CHAPITRE XXXI X LA SOURICIÈRE
— Vous avez entendu, monsieur Lebel?
— Madame d'Hausset, je suis votre très humble valet.
Et M. Lebel, l'intendant en chef des plaisirs de Sa Majesté, un sourire obséquieux aux lèvres, salua l'intendante de M"e de Nesles, et l'alla reconduire jusqu'à la porte, qu'il lui ouvrit de sa main grasse, dans une révérence digue d'un gentilhomme. Mme d'Hausset disparut.
— Sacrée vieille femelle! commença Lebel, digne torche-derrière de cette rien du tout!
Nous avons pris Girard la main dans le sac, frappant du pied à la vue du portefeuille vide. (Chap. XXXIX.)
Il De paraissait pas content, M. Lebel; et, ma foi, tact pis! il se iâcliait, oubliant le décorum... C'est qu'aussi, vraiment, ça passait les bornes! Une méchante Nesle de rien du tout qui se donnait le genre de l'aire des observations, à lui, Lebel ! . . . Elle avait déjà critiqué l'attitude de ces messieurs des, petits appartements : ces messieurs, c'étaient les domestiques : elle s'était permis de dire au Roi :
— Vous allez encore rapporter cela à Bachelier?
Laissant entendre que Bachelier, le doyeu des valets de chambre, colportait ce qu'on lui confiait, et même ce qu'on ne lui confiait pas, elle avait signalé le commerce de places qui se fait autour du vieux Fleury par ses vieux Barjacel B'rissert, prétendant -~. "\n que Brissert, le précepteur d'un neveu du cardinal, se faisait un million à ce métier-là. nf
63e LIVRAISON.
(LIBRAIRIE ANI'I-Gl.KRICALK.J
<fè 198 LES DÉBAUCHES D'UN CONFESSEUR
C'était vrai, d'ailleurs! Mais, je vous le demande, est-ce que cela la regardait? Est-ce que ça De s'était pas toujours fait? Qu'est-ce qu'elle veuait nous chanter donc ? Ce qu'elle avait fait à ces messieurs, du reste, lui, au fond, s'en battait l'œil; ces messieurs c'étaient que des valets après tout ; s'il leur plaisait d'endosser ça, ça les regardait... Mais lui, Lebel, recevoir des remontrances d'une gamine! et pourquoi? parce qu'un nommé Lazare, un intendant à lui, avait été reconnu coupable d'un vol de bouteilles de Champagne destinées aux soupers! Ah! çà, était-ce une plaisanterie? Fallait-il donner des factures détaillées maintenant, comme des droguistes! Jamais on n'avait vu ça, parole d'honneur!
— Des comptes! oui, je t'en ficherai des comptes, espèce de drôlessel C'est vrai, aussi! Ça vous écœurait à la fin d'être traité de tu a toi par des filles
qui se passaient le Roi l'une après l'autre comme les grains d'un chapelet. Positivement, la Chàleauroux en voulait aussi maintenant, la troisième sœur, sans compter que la Lauraguais, la dernière de la famille, lorgnait le Roi dans son coin, attendant son tour. En voilà-t-il pas, des gens propres pour venir chicaner pour quelques malheureuses bouteilles de Champagne... Eh bien! oui! on n'avait pas tout bu ce qui avait été porté ; il n'aurait plus manqué que ça : c'est pour le coup qu'elle aurait été saoule, dans sa position surtout... Il le savait bien, puisqu'il partageait avec Lazare... Et, à ce nom. sa colère le reprenait; un garçon qu'il avait si bien dressé! qui ne le volait jamais plus que la permission : il n'était pas près de retrouver son pareil.
— Monsieur!
— Hein? quoi ! qu'est-ce qu'il y a? Je n'y suis pour personne.
— Monsieur, c'est une dame!
— Encore! Je n'y suis pas, te dis-je... On n'y peut plus suffire, en vérité.
— Mais elle insiste : elle dit que vous la reconnaîtrez.
— Eli ! non !
Trop tard! la dame a sans doute graissé la patte du valet de M. Lebel; car la
voilà qui entre.
— Comment! tu ne reconnaîtras pas ta sœur?
— .Ma sœur!
— Eh! oui, la petite Vaulrude...
— Ah! c'est toi ..
