‹ Les débauches d'un confesseurChapitre 49 sur 68 · IM · texte numérisé non relu

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— Comme ça serait bête plutôt, si tu le disais pour autre chose que pour parler.

— Comment...

— A seule fin qu'en t'écoutant j'oublie de te regarder, et ne voie pas de quel côté tu t'avances sans avoir l'air...

— Ah! tu as vu!...

— Trop tard ! mon camarade.

Les deux exclamations se croisèrent comme deux froissements d'épées. Girard,

en effet, tout en parlant, se dirigeait insensiblement vers un coffre placé dans uucoin. Guiol avait surpris sa tactique, et au moment où le jésuite, se sentant démasqué, faisait un bond vers le meuble, le forçat y posait la main et s'emparait du pistolet convoité par le prêtre.

— Misère! gronda celui-ci.

— Encore uue maladresse! ricanait le forçat... Supposons même que je ne me serais aperçu de rien, — et ça laisserait croire que je n'ai rien appris à l'école d'où je sors, — qu'est-ce que tu aurais fait de ce joujou-là? Est-ce que tu pensais t'en servir sérieusement dans une rue où pourraient bien s'attarder encore quelques-uns des braves gens qui ont passé la journée à te donner la chasse? Autant aller sonner le tocsin tout de suite!

Girard et la femme, les poings serrés, baissaient la tête.

— N'ayez pas peur, du reste; je n'en jouerai pas non plus; je n'aime pas les instruments bruyants.

— Cane serait pas ton plan non plus, murmura la Guiol.

— Je pense comme vous, madame, déclara l'autre dans un salut.

— Alors, demanda Girard se redressant, rassuré par la certitude que le forçat avait le même intérêt à ne pas faire de bruit, qu'est-ce que vous venez faire ici?

— Tu me le demandes, saint homme?

— Dame!

— Tu te figures que ça va se passer comme ça!

— Mais quoi?

— Allons ! ne fais donc pas la bête ! et ne regarde pas madame la faisense d'anges avec celte mine piteuse; tu penses bien que ce n'est pas une querelle de ménage que je viens vous faire, n'est-ce pas?

— Comment?

— Tu l'as, garde-la jusqu'à ce que je te la redemande : tu peux être sûr de ne pas être dérangé de longtemps.

— Insolent! gronda la grosse femme.

— De quoi? madame Trait-d' Union.

— Je ne te parle pas, retour de galères!

— Je l'espère bien, faiseuse de .mariages à la minute I... déboutonneuse de soutanes!... saleté I

— Plaît-il...

— Allons! je t'interdis de me répondre : je ne suis qu'un forçat, mais j'ai mon amour-propre... Ça me dégoûte.

— Alors, va-t-eu!

— Tout à l'heure, mon trésor! Comme tu es pressée, moule d'enfants trouvés ! Tu permettras bien que je règle mes comptes avec ta pratique...

— Ah! il s'agit de comptes? reprit Girard.

— Dame! lit l'autre, toujours sans bouger de sa position offensive et défensive à t a fois... lu ne l'imagines pas que je me considère réglé comme ça. q;

OSi

La nuit, dans sa cellule, le misérable était en proie à des cauchemars affreux.

(Chap. XXXIX.)

— Allons au fait!

— Le voilà, le fait : j'y suis. Tu m'as fait venir devant les gens en rouge malgré la répugnance que j'ai pour ces mannequins-là... Je m'y suis présenté, moi, galérien, pour l'innocenter d'une tentative d'assassinat à laquelle tu m'avais poussée, et qu'il nç tenait qu'à moi de dénoncer... Est-ce vrai?

— Soit.

— Au lieu de te perdre, — je le pouvais d'un mot, — je t'ai sauvé en perdant une innocente, si innocente que, moi qui ne suis pas fier pourtant, j'en étais honteux pour toi. /-j

— Après? gf

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62e LIVRAISON.

^LIKRAIRIR ANTI-CLKRICALE.)

— Après! J'ai fait tout ça parce que tu m'avais promis que, non seulement je ne serais pas inquiété en venant faire cette déposition...

— L'as-tu été?

— Non... Ça n'était pas ton plan, comme dit la patronne... Mais laisse-moi finir...

— Je ne demande pas mieux.

