‹ Les débauches d'un confesseurChapitre 41 sur 68 · ROBES NOIRES ET ROBES ROUGES · texte numérisé non relu

ROBES NOIRES ET ROBES ROUGES

Nous approchons de la partie de cette histoire la plus universellement connue et répandue à l'égal d'une légende. Par avauce nous devons nous excuser vis-à-vis du lecteur de le traîner encore dans des chemins houleux où nous ne nous sommes que trop attardés déjà. Ici de nouveau nous ne faisons que suivre pas à pas l'histoire ave, le souci le plus scrupuleux : pas une minute du reste nous n'oublierons le respect dû à ceux pour la complète édification de qui nous écrivons, renvoyant, pour les détails qu'il ne nous est pas permis de citer, à la première déposition, faite devant le juge ecclésiastique ; à la seconde, faite devant le lieutenant civil et criminel de Toulon; à la troisième enfin, faite devant la grande chambre du Parlement d'Aix: seules archives conservées de ce procès épouvantable, imprimées à Aix sous les yeux des ennemis de Catherine, très partiales pour Girard comme on peut bien penser, où les passages les plus graves sont traduits en latin ou en grec, parfois falsifiés et raturés, et dout l'ensemble pourtant est d'une éloquence telle que nous mettons au défi le plus endurci catholique d'en achever la lecture sans déclarer les prêtres les pires des monstres, et la religion qui les autorise la plus odieuse des duperi.es.

Quant au rôle delà magistrature eu cette affaire, nous n'avons pas à le souligner; rarement les robes rouges se sont mieux entendues avec les robes noires pour faire de la justice une comédie infâme, un guet-apens autorisé.

Après le déjeuner, qui n'avait été qu'une suite d'effusions touchantes, et pendant lequel la jeune mère placée à côté de son enfant s'était mise à revivre, reprenant des couleurs, presque gaie, sûrement déjà beaucoup mieux, on avait décidé que le soir même Calherine irait s'installer à la bastide. L'air pur lui était nécessaire, et aussi le silence, et un abri contre les curiosités plus ou moins bienveillantes. Louise Laugier l'y viendrait voir souvent avec son enfant; la nourrice l'accompagnerait, qui lui amènerait sa fille. Il avait été convenu en effet qu'il était plus sage pour Catherine de se séparer au moins momentanément de la petite réchappée, comme l'appelait la nourrice; la mère se révolta bien un peu, mais l'idée des dangers courus, de la puissance et de l'acharnement de ses eunemis la décida à ces précautions reconnues indispensables. Françoise avait échappé au piège terrible dressé contre elle, mais elle n'aurait pas toujours pour la défendre trois amis aussi vaillants que le carme, François et Robert : le mieux était donc d'entretenir les jésuites daus l'idée que la fille de Catherine était morte, de ne rien faire ni dire qui pût leur donner le moindre soupçon qu'elle avait survécu. D'uu commun accord, les visites de la nourrice fureDt reconnues sans dangers; la brave femme, dont l'enfant avait étéétouffé par un porc, avait tu son malheur de peur de se le voir reprocher par son mari alors absent : à la place de sa fille perdue et dont personne ne savait la mort, elle présenterait celle-là; nul n'y pmiiiait contredire; la combinaison déliait tout soupçon. Une fois pris tous ces arrangements dont la sûre loyauté des convives garantissait le mystère, on fit partir A^ la nourrice dans une retraite connue de la famille, non sans bien des tournées de /j baisers : après quoi, sur l'avis du père Nicolas, Calherine, accompagnée du carme et ç\£

Profitant du moment ou l'escalier était plein de soutanes, il y lauça le cuvier a'eau bénite, contenant et contenu. (Cu.in. XXXIV.)

de son frère aine se rendit chez l'évèque. Etienne avait insisté pour rester à tenir compagnie à Thérèse.

— Au fait, déclara François, tu es curé, toi ; il vaut peut-être mieux que tu ne te mêles pas de la chose.

Dans la famille Cadière personne ne songeait encore qu'à jouir du bonheur de la réunion : l'œuvre de justice viendrait plus tard, mais, tant la joie oppressait tout le monde, nul n'en avait parlé encore; et le marchand, si impétueux pourtant, se sentait envahi par un dédain de ses ennemis qui ressemblait à un oubli magnanime ; il marchait, le front levé, plus joyeux de montrer sa sœur reconquise que le jour où il promenait k son bras Thérèse Braiier.

53e LIVRAISON.

(uBRAXRllî ANTI-CJL.ÉRICA.LE.)

— Hâtons-nous, murmurait Catherine qu'intimidaient les regards indiscrets. Devaul le carme toutes les portes du palais épiscopal s'ouvrirent ; et quand les

visiteurs arrivèrent aux appartements du prélat, ce fut lui qui se levant, vint au devant d'eux.

Il ne voulut s'asseoir qu'après qu'il eut fait accepter un siège à Catherine, et dès les premiers mots de remerciement balbutiés d'une voix émue par la jeune femme, il I" arrêta du geste.

— Non, mademoiselle, fit-il, insistant sur ce mot qui constatait sa mise en liberté, en même temps qu'il était un hommage à son iunocence : non, ce n'est pas à vous à nie remercier... Je suis surabondamment payé et du peu que j'ai pu faire, et par avance de tout ce que je suis résolu à faire encore, par la certitude que j'ai d'obliger la plus intéressante personne du monde.