— Un peu engraissée peut-être... Veuve Guiol, pour te servir, Dominique.
— Allons, tant mieux! assieds-toi donc... Cette effrontée!
— Plaît-il?
— Ne fais pas attention! Je parle de M"' de Alelim.
— Tiensl comme ça se trouve! Va Ion train, mon mignon... Seulement, dismoi, il n'y a pas moyen de boire uu coup? J'ai joliment chaud.
— La, dans le buffet.
— Mazette! Ne le dérange pas... et continue; tu disais?
— Ça ne l'intéresse pas.
— Peut-être.
— Mais mm ; lu n'es pas au courant de ces choses-là, toi.
— Que si! Ah çà! elle te fait des misères? mon pauvre Dominique. C'est ton congé qu'elle te signifie dans ce papier que lu tiens.
— Ce papier I Tiens, je l'oubliais, ma foi, tant je suis sens dessus dessous. Mon ! c un in y vas, toi! Tu le ligures qu'on donne son congé comme ça à
— Eh bien, alors, quoi? Ça n'esl pas bien grave.
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— Ali ! tu appelles ça pas bien grave, toi... le contrôle mis sur les vins ! Toute la gratte que je perds sur le Champagne. Sais-tu ce que ça représente, bon an mal an. ça? Non. Trente-six mille écus, ma petite ! au bas mot, qu'elle m'ôte là cornuu1 me les prenait dans ma poche... Heureusement, il reste les autres vins, les truffes, lu venaison, les desserts, et puis les collations aux jours de chasse, les repas des paru: s de campagne. Oa peut se rattraper avec ça, je le sais bien. Ce que j'en dis, c'est pour le principe; tu. comprends?
— Parfaitement!
— Ah ! canaille!
— Hein f qu'est-ce qui te prend?
Ce qui le prend, c'est qu'il vient de le dérouler, le papier que lui a remis la
d'Hausset, et savez-vous ce qu'il vieut d'y voir? Non, mais écoutez ça :
« M. Lebel voudra bien remettre les clés des caves et offices à l'intendant particulier du château, lequel restera à l'avenir chargé de tout l'extraordinaire de la table. »
— Et voilà! l'extraordinaire de la table, c'est tout ce que je te disais tout à l'heure, les petits gueuletons de la nuit ou du dehors. J'avais tout ça, et c'est ce qui me payait mon hôtel et me. permettait de faire des économies. Rien, plus rien, la ! Bonjour, bonsoir !
— Et ça va se passer comme ça?
— Ah ! mais non ! Quand la gueuse devrait y sauter ! comme un bouchon de Champagne! Tu comprends que je m'en moque, moi! Je ne suis pas embarrassé pour la remplacer, sans compter ses deux soeurs qui se mettent sur les rangs, — et j'aimerais assez la Tournelle que présente Richelieu, — ça me parait une belle mangeuse; il y a aussi la Poisson. Ah ! il n'y en manque pas. Encore une, tiens ; ce matin, une petite au minois croustillant, farce et tout, qui vient me demander si c'est moi qui déguste pour le service du Roi.
— Que! dommage que je sois si vieille, hein?
— Oui, c'est malheureux, ma pauvre! Tu te serais offerte.
— Et avec moi, tu aurais pu grapiller!
— Oui, seulement uu peu déjetée. Je sais bien que ça n'est pas toujours une raison ; la maman Toulouse n'est pas toute jeune non plus.
— D'ailleurs, il y a empêchement. J'ai le cœur pris.
— Ça, c'est autre chose. AU! sûrement que j'aimerais mieux la Tournelle! Remettre les clés? Jamais de la vie! Quoi? crever de faim, alors. Et puis, on me demande ça aujourd'hui, demain on me demandera de quitter ma place de dégustateur, comme dit l'autre. Ah! non! pas de ça, Lisette. Si elle ne trouve pas que ça va à son goût ici, c'est bien simple.
— Elle n'a qu'à s'en aller.
— Juste! C'est vrai, ça! Parce qu'elle s'est fait arrondir par le Roi, ou par un autre, il n'y a plus de place que pour elle! Elle est là qui vous trimballe partout un ventre... On ne rencontre que ça dans l'escalier, sans compter que ça n'est pas déjà si ragoûtant.
— Et dis doue?
— Quoi?