— Tu m'avais promis eu outre de me faire avoir ma grâce...

— Le président Lebret ne s'est-il pas engagé à la demander?

— Oui, parlons-en, du président Lebret. Un beau lâcheur! 11 te trahit, toi; comment veux-tu que j'aie confiance?...

— Mais, pourtant...

— Il n'y a pas de : mais, pourtant... Il y a que te voilà condamné autant qu'absous, que non seulement tu ne peux plus me défendre, mais que tu me compromets ! . . .

— Moi?

— Comme j'ai l'honneur de te le dire... Je sais pertinemment par un ami, que la maréchaussée, qui avait reçu ordre de fermer les yeux sur ma présence à Aix, a reçu l'ordre de les rouvrir.

— Eh bien ?

— Comment! eh bien?... Tiens! cette réponse-là me prouve une fois de plus que l'ordre pourrait bien venir de toi.

— Je vous assure...

— Tu perds ton temps... Ton intérêt, et aussi celui de madame, est que je disparaisse, maintenant que j'ai fini de l'être utile et que je pourrais commencer à te devenir gênant...

— Vous!

— Dame! Ta situation n'est pas excellente; et ce ne serait pas pour l'améliorer si, une supposition, je me mettais à déposer devant le lieutenant civil comme j'aurais dû le faire devant le Parlement.

— Vous oseriez?

— Dire que vous m'avez donné ordre de refroidir Catherine? Pourquoi donc pas? C'est al que je me la mériterais, ma grâce...

Guiol s'interrompit, et se donna la joie de regarder Girard qui était livide, et sa femme, laquelle, affaissée sur une chaise, murmurait, l'oeil à terre, des mots incompréhensibles.

— Enfin, balbutia le jésuite, qu'est-ce que vous voulez? Vous n'êtes pas venu ici, je pense, pour me raconter tout cela?

— C'est ce qui vous trompe... Je suis venu pour cela d'abord : je n'ai pas l'habitude de prendre mes geus eu traître, moi, et j'ai toujours cru qu'un bon averti eu vaut deux.

— Lt...

— Eli bien! en deux mots, voilà mes conclusions : je veux bien consentir à me taire, en dépit des cris de ma conscience... Seulement...

— Seulement, comme en me taisant, je prolonge ma situation irrégulière vis-àvis des autorités du royaume, ce qui m'impose de continuels et coûteux déplacements ou une émigration plus coûteuse encore...

— A,.: ahl

, — Comme d'ailleurs, pour étouffer la voix de mes remords, je ne sais guère de y-,

ne ellicace autre que le tintement réjouissant des écus... ç^£

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— Vous voulez de l'argent?

— Ces! vous qui l'avez dit. Cette prétention vous étonne?

— Je ue dis pas cela.

— A la bonne heure.

— Combien? demanda la femme, relevant la tète.

Et si la situation eût été moins tragique, rien n'était plus réjouissant que la grimace de souverain mépris dont l'entremetteuse assaisonnait sa demande.

— Combien? Je vous ai dit tout à i'heure qu'un bon averti en vaut deux : vous êtes deux ici, ça fait donc comme si vous étiez quatre.

— Eh bien! conclut Guiol, poursuivaut son arithmétique fantaisiste, que chacun de vous quatre me donne dix mille livres, je m'engage sur l'honneur à faire le mort avec la même discrétion que j'y avais mise jusqu'à présent.

— Ainsi c'est quarante mille livres que vous voulez? — ■ Peut-on vivre à moins, je vous le demande? Tout est si cher, jusqu'à et y

compris l'amour...

— Votre parole d'honneur, aussi, est chère...

— Qu'y a-t-il de plus rare que l'honneur, s'il vous plait?

— Trêve de plaisanteries!

— Jamais je n'ai parlé plus sérieusement. " — J'accepte à vingt mille...

— Ce n'est pas assez...

— Attendez... Que je vous paierai dans quinze jours, à l'endroit que vous voudrez.

Guiol se redressa, tragique.

— Alors tu veux que je me fâche?

— Comment?

— Tu crois que je peux accepter des délais, et un rendez-vous où ce serait la police qui m'attendrait.

— Je n'ai pas d'argent.

— Tu mens! Tu as une cachette : je le sais! Ne me force pas à en dire davantage...