Puis, s'excusant de la fatigue qu'il allait lui causer, il la supplia, au nom de la vérité, de lui compléter le récit de ses souffrances.

— Je n'en sais encore que ce que m'en a dit le bon père Nicolas, ajouta-t-il; c'est trop pour rester impuni, ce n'est pas assez pour éclairer ma conscience.

Et doucement, avec mille précautions, un tas de délicates périphrases, il se fit dire par la pauvre fille toute rougissante l'odieuse façon dont le jésuite l'avait prise dans son filet, comment il l'avait remarquée à l'hôpital dans cet étrange état de léthargie où elle tombait souvent, comment par une comédie d'arrestation dirigée contre son frère il l'avait amenée à venir se confesser à lui, comment il lui avait persuadé de s'offrir eu victime expiatoire, la faisant mettre à nu, la flagellant cruellement jusqu'à ce qu'elle perde la connaissance et se livre saDS le savoir au misérable...

Les trois hommes écoutaient, indignés : François en avait les larmes aux yeux; rien n'était plus touchant en effet que le récit de cette victime, si complètement innocente encore de cœur que. dans sa chasteté, elle ne comprenait pas positivement l'attentat dont elle était souillée... chose étrange, mais que le dossier établit péremptoirement. A la prière du prélat, elle continua, relatant tout ce qu'elle avait eu le temps de méditer pendant ses nuits sans sommeil au courent, les visites de Girard, sou trouble quand elle 1 ii avait appris les symptômes étranges constatés par elle, et

ivies singulière,-, l'attaque dont elle et sa mère avaient été l'objet à l'hôtel des Trois-Couronnes, pendant le voyage de soi, frère à Fréjus, attaque dont le résultai immédiat fut sou entrée au couvent... A quoi François ajouta, comme corollaire, un résumé des embûches qui lui avaient été tendues à Fréjus.

— Je sais, lit l'évèque, montrant le père Nicolas de qui il tenait cette histoire; la concordance est flagrante.

Catherine, honteuse de cel effort eût voulu s'en tenir là : on arriva pourtant à lui persuader de quelle nécessité était la fiu de son récit. Alors elle expliqua le conseil qui lui avait été donné par la Guiol, de même qu'elle avait expliqué toute la scène du faux miracle, des stigmates par succion, et de la couronne, d'épines en fer: elle dit la lutte subie avec Girard alors qu'elle brisa le flacon où était contenu la liqueur abortive... Cette fois, s'acharnant contre elle-même, et pour se punir de sa honteuse faiblesse, l'innocente avoua a haut'; voix, se frappant la poitrine ainsi qu'en une conpublique, que, depuis son entrée au couvent, son directeur avait encore abusé d'elle, tirant parti de ses sommeils léthargiques où la plongeai! plus fréquemment une faibl <• résultant déjeunes et de macérations... Enfin elle dit. sans nommer Robert, les entretiens qu'elle avait surpris par la fenêtre, et l'acte criminel qu'elle avait vu s'accomplir sous les yeux de Girard. Le carme et François complétèrent cette der-

nière partie de sa déposition par le récit que nous avons fait plus haut du sauvetage de l'enfant. Kien de terrible, rien d'accablant comme cette histoire dite avec des frissons par la victime; évidemment ce récit eût été fait par Catherine en présence de cent personnes prises au hasard dans Toulon et choisies pour juges, il était impossible i|ue l'indignation n'armât pas les assistants pour un jugement sommaire. A n'en n'en pas douter, la foule eût appliqué à son monstrueux bourreau la loi de Lynch, devançant ainsi le jugement de la postérité, épargnant à la pauvre religieuse les horribles tourments qu'il lui était encore réservé de subir.

— Ceci n'a pas de nom! déclara l'évèque, frémissant de pitié : c'est simplement abominable; jamais les lois divines et humaines n'ont été violées avec UDe telle perversité, jamais assassin ne s'entêta ainsi dans le crime...

Il allait et venait, révolté, le dégoût aux lèvres; sa fine nature de gentilhomme était choquée au dernier point, cela était l'attentat d'un goujat en même temps que d'un monstre...

— Tentative d'avortement, résumait-il, après une double, une triple tentative d'assassinat, viol, sévices, infanticide, et quel infanticide! voilà les crimes que cet homme cache sous une soutane!

Vaguement il se souvenait d'une menace confuse du jésuite : il savait que dans son passé, il avait laissé prise terriblement contre lui; mais il ne voulait pas songer à cela... Dans le transport de dégoût qui l'agitait, il ne pouvait, ne devait songer qu'à une chose :

— Le châtiment du misérable, voilà, messieurs, lit la Tour du Pin, notre unique, notre pressant, notre urgent devoir! N'est-il pas vrai'?

— C'est vrai.

— Laisser de tels attentats impunis, c'est trahir le respect dû à l'innocence, la protection due à la faiblesse.

— C'est vrai.

— Au scandale, il nous faut répondre par le scandale, et il ne rejaillira cette fois que sur le misérable, et sur la compagnie qui le protège...

— Bien dit!

Le carme et François s'exaltaient à l'idée de cette lutte : François surtout. Catherine eut beau dire que le mieux était de laisser les jésuites pour ce qu'ils étaient...

— Théories coupables ! c'est par ces làchetés-là qu'on encourage leurs attentats ! déclarèrent les trois hommes.