— Approche un peu : c'est sa première co'.che?
— Oui.
— Est-ce qu'elle a un peu de santé, cette fille-là?
— Pas mal!
«(V : 0 LES DÉBAUCHES D'UN CONFESSEUR <yV
— Trop alors?
— Tu l'as dit.
— Eh bien ! Il n'y a donc pas de remède à ça, ici ? Elle s"arrète et le regarde dans les yeux. Dominique a pris une chaise et vient
s'asseoir près d'elle.
— Tiens! mais, fait-il; sais-tu que tu n'es pas si de ta province que je croyais, toi ! Tu as du sang de la famille dans les veines.
— Je m'en vante... et puis celui que j'aime...
— Eh bien î
— C'est un jésuite...
— Ah ! tu m'en diras tant !
— Même...
Elle s'est penchée à son oreille et murmure quelques mots.
— Je ue dis pas non, ni oui. Ça dépend. Ça peut se faire. Seulement, à faut de •a précaution.
— A qui le dis-tu? Mais le Champagne, ça serait bien l'occasion.
— Ah! mais non! on me devinerait tout de suite.
— Une fois qu'elle n'y serait plus... qu'est-ce que ça me fait?
— Je ne m'y lierais pas avec celle-là. // l'aime trop.
— Alors, autre chose.
— Quoi?
— Ah ! voilà! dame! il faut chercher quelque chose de malin. Mais c'est bien le diable si à nous deux...
— N'est-ce pas?
— J'ai trouvé plus difficile que ça.
— Cette brave Vautrude ! Tiens, mais au fait.
— Tu as une idée?
— Je crois que oui. Je pense à une sortie que la dame s'est promise.
— Bien imprudent dans son état.
Dominique Lebel répéta :
— N'est-ce pas?
Et après avoir averti ses gens que cette fois il ne recevrait sous aucun prétexte, il
se rapprocha encore de sa digne sœur et. vivement, se mit à lui parler à voix basse. La grosse femme souriait :
— Allons, pensait-elle, Jean-Baptiste sera content.
— - C'est une lettre pour vous, madame, disait M™' Allemand.
— Une lettre?
— De Paris.
— Mettez-la près de moi, je vous en prie.
— Et moi, madame, je vous en prie, ne restez pas dans cette torpeur; lisez-la, par grâce. Elle vous doune peut-être de bonnes nouvelles.
— De bonnes nouvelles !
Rien ne saurait traduire l'accent désolé, navrant, avec lequel Madame la présidente Lebret répéta ces trois mots; mais elle vit la figure de la bonue femme prendre une expression si peinée qu'elle se ravisa, et, d'une voix douce :
— Oui, vous avez raison, Mme Allemand, dit-elle, je vais la lire. ^ En mémo temps elle se dressait sur sa chaise longue.
Jfa — Tiens! c'est de Voltaire I murmura-t-elle. Pauvre ami! J'avais tort de Tac- q^
cuser; lui anssi est bien éprouvé, d'ailleurs ; mais au moins, s'il a perdu tout ce qu'il aimait, il lui reste un enfant, à lui.
Et la pauvre femme, oubliant la lettre ouverte, se mit à songer douloureusement.
Du jour où Voltaire était venu la voir et recevoir de ses mains les reliques de la morte, le changement survenu dans l'attitude de la Présidente s'était accentué encore. Elle était plus triste et autrement; elle ne pleurait plus : son deuil semblait s'être tourné en colère. Après la scène avec Girard, que nous avons racontée et dont M. Lebret avait été témoin, nouvelle métamorphose; c'était maintenant de l'écrasement et de l'anxiété tout ensemble. Elle vivait avec l'épouvante d'une récente catastrophe, et, semblait-il, avec l'angoisse d'un malheur prochain. Tous ses domestiques avaient été congédiés : nulle visite; une grosse fille, de forme épaisse et sotte, était chargée du ménage; quant à la direction de la maison, elle l'avait remise à Mme Allemand, l'ancienne amie de la famille Cadière, qu'elle appela chez elle, sitôt qu'elle eut été tirée du Refuge, où les jésuites l'avaient fait mettre. Même, changement plus singulier encore, elle n'allait plus à l'église; la chose avait été remarquée, et, pour l'expliquer, la Présidente avait chargé sa nouvelle intendante, en allant aux provisions, de semer le bruit que sa santé se minait visiblement. La chose, d'ailleurs, n'était que trop apparente, depuis l'arrestation de M. Lebret surtout. La malheureuse femme semblait son propre spectre; tous les jours elle se faisait tenir au courant des débats; tous les jours les nouvelles que lui apportait Mrae Allemand prouvaient la situation de son mari plus grave.
