude où j'étais, et. ma foi, histoire de passer le temps, je tendais l'oreille à la serrure.

— Et alors?

— Les voix qui s'élevaient dans le cabinet avaieut déjà attiré mon attention.

— Plus bas! recommandait Me Claret; on pourrait vous entendre. — Ça m'est égal ! criait François CaJière; ça me fait plaisir. Je veux que toute la ville sache à quoi s'en tenir sur les jésuites.

— Et le notaire, que disait-il ?

— Il n'avait pas l'air très flatté de la confiance qu'on avait en lui : il se défendait.

— Vous risquez beaucoup, conseillait-il. Vous voila eu repos, pourquoi ne vous y tenez-vous? Vous allez provoquer le scandale.

— Bieu...

— Mais lui ne voulait rien entendre; parlant pour sa sœur il déclarait que se taire c'était encourager les méchants, qu'il voulait un bon procès bien retentissant où tout fût dit, que c'était à la Société de Jésus à trembler à son tour.

— Le misérable !

— Ajoutant que Mc Claret était là pour recevoir leurs dépositions, qu'il les recevrait. H faut reconnaître que celui-ci se défendit beaucoup, que même l'argent ne semblait pas le tenter.

— Je le crois.

— le qui le décida, ce fut une lettre de Paris, qui devait émaner d'un personnage important, à en juger par le ton avec lequel François en parlait.

— Le nom n'a pas été prononcé?

— Malheureusement... Tant il y a que celte lettre, où le marchand prétendait que leur devoir était tracé d'un bout àl'autre, parut faire impression sur le notaire...

— En somme...

Ç\* — Eu somme, il finit par dire qu'avec cette garantie il était prêt à recevoir leur jjp

«O déclaration. Kj»

«(? LES DÉBAUCHES D'UN CONFESSEUR iCl ^V

— Vrai meut?...

— Et comme il tardait aux Cadière que l'instruction commençât le plus tôt possible, ils se mirent immédiatement à les lui dicter...

— Quoi?...

— Je n'entendis que le commencement : tout ce que je puis dire, c'est qu'on vous accuse de choses infâmes!

— ils ont osé!...

Le jésuite, pâle de colère, tremblait de tous ses membres, secoué d'une telle

fureur qu'il tordait entre ses mains la lame d'un couteau sans s'en apercevoir.

— J'ai pensé, conclut la Reboul, qu'il n'était pas nécessaire de m'attarder plus longtemps...

— Vous avez eu raison...

— La teneur de leurs déclarations importait peu...

— En effet; je la soupçonne de reste.

— L'important était de vous prévenir au plus tôt...

— C'est vrai...

— Ainsi ai-je fait.

— Et je vous en remercie...

Sur quoi, prenant machinalement le chapeau que lui tendait la Guiol, Girard

sans plus se souvenir du dîner, ni du reste, s'élanea au dehors...

— Tonnerre ! grondait-il en s'en allant dans l'obscurité à grands pas, mais ça sera djnc toujours à recommencer... Ah! l'existence infernale! Juste au moment où je me croyais libre !... Un procès! de quoi va-t-elle bien oser m'accuser la coquine ? Eh! parbleu! de tout ! de viol, d'infanticide, de tentative de meurtre sur elle... Car elle sait tout sans doute... La Guiol avait raison : j'ai été fou... si je fuyais comme elle le proposait?...

L'idée lui parut si bonne, qu'il s'arrêta court.

— Ce serait le repos cette fois, l'impunité complète... Mais une énigme qui le tracassait l'empêcha de s'alttarder à cette idée, et il se

remit en marche sans y songer davantage.

— Quel peut-il bieu être, se demandait-il, ce personnage si important qui leur écrit de Paris et donne sa cauliou?... Est-ce que Fleury nous trahirait? Mais dans quel but? 11 faudra que je le sache!... Et ce jour-là, gare à lui, et gare aussi à M'Claret, et à ce François qui devrait être supprimé de longtemps et qui vient recommencer la guerre!... Gare aussi à toi, Catherine !...

11 ébauchait un geste de menace terrible... 11 s'arrêta... Un sourire relevait ses lèvres :

— Non ! fit-il, la meilleure façon de se venger de toi, ce serait encore... 11 n'acheva pas...

— Il faudra voir... conclut-il seulement. Puis, passant à une autre idée :

— Il faut que j'avertisse Nemo, se dit-il ; en attendant, je peux encore me présenter chez la présidente, ce soir ; allons-y... et jouons serré : cette fois il y va de la tête.

Ce disant, Girard s'achemina du côté du rempart, qu'il franchit par la poterne de Fréjus.

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