Et on décida la jeune femme en lui faisant comprendre que si Girard recommençait les mêmes manœuvres avec une autre de ses pénitentes, comme c'était probable, c'est à elle qu'en devrait revenir le remords. Bref, après discussion, on laissa de côté le procédé du pamphlet qui, en dépit de sa publicité et de l'odieux qu'uue ironie vengeresse attirerait sur les révérends pères, avait l'inconvénient de manquer du caractère solennel nécessaire à cette exécution. Ou se détermina eufiu pour un procès intenté à Girard et à toute la compagnie de Jésus par François Cadière au nom de sa sœur Catherine. L'entreprise était hasardeuse: à l'époque où nous écrivons, elle serait chanceuse encore; en 1731, elle était héroïque jusqu'à la témérité. Jamais dans les annales de la justice pareil fait ne s'était préseuté : une humble famille du peuple se présentant à la barre pour mettre en accusation l'ordre redoutable aux inspirations duquel obéissaieut les rois. L'évèque avait généreusement offert, tant lise sentait intéressé à Catherine, de payer de sa bourse les frais de procédure; mais tout en le remerciant avec émotion, le marchand avait refusé, d'un ton qui ne souffrait pas i Jfo d'insistance. jXJ

— Je remplace sa mère auprès de Catherine, avait-il conclu; il convient que je courre tous les risques de l'action que j'intente, comme elle les eût courus ellemême.

L'évèque approuva cette fierté :

— Soit, répondit-il... Quoi qu'il en soit, je mets, je le répète, toute mon autorité et tout mon crédit à votre service, contre les misérables qui sont mes ennemis autaut que les vôtres, étant ceux de la conscience.

Il assura une fois plus la religieuse de sa sympathie et de sa pitié, leur déclara à tous en les reconduisant que les portes de son palais leur seraient ouvertes à toute heure, qu'ds y pourraient venir chercher asile au besoin ; il les quitta enfin en leur recommandant de faire au plus vite la déclaration sans laquelle aucune procédure ne pouvait commencer.

— Je vous autorise, acheva-t-il, à dire que je réponds pour vous. Allez, revenez vite me tenir au courant de ce qui se passe ; moi-même, je vais m'occuper de rassembler les matériaux et les témoignages nécessaires. Comptez sur moi en tout et toujours...

— A la bonne heure! voilà un homme, faisait François auquel cet appui donnait cent fois plus de courage encore... Je me raccommoderais vite avec les curés s'ils étaient tous du même gabarit dans le régiment!... Par malheur...

Il se retint de faire des comparaisons malséantes. D'ailleurs à mesure qu'ils revenaient chez eux, au milieu de l'attention et des chuchotements des passants, le silence et la gravité de Catherine le gagnant, François se laissait aller à des idées telles que les comportait la situation. Tous ils s'engageaient, il le sentait bien, dans un chemin terriblement dangereux et traversé d'obstacles; il y allait de leur avoir peut-être, peutêtre de leur bonheur, de leur vie même : il le sentait, mais il convient d'ajouter à l'éloge de cet homme énergique que celte considération ni le retour vers la paix de son foyer ne l'arrêtèrent.

Quand ils furent au seuil de la maison, le carme qu'avaient hanté les mêmes idées, arrêta François :

— Il est encore temps de ne rien faire, ami, lui dit-il.

— Moi, je resterais inactif, quand un homme comme l'évèque, que rien n'y pousse et qui, lui aussi, y risque fort, se met si courageusement à l'ouvrage?... Non ! je vais me mettre à la tache aujourd'hui même, si Catherine le veut...

— Je le veux! reprit la brave fille honteuse de ses trop longues timidités...

— A la bonne heure! répondit François en lui serrant la main. El il ajouta, s'adressaut au carme :

— Celte tâche, je la poursuivrai jusqu'au bout!

— Je vous y aiderai, dit simplement le père Nicolas...

— Venez donc vite! criait Thérèse, une lettre! une lettre de Paris... pour toi, François:..

Kl tandis que le moine disait à M"10 François le résultat de leur visite chez l'évèque, et que, bravement, elle les encourageait à commencer la lutte, saus craindre qu'elle faiblit en route, le marchand lisait, étonné, d'abord, puis joyeux, puis enthousiaste...

— Uue lettre de M. Voltaire! fit-il enfin.

— Comment! Il le connaît donc?...

— Il paraît... C'est Hameau, vous savez, père Nicolas, qui lui a parlé de nous... Il était à la Bastille; Hameau a été en prévenir le Roi... Encore les jésuites qui avaient

a le coup... Le Roi l'ignorait; aussitôt averti, le Roi. qui se trouvait de belle Ar

humeur, a fait sortir le prisonnier sans que les Révérends Pères en sachent rien encore... Si bien, qu'à l'heure qu'il est, Voltaire est en route : il vient à Toulon...

— Vrai?

— D'abord pour une certaine affaire qui s'est passée chez Mme Lebret, vous savez, père Nicolas?...

— Je sais.

— Puis pour dous aider à traîner le nommé Girard dans la boue... Et, en attendant, savez-vous, mes amis, le conseil qu'il nous donne?

— Non. Lequel?

— De retirer Catherine du couvent, de la mettre sous la protection du lieutenant civil, et, écoutez-bien cela, de faire ce soir même une déclaration qui permette d'entamer demain un procès contre la Société de Jésus en général et Girard en particulier...

— Vraiment?

— Lisez plutôt... Ah! pour le coup, voilà une garantie qui vaut celle de l'évêque... Rends-moi la lettre, Thérèse, je vais la montrer au notaire.