— C'est faux !

— Soit! Veux-tu me payer?.

— Je n'ai pas d'argent !

— Une fuis, doux fois, trois fois?

— J.' ne peux pas...

— Alors, adjugé ! Je vais me payer en nature... sur la bétel La Guiol étouffa un cri... Le forçat avait mis le pis) et dans sa ceinture et, tirant

un long poignard catalan, venait sur le prêtre... Et nulle arme pour défendre son amant!... Elle brandit la chaise sur laquelle elle était assise tout à l'heure... Mais avant que sou bras ait pu s'abattre, elle chancelait, renversée elle-même par la table que, d'un coup de pied, le forçat venait de lui jeter dans les jambes.

Alors commença une poursuite terrible à travers la pièce... poursuite vite terminée... Empêtré dans sa limousine, Girard venait de se heurter dans la table renversée, il chancelait... à deux pas à peine de la porte :

-■- Je le tiens! canaille! groudait Guiol...

11 n'acheva pas... ou plutôt le reste de sa phrase se perdit dans un rugissement ^j Jfa effroyable... Au milieu d'un flot de fumée, sa face rouge comme une mare de sang çxf

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apparut une seconde, hideuse à voir... Il battit l'air de ses bras... La femme, vite relevée, avait Lundi au fourneau... -C'est la casserole d'huile bouillante qu'elle venait de lui jeter au visage... Etourdi, suffoqué, étreint d'une atroce douleur, les yeux crevés, la gorge brûlée, le malheureux eut une convulsion horrible... 11 n'eut pas le temps de souffrir d'ailleurs... Prise de pitié sans doute, sa femme avait ramassé le poignard tombé de sa main, et, jusqu'au manche, le lui avait plongé dans la gorge.

— Ça y est! fit-elle d'une voix rauque. Et, relevant le jésuite affolé et le poussant dans la rue dont elle lui ouvrit la

porte, elle ajouta :

— Filous!

Cinquante pas plus loin, elle s'arrêtait brusquement.

— Qu'y a-t-il? balbutia Girard.

C'élai! Yandenlindeu qui sortait de l'ombre.

— Lufiu ! vous voilà, vous? commença la grosse femme... Je commençais à croire qu'on ne vous verrait pas ce soir...

— C'est un groupe de curieux qui m'a empêché d'approcher, répondit le Hollandais.

— Allons, c'est bien : la carriole, où est-elle?

— La voici.

— Eh bien, en route! Vous savez où?...

— Je sais.

— Et bon train!

— Soyez tranquille.

La Guiol hissa dans la carriole le jésuite tout frissonnant encore; puis, aidée de

Vandeuliuden, elle grimpa à son tour sous la bâche que soutenaient de large.- cerceaux. Elle avait une mante de paysanne : des légumes encombraient la voiture, et tous trois avaient l'air d'honnêtes maraîchers. Le Hollandais enveloppa ses chevaux d'un grand co! ;j de fouet, et la voiture partit au galop à travers les rues où les passants se faisaient

— Dites-moi, demanda-t-il à la grosse femme, est-ce que vous auriez été lapidée, vous aussi?

— Pourquoi?

— Quand vous avez passé devant ma lanterne, je vous ai vu du sang au bras.

— Du sang? Mais ce n'est pas du sang, lit-elle avec un gros rire... C'est du jus de tomates...

— Ah ! vous m'en direz tant!...

Et, tranquillisé, il se mit à bourrer sa pipe.

Le Hollandais n'avait pas eu tout à fait tort de se délier du troupe qui causait dans la rue sombre. Il s'en serait bien autrement méfié encore s'il eût pu constater qu'il était composé de Catherine Cadière, de ses deux frères et de sa belle-sœùt; du Père Nicolas, de Voltaire et de Rameau : autrement dit de tous les principaux ennemis de Girard, à l'exception de Robert Damiens. Et encore le groupe s'était à un moment augmenté d'un personnage mince et de haute taille qu'on eût pu prendre pour le fils du carme s'il n'eût été de toute évidence qu'à l'heure qu'il est, Damiens donnait à côté du vieux jardinier, dans le pavillon réservé aux domestiques, au fond du verger du couvent d'OHioules. Ce personnage n'avait d'ailleurs échangé que quelques mots avec ^v. les amis de Catherine. Vite il était reparti par ta même rue qui lavait vu arriver. Au .r-, i^ sortir desa prison, la Cadière, qu'attendait une foule enthousiaste, s'était retirée d'abor(| Af