Né dans les environs de Fréjus, c'est là que le Président avait été transporté pour être jugé. Or, les jésuites y étaient-ils encore pour quelque chose? ou n'était-ce que jalousie de collègues contre un homme plus vite arrivé qu'eux à la fortune et à la place enviée de Président? ses juges lui témoignaient une hostilité évidente. Il semblait qu'ils eussent pris à tâche de venger Catherine en faisant expier à Lebret le bonheur qui l'avait toujours suivi dans la vie. Son arrestation avait eu lieu, — le lecteur l'a compris, — sur une dénonciation de Girard, celle qu'il avait fait porter par la Guiol. Il se tenait parole : il se vengeait ! Il accusait le Président, — on l'a deviné, — d'être le véritable et seul assassin de Bouret, dont il s'était ainsi approprié du même cou,') la fortune et la femme. Comme de juste, l'accusé avait tout de suite donné de sa fortune subite l'explication que l'on sait; mais, comme de juste aussi, l'explication n'avait pas paru claire ; on n'avait voulu y voir qu'une échappatoire préparée d'avance. Le Procureur de Fréjus n'eut pas de peiue à faire ressortir toutes les invraisemblances du récit. De fait, cet homme masqué, jamais connu, n'était guère admissible : Lebret ne pouvait pas le nommer ; il n'y avait qu'un homme au monde qui l'eût pu faire, c'était le Révérend Père Nemo; mais celui-là courait en ce moment sur la route de Toulon à Paris avec bien autres affaires en tête. Enfin, et ce témoignage était décisif, le marquis de Nesles, interrogé sur la demande de l'accusé à propos de la perte subie par lui au jeu, avait répondu, stylé sans doute par avance et dûment averti que sa fortune et celle de ses filles dépendaient de sa réponse :
— Je ne sais ce qu'on veut dire : on travaille évidemment dans le but de noircir ma réputation en me faisant passer pour un joueur qui compromet, sur les tapis verts, la dot noblement acquise de mes enfants; je ne prêterai pas les mains à ces tentatives. Je nie rien comprendre à ce tissu d'infamies...
C'était la dernière planche de salut retirée de dessous les pieds du malheureux... Le gouffre était là, béant!... En vain il se débattait, protestant de son innocence, arguant de l'ancien jugement qui avait condamné Guiol et Poisson comme coupables du meurtre odieux dont on l'accusait... Nul ne voulait l'entendre. Juste salaire de son attitude à lui-même, ce Caïphe aujourd'hui accusé trouvait au banc du Président un Pilate qui
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conduisait l'instruction avec une partialité où Lebret se reconnaissait... Quel châtiment !
La nuit, dans sa cellule, le misérable était en proie à des cauchemars affreux : Catherine revenait constamment lui répéter son arrêt a l'oreille... et chaque malin il se réveillait une sueur glacée au front, le cou étreint par le nœud coulant de la potence...
Abandonné par sa femme dont le juste mépris lui était un autre cauchemar, l'infortuné en arrivait à s'abandonner lui-même :
— Je n'ai que ce que je mérite, se répétait-il ; trembler devant les menaces de Girard, c'était me prouver coupable...
Les révoltes étaient de peu de durée; dès qu'il essayait de se dire :
— Et pourtant je ne suis pas coupable. . . La vision du tribunal d'Aix lui revenait, accablante, avec Panière certitude que
ne pas faire son devoir avait été maladroit autant que lâche.
— Ah! je le sais bien, pardieu! criait-il les dents serrées de rage... c'est Girard qui m'a dénoncé... 11 m'en avait prévenu... Et dire qu'eu le condamnant comme je h' devais, ce n'est pas seulement la Cadière que j'eusse sauvé, c'est moi ! . . . Ah ! misérable que tu es ! Tu ne l'as laissé vivre que pour lui donuer la joie de te tuer!...