Ce disant, le marchand emmenait sa sœur, le cœur gonflé d'espoir.

— Avec M. de Voltaire dans notre jeu, nous les battrons à plates coulures! disait-il à Catherine.

Voilà comment il se fait que la Reboul, une heure plus tard, entendait maître Claret se reconnaître prêt, sur la garantie de cette lettre, à recevoir les déclarations de la demoiselle Cadière. Avant de rentrer chez lui, François avait l'ait une autre course.

— Dînons en paix, dit-il en rentrant, et qu'après une bonne nuit on se dispose demain matin à partir à la bastide; nous pouvons dormir sur les deux oreilles et nons donner un peu de bon temps ; Catherine est dès aujourd'hui sous la main du Roi ; je viens de lui assurer la protection de Marteli Ghautard, le lieutenant civil et criminel de Sa Majesté Louis XV.

Etieone Cadière n'était pas venu à ce dîner, et, quand le lendemain matin François lui fit part de son idée de procès :

— Fais, lui répondit le prêtre, tu en as le droit... Puisses-tu seulement ne pas le regretter amèrement!

— Qu'est-ce à dire? Penses-tu que je regarde à ma peine et à mon argent?... Il faut bien semer pour récolter...

— El si lu ne récoltais que la honte?...

— Explique-toi...

— Je te prie de m'en dispenser.

François eut beau insister, il n'en put rien tirer davantage.

A peu près à l'heure où François se mettait à table, si plein d'une forte espérance, défiant l'avenir et demandant la lutte, Mme Lebret, assise sous une charmille de son parc, rêvait sans s'apercevoir que le soir venait et avec lui la fraîcheur. Elle venait de relire une lettre de Voltaire arrivée en même temps que celle écrite à François et qui lui annonçait sa prochaine visite...

— Pauvre homme ! murmurait-elle.

Et elle s'attardait dans une songerie désolée que coupaient par moments, semblait-il, des frissons d'épouvante et des tressaillements de colère. Toujours, sans que nulle autre pensée puisse chasser cette hallucination, elle revoyait sa sœur, les veux hagards, se penchant vers le berceau vide... Toujours, sans que nul autre bruit

<Q )3S LES DÉliAlXHES D'UN GONFESSBBS VV

puisse chasser cet écho indéfiniment prolongé, elle entendait la chute de ce pauvre corps s'écroulant sur le plancher.

Soudain, elle tressaillit, secouée d'une peur plus intense.

Le Père Girard était debout devant elle, sa longue silhouette noire se détachant sur le crépuscule, la baignant, à ce qu'il lui parut, d l'une ombre moite. Le président Lebret se promenait dans son parc, à pas lents, à la recherche de la présidente, en proie lui-même à de sombres préoccupations, ainsi que le prouvaient les mouvements de ses lèvres et de ses sourcils contractés. Il avait, lui, entendu la cloche de la grille; il avait vu entrer le jésuite, et, comme heureux de son arrivée, s'était hâté au-devant de lui résolument... Mais le Père Girard ne l'avait pas remarqué sans doute; car, après une légère hésitation, il s'était, sur un geste du domestique, dirigé vers la charmille...

— J'aurais juré qu'il m'avait vu, pourtant, s'était dit M. Lebret... Et, en même temps, sans peut-être s'en être rendu compte, il obliquait, allant

dans la direction que venait de prendre le prêtre... Il ne quittait pas Girard des yeux, et il lui sembla qu'avant de disparaître dans l'ombre de la charmille, le confesseur de la présidente se détournait un peu pour voir s'il n'était pas suivi; il s'en aperçut malheureusement trop tard pour se jeter derrière quelque bosquet... Mais, comme Girard n'en continuait pas moins sa route, il couclut à une erreur et se persuada qu'il n'avait pas été vu cette fois-ci plus que l'autre. Là-dessus il continua sa route avec précaution... Le président allait-il se mettre à espionner sa femme? A lui-même il se lit ce reproche et y répondit par ces mots prononcés à mi-voix :

— Oh ! je pénétrerai l'énigme de cet homme! Il se trouvait alors à deux pas de la charmille, au mieux pour tout entendre et tout

voir sans être vu.

— Vous! s'était écrié la présidente d'un accent inexprimable en sursautant à l'aspect du jésuite.

— Pas d'émotion, madame, je vous en prie; si je me suis présenté à vous au moment où d'autres visions vous hantaient, veuillez m'eu excuser... Remettez-vous; j'attendrai, pour vous parler, que vous ayez repris complètement possession de vousmême: ce que j'ai à vous dire mérite toute votre attention.

— Parlez, monsieur.:. Vous le pouvez; je suis tout à fait remise. Votre entretien me trouvera très calme, et, s'il est tel que je l'espère, je le désire plus que je ne le crains.

— Allons! tout est à merveille, à ce que je vois. Je ne sais si nous nous entendons complètement; tout ce que je puis vous assurer, c'est que l'explication que je suis en mesure de vous donner aujourd'hui est attendue par vous avec impatience...

— Alors, je vois que nous nous entendons, comme vous dites. Aussi bieu nous allons voir.

Le jésuite ne s'arrêta pas à la visible froideur de Mrae Lebret; il semblait même, à en juger par le ton âpre qu'il gardait, que la conversation lui plaisait mieux de ce train-là.

— Nul ne peut nous entendre? demanda-t-il.

