‹ Les débauches d'un confesseurChapitre 48 sur 68 · DEUX FOIS PRIS, SAUVÉ DEUX FOIS · texte numérisé non relu

DEUX FOIS PRIS, SAUVÉ DEUX FOIS

Acquitté de l'accusation de sorcellerie et de ce qui eût entraîné la mort, Girard était donc renvoyé, comme prêtre et confesseur, pour le procès ecclésiastique, à l'official de Toulon, à son intime ami Larmedieu. Ce qui équivalait à une absolution complète. Le grand monde, les indifférents furent satisfaits. Le salut de Catherine semblait acquis; là était l'important; mais on faisait si peu d'attention à cet arrêt, dont tous les considérants étaient pourtant rédigés en faveur du jésuite, qu'aujourd'hui encore M. Fabre dit, M. Méry répète « que tous deux furent acquittes. » Chose extrêmement inexacte. La Cadière était sauvée de la potence et tirée de prison; oui, mais traitée comme calomniatrice, condamnée à voir ses mémoires et défenses lacérés et brûlés par la main du bourreau. Et il y avait encore un terrible sous-entendu.

La Cadiére restant marquée ainsi, flétrie pour calomnie, les jésuites devaient pousser, continuer sous terre et suivre leurs succès auprès du cardinal Fleury, appeler sur elle les punitions secrètes et arbitraires.

La ville d'Aix le comprit ainsi. Elle sentit que le Parlement ne la renvoyait pas, mais la livrait plutôt. D'où, transports de colère. L'exaspération générale était au comble. Ce qu'attendait le peuple, ce qui eût été la justice, c'était la condamnation du prêtre infâme envoyé à la potence dressée pour sa victime.

Nul ne se méprît à l'attitude de Lebret; la façon sournoise dont il s'était prononcé pour la Cadière s'expliqua par la peur qu'il avait de l'opinion; son dévouement aux jésuites apparaissait assez dans le texte même du jugement et dans la part déterminante qu'il avait eue au premier arrêt, et la partialité avec laquelle il avait dirigé ces honteux débats. Aussi est-ce contre lui que se tournèrent d'abord les fureurs; hué, sifflé, assailli à coups de pierres, le malheureux ne dut son salut qu'a une fuite précipitée dans une chaise à porteurs qu'escortait une compagnie du régiment de Flandre appelée par lui. Pendant ce temps, le reste de la population cherchait Girard; des détachements de soldats furent envoyés pour garder la maison des jésuites autour de laquelle des groupes se formaient, menaçants, On voulait mettre le l'eu à la chapelle, et peu s'en fallut que ces menaces no fussent exécutées. Le couvent des Ursulines coui nt les mêmes dangers. On élevait sur une des plaies de la ville un troue, et sur ce trône on plaçait une chaise appelée Cadière en langue provençale, et on l'ornait de rubans rouges et blancs.

Des bandes sillonnaient les rues criant :

— A bas les Girardinesl

jk, — Vive la Cadiére! ^A

yfo — A bas les jésuitonsl fy

ai .$? ^Jte

On promenait dans les rues, à travers les places, un sac de paille ensoutané, surmonté d'une tète de bois, coiffé d'un trépied triangulaire, — le tricorne jésuite, — et fiché au bout d'une perche. On s'arrêtait devant les couvents de jésuites et des Ursulines, et là, on procédait à un jugement comique, à la suite duquel le mannequin était condamné au feu et jeté dans les flammes au milieu des applaudissements. Soudain le bruit se répandit que Girard fuyait dans une chaise fermée.

— A mort! A mort! Arrêtez-le!

On se mit à sa poursuite, et les pierres atteignaient déjà la voiture quand, à la porte d'une église, elle s'arrêta. Girard en sortit éperdu et se jeta dans l'église.

— Vite! vite! Il est pris! Gardons les issues!

On cerna le bâtiment, et, des sentinelles posées partout, des éclaireurs s'y introduisirent. Dans une chapelle des bas-côtés le gredin disait la messe.

— Écrasons-lui la tête sur l'autel ! crièrent les plus enragés.

— Non ! décidèrent les autres, laissons-lui finir ses simagrées sacrilèges. Nous le tenons, il n'y a toujours pas de danger.