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chez son procureur, où l'on était venu la voir de tous côtés pour lui apporter les témoignages de la plus vive sympathie. Elle dut même se montrer plusieurs fois au peuple qui l'acclamait sous ses fenêtres. Mais Voltaire qui, sous un déguisement, était venu la retrouver, n'eut pas de peine à persuader à François et à Thérèse que, dans leur joie, ils oubliaient trop vite l'impitoyable rancune de leurs ennemis : il leur prouva que ces manifestations lasseraient vile l'autorité, que le mieux était de quitter la ville au plus vite et sans laisser de traces. Catherine, avide d'aller embrasser sa fille, se rendit vite à ces raisons. A la tombée de la nuit, escortée de son frère, elle quitta son hôte, prenant soin de sortir par une porte dérobée, par surcroît de précaution, se rendit assez ostensiblement à une maison à deux issues qu'on lui avait indiquée et qu'elle ne fit que traverser ; puis, sûre d'avoir dépisté ceux qui auraient pu vouloir la suivre, elle se dirigea vers la petite rue du faubourg où ses amis lui avaient donné rendez-vous. Voltaire s'y trouvait déjà avec Etienne Cadière et le carme : tous trois causant tout bas avec animation.

— Comment! disait le canne au prêtre, vous excusez ce misérable?./;

— Non pas. Dieu m'en garde!

— Pourtant...

— Pourtant, commença Etienne...

Mais il s'interrompit et parut résolu à garder le silence.

— Je sais le secret de vos réticences, monsieur, déclara Voltaire.

— Quoi?

— Vous êtes prêtre : cette soutane a pénétré votre humanité plus que vous ne ie croyez vous-même. Vous êtes prêtre, et à ce titre, dans votre grande honnêteté vous ne pouvez soupçonner qu'un homme revêtu d'un caractère sacré puisse se porter à des actes indignes sans excuse. Est-ce vrai? Répondez-moi franchement.

— Franchement, c'est vrai. Mais comment avez-vous deviné?

— Je vous étudie depuis longtemps sans que vous vous en doutiez.

— Bah!

— Laissez-moi achever. Cette excuse à Girard, vous l'avez cherchée partout, et finalement vous n'en avez pas trouvé d'autre que dans le consentement trop prompt de votre sœur.

— Plus un mot, monsieur! Vous n'avez que trop bien compris le secret de mon angoisse et de ma réserve. Oui, je puis, je dois vous le dire, à vous qui avez tant fait pour sauver la malheureuse, j'ai beau m'y efforcer, je n'arrive pas à m'expliquer cette obéissance sans révolte : Catherine pouvait être innocente, sa pudeur, — excusezmoi d'insister, — eût dû l'avertir : vous avez vu que telle a été l'opinion du plus grand nombre ; on n'a pas voulu admettre qu'une fille vertueuse n'ait pas su se défendre, et il n'a fallu rien moins que sa condamnation pour ramener à elle ceux qu'en écartait... Comment dirai-je?

— Sa complicité...

— Le mot est peut-être vif.

— Aussi je n'y lions pas. Ce qui est sûr, c'est qu'un scrupule, des plus respectables d'ailleurs, vous a retenu : une préoccupation humiliante a toujours gâté dans votre esprit la cause de Catherine ; vous l'avez trouvée faible plus qu'il ne convenait.

— Je l'avoue, et c'est pourquoi, averti pannes supérieurs que ma conduite en cette affaire m'a mérité d'être suspendu de fonctions...

— Une disgrâce!

r\, — Comme vous dites. C'est pourquoi, dis-je, mon intention est de partir à Ver- /-j

Jfa sailles, d'aller trouver le cardinal ministre, de lui expliquer qu'on a calomnié mon ^

194 DÉBAUCHES D'UN GONFES

attitude, que je ne suis pas sorti d'une neutralité sympathique; bref, que je n'ai ri fait pour être éloigné d'une place à laquelle je liens pour le bien que j'y crois pou\ faire.