— Non. D'ailleurs, que m'importe, à moi?

— Soit! lit le jésuite.

El il commença, s'asseyant tranquillement près d'elle :

— Vous vous souvenez sans doute, madame, de m'avoir entendu vous parler à plusieurs reprises de la façon mystérieuse dont était mort M Bouret?

— Oui, certes, je m'en souviens; mais, si tel doit être le sujet de votre eutiv- Jfr lien, je vous dispense d'aller plus loin... j'attendais autre chose.... £v

ls

— Je n'ai pas fiai. Je vous ai laissé eDtendre que les malheureux, condamnés pour avoir trempé dans ce meurtre...

— N'étaient pas peut-être les vrais coupables, fit la présidente en se levant. Vous m'avez dit cela, oui, monsieur, j'ai eu tort de vous le laisser dire et je ne vous permettrai pas de le répéter.

— Ne vous excitez pas, madame, je vous en prie; ce transport ferait croire que vous avez peur de la vérité.

— Non, je n'en ai pas peur; aussi bien, je le sais, les juges n'ont pu se tromper. . .

— Les juges s'achètent parfois.

— Est-ce la justice que vous accusez à cette heure?

— Je n'accuse personne.

— Enfin, que voulez-vous dire? Assez de subterfuges et d'ambages comme cela! Parlez franc, si cela vous est possible... Accusez qui vous voudrez, et de ce que vous voudrez, si vous l'osez! Mais, finissez-en, ou je vous cède la place... Vous vous taisez?... Si habitué que vous soyez au mensonge, vous reculez devant la monstruosité dont vous aviez l'idée...

— Vous vous trompez, madame, je n'hésitais que par respect, par pitié de vous...

— Je vous en dispense...

— Mais, puisque vous me bravez...

— Je fais mieux que cela; je vous défie de nommer le coupable... Le jésuite parlait d'une voix sifflmte; quant à Mme Lebret, elle tremblait de

tous sus membres, secouée d'une colère surhumaine.

— Vous m'en déliez?

— Oui.

— Eh bien! tant pis pour vous!... Le meurtrier de votre premier mari...

— Prenez garde!

— Je n'ai peur de personne; j'ai pour moi ma conscience... et les faits... C'est votre second mari!...

— - Malheureux!

Frappée en plein cœur par un coup qu'elle attendait pourtant depuis lontemps, la présidente avait chancelé, poussant un cri dont il sembla au jésuite que l'écho se prolongeait par delà la charmille.

— Sortez! misérable! cria-t-elle. Vous mentez! C'est faux!.

— Qui le prouvera? demanda Girard, très calme. Est-ce vous?

— Oui, certes.

— Vous qu'il aimait du temps de Bouret? vous qui l'aimiez!...

— Eh bien?

— Vous qui aviez intérêt, comme lui, à ce que le mari meure pour l'épouser d'abord et l'enrichir ensuite...

— Quoi?

— N'est-il pas de notoriété publique que le président était ruiné?... Vous chargerez-vous d'expliquer d'où lui venaient les deux millions qu'il a eu l'imprudence de vous constituer en dot si peu de temps après l'assassinat du financier?...

— Il les avait gagnés au jeu.

— Coutre qui? Il n'a pas su vous le dire; il saurait encore moins l'établir. », Quelle vraisemblance! A qui gagne-t-on deux millions? Allons, avouez que la fable est A grotesque et enfautine. 11 faudra trouver mieux. r\

Jk

— Taisez-vous! taisez-vous!

— Ah! vous recouûaissez vous-même la pauvreté d'une telle défense...

— Vous traitez mon mari eu accusé, je crois?...

— Ne vous redressez pas, cela ne tardera guère...

— Assez ! ne me bravez pas! C'est lâche ce que vous faites là!...

— Voyez comme vous êles injuste! Je viens ici vous prévenir charitablement et vous m'injuriez!...

— Charitablement .. Mais dans quel but venez-vous ainsi m'empoisonner le cœur, le torturer par plaisir? Vous savez bien que vous n'arriverez pas à me faire soupçonner mon mari...

— Cela importe peu.

— Encore moins à diminuer mon amour.

— Je n'y lâche pas.

— Alors, quel intérêt avez-vous à cette manœuvre sans nom?

— Très franchement, je vais vous le dire.

— Enfin!

— Des ennemis de la foi osent intenter un procès à la Société de Jésus en général et à moi en particulier.

— Vraiment? Et sous quel prétexte?

— Je ne le sais pas nettement encore; les calomnies sur lesquelles sont basées les accusations sont de diverses natures; je ne vois aucun inconvénient à vous dire qu'il s'agit de la demoiselle Cadière, la miraculée d'Ollioules...

— Elle était votre pénitente, si je me souviens bien?...

— En effet.

— Oserait-on suspecter votre direction spirituelle?

Nerveuse, et, pour combattre l'étreinte hideuse dans laquelle elle se sentait enlacée, la présidente faisait effort pour railler ; élu1 le faisait dans un tel accès de douleur el de mépris, d'un ton si outrageant que le jésuite, qui pourtant s'était promis de rester calme, ne put se retenir de bondir sous l'ironie qui le cinglait.

— C'est ainsi, dit-il. Soit; foin des artifices de langage. Ecoutez ceci : au surplus, ne suis-je pas veuu pour vous dire autre chose. Je me présente en ambassadeur de la Société de Jésus; les intérêts de l'Eglise sont en jeu ; ma condamnation, ce serait le scandale; et pas seulement ma condamnation, mais l'acquittement de ceux qui entament cette affaire...