De ce jour le Président se renferma daus un silence que le tribunal ne se fit pas faute d'interpréter. Tout le monde le seutait, et lui le premier: il était perdu!... L'affaire en était là quand madame Lebret reçut la lettre de Voltaire. Inutile d'ajouter qu'elle-même avait été mise hors de cause, reconnue non complice du crime de sou mari, dont elle avait profité sans le savoir. On ne l'avait pas dérangée même, la dispensant de dépositions sans valeur du reste. 11 faut dire aussi qu'elle ne s'était pas méprise à ces égards.
— 11 leur eût été aussi facile de me perdre, se disait-elle, qu'il leur sera aisé de condamner mon mari ; s'ils ne le font pas, c'est qu'ils voient un intérêt à ce que je vive.
Elle le chercha sans le trouver, mais se promit de se tenir sur ses gardes.
— Je vois clair, s'élail-elle déclaré à elle-même; je ne me laisserai pas prendre comme ma pauvre Yolande. Seule, je sulfirai à me défendre, à tromper leur espoir, que ce soit sur ma mort ou sur ma vie qu'ils comptent!...
La lettre de Voltaire était moins une lettre qu'une sorte de mémoire établi au jour le jour, au fur et à mesure des événements. Tout d'abord, et c'était d'autant plus naturel qu'il ignorait alors l'arrestation du Président, il parlait de sa pauvre et cher'! Yolande, renouvelant le serment terrible qu'il avait fait de la venger, dût cette tâche absorber le reste de sa vie. Il ajoutait, pour en arrivera la question de résultat pratique, celle qui intéressait le plus leurs ennemis commuus qu'il se faisait fort, maintenant qu'il était libre et pouvait se démasquer sans risques, de plaider et d'obtenir la nullité du testament de son adorée main esse. Dès à présent il avait fait nommer un arbitre de L'intégrité duquel il étail sûr; nul moyen d'hériter avant de faire la preuve que la mère et l'enfant étaient morts, la clausse était aussi claire que formelle. Or, pour la mère, le décès n'était malheureusement que trop vrai et facile à prouver; mais il n'en était pas de même pour l'enfant. Rameau vivant, qui l'avait armé d'une déclaration en règle, il était en mesure d'établir le fait de substitution, sur le résultat criminel de laquelle il se réservait d'attirer f attention des juges : que si la moindre hésitation se mainte-lait, il ne serait pas embarrassé, ajoutait-il, s'adressaot à la Présidente, pour présenter le véritable rv, enfant, celui d'Yolande et le sien, lequel se portail admirablement d'ailleurs, le pauvre jlO jj~ï mignon, conservé auprès de l'autre par qui elle savait et où elle savait. Ici se plaçai en I \)a
quelques avis sur les précautions à prendre au cas où la retraite des enfants et de leurs mères serait surprise, cas bien improbable après les soins pris pour la tenir mystérieuse...
Puis une interruption à la suite de laquelle, revenant sur le but de son voyage à Paris, Voltaire continuait en ces termes :
« Les tragiques circonstances dans lesquelles nous nous sommes rencontrés, la nécessité qui me fut vite imposée de me tenir à Aix pendant que vous restiez à Toulon, et surtout la crainte où j'étais de vous induire en erreur en vous faisant partager une
: peut-être prématuré, m'ont empêché de vous confier une idée qui me poursuivai! depuis longtemps, et à l'exécution de laquelle je m'étais appliqué déjà. Vous savez l'amitié qui m'unissait à M. Bouret... Mou opinion intime d'abord, sans autres garanties qu'une sorte de pressentiment, était que la justice s'était abusée en condamnant Guiol et Poisson comme coupables de sa mort... »
— Comment? que veut-il dire? avait fait Mme Lebret interrompant sa lecture avec un frisson.
« ... Du moins, continuait Voltaire, avais-je l'idée qu'ils n'avaient pas profité matériellement du meurtre, que les voleurs avaient été à leur tour volés... »
— Misère I mais je deviens folle, s'écriait la malheureusse. Quoi! la même efiroyable accusation dont ils le chargent, lui de là-bas la lui renvoie !...
Fiévreuse elle continua... La suite heureusement la rassura bientôt.