Cet avis prévalut. Mais quand la messe fut terminée et que le prêtre sortit, la foule eut un recul de stupeur. Ce n'était pas Girard! Un passant nomma l'officiant : c'était le révérend père Nemo. Furieux, le peuple fouilla l'église, depuis les cryptes jusqu'aux voûtes et au clocher. On ne trouva rien. On ne pouvait rien trouver; il eût fallu savoir qu'un souterrain, dont une armoire mobile cachait l'entrée, reliait la sacristie au presbytère et ménageait une issue sur une ruelle sombre.

Le même soir, dans une petite maison du faubourg d'Aix, sur laquelle on voyait écrit : « Vaxde.nlinden, messager, se charge des commissions de toute nature. » Une grosse femme surveillait un fourneau où, dans une large casserole, bouillait de l'huile d'olive ; à côté était un plat contenant des tranches de pain et des tomates. Grave, soucieuse même, elle attendait le degré de cuisson suffisante pour achever son potage. Dans un coin de la cuisine éclairée d'une seule chandelle, un homme enveloppé d'une limousine était assis, la tète dans ses mains. L'homme et la femme se taisaient.

Soudain un hoquet, comme de sanglots, secoua la tête de l'homme ; la grosse femme vint à lui d'un bond. C'était la Guiol.

— Eh bien? fit-elle, qu'est-ce que j'entends?

Les deux mains crispées s'écartèrent, et, sous une épaisse perruque rousse, une face pâle parut, celle de Girard. De ses yeux creux, des larmes coulaient sur ses joues, les premières sans doute qu'eût versées cet homme. La Guiol en resta saisie.

— Tu pleures? demanda-t-elle.

— Oui, dit l'autre, les lèvres tordues de rage.

— Tu es fou! Et-ce que je pleure, moi?

— Est-ce pareil?

Il se leva et se mit à arpenter la pièce furieux :

— Tout! tout à la fois qui croule! et la Société qui m'abandonne! « Nous ne vous connaissons plus! »

— Nemo ne t'a pas lâché, lui, puisqu'il t'a sauvé ce matin.

— Lui, c'est son intérêt! Il le croit du moins, l'imbécile! Plus souvent que j'irais partager avec lui !

Il s'épanchait aiDsî, sans gêne, sûr de n'avoir rien à craindre de la Guiol, qui

^^ d'ailleurs n'interrogeait jamais.

jfï — Sauvé? Quoi sauvé? La vie. C'était l'honneur qu'il fallait me sauver, l'as un

a essayé. Tous ont en peur Je ce peuple maudit! Ah! lâches! Ce malin, je me demandais s'il ne valait pas mieux me laisser lapider par c e...

— Toi?

— Oui, j'en étais là. Mais non! je ne veux plus! Il faut que je me venge! 11 se redressait, tendant le poing, terrible.

— Eh Lien ! à la bonne heure ! je t'aime mieux ai

— Tous ! je les châtierai tous ! Il y en a beaucoup ! mais je n'en oublierai pas un ! Leurs noms sont là!...

I se frappait le front.

— Je les atteindrai tous si loin, si haut qu'ils soient.

— Et je t'aiderai !

— Merci !

— Ne me remercie pas; je suis ton chien, moi; ceux que tu me diras de mordre auront la rage.

— Tu es la seule qui m'aime!

— Tu as mis longtemps à t'en apercevoir.

— Oui; mais je m'en souviendrai !

II lui serra la main furieusement. Puis, se mettant de nouveau à tourner par la chambre comme un tigre en cage :

— Tous! répéta-t-il. depuis cette misérable Catherine jusqu'au dernier de sa famille et de ses amis, les frères, la belle-sœur, le carme, et toute la clique... Oh! l'effrontée! Ne pas avoir pu faire plier ce roseau!

11 en grinçai! des dents.

— El Lebret aussi y passera! L'audacieux qui ne me sauve une fois que pour m perdre l'autre... Trahi par tous, je vous dis, moi! qui ai mis tant de zèle à

ndre la bonne cause! qui m'y exterminais, y suais sang el eau! Ils y perdront, à m' avoir pour ennemi : ce n'esl pas demain qu'ils retrouveront un auxiliaire pareil... Eniin, je l'en fais témoin; esl-ce que j'épargnais rien? est-ce que rien me coûtait? El tu sais si j'avais pourtant de rude besogneà faire!

— C'est bien vrai, mon pauvre chéri! Que veux-tu? ce sont des oublieux! ne te mets pas dans des états pareils pour des ingrats!