— Eh bien?...

— Votre mari va être naturellement chargé de diriger les débats. Dites-lui bien ■le ma part, s'il vous plaît, et de la part de la Société tout entière, qu'en me condamnant, c'est lui... et vous qu'il condamnerait... plus sûrement encore que moi-même... car rien au monde ne le sauverait de l'accusation dès aujourd'hui suspendue au-dessus de sa tête, et qu'un signe suffit à rendre inévitable.

— Monsieur...

— Je n'ai rien à ajouter, madame; ma commission est faite, faites la vôtre... L'effort que la pauvre femme avait fait pour écouter ce prêtre sans pâlir était

trop dur pour elle; elle chancela, fermant les yeux.. Il lui semblait se voir au bord de l'abîme creusé sous leurs pas par les ennemis ocelles dont la perfidie apparaissait soudain... Nulle résistance possible; le choix était ilsolu et définitif... Des deux côtés l'infamie, d'un seul côté le salut. Un tel anéautisseià jnt l'envahissait, plus douloureux que la syncope, qu'un moment elle espéra que ta dernier coup, venant après tant r. d'autres, allait lui valoir cette grâce de mourir. Mais non. Elle souffrait seulement beau- JX

aè*^

Ce disant, il tirait de sa soutane une lame Iriangnlaire. L'évêqae poussa un cri inexprimable. (Cbap. XXXV.)

coup, surtout fin crâne; si l'arbre contre lequel elle s'appuyait, se déracinant soudain, se fût renversé sur sa tète, elle ne se fût pas senti plus assommée.

Quand elle rouvrit les yeux, le père Girard avait disparu. Quelqu'un étail près d'elle pourtant, dont elle sentit, effleurant la sieuue, la main glacée, dont, à travers la nuit, elle devina la pâleur.

— c'est vous? murmura-t-elle dans un souffle. Elle avait reconnu son mari. Plus bas encore elle ajouta :

— Vous avez entendu?

— Oui. répondit-il d'une voix rauque.

Eli bieu! que pensez-vous faire?... Vous ne répondez pas?... N'est-ce pas K**

56e Livn\rs«N.

(UBRATHIE ANTI-GLÉRUALE.)

que c'esl horrible?... Comprends-tu que j'ai dû souffrir?... Mais réponds-moi, ne fût-ce que pour me rassurer. J'ui peur...

Et elle le secouait par le bras... Alors elle pous?a un cri d'épouvante... D'un seul mouvement le président venait je tomber eu avaul sur la face,..

Au moment d'arriver chez lui, Girard, très calme du reste, dès longtemps délivré du frémissement de colère qui l'avait euvaln un instant, résumait sou impression par cet aparté :

— De fait, la Gniol n'a pas tort, celte présidente n'est pas à dédaigner; les maigres aussi ont du bon... et quand la fureur les auiuie, ses grands yeux vous sont d'un noir, comme une soutane...

Ce disant, il s'interrompit :

— Tiens! fil-il, quand on parle du loup... Devant sa porte, allant et venant d'un pas régulier, se tenait un personnage de

haute taille, raide, dans une robe de jésuite.

— Qu'est-ce que cela? se demandait Girard. Et il n'avançait plus qu'avec p:écaution; il avait cru reconnaître la silhouette

de ce damné Père Nicolas: encore un, tenez! auquel plus tard, quand il aurait le temps, il ferait payer ses ingérences dans uu tas d'affaires qui ue le regardaient pas.

— Allons donc! fit l'homme uoir.

Rassuré par celle voix connue, Girard s'avança en hâte.

— D'où diable venez-vous si tard? demanda M. Personne, — car c'était lui, — une fois dans le jardinet du séminaire des aumôniers de la marine.

— De chez le président Lebret, répondit respectueusement le jésuite.

— Soit. Vous avez commencé par là?... Là n'était peut-être pas le plus pressé...

— Vous voulez dire sans doute... hasarda Girard, empressé de faire du zèle, et toujours confus, en dépit qu'il en eût, quand il approchait de ce diable d'homme.

— Laissez-moi parler, interrompit Nemo d'un ton sec. Puisque vous ne savez prévenir rien, ni tenir compte de quoi que ce soit, souffrez qu'on vous indique au moins le moyen de réparer vos folies.

— Vous êtes sévère, oe put s'empêcher de dire le jésuite.

— Ecoutez-moi. trancha l'autre en s'asseyant dans la chambre où il venait d'entrer, la même où Girard s'était emparé traîtreusement de Catherine.

— Parlez, ht le prêtre, debout et le front bas.