Voltaire lui rancontait en détail ce que nous savons déjà pour le lui avoir entendu conter à M'"c du Châtelet dans sa prison, le vol du magot et l'histoire de la pauvre Liette, enfin la déposition de son frère Gaudy, l'idiot, la nouvelle cachette découverte, grâce au chien de Bouret, la seutinelle laissée dans le pavillon.
« ... Je savais bien ce que je disais, reprenait Voltaire expliquant là la phrase éuigmalique qu'il avait dite à Aix au carme, quandje souhaitais que le peuple épargne mon Girard.
« J'étais sûr que, se voyant abandonné par la Société, sans sécurité en France. le misérable n'avait rien de plus pressé que d'émigrer, ce qu'il ne ferait sûrement pas sans
rechercher dans sa seconde cachette le respetable magot pris aux premiers voleurs... »
Cette fois, c'était avec une lueur d'espoir sans cesse grandissante dans les yeux que la Présidente continuait sa lecture; son cœur battait à soulever son corsage. Si troublée elle était, qu'elle ne trouvait pas le temps de s'interrompre pour laisser jaillir les cris qui l'oppressaient.
— Non! songeait-elle, il est impossible qu'il soit condamné, quand c'est cet homme qui est le coupable...
Et ce disant, toute frémissante elle se levait, s'encapuchouuait la ligure d'une mantille et: après avoir sonné, se dirigeait vers la porte. Mrae Allemand la crut folle.
— Quoi! balbutia-t-elle... .Madame?... Où allez vous?...
— Je pars... Ne vous inquiétez pas...
— Mais encore...
— C'est une bonne nouvelle. Adieu... Vous verrez...
La brave intendante n'en put rien obtenir davantage. Sentant qu'elle ne gagnerait rien à insister, elle se lut. Seulement elle se mit à suivre de très près la Présidente, se disposant à la soutenir dès qu'elle la verrait chanceler, ce qui ne tarderait guère... Mais non... Mme Lebret traversait les appartements d'un pas ferme, se dirigeant du côté du parc comme si une voix impérieuse l'y eut appelée. Elle ne cessait pas de lire, d'ailleurs...
« ... Mes soupçons ne m'avaient pas trompé, déclarait Voltaire; dès la première Duit de son arrivée, sans même se donner le temps de se débotter, Girard s'était dirigé vers Sénart.
« 11 avait laissé en sentinelle aux environs laGuiol avec qui il avait fait le voyage, et résolument s'était orienté vers le mur... Comment eût-il pu se douter, qu'échappé au regard de lynx de sa complice, je le suivais à quelques pas...
« Un moment même j'eus peur de réussir trop vite. Si mon homme s'était immédiatement attaqué à la muraille et constaté qu'il ne restait plus à l'endroit creusé par lui, qu'un portefeuille vide, j'étais perdu !...
« En effet, je restait seul avec l'idiot pour le prendre la main dans le sac, et le seul fait d'avoir chez moi l'argent qui manquait au portefeuille devait suffire à mettre mon témoignage en suspicion; quant à celui de l'idiot, il n'eût pas été reçu... Sans compter, — autre dénoûment fâcheux, et peu improbable, — que le Jésuite pouvait et devait avoir un ou deux pistolets sur lui, qu'il lui devenait facile de nous tuer et qu'au lieu de se faire prendre, c'est nous qu'il eût pris.
« Heureusement l'aube approchait; j'avais fait un détour pour avertir Gaudy de ne pas bouger. Précaution indispensable et sans laquelle le zèle du malheureux compromettait tout.
« Du pavillon hermétiquement clos, grâce à un volet d'observation imaginé par moi, nous eûmes la joie de voir l'homme noir s'éloigner après avoir constaté, ce qui puur lui était l'intéressant, que rien n'avait été changé de ce qu'il connaissait ; que le mur était toujours intact.
« Un quart d'heure après lui, je rentrais à Paris, joyeux comme vous pouvez penser! Mes déductions étaient logiques : Girard était bien le voleur, cette démarche suffisait à le prouver!... »
— Oui! oui! ajoutait la Présidente. Nul doute possible! Ah! le misérable! Nous le tenons!
Tout en lisant, elle continuait de marcher. Elle se trouvait en ce moment daus le parc. Elle était rayonnante, et Mme Allemand n'en croyait pas ses yeux.