— Alors j'avalerai ma honte, et je les remercierai de leur reculade? Non ! jamais! Je me vengerai, je te dis! .le ne sais pas encore comment; mais chacun aura son compie el ce sera terrible : voila ce que je peux te garantir!...

Il était effrayant à voir. .. Changeant de ton, il s'interrompit pour demander :

— As-tu porté la dénonciation que je t'ai dit?

— Je t'ai déjà répondu : oui.

— C'est vrai; je ne m'en souvenais plus... Allons, et d'un!... Je vais ruminer le châtiment qui ira le mieux aux autres...

— Soit... Mais si tu mangeais?

— Je n'ai pas faim...

— Voilà l'huile qui bout... Je verse le pain!...

— Inutile. Je n'ai pas faim, te dis-je...

— Toi qui aimais tant cette soupe-là...

— Laisse-moi tranquille.

— Voyons, -ois raisonnable : lu ne peux pas lu mettre en route par le froid qu'il fait el pour une telle étape saus rien dan9 le ventre.

(k. — Tu me réchauffei

«A — Ce n'esl pas pareil... Et puis...

— Quoi? N'es-tu plus décidée à me suivre?

— Moi-? Si fait! Qu'est-ce que je ferais sans toi?

— À la bonne heure I Eh bien! si tu veux m'en croire, nous laisserons là la soupe... Je mangerai la pareille plus tranquille au prochain relai... Je ne vis pas dans celte maudite ville.

— Moi non plus, pardi! Il me tarde autant que toi de la savoir loin... Mais encore faut-il que ce Vandenlinden arrive, lui et sa carriole.

— Hé! que tarde-t-il donc? Il doit bien savoir qu'il n'y a aucune sécurité pour moi ici... Mais qui sait s'il n'a pas reçu des ordres pour m'abandonner? Les Révérends Pères sont bien capables...

— Ce n'est pas possible... Avant tout il tiendra à gagner son argent.

— Qui sait?

— J'irais bien au-devant de lui... mais je risque de ne pas prendre par le même chemin et de perdre du temps.

Dans une maison voisine une pendule sonnait.

— Neuf heures! compta le jésuite. Tu vois bien qu'il nous trahit. Il devrait être ici depuis longtemps.

— Il aura été retardé. L'état de la ville le force à des précautions...

— Bah! S'il voulait bien...

A ce moment, tous deux tressaillirent. Quelqu'un venait de frapper en hâte à la

porte de la rue.

— Enfin ! cria la femme, qui courut ouvrir.

— Vérifie d'abord! ordonna Girard.

La Guiol entr'ouvrit le volet, regarda au dehors.

— Il est seul, dit-elle; pas de danger. Ce disant, elle refermait la fenêtre et déverrouillait la porte.

— Merci ! fit l'homme d'une voix rude.

Et cette fois le jésuite et la femme reculèr'en* épouvantés. Ce n'était pas Vandenlinden! Il se fit un instant de silence : les deux complices se demandant si parler n'était pas se trahir... Alors, l'homme, qui était enveloppé d'un large manteau, rejeta le capuchon qui lui couvrait la figure... Un même cri jaillit de la bouche du prêtre et de celle de sa maîtresse.

— Guiol!

— Eh bien ! oui, c'est moi, fit le forçat. Et se campant sur ses jambes, il ajouta avec un rire cynique :

— Est-ce que madame et monsieur ne m'attendaient pas? Mais on sentait que la plaisanterie sonnait faux; l'œil fauve luisait inquiétant

sous l'épais sourcil, et dans les plis du manteau une main se cachait comme tourmentant une arme. La brusquerie de l'apparition déconcertait toute tactique : d'un même mouvement affolé, Girard d'un côté, la Guiol de l'autre, coururent vers la porte... Guiol y fut avant eux ; d'un geste brusque il repoussa le verrou énorme et donna un tour de clé.

— Un instant ! dit-il.

Fuir était impossible... Girard, auquel la rage et le désespoir donnaient une force

de volonté extraordinaire, essaya d'autre chose.

— Eh bien! fit-il d'un ton calme, observant l'homme sous ses cils mi-baissés, qu'y a-t-il donc, mon ami? Vous ne voulez pas nous laisser partir?

— Comme c'est bête, mon bonhomme, ce que tu dis là ! ,A

— Mais... gf

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