La journée avait été superbe; grisée par la liberté, le grand air, l'aspect de le mer bleue reflétant l'azur du ciel, Catherine, dans cette bastide où elle pouvait nie avec sa fille, pleurer avec Thérèse qu'elle aimait déjà comme une sœur, avait passé des heures délicieuse . A sa prié e, il avait été décidé qu'on ne mettrait pas dans l'acte d'accusation, ni qu'on n'invoquerait pas dans le procès la question d'avorlement impossible à prouver, ni le lait d'infanticide, non accompli eu somme; ceci lui évitait les révélations les plus pénibles; on s'appesantirait surtout sur le double abus fait de ignorance et de sa dévotion, sur le viol et le miracle. Soulagée de ce côté, sans plus s'effrayer des conséquences terribles de la guerre entamée, la jeune Cadière, avec ce côté enfant qui reparaissail si vile en elle dès que sa santé s'améliorait, n'avait voulu songer qu'aux joies ^\^\ présent et aux beaux côtés de l'avenir. Elle était libre au -, milieu des sieus, sou enfant vivrait, la perfidie de son bourreau allait être dénoncée. jj\

l'évèque et le lieutenant du Roi la prenaient sous leur garde, que pouvait-elle souhaiter davantage? Pourtant le soir, avec la nuit tombante, une mélancolie lui était venue; il fallait, lui avait-on dit, retourner à Toulon pour se trouver là quand M. de Voltaire arriverait, — il pouvait arriver ce soir, — on ne lui devait pas moins. Elle le comprenait, mais ne partit qu'avec répugnance.

— On est si bien ici, disait-elle.

— C'eût été à croire qu'un pressentiment l'avertissait du peu de durée que devait avoir son bonheur, halte de quelques heures à peine, entre des mois et des mois de tortures.

Cette impression s'accrut encore au retour; elle avait tenu à faire le chemin à pied ; déshabituée de la marche, la fatigue eut pour effet d'augmenter sa tristesse. Il lui fallut [msser devant l'auberge des l 'rois-Couronnes, — c'était le plus court, — là où sa mère et elle avaient échappé, — sa mère pour si peu de temps 1 — à la mort, grâce à l'intervention de Robert. Ce pauvre Robert! comme elle avait été injuste pour lui ce jour-là! Elle eût voulu le revoir, lui demander pardon; hélas! le reverrait-elle jamais! Il était là-bas dans ce couvent, pareil à une tombe. Qui sait même si l'on ne découvrirait pas qu'il y était son allié, et si on ne lui ferait pas payer celte complicité?... Et puis qu'eût-elle pu lui dire?... Son regard eût-il même osé soutenir le sien?

Enfin, on arriva à Toulon, et l'aspect de son triste quartier, à peine revu la veille, emplit celte sensitive d'une soudaine et incurable désolation. Elle avait, à tort ou à raison, cru, parmi les curieuses, reconnaître celte infâme Guiol, l'associée de Girard; elle avait passé devant sa maison, celte maison où sa mère était morte de façon si étrange; tous ces souvenirs l'oppressèrent soudain. Une crise de nerfs la prit; ramenée en hâte chez elle, ce fut bien pis quand elle se retrouva dans la chambre où elle avait reçu ct'tte visite de Girard, où il lui avait annoucé qu'elle était possédée. Une sorte d'hallucination s'empara d'elle... une folie d'une heure. Tous les crimes dont elle avait été le prétexte, dans un dernier élan de dévotion mystique, elle en sentit le poids sur elle, et la honte... Tout cela allait se voir au grand jour... Elle étouffait, appelait à l'aide, se croyant possédée encore... Les effroyables idées et les idées saugrenues dont l'enseignement religieux avaient bourré sou faible cerveau, semblaient se ruer à l'assaut de la pauvre fille. L'excès de nourriture prise en ces deux jours, sous la double surexcitation du grand air et de la joie, accablait son estomac délabré; ses membres se raidissaient Elle voulait appeler sa fille, n'osait pas, sentant qu'elle criait très fort et qu'elle la dénoncerait. Mais cet effort même lui coûtait très cher; des goulles de sueur ruisselaient de sou front. Et elle s'agitait secouée par des accès tels qu'en dépit de François < l de Thérèse, qui la maintenaient de toutes leurs forces, ses articulations restaient tordues, ses yeux renversés.

Thérèse, qui ne l'avait jamais vue en cet état, perdait la tête, appelant au secours! Tout le quartier était sur pied aux écoutes.

— A l'aide! criait la pauvre Thérèse, voyant Catherine perdue, le diable étrangle ma sœur!...

Les voisins accouraient, s'appelant l'un l'autre, à moitié vêtus; car certains étaient déjà au lit. La rumeur se colportait, grossissant à mesure. Les médecins et chirurgiens appelés, qualifiant son élat une suffocation de la matrice (une, descente avait été la suiie de ses couches mal soignées, et le mot vapeurs de matrice exprimait alors ce qu'un nomme aujourd'hui communément une crise d'hystérie), les médecins dune voulurent lui mettre des ventouses. Pendant qu'on les allait chercher, ils parvinrent à ç. lui desserrer les dents et lui firent avaler une goutte d'eau-de-vie, ce qui la rappela à ^ , ^ elle-même. Cependant, les médecins de l'âme arrivaient aussi à la iile : un vieux | retre, Q;

«(** ivi LES DÉBAUCHES D'UN CONFESSEUR ÎV

ancien confesseur de Mme Cadière, puis des curés de Toulon. Tant de bruit, de cris, l'arrivée de ces prêtres en grand costume augmentaient l'affluenee. Les nouveaux venus demandaient :

— Qu'y a-t-it?...

— C'est la Cadière, ensorcelée par Girard. On peut juger de la pitié, de l'indignation du peuple.