Elienne avait parlé gravement. 11 se fit un silence, et le carme, s'emportant, allait critiquer cette conclusion. Voltaire l'arrêta.

— Laissez, dit-il. L'opinion de monsieur est l'opiniou d'un honnête homme, honnêtement et sagement exprimée.

Puis, s'adressaut au prêtre :

— Je n'insisterai pas davantage, ajonta-t-il. Pour moi, vous ne couuaissez qu'in- ■ complètement Girard et surtout Catherine : vous ne vous êtes pas rendu compte de toutes les circonstances physiques et morales qui faisaient la force de l'uu et la faiblesse de l'autre. Mais je vous sais trop ardent à la recherche vie la vérité pour douter que vous n'arriviez à vous en convaincre. Ce jour-là votre certitude sera ahsolue, car elle ne vous aura été imposée par personne. En attendant, allez à Versailles, disculpez-vous devant vos supérieurs d'une hostilité que vous n'avez pas eue et que votre habit ne vous permettait guère.

Sur quoi, changeant de ton, Voltaire ajouta avec une bonhomie cordiale :

— Pour moi. je suis heureux de votre détermination; je pars à Paris.

— .Nous ferons donc le voyage ensemble.

— Non... et je le regrette autant quo vous. Je suis arrivé, à force de précautions, à ne pas laisser soupçonner ma présence ici; je ne crois pas le moment venu de lever le masque.

— A votre aise.

— En tout cas, nous pourrons nous voir à Paris.

— Je l'espère bien.

— Quant a vous, reprit Voltaire, s'adressaut au carme... Mais celui-ci l'arrêta du geste, mettant le doigt sur la bouche... et, avant que

son interlocuteur eut pu ajouter un mot, il bondit d'un élan vers la porte d'une maison voisine, sise dans un enfoncement, et que l'épaisseur de l'ombre laissait distinguer à peine.

— Rien ! Ilt-il en revenant. C'est particulier.

— Vous aviez cru remarquer...

— Quelqu'un qui nous écoutait, sans doute. Mais la porte est fermée : je me ser. i trompé.

A ce moment, Catherine arrivait avec son frère 1 1 sa belle-sœur. On s'embrassa, on se dit adieu : Catherine et Robert, qui venait d'arriver, — car c'était bien lui. — se serrèrent la main dans l'ombre, sans presque se voir el sans parler; puis, le jeune homme s'enfuit, après quelques mots murmurés à l'oreille de son père.

— Vous avez une voilure et un bon cheval? demanda Voltaire à François.

— Oui.

— ' !i bit n ! m vous m'en croyez, n'attendez pas une minute de plus. Partez!

— C'est ce que je v us faire.

— Et, surtout, . multipliez les précautions; dérou ceux qui voudront suivre votre piste. Catherine est rendue à votre affection, mais rappelezvous qu'elle n'est pas sauvée,.. Ceux à qui elle a échappé vout remuer ciel et terre pour la retrouver.

— Il- ne 1 1 rétro iveront pas.

— Il m1 leiaui pu-! ('.: tte fois elle serait perdue.

— Adieu donc !

Ce disant, Voltaire demanda la permission d'embrasser Catherine, permission qui

lui fut accordée de grand cœur.

— Vous le rendrez à votre enfant, murmura-t-il, et aussi au mien. Des remerciements furent échangés encore ; des promesses de se tenir au courant ; on

se serra la main en gens qui ont fait ensemble une bonne mais rude besogne : puis, Etienne d'un côté, François, Thérèse et Catherine de l'autre, s'éloignèrent dans la nuit.

— Moi aussi, je vous dis adieu, commençait le carme, s'adressant à Voltaire ; car vous savez que, moi aussi, je pars à Versailles...

— Je sais.

— Et, vraisemblablement, vous n'êtes pas pour faire tout de suite le voyage à Paris que vous annonciez à notre ami tout à l'heure.

— Excusez-moi.

— Tiens!

— D'ailleurs, je crois, en tout cas, qu'il est plus prudent pour chacun de nous de voyager seul.

— Je le crois aussi, et je pensais à autre chose en vous posant cette questiou.

— A quoi?

— Trouvez-vous donc la tâche finie?

— Non pas, à beaucoup près.