Soudain, elle s'arrêta, poilaut la main au cœur. Elle balança la tète un instant, et, sans un arbre qui se trouva là, et auquel elle s'appuya, elle tombait, avant que l'intendante eût pu s'approcher pour la soutenir. Sur la roule, une voix venait de s'élever qu'elle reconnaissait pour celle du crieur public qui avait succédé à Castaguol ; cette voix psalmodait ceci :
— Achetez les nouvelles toutes fraîches de Fréjus! La condamnation de l'exprésideut Lebrel!
Brusquement les yeux de la Présidente s'étaient creusés de nouveau; elle pliait comme sous la pression d'un poignet de fer. Elle avait bien entendu, bien compris... Cependant elle éprouvait le besoin de répéter le mot, pour se convaincre de la chose : or, elle ne pouvait pas, et le crieur ne le redisait plus, occupé à vendre sa gazette en donnant des détails aux passauts.
— Coiidamué!...
Une minute elle resta atterrée, le cerveau aussi vide que si elle eût perdu connaissance. Ses yeux restaient fixés sans le voir sur le blauc ménagé entre ce qu'elle venait de lire et ce qui lui restait à lire encore; mais elle ne voyait pas... Elle avait trop peur. . .
Peur?... Mais non, il ne fallait pas!
... « N'ayez pas peur, madame! » r-w
cQ 11 y avait cela d'écrit là... à n'eu pas douter... C'est ainsi que recommençait le ,n
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Le roi tendait à l'homme son portefeuille.
— Vous tojcz bien, dit-il, qu'il n'y a là que des
i blanches.
(Ghap. XL.)
récit, par ces mots. Par quelle magie?... Elle rassembla ses idées, d'un effort désespéré, sentant vaguement à travers son trouble, qu'il importait de poursuivre, que d'ailleurs uue condamnation n'est pas la mort, qu'il lui restait le temps de se retourner, de sauver l'innocent, de perdre l'autre... Voyons... Oui, cela y était bien... ... « N'ayez pas peur, madame; à f instant j'apprends l'arrestation de votre mari ; ne vous laissez pas étourdir par l'audace de vos ennemis : je tiens le scélérat qui répond de la vie du Président. Je sais de quoi il est accusé, et vous avez compris sans doute que c'est par Girard lui-même. Je démasquerai ce monstre, je vous en lais serment ! Faites des vœux seulement que ce soit à temps ! >
04e LIVRAISON. (librairie anti-clkricale.)
— Mon Dieu! murmura la Présidente... C'est vrai : si l'autre allait être pris trop tard...
El sans s'attarder à penser que la façon dont Voltaire disait la chose laissait peut-être entendre qu'il ne croyait pas Lebret tout à fait innocent, elle se remit à sa lecture, avec une obstination telle, un tel effort d'attention, que les muscles de sts tempes en ressentaient une douleur.
... « Nous le tenons, je vous le dis; dès la seconde nuit, une escouade de maréchaussée et un procureur assisté de son greffier, mis à ma disposition, et amenés là sous divers déguisements, avec mille précautions, ont été installés par moi dans le pavillon.
« La souricière est dressée : le lard est dans le trébuchet, et je n'attends plus que le moment pour partir à Toutou; car je ne veux céder à personne le plaisir de vous apprendre que la malfaisante bête a été prise à son piège.
« Je vous autorise, si cela est nécessaire pour faire traîner les débals, à faire de cette lettre tel emploi qu'il vous plaira; le lieutenant de police est mon complice dans ce piège. Votre défer«eur adroit d'exiger que le tribunal qui juge le Président s'en fasse complice aussi et attende, pour rendre son arrêt, le résultat de celte manœuvre qui ne peut pas manquer de mettre la vérité au grand jour.
« Une seule chose me tracasse, c'est que voilà déjà quatre nuits que nous restons en sentinelle sans résultat. Mes gens ne s'en plaignent pas trop, car ils passent le temps assez agréablement. Quant à moi, je ne sais que penser.
« Après les précautions que j'ai prises, il est matériellement impossible qu'un indice, si mince soit-il, ait averti notre gibier de la présence du chasseur. Mes gens n'ont pas bougé d'ici ; aucune indiscrétion n'est donc à craindre.
« Une inquiétude me prend parfois : s'il allait être mort? ou de mort subite? ou tué par un de ses complices? ou jeté dans un in-pace par la Société! Quel dommage irréparable! Je fais des vœux pour qu'il vive, moi! Et je me rassure en pensant que, du moment où il n'est pas mort dans tant de circonstances où sa mort était réclamée, ce n'était pas pour rentrer dans le néant à l'heure précise où son existence est devenue nécessaire.
« Non... Quelque chose que j'ignore le retarde, mais il viendra sûrement.
« Quant à moi, je ne quitte plus ce pavillon d'où je vous écris; je dors le jour, et d'un seul œil, et je vous réponds qu'il n'approchera pas de son mur sans que je sois le premier à le voir. »
Ici encore la narration s'interrompait. La Présidente, qui s'était traînée jusqu'à un banc où elle venait de tomber, essuya son front en sueur et reprit, si épuisée qu'elle ne pouvait même s'imposer cette fatigue de lire vite... Dieu sait pourtant si celte lenteur inévitable P énervait!...
« Vous ai-je dit, continuait Voltaire, que c'est François Cadière qui m'a averti de l'arrestation du Président, votre...? »
Puis brusquement, sans prendre soin d'achever la phrase, il ajoutait, d'une écriture hâtée :
t Victoire! madame! On nous le signale! Il approche! Nous le tenons!... dites-le à vos juges... »
Celle fois, c'était trop d'émotions pour la pauvre femme. Les larmes jaillirent de ses yeux. Son cœur se dégonfla dans un soupir si profond qu'elle crut qu'elle allait s'évauouir. Elle n'y voyait plus... et à travers les voix confuses qui bourdonnaient à oreilles, en même temp9 que les exhortations de M"'" Allemand, elle crut recon- p n le cri de tout à ! ] <\
— Demandez les nouvelles de Fréjus! La condamnation de l'ex-président Lebret !
— Crie ! va, pauvre homme, songeait-elle, insulte à ma douleur, si c'est là ton souci, peu m'importe à cette heure : le monstre est dans les mains de la loi, et elle ne prendra pas deux victimes pour une seule faute... D'ailleurs, à quoi a-t-on pu le condamner"^ Aux dépens... A la prison peut-être...
Ce mot la réveilla.
— Il ne le faut pas !
Et, se redressant, elle se mit en devoir de continuer sa route : mais l'émotion joyeuse la paralysait maintenant tout autant que l'angoisse tout à l'heure.
— Aidez-moi! ordonnait-elle à M""3 Allemand, qu'elle venait de remarquer. Déjà elle lui prenait le bras, lui prouvant du regard que c'était là une démarche
urgente et qui n'admettait pas de réplique, quand elle s'aperçut qu'elle oubliait le principal, l'arme précieuse, la bienheureuse lettre de Voltaire. Oh ! cher et courageux ami! De quel baiser reconnaisssaut, de quelles larmes heureuses elle remerciait ses
. Mais quoi? Elle n'a pas tout lu... Qu'y a-t-il encore dans ces quelques lignes tracées d'une main tremblante?... Un frisson indicible la secoue... D'un regard elle les dévore. Fatalité ! Celte fois elle est bien évanouie... morte peut-être, car en tombant à terre elle n'a pas même eu une plainte.
Voici ce qu'elle vient de lire :
« Trois heures du matin. Maudissez-moi, madame, ou plutôt plaignez-moi. Vous seule maintenant pouvez défendre votre mari. Nous avons pris Girard la main dans le sac, frappant du pied à la vue du portefeuille vide; nous nous sommes fait voir; la maréchaussée s'est emparée de lui. J'ai pris le procureur du roi à témoin, et savezvous ce que le misérable a répondu :
t — Je ne comprends pas cette violence. Je viens ici de la part de M. Lebret qui, pris de remords, s'est confessé à moi, m'a indiqué l'endroit où, après le meurtre, il avait caché l'argent de sa victime, argent qu'il m'a chargé de restituer ! ... »
« Je n'ai le courage de rien ajouter. Je suis vaincu, et cette fois, je désespère. »
Aidée de la domestique, M ' Anemand rapporte chez elle la Présidente toute raide et glacée, et là-bas, sur la route, le crieur redescend, répétant :
— Achetez les nouvelles toutes fraîches de Fréjus ! La condamnation de Texprésident Lebret envoyé à la potence!
A la potence ! Comme Catherine Cadière !...