— Il faudrait l'exorciser... lancèrent quelques voix. Et l'on eût dit que le mot n'était dit que pour faire accepter la chose; car

d'autres prêtres survenaient en surplis et éloles, avec tout le matériel nécessaire à culte étrange cérémonie. Tous entrèrent, profilant de l'absence de François qui les eût sûrement jetés à la porte et qui pour le moment réveillait un droguiste pour avoir des ventouses. Thérèse, nous l'avons dit, était affolée. La pauvre Catherine gisait sur son lit, en proie à des mouvements couvulsifs, geignant comme elle eût râlé. Les piètres s'avancèrent alors et se mirent en devoir de réciter les litanies des saints; et rien n'était plus lamentable que cette mélopée traînante... Secouée par ses visious, la religieuse s'agitait de plus en plus, repoussant de la main un ennemi dont elle sentait visiblement l'atteinte.

Un des vicaires, continuant imperturbablement sa jonglerie, voulut étendre sur elle une étole, comme pour la préserver des attaques de ce démon contre lequel elle se débattait. Elle saisit l'emblème sacré et le rejeta avec fureur. Un frémissement d'iudignation courut la sainte assistance.

— C'est un démon sacrilège! murmura un des officiants, lequel ressemblait terriblement au père Sabatier.

Ce disaut, et sur le refus du vicaire de continuer l'exorcisme, le jésuite s'avança et prit sur lui d'achever la cérémonie. Il le fit, ne gardant d'autres vêtements que sa chemise et sa culotte, un rituel à la main, et les pieds nus. (Voir la relaliou du procès.) Cette fois Catherine, bien et dûment aspergée d'eau bénite, sembla se ranimer. Ses yeux se rouvrirent, commençant à considérer, non sans une stupeur facile à comprendre, celte assistance sacrée et ce sacré appareil.

— Elle est sauvée!... s'écriait Sabatier, grâce à l'eau bénite!... Et, trempant son goupillon dans un petit envier qu'il avail fait emplir et dont il

avait sanctifié le contenu par un las de signes de croix, il faisait mine d'eu arroser de nouveau la malade... quand il se sentit arracher l'instrument sacré par une main vigoureuse.

— Ah! c'est cette eau-là qui chasse les démons? faisait derrière lui la voix de François qui venait de rentrer, voyous uu peu si ça chasse les jésuites!...

Ya\ même temps il prenait le envier à deux mains. Ce l'ut une panique terrible: tous les officiants se bousculant vers l'escalier où ils se mirent à dégringoler... Sabatier, empêtré dans ses babits qu'il tâchai I de reprendre, les suivait à reculons, si bien qu'il ne vil pas la première marche. Le pied lui g'issa... Et roulant comme une catapulte, il tomba de marche en marche sur la tête des prêtres qui criaient :

— Sauve qui peut!

Tout cela s'était fait en un clin d'oeil ; mais le marchand avail été plus prompt

encore que les fuyards. Profitant du moment où l'escalier était plein de soutanes, il y lança I.' cuvier d'eau bénite, contenant et contenu. L'eau rejaillissait comme une fatales curés hurlaient sous cette averse, baptisés plus que de raison... Trempés comme au sortir d'une rivière, ils couraient éperdus par la rue, se secouant a la façon deschieus mouillés, au milieu des buées delà foule. La-haut aussi François naît de ^ jTp. tout son cœur; Catherine, aussi vite guérie que prise, comme c'était son habitude, un j~v

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peu lasse seulement, ne pouvait se tenir de rire aussi ; quant à Thérèse, tout de suite consolée, elle se tenait les flancs.

— N'empêche, ajouta le marchand, que je vais aller déclarer au lieutenant du Roi cetle violation de domicile, et l'odieuse comédie jouée chez moi.

Et il y partit en effet, laissant sa sœur sous la garde de sa femme, après avoir serré dans un coin les ventouses inutiles.

Sur son passage, les rires recommencèrent dans la rue; tout d'un coup retournée, la foule prenait parti contre les curés tout à l'heure honorés de saluts profouds; le côté gouailleur du Français et du Provençal reprenait le dessus, et c'était à qui ferait des gorges chaudes de ces pauvres exorciseurs si rudement goupillonnés.

Soudain de violents : chut!... arrêtèrent les rires... Précédée de falots tenus par des soldats de la maréchaussée, une fort belle procession arrivait au bout de la rue. En tète marchait un moine de haute taille, cagoule baissée; puis venait messire Larmedieu, protonotaire général; puis messire Esprit Reybaud, promoteur de la cour épiscopale; puis un officier de la maréchaussée, le greffier de l'évêché; enfin, fermant la marche, deux vicaires de la paroisse, docteurs en théologie. Un grand mouvement fit onduler la foule.

— Une descente de police ! chuchotèrent toutes les voix.

— Envoyée par l'évèque, encore !

— Est-ce vrai?

— Voyez plutôt : messire Larmedieu, officiai du prélat, messire Esprit Raybaud, son promoteur, et le petit greffier, l'abbé Camerle, le protc0J de La Tour du Piu...

Et de fait, chose étrange, tous ces gens sombres ne pouvaient venir qu'avec permission de l'évèque. Les curieux firent la haie; le cortège se dirigeait du côté de chez Catherine. Avertie par le silence soudain de la rue, Thérèse était venue à la fenêtre, au moment où l'officier de la maréchaussée heurtait la porte de sou sabre...

— Qui va là? balbutia-t-elle.

— Ouvrez au nom du Roi, fit l'officier.

Et le moine à la cagoule baissée, levant la tête, ajouta d'une voix sèche :

— Et au nom de monseigneur l'évèque de Toulon.

Thérèse tressaillit de tout son corps; elle croyait reconnaître cette voix et ce ■ regard aigu.

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