LA VICTIME
Ce jour-là, Catherine Cadière s'était réveillée fofl lard : la nuit avait été mauvaise. Des visions l'avaient poursuivie, toujours les mêmes, toujours traversées de la j^> tn même sombre figure deux fois aperçue la veille à ('hôpital; et, ces cauchemars aggra- \£
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Hier soir, à cette heure, mon postillon versait ma chaise de poste à un quart de lieue d'ici. Résultat : un essieu cassé. (Ghap. V.)
vant encore le malaise de toute sa personne, le matin l'avait trouvée lourdement assoupie, courbaturée, sans forces.
Dix heures sonnaient au clocher voisin quand, après avoir jeté dans son miroir un triste coup d'œil sur sa figure pâle, elle se décida à descendre, se traînant, les yeux levés, les lèvres décolorées.
La boutique où elle pénétra, petite, sombre, encombrée de meubles, d'habits et d'ustensiles de toute sorte, donnait sur la rue.
Trois personnes s'y trouvaient, causant : la mère de Catherine, son frère Fran- Ç\ . çois et la Guiol, venue sous le prétexte de prendre des nouvelles. ^ [
,-Q — Eh bien, oui! disait le marchand, Catherine m'inquiète sérieusement depuis '(H
5e LIVRAISON.
(UURAIRIE ANT1-CLKR1CALE.)
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quelques semaines surtout. Je suis sûr qu'elle a maigri de quinze livres; et ça n'est pas étonnant avec le genre de vie qu'elle mène, les offices, le jeûne, les macérations! Je vous demande un peu, avec sa santé!... Et elle va soigner les autres!...
11 parlait d'un ton bref, se montant à mesure, oubliant de tremper la croûte qu'il mangeait dans son verre de vin.
° — Sans compter, interrompit sa mère pour l'arrêter sur cette pente, que des accidents comme celui d'hier ne sont pas faits pour la remettre!... Ces voitûriers sont des brutes!... Je m'emporte... J'en demande pardon au bon Dieu... Je ferais mieux de vous remercier une fois de plus, madame...
Elle serrait les mains de la Guiol, qui se laissait faire...
— Oh! quand je pense que, sans vous, je n'aurais plus de fille!... ajoutait la mère, et les larmes lui montaient aux yeux à cette idée.
— Allons, allons! faisait la grosse femme, ne vous émotiounez pas, et surtout ne me remerciez plus ; ce que j'ai fait est tout simple : il ne faut que bénir la Providence qui m'a mise juste à point sur le chemin de cette chère enfant... Pour le reste, tout le monde l'eût fait comme moi, vous l'auriez fait de même si c'eût été ma iï lie —
— — Oh! de grand cœur!... Vous avez une fille?
— J'en ai deux, Madame, et qui me donnent bien de la joie.
— Elles sont ouvrières1? demanda François, qui observait la Guiol du coin de l'œil, mis en éveil par ses façons doucereuses.
• — Non; elles sont religieuses toutes deux, l'une aux Ursulines de Toulon, l'autre aux Carmélites de Marseille.
— Je vous en fais mou compliment, répondit le marchand d'un ton singulier.
— Et toutes les deux l'une après l'autre, ajouta la Guiol, s'adressant cette fois à la mère Cadière, elles ont eu cette chance d'avoir pour directeur le prédicateur nouveau, cet excellent père Girard.
— Tous les bonheurs! conclut François en ricanant. La Guiol se leva : oubliant son rôle, elle allait répondre et tancer vertement celui
qui osait narguer son jésuiton; mais elle se rappela a temps sa mission, et, changeant l'entretien de cours, demanda, après un silence, ménagé pour faire sentir à François son inconvenance :
— Puis-je voir notre chère petite?
La bonue Mme Cadière allait répondre oui et montrer la route à la Guiol. Son
fils intervint.
— Certainement non! dit-il. Vous devez bien comprendre qu'elle a besoin de repos. Laissez-la profile! un peu de son sommeil... si elle dort encore! car on lui farcit tellement la tête d'idées saugrenues là où elle va, qu'elle eu perd jusqu'au dormir, comme elle en a perdu le boire et le manger.
Sa mère voulut lui imposer silence :
— Mon lils! commença-t-elle...
— M.i mère, répondit François, je vous vénère et je vous aime : je sais bien que vous croyez bien faire; mais je ne suis plus un enfant, el. j'aime aussi ma sœur. Je comprends et vous devriez comprendre avec moi que ce qu'il faudrait à Catherine avec la santé qu'elle a, c'est quitter cette boutique humide et aller boire du soleil el du bon au au pied de la montagne eu face la mer, dans uue petite bastide que je lui paierais.
— Toi!
Vf — Mais oui : je ne suis pas riche; mais ma petite sœur avant tout. Vous irez ^
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l'accompagner et y vivre avec elle, et ça ne vous fera pas de mal à vous non plus; j'en serai quitte pour travailler un peu plus fort, et pour remettre mon mariage à un peu plus tard, mais je n'en mourrai pas...
Il avait dit cela simplement, bonnement, et une émotion cordiale illuminait son mâle visage.
— Tu es un brave garçon, dit la mère.
— Je le sais bien! Ah! si elle voulait, reprit-il, j'en ai justement une en vue, de bastide, qui ne reviendrait pas trop cher, et ferait son affaire joliment bien!... Ah! oui... Seulement, pour ça, il faudrait quitter Toulon, et les églises, et les curés, et toute la bondieuserie, et c'est ce qu'elle ne voudra pas! Ah! tonnerre!...