— Pour moi, j'estime que Catherine ne sera vraiment à l'abri que le jour où Girard aura été tout à fait démasqué; et c'est pourquoi je vais porter au Roi les papiers que je comptais montrer à ce misérable évoque.

— Vous avez raison, et je peuse si bien comme vous que j'eusse été désolé que la foule me tuât aujourd'hui mon Girard. J'ai encore un compte à régler avec lui.

— Mais ce n'est donc pas ici?

— Non pas...

— Où?

— Je \tius le dirai plus tard. A un endroit pour lequel il ne peut tarder à partir, et où je cours l'attendre... Que cela ne vous empêche pas d'agir du reste de votre côté : à bête si malfaisante deux pièges valent mieux qu'un.

— Il suffit. Inutile d'ajouter, n'est-ce pas? que je n'y mets nulle vanité. Qu'il soit pris le plus tôt possible, voilà l'important.

— Il le sera.

— Ainsi soit-ill Sur quoi ils se serraient la main et allaient se séparer.

— Ah! çà, demanda le moine, où nous reverrons-nous là-bas?

— Diable! fit Voltaire, il va falloir de la prudence dans ces relations-là. Rameau, qui n'avait pas ouvert la bouche, s'avança.

— Il y a bal masqué à l'Hôtel de Ville dans un mois, dit-il.

— Eh bien! nous y serons...

— Dans un mois!...

Un instant plus tard la rue était déserte. Pas tout à fait pourtant; car, dans une

encoignure, une porte s'entrebâillait doucement. Le personnage qui parut alors était un personnage de haute taille.

— Lequel suivre? se demandait-il à mi-voix, l'inconnu? ou l'autre? Et i! s'attarda, hésitant, l'œil fixe. Si Thérèse Cadière eût passé alors, elle eût

^ frissonné sous ce regard aigu. £>>

C'était le lendemain matin, à l'aube. AI"10 Lebret, ployée en deux, la tête dans ses mains, était assise sur un banc de son parc, immobile ; 'de légers frissons la secouaient seulement, prouvant qu'elle n'était pas morte. Depuis la veille au soir, elle avait gardé cette posture navrée, sans s'apercevoir de l'ombre qui tombait, du froid qui l'avait saisie, de la fièvre qui faisait s'entre-choquer ses dénis. Ses épaules étaient tout emperlées de rosée. Brusquement, elle se leva. Le président venait d'arriver : il était devant elle.

Elle n'eut pas un mot. Lentement, elle acheva de redresser sa taille mince; de ses yeux rougis elle regarda dans les yeux le juge aussi pâle, aussi frissonnant qu'elle, et qui, devant ce regard, hésita. Ses lèvres s'entr'ouvrirent comme pour un ordre. En même temps, elle leva sa main gantée d'une mitaine noire, et d'un geste souverain et désolé, elle montra la grille à l'homme qu'elle avait aimé de toute son àme, qu'elle méprisait jusqu'à l'horreur. Il avait préparé sa défense en venant... C'était pour elle, qu'il aimait comme un fou. Il était bien sûr que celte glace se fondrait sous un baiser... II n'osa pas le donner; il n'osa pas approcher ni parler... Uu tressaillement lui secoua le cou, et sa tête, brusquement, tomba sur sa poitrine, comme si les vertèbres n'avaient plus la force de la soutenir. Sans se retourner, il recula dans la direction de la grille, regardant d'un œil hagard ce paradis dont le chassait son Eve... 11 allait... Immobile comme une statue, la présidente gardait son altitude. Soudain, le malheureux tressaillit. Une main venait de s'abattre sur son épaule. La maréchaussée ! Uu sergent le touchait, l'empoignait ainsi !... Ce contact, qui l'eut l'ait bondir, ne sembla même pas l'étonner.

— Vous êtes le président Lebret? demanda l'homme. Il fit : oui, de la tète.

— Au nom du Roi, je vous arrête.

Le juge livra ses mains... Le cortège sinistre disparut, et, dans le parc où, sous

les premiers rayons du jour, éclatait le concert des oiseaux, il ne resta plus que la présidente, toujours debout, la main tendue, l'œil fixe, et pareille à un arbre qui n'est pas tombé encore, mais qui vient d'être foudroyé.

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