Il s'interrompit à la vue de Catherine qui entrait :
— Tenez! la voilà, fît-il d'un ton colère et chagrin à la fois, regardez-moi ça : si ça ne fait pas pitié, une mine pareille!...
La Guiol s'était précipitée vers sa protégée; dans un mouvement de sensibilité, elle lui serrait une main, pendant que sa mère tàlait l'autre, qu'elle sentait moite de fièvre.
— Eh bien, ma chère enfant, demanda-t-elle avec des larmes dans la voix, vous êtes entièrement remise?
— Mais a peu près, madame, je vous remercie, répondit Catherine, tout en souhaitant le bonjour à sa mère et à François : il ne me reste plus rien qu'un peu de fatigue ; oui, j'étais si engourdie ce matin que j'ai laissé passer l'heure de la messe...
— Beau malheur! murmura le marchand.
— D'ailleurs, je l'ai entendue à votre intention, fil la grosse femme.
— N'empêche, continua Catherine, que je veux aller remercier Dieu, et si vous voulez m'accompagner à la cathédrale?
— Bien volontiers, mon enfaut.
François, qui buvait, se leva, reposant violemment son verre.
— Tu vas me faire le plaisir de rester ici, cria-t-il, à te soigner!... Mais quand je vous dis!...
— François! implora la mère...
— Ah! maman, tu sais, je n'ai pas l'habitude de cacher ce que je pense... Voyons, s'il vous plaît, quel besoin de s'en aller se fourrer dans leurs caves malsaines pour y rester les genoux sur la dalle pendant des heures? Pourquoi? Pour demander pardon au bon Dieu de ce qu'elle est malade? Mais d'abord il n'avait qu'à ne pas la rendre malade, puisque c'est lui que ça regarde : mais dame! pourquoi faire souffrir une enfant qui serait si bonne si les curés ne s'en mêlaient pas?...
— Madame, murmura Catherine, ne prenez pas garde!...
— C'est ça, continua François, ne faites pas attention, il ne sait pas ce qu'il dit : voilà pourtant où ils en arrivent, à semer la discorde dans les familles! Ils vous ont déjà pris mon frère, dont ils ont fait un prêtre... Vous verrez, ma mère, rappelez-vous ce que je vous dis, qu'ils vous prendront aussi votre fille et qu'ils en feront une religieuse, comme de celles de madame, s'il n'en font pas pire...
— Assez ! dit Mme Cadière.
— C'est bien, j'ai fini, mon chapelet n'est pas long. Je tenais à vous prévenir : ça ne servira à rien, mais j'aurai fait mon devoir, et ça ne m'empêchera pas de continuer mon œuvre de mon côté. Adieu. Je vous ai déjà prévenues toutes les deux qu'il rôdait ici trop de robes de toutes les façons : vous n'avez pas voulu en tenir compte, vous continuez à préférer votre bon Dieu à tout, à votre aise. Mais voici mon der-
r\ . nier mot : puissiez-vous ne le regretter jamais ! Et là-dessus allez à l'église, moi, je J^ vais à mon ouvrage. Bonsoir la compagnie ! j^V
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Il prit son chapean et sortit à grands pas.
— Excusez-le, madame, dit la mère.
— Oh! fit la Guiol avec un geste de compassion, il est tout excusé.
Elle était alors près de la fenêtre, dont elle écartait les rideaux, pour suivre des yeux son départ sans doute. Elle agita par trois fois son mouchoir, comme si l'émotion produite par cette scène la forçait à éventer son front empourpré d'indignation pieuse.
— Heureusement, ajouta-t-elle, que pas un mot de ce qu'il vient de dire ne sortira d'entre nous... Si l'on savait que votre fils professe de pareilles doctrines !...
Et elle s'interrompit, poussa un long soupir, ajoutant, le cœur gonflé :
— Ah ! pauvre ! pauvre mère !
— Mon Dieu! vous me faites peur, répondit Mme Cadière.
— Est-ce que mon frère serait en danger? demanda Catherine.
— Vous savez quelque chose, reprit la mère... Oh ! dites-nous bien tout...
— Mais non, je ne sais rien, n'exagérons pas... Je m'inquiète peut-être à tort et par trop de sollicitude pour vous... C'est que, vous savez, il suffirait d'une malveillance, du rapport d'un ennemi, — et on en a toujours, — et même d'une dénonciation anonyme...
— Eh ! bien?
— Eh ! bien ! vous savez que M. le nouvel évèque a été militaire et qu'il ne plaisante pas, et le Parlement non plus, ni le Roi...
— Le Roi !
— Eh! dame! une fois la maréchaussée prévenue, ça va loin et vite...
— Ainsi, vous croyez!...
— Je ne crois pas... J'ai peur... Et, s'il faut tout vous dire, ce qui m'effraie surtout, c'est une certaine histoire de pamphlet qui circulait hier par la ville...
— Oui, je sais, ditCatherine : j'ai entendu... Une infamie...
— Or, on prétendait...
— Mais quoi?
La Guiol s'arrêta, le doigt sur la bouche...
— Chut! fit-elle, écoutez!...
Les trois femmes prêtèrent l'oreille. Des pas réguliers retentissaient dans la rue, rbythmés d'un cliquetis d'armes. Brusquement le bruit cessa.
Catherine tremblait de tous ses membres : sa mère était très pâle. La Guiol murmura :
— Qu'est-ce que cela? On dirait...
Soudain un coup brusque heurta la porte.
— Oufrez ! cria une voix à l'accent tudesque : oufrez aux chens lu Roi !
— La maréchaussée! fit la Guiol.
— Mon Dieu!
Et pendant que Catherine, faisant effort sur elle-même, soutenait sa mère plus morte que vive, la grosse femme courut ouvrir. — Qui l'eût observée attentivement eût remarqué sur ses lèvres un sourire qu'elle cherchait à fondre dans une grimace d'hypocrite désolation, et dans ses yeux un regard échangé avec le sergent et le caporal qui entrèrent les premiers.
Derrière eux pénétra une troupe de soldats provocateurs à la rouge trogne, à la moustache exagérée : le caporal, dont l'énorme chapeau et l'épaisse tignasse blonde cachait mal un œil crevé par une balafre, se dissimulait derrière un sergent trapu dont les manières semblaient plutôt d'un charretier que d'un militaire. Une moustache d'un
beau noir ombrageait sa lèvre : et, détail bizarre, ses favoris étaient d'un rouge ardent, qui, avec ses boucles d'oreille, eût donné à réfléchir à d'autres qu'à des femmes terrifiées.
Il demanda d'une voix canaille, et avec l'accent le plus allemand qu'il put ':
— Le sieur Vrançois Gadière, marchand refendeur? La mère s'avança et répondit, les mots s'étranglant dans sa bouche :
— 11 n'est pas là, monsieur le capitaine... Est-ce que vous lui voulez quelque chose?
— Si che lui feux? Ché grois pien 1 II n'est bas tans te cholis traps...
— Mon Dieu! mon Dieu!
— Alors fous tites qu'il n'est bas là?
— Non, monsieur le capitaine, il vient de sortir.
— Barfait ! Nous allons pien foir!
Et se tournant vers ses acolytes :
— Vouillez tout, vous autres!
Le caporal borgne fit un pas en avant, suivi de ses soldats improvisés.
— Un instant! ordonna le sergent; puis, s'adressant à la pauvre maman Cadière :
— Où mène cette borte?
— A la chambre de ma fille, monsieur le capitaine.
— Et celle-là?
— A la cave.
— Très pien! La café t'apord!
Sur quoi les quatre hommes se jetèrent dans le petit escalier derrière leur
caporal : leur sergent seul resta dans la boutique, non sans les suivre d'un oeil d'envie.
— Seigneur Jésus! implorait la mère; mais qu'a-t-il fait, mon garçon? Lui si bon, si honnête!
Elle le défendait à présent.
Le sergent l'interrompit :
— Ordre t'arresdation ! signé tu Roi ! La mère joignit les mains; elle ne trouvait pas une parole. Son saisissement
redoubla quand elle vit le sergent exhiber un parchemin au bas duquel pendait un cachet de cire rouge, quand elle l'entendit lire :
— Ordre t'arrêder le sieur Vrançois Gadière, marchand refendeur, goubaple t'avoir écrit et bublié un bamphlet gendre les Référends Bères Chésuites...
— Le pamphlet? murmura la mère.
— C'était lui! fit Catherine.
Et la Guiol de murmurer en hochant la tête :
— Ah! le malheureux, il est perdu.
— Che le grois! insista le sergent : arrêt a été rendu gondre luibarM. Lebret, brésident du Barlemenl : le lifre sera prûlé bar la main du pourreau : quaut à l'auteur. . .
— Eh bien? interrogea la commère, avec une feinte anxiété.
— Eh pien, s'il éfite le pùcher lui-même, il aura pien de la chance...
— Mon pauvre garçon! sanglotait Mme Cadière...
— Allons, madame, ajouta le sergent, ne fous désolez bas, il en sera beut-être guitte bour les qualères...
— Lui! au bague! et les sanglots de la pauvre femme redoublèrent, et Catherine, suffoquée par ses larmes, avait bien du mal à la consoler...
Quant à la Guiol, elle pleurait à fendre l'âme.
A ce moment, un septième soldat venant de la rue se précipita dans la boutique et glissa un m l affairé à l'oreille d'Hilaire Truc, que nos lecteurs ont reconnu sans doute.
— Diable! murmura le faux sergent. La vraie maréchaussée ! filons !
Et. ^ans prendre le temps de remercier l'homme, il courut à la porte de la cave, si troublé qu'oubliant son accent suisse, il cria :
— Ohé ! les autres ! pas de temps à perdre ! En avant ! marche !
La Guiol, du coin de l'œil, observait les deux femmes : mais les malheureuses, tout à leur douleur, n'avaient pas remarqué la faute du sergent. Averti par la grosse femme, celui-ci reprit :
— Allons ! foyons ! blus fite que ça !
Ce fut une bousculade. Tous remontaient quatre à quatre, se poussant..., et au cliquetis des armes se mêlait un cliquetis de bouteilles...
— La maréchaussée! dit le sergent au caporal.
Et pendant que celui-ci, effaré, précipitait le départ, il ajoutait, se tournant vers Mrae Cadière :
— Nous revientrons guand fotre vils sera refenn ! Fous entendez !
— Oui, monsieur le capitaine...
Et elle se levait pour saluer, timide et sans presque savoir ce qu'elle faisait : mais le sergent était déjà loin, pressant le caporal, qui pressait ses hommes, lesquels, tenant à deux mains leurs uniformes singulièrement gonflés, semblait-il, s'éloignaient au pas de course, pour disparaître bientôt dans une ruelle, où la chute de l'un d'eux provoqua un grand fracas de verre brisé.
Il était temps : la vraie maréchaussée débouchait de la rue Royale, grave et astiquée comme une maréchaussée qui va prendre la garde à l'évêché et qui comprend cet honneur.
La Guiol n'eut pas de peine à faire en sorte que le passage de cette nouvelle troupe ne fut pas remarqué. Pliée en deux sur sa chaise, la mère Cadière se prenait le front, secouée par ses sanglots : Catherine n'était guère plus brave: toutes deux, en dépit des prêtres qui avaient creusé l'abîme, aimaient ce François, et leur dévotion ne leur avait pas assez desséché le cœur pour leur faire accepter ce malheur comme un juste châtiment.
— Mue faire"? murmurait la pauvre femme.
— Il faut que mon frère ne revienne pas, disait Catherine, qu'il se cache pendant quelque temps.
— Hélas 1 objecta la Guiol, qui voudra se risquer à le cacher à présent? Je m'y nih'iruis bien, moi...
— Oh ! madame !
— Mais la police l'aurait vite retrouvé et me punirait avec lui... et j'ai des eûfauts ! . . .
— Vous avez raison : c'est impossible... Que tenter alors? Conseillez-nous, madame ' voyez comme ce malheur écrase ma pauvre mère!... Et moi je suis si jeune! que puis-je? si j'allais me jeter aux pieds du Roi?
— A Versailles? Ma pauvre enfant! j songez-vous? Et puis, le pamphle! esl publié, il a circulé déjà : le Roi pardonnera-t-il qu'on attaque la Religion qu'il défend :'... Vous savez comme il esl sévère contrôles Philosophes...
— I K- 1 ;* s ! . . . Et en s'adressant a M. Lebret ou au colonel de la maréchaussée?
— Gardez-vous-en bien ! lit vivement la Guiol... 11 ne manquerait plus que cela! se dit-elle à elle-même...
— Pourquoi pas"? demanda Catherine : mou idée...
— Est impraticable...
— La raison?
— Il y en a plusieurs : la première est qu'une jeune et jolie fille comme vous êtes risque trop à aller supplier ces gens-là...
— Je ne comprends pas...
— Et moi je comprends, dit la mère : c'est moi qui irai, et j'y par...
— Non, nous avons un moyen bien plus sur.
— Oh! dites-le, Madame! sauvez-nous!...
— C'est ce que je cherche. Eh bien, voilà : le pamphlet de votre malheureux frère visait particulièrement les RR. PP. Aubany, Sabatier et Girard. Je mets de côté les deux premiers, plus austères et violents : mais je connais le Père Girard, et vous le connaissez aussi sans doute... C'est lui qui vous confesse?
— Non, madame.
— Ah! tant pis!... Mais qu'avez-vous à trembler?
— Moi, ce n'est rien... L'émotion,., continuez... El de fait Catherine tremblait... Elle n'eut su dire pourquoi. Ce frisson l'avait
pris quand la Guiol avait prononcé le nom du Père Girard.
— Donc, reprit la commère, je regrette que vous ayiez un autre confesseur, sans cela je vous aurais conseillé de vous faire diriger par lui...
— Voilà précisément, fit Catherine d'une voix sourde et comme se parlant à ellemême, le conseil que m'a donné Jésus l'autre nuit...
— Mon enfant! s'écria la Guiol, ne m'en dites pas davantage! si Dieu vous a parlé, il suffit! il faut lui obéir... Quittez votre autre confesseur, allez trouver le Père Girard... c'est un saint!
— On le dit, ajouta la mère.
— Et j'en suis sûre, reprit l'autre, depuis que j'ai le bonheur d'être dirigée par lui. Il suffit qu'on ait voulu l'offenser dans ce livre pour qu'il croie de son devoir de faire pardonner à l'auteur...
— Est-ce vrai? demanda Mme Cadière.
— Mais je vous en réponds, comme je vous répondrais de moi-même. Catherine se taisait toujours, hésitante et singulièrement troublée. La Guiol insista :
— Un saint! je vous le dis! et si doux! si affable! toujours prêt à faire jaillir en vous la source de consolation! pénétrant jusqu'en vos pensées les plus intimes! c'est un de ces directeurs qu'on ne saurait jamais oublier ni remplacer.
La passion folle qui consumait la misérable se répandait en louanges équivoques :
— Il vous écoutera ! Remettez-vous-en à lui, entièrement... Faites-lui, comme j'ai fait, le sacrifice de votre volonté... Votre piété le touchera et vos élans sincères, j'en suis sûre...
Et comme la jeune fille ne répondait rien, elle s'oublia jusqu'à se fâcher :
— Ah! tenez, ma petite! vous êtes ridicule et je ne vous comprends pas... La vie de votre frère est entre vos mains, vous le savez : vous seule pouvez obtenir sa grâce, que seul le Père Girard peut accorder, et vous hésitez!... Quels scrupules vous retiennent?
Catherine baissait la tête...
— Je ne sais pas, soupira-t-elle...
— Au fait, reprit la perfide, à votre aise : laissez-le arrêter, votre frère, je ne fi sais pas pourquoi je m'obstine à le défendre plus que vous. . . JX
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*fà 40 LES DÉBAUCHES D'UN CONFESSEUR 'VV
— Oh! madame!
Mais l'autre continuait : j
— Pour ce qu'il est intéressant!... Quand il brûlerait dans ce monde comme il brûlera dans l'autre ! Beau malheur ! . . .
— Oh ! vous êtes cruelle ! s'écria la pauvre enfant.
— C'est vous plutôt!...
La jeune fille pleurait.
— Voyons, mou enfant, fit sa mère, pourquoi ne veux-tu tenter ce moyen de salut?
— Vous l'exigez, ma mère?
— Je l'en prie, au besoin à genoux...
— Il suffit, répondit-elle d'une voix brisée en relevant la pauvre femme : ne pleurez plus. J'y vais.
— Enfin ! murmurait la Guiol.
Catherine s'enveloppa d'une mante, embrassa sa mère et sortit.
Tandis. que celte comédie sinistre se jouait dans la boutique de François Cadière, le Père Girard achevait sa visite à Mme Lebret. La femme du président le reconduisait par la grande allée de son parc. Tous deux, avant de se séparer, s'arrêtèrent auprès de la sortie percée à côté de la grille. Mrae Lebret semblait très émue. Ses vêtements noirs faisaient ressortir la pâleur de son visage.
— Ainsi, demandait le prêtre, l'idée que votre premier mari avait hâté sa mort par un suicide ne vous est pas venue?
— Elle ne pouvait me venir : l'opinion du médecin y contredisait absolument, et aussi le nombre des blessures, le désordre de la chambre et la disparition des valeurs...
— Ah ! des valeurs avaient disparu?
— Deux millions à peu près.
— Peste!
— De plus, Poisson, un des commis de M. Bouret, et un nommé Guiol, menuisier de Toulon, qui avait travaillé à noire hôtel, furent soupçonnés aussitôt : on sut qu'ils étaient venus à la maison la nuit du crime. Ils se débattirent, il est vrai, comme de ■ beaux diables, prétendant n'être venus que pour faire débauche avec un nommé Bameau, le neveu du musicien Bameau, qui logeait dans les mansardes...
— Eu qualité de?...
— Il me donnait des leçons de clavecin. Bref, malgré leurs dénégations, ils furent condamnés, — je parle de Poisson et de Guiol, — sans avoir jamais voulu convenir qu'ils aient eu un complice. Poisson fut envoyé à la potence, mais il échappa la veille de son supplice...
— Ah! bah! il était donc bien mal gardé?
— Sans doute : il ne fut pendu que par défaut, et en effigie... Quand à Guiol, on l'expédia au bagne, où il doit être encore... Voilà tout ce que j'ai à vous apprendre sur ce triste sujet.
— Il suffit. Merci, mon enfant.
Et il se disposait à prendre congé : il s'interrompit :
— Mais les deux millions? demanda-t-il...
— Eh bien?
— On n'a jamais su ce qu'ils étaient devenus?
— Jamais. Peut-être le ou les voleurs les ont-ils cachés : si vraiment Poisson j*}
Voltaire tenait la lanterne, indiquant à tous qu'avant de fuir il fallait exposer ses traits à la lumière. Lea femmes etaieut confuses : seule, une jeune fille s'avança hardiment; elle passa, les mains dans ses poches, en fredonnant un refrain du temps. (Chapitre V.)
et Guiol sont les assassins, ils ont pu faire une cachette, espérant la retrouver, leur peine finie...
— C'est vrai. Et on ne l'a pas soupçonnée, que vous sachiez, cette cachette?
— Pas que je sache.
— Ah!
Le jésuite étouffa un soupir de soulagement que ne remarqua pas la présidente.
— D'ailleurs, ajouta-t-elle, rien ne prouve que ces hommes soient en effet les Çu coupables...
Sfi R,eû- &
6e LIVRAISON.
(LIBRAIRIE ANTI-CLÉRICALE
— Et le vrai meurtrier resté inconnu, a pu emporter cet argent.
— Vous avez raison.
Le Père Girard prit la main de Mm* Lebret, qu'il garda dans la sienne un instant en silence : elle baissait les yeux, gênée; son sein battait : à lia vers ses paupières mi-closes, le prêtre l'observait... En même temps, grâce à ce regard particulier à ces hommes, il remarqua le président qui venait à eux le long du unir du parc et que sa femme n'avait pas aperçu.
— Ayez confiance, dit-il, en Dieu qui est le grand consolateur! Elle le regarda étonnée.
— Que voulez-vous dire, mon père?... Certes la mort de M. Bouret, grâce surtout aux circonstances tragiques qui l'ont entourée, m'a bouleversée fort .. Mais vous savez bien, et je puis l'avouer en toute franchise, que je n'aimais pas ce vieillard auquel ma famille m'avait mariée toute jeune encore : vous savez bien que je serais consolée déjà, quand même l'amour de mou mari me manquerait, et je n'en suis pas là...
— Je sais ce que je dis, et vous répète : demandez au ciel des consolations dont vous avez plus besoin que vous ne croyez.
Elle allait répondre, quand elle vit le Père Girard ôter son chapeau : c'était M. Lebret qu'il saluait.
Après quelques politesses échangées avec l'austère magistrat, le jésuite sortit, laissant sa pénitente dans un trouble inimaginable, qui n'échappa pas à son mari.
Au bout d'une centaine de pas mesurés d'un air pénétré, le prêtre prit une tournure plus alerte, une allure plus vive : il se frottait les mains, toussait avec énergie, allait le front haut, aspirant le vent qui souillait par bourrasques.
Seul, à l'abri de tout regard, il laissait s'épanouir sur sa figure rude une expression de satisfaction féroce, mêlée d'orgueil. Autour de lui, la campagne s'étendait coupée de bouquets d'arbres, car la route se dégageant des moutagues qui rencaissaient, lilait maintenant en plaine droite jusqu'aux premières maisons de la ville, qu'on apercevait à un grand quart d'heure de là.
Il était dans une passe heureuse; depuis son arrivée à Toulon, tout lui réussissait : ses prédications avaient un succès immense, lequel lui en avait valu beaucoup d'autres petits d'un genre différent auprès des dames et des demoiselles. Outre le harem de la Guiol, il avait des péuitentes de choix comme M'"" Lebret : un incident i avait failli compromettre son bonheur, l'indiscrétion de Saturnin Castagnol ; on sait avec quelle complai aoce le hasard l'avait servi, lui permettant de se débarrasser à point d'un témoin gênant. Une ombre semblait l'inquiéter dans le passe : les réponses de la présidente effaçaient ce souci... Le présent rayonnait...
L'avenu- aussi, car un détachement de soldais qui passait, faisant route en sens inverse, venait de rejeter son esprit dans la pensée qui l'obséda:» depuis quelques jours, tenace, charmante et douloureuse à la fois.
Midi sonnait au loiu au clocher d'une église, et le tintement en arrivait jusqu'à lui au hasard des rafales...
— Midi! La Guiol a dû terminer sa tâche... Pourvu que Truc et Poisson n'aient pas commis de maladresse 1 1 ne se soient pas fail connaître pour des sergents et caporaux de contrebande! Diable! C'est que j'ai beau ne pas être compromis dai faire, pouvant toujours uier la fausse lettre de cachet, il me serait forl désagréable que la mine eùl raté et que ce François, que Dieu damné! en eût éventé la mèche... Mais non : la Guiol est une line mouche : elle a l'habitude de ces expéditions, la matrone ; elle n'est pas pour rien la sœur de Lebel, le valel de chambre du Roi ; el puis elle r que je la tiens eu tenant son digue mari, que j'ai des raisons pour ne pas croire mbrl :
elle a donc dû faire de son miens..., et, à l'heure qu'il est, Catherine sans doute quitte la maison paternelle pour aller se jeter aux genoux de ce bon Père Girard et lui demander la grâce de son frère...
11 essayait de rire, mais, à la seule idée de celte entrevue, de ce rendez-vous, le sang lui brûlait le front... Il avait eu raison de le dire : jamais aucune autre ne l'avait troublé ainsi; jamais les confessions affriolantes des jeunes fdles ne l'avaient brûlé de tant de désirs. La possession de cette délicate enfant, nerveuse et mystique, aux pieuses extases et qui semblait illuminée, se présentait à lui compliquée de je ne sais quel aspect de sacrilège qui lui donnait un coupable attrait de plus. Les effluves de ce soleil printanier, plein de parfums et de sèves, augmentaient encore ce malaise délicieux.
Enivré, il fermait les yeux pour mieux s'isoler dans ses projets coupables, se repaissant d'avance de toutes les joies espérées. Il eût tenu scrupuleusement, jusqu'à cette époque, son absurde vœu de chasteté, que tous ses désirs ne l'eussent pas tourmenté plus furieux... Déjà il lui semblait tenir entre ses bras la pauvrette, et il calmait ses résistances en appelant à son secours tous les détours et les faux-fuyants de la religion... Saurait-il se retenir de se jeter sur elle? et il ne le fallait pas... Il tâchait de s!apprendre ce qu'il lui dirait, et n'arrivait qu'à commencer toujours la même phrase, toujours interrompu par la même vision...
— Hé! bonjour, monsieur l'abbé.
Il répondait de la main aux marchands du faubourg qui, du pas de leur porte, le
saluaient avec respect, aux femmes qui lui faisaient la révérence, perdant ce jour-là leurs sourires.
Le voici dans sa rue. Là-bas, dans l'ombre du triste séminaire des Aumôniers de la Marine, sa maison se cache, retirée au fond d'un petit jardin qu'entourent de hautes murailles.
N'est-ce pas une femme qui sonne à la porte?... Mais oui, jeune et frêle... Est-ce que?... Il s'approche, et le cœur lui bat...
— Dieu soit loué ! C'est elle ! . . .
Il accourt.
— Bonjour, mon enfant...
Ses lèvres sont sèches, et les mots ne sortent pas de sa gorge : il raffermit
sa voix.
— Vous désirez me parler? reprend-il.
— Oui, mon père.
Catherine tremble de tous ses membres. La demande du jésuite l'a fait tressaillir. . .
Une seconde elle a cru, son cœur s'arrêtant, qu'elle allait perdre connaissance... Elle se reproche d'être venue maintenant, et voudrait partir : elle rassemble ses forces et son courage...
— Entrez, ma lille, fait le prêtre.
Et, comme elle hésite, balbutiant :
— Mais... peut-être... je...
— Non, ajoute-t-il, non, vous ue me dérangez pas... Je suis ici pour vous y recevoir, vous et vos pareilles; je ne rentre pas pour autre chose... Seulement, un instant plus tôt, vous ne me trouviez pas...
Patelin, il adoucit sa voix souple en tendres inflexions. Il baisse humblement les Jfy paupières pour éteindre la flamme de son regard. Du geste, il lui montre le chemin; \"1
elle entre enfin, défaillante, et l'air chaud de ce jardinet resserré entre des murs étroits la frappe au visage, brûlant comme un baiser.
— Voici mon petit potager, dit le Tartuffe d'un ton bonhomme : il n'est pas bien grand, vous voyez; seulement quelques fleurs, et les légumes nécessaires à la vie...
En quoi il mentait : le meilleur cuisinier du séminaire étant mis à réquisition pour ses repas, les jours où ses pénitentes ne l'invitaient pas à déjeuner ou à dîner.
Il continua :
— Entre mes offices, c'est ma seule distraction. Des oiseaux viennent m'y tenir -ompagnie en chantant dans ces quelques arbres : et je les aime comme saint François d'Assise les aimait...
Qui eut pu se défier de ce saint? Catherine s'en voulait de son inquiétude : et pourtant elle ne parvenait pas à se rassurer.
Ils ont contourné les plates bandes : les voici au seuil de la maison. La porte s'ouvre. Ils entrent dans une salle pauvrement meublée d'une table et de quatre chaises, celle où l'on introduit les inconnues pour leur donner bonne idée de l'austérité du maître.
— Pas ici, dit le prédicateur : là, tenez, nous serons mieux.
Il l'amène dans une autre pièce, au fond, dont la fraîcheur saisit, dont l'obscurité déconcerte. On y dislingue, grâce à un rayon de soleil filtrant par les volets mi-clos, une bibliothèque pleine de livres de sainteté, de vieilles gravures, une descente de croix, une mise au tombeau, puis au milieu une sainte Thérèse, la tète cerclée d'une auréole, illuminée par l'extase.
— Une sainte! insinue-t-il. Imitez-la.
— J'y tâche, mon père : je suis des filles de Sainte-Thérèse.
Ou nommait ainsi un Tiers-Ordre que les Carmes avaient organisé, et dont la Laugier, choisie à cause de sa beauté opulente, avait été faite sacristine.
Le prêtre approuve du geste : il va tirer les rideaux de percale qui ne laissent plus entrer dans la chambre qu'une lumière maladive et douteuse, accrue encore par les carreaux dépolis.
Puis il vient s'asseoir sur un fauteuil en velours d'Utreeht, indiquant à Catherine une place sur le canapé.
— Et qui me vaut, commence-t-il, l'honneur de votre visite, mon enfant? Catherine, déjà surexcitée par la scène du matin, énervée par la préoccupation de
bien plaider- la cause de son frère, veut parler... elle ne peut... s'interrompt et fond en larmes...
— Qu'avez-vous, mon enfant?
11 lui prend les mains... mais vivement elle se dégage. Qu'éprouve-t-elle donc? Toujours ce trouble qui depuis longtemps déjà l'inquiète, ce malaise qu'elle ne peut définir et qui l'envahit, l'engourdit à l'aspect de cet homme sombre en la possession duquel elle sent bien qu'elle est à présent. N'était la robe qui le revêt d'un caractère sacré, elle croirait que son trouble est de la frayeur... Mais non; le sentiment qui l'oppresse est un sentimeut de respect, la crainte inévitable en face d'un représentant privilégié du Christ. C'est l'influence directe de la divinité qui la fait hésitante...
Elle reprend courage, elle parle, et, à demi-prosternée, avec une effusion de cœur à toucher un marbre, elle raconte la scène de la maréchaussée, le pamphlet, l'arrestation qui menace François... Lui se tait...
— Vous seul, mon père, êtes assez puissant pour le protéger. Votre intervention
peut le sauver : vous De nous la refuserez pas... Vous ne voudrez pas que ma mère, si bonne, si croyante, soit frappée en l'un de ses enfants?... Et elle ajoutait, un peu découragée par ce silence :
— Et puis on exagère, n'est-il pas vrai? Il ne se peut pas que l'imprudenoe de mon frère, si coupable qu'elle soit, ait de telles conséquences...
Le Père Girard releva lentement la tête.
— Ce que vous m'avez raconté est fort grave, au contraire.
— Ah! mon Dieu!
— SaDS savoir de qui il était, j'ai entendu parler de ce libelle, fort violent et scandaleux, parait-il... et, le moins qui puisse arriver à votre frère, et cela tout de suite, c'est la prison.
— Mais un mot de vous l'en tirera.
— Un mot de moi n'a pas tant d'autorité
Il s'était rapproché de la jeune fille qui, toute à sa préoccupation, le regardait
avec des larmes plein les yeux.
— Comme elle est jolie! pensait-il.
Puis il reprit :
— Hélas! j'ai assisté à de bien cruels exemples. Je dirais : rien n'est perdu, si la maréchaussée ne s'était présentée chez vous ; mais cette visite avance bien les choses. On sait bien quand on tombe entre les mains de ces gens-là; sait-on jamais q îand il. vous relâchent?
— Ainsi, vous craignez?
— Tout est à craindre... J'userai pour votre malheureux frère de tout mon crédit...
— Oh ! merci ! . . .
— Mais il est bien faible : et j'ai peur d'être impuissant à conjurer le péril... d'autant...
Catherine, le regard plein d'inquiétude, l'écoutant avidement, l'interrogeait de toutes les forces de son âme.
Il était maintenant tout près d'elle, elle s' étant soulevée sur un genou, lui s'étantpenché. 11 sentait l'odeur de ses cheveux; et, par l'échancrure du col, il apercevait un coin blanc de poitrine que soulevait une respiration haletante.
Une tentation folle le prit ; mais il la dompta par un effort enragé, et, après un silence, répéta d'un ton larmoyant :
— D'autant... que la prison souvent n'est que le prélude de pires supplices, douloureux acheminement à la mort. . .
— La mort!
Les yeux de Catherine se dilatèrent. Brutalement il continua :
— Les bourreaux du Roi ne lâchent pas ainsi leurs victimes : leur but étant saint, venger la religion, toutes armes leur sont bonnes. Ils voudront savoir de votre frère s'il a des complices, lesquels...
Il s'interrompit de nouveau... puis, dans un cri poiguant :
— Si vous saviez ce que c'est que la torture!
— Mon Dieu! sanglota la pauvre fille... Implacable, il reprit, insistant sur toutes ces horreurs :
— Priez Dieu qu'il épargne à votre frère ce supplice atrooe : priez qu'il évite le fer rouge; priez pour que ses os ne soient pas broyés lentemeut, ses chairs brûlées,
r\, déchirées, tenaillées, ses ongles arrachés... ^
— Assez! clama Catherine éperdue; assez! grâce! grâce! jO*
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II fut obligé de la soutenir entre ses bras... Une pâleur mortelle avait envahi son vidage, et tout son être était la proie d'une telle angoisse, d'une telle épouvante, qu'un bourreau de profession en eût eu pitié.
— J'ai peut-être été un peu loin, murmura le jésuite. 11 reprit plus doucement, mais d'un ton bref :
— Pour lui épargner ces tourments, je ne pourrai, moi-, que bien peu de chose... Mais il va quelqu'un qui peut tout!
— Qui donc? mon père! qui?
— Vous-même!
— Moi ! s'écria Catherine, dont le sang revint subitement colorer les pommettes.
— Oui, vous, ma fille, si vous offrez vos souffrances à Dieu! Dieu veut une victime ; il l'exige : pour que sa colère ne retombe pas sur l'auteur de ce pamphlet, il faut qu'une autre personne s'offre en sacrifice, prête à subir à la place du coupable toutes les souffrances, toutes les humiliations, prête à racheter son âme et son corps au prix de tontes les obéissances, jusqu'au complet renoncement, jusqu'au consentement parfait... Voulez-vous être celte victime?
Il s'était levé : elle subissait déjà l'ascendant de cet homme. Prendre cette âme aimante par l'attrait du dévouement, c'était la tenir à coup sûr; elle leva les yeux au ciel :
— Je le veux ! dit-elle.
— Bien, répondit le prêtre, je n'attendais pas moins de vous.
— Que faut-il faire? demanda la dévouée. Parlez!
Là était le point délicat : jusqu'à quelle limite tenait-il cette âme innocente, ignorante des cboses de la vie. à tel point « qu'à vingt ans elle en avait sept ». {Relation du Procès.) Jusqu'où pouvait-il oser sans craindre une résistance? Il la voulait ardemment, bestialement : mais précisément la fureur de ce désir et la peur de la perdre lui interdisaient une violence qui l'eût fait fuir sans retour. Il craignait de révolter irrémissiblement la pudeur, doi:t il sentait l'instinct latent, et qu'une brutalité pouvait 'éveiller, invincible.
Il biaisa.
Et ici encore nous demandons par avance pardon à nos lecteurs de les entraîner sur un terrain aussi brûlant : nous ne suivrons l'histoire que jusqu'où il est permis de le faire sans manquer au respect de la morale publique, renvoyant à la Relation du Procès les personnes qui voudraient douter encore que la perversité cléricale puisse aller aussi loin.
— Songez, dit le Père Girard, décroisant ses mains qu'il avait mises devant ses yeux, songez, mon enfant, aux martyrs des premiers temps de la chrétienté! Songez aux ermites du désert se roulant nus sur des épines pour combattre les aiguillons de la chair, ou, comme Madeleine, se heurtant le sein avec des pierres aiguës... Songez aux pénitents de l'Eglise primitive venant l'aire confession publique de leurs fautes devant l'autel, et tendant leurs reins au fouet brandi par le prêtre.
— Je suis prête, répétai! la pauvre enfant, dont la résignation faisait peine avoir ; pour sauver mon frère, j'endurerai la flagellation, s'il le faut...
Pourtant, un frisson d'angoisse la secoua tout entière quand elle vit l'homme impitoyable détacher de la muraille une discipline aux lanières de cuir... Mais elle se raidit contre cette révolte qu'elle considérait comme impie, et elle tendait déjà les rv épaules aux coups, quand le jésuite lui dit :
— Non, ma fille, vous n'êtes pas telle que le Seigneur vous veut...
— Qifexige-t-il de moi? demanda la malheureuse.
— Il veut que vous lui fassiez lous les sacrifices à la fois... celui de la pudeur avec les autres...
— Mon père! Vous voulez?... Oh!...
Et la pauvre petite, baissant les yeux, serrait les maius sur sou corsage, le front
empourpré, toute tremblante.
Si Girard n'eût écouté que sa passion, bondissant sur sa victime, il eût arraché tous les voiles qui le séparaient de la coutemplation de ce corps délicat : ces révoltes même attisaient eucore son désir... Il voulut prolonger encore cette lutte dout chaque incident lui valait une sensaliou aiguë...
— Je sais bien, fit-il, se composant une figure grave, que ce sacrifice est le plus dur... et c'est pour cela que je vous le demande... Croyez-vous que moi-même, chaque soir et chaque matin, quand je laboure mes épaules et mes lianes d'une discipline bien autrement douloureuse que celle-ci, croyez-vous qu'il ne m'en coûte pas de laisser tomber ma soutane et chacun de mes vêtements?... Mais quoi! l'exemple même du Christ m'y encourage! Ne savez-vous pas qu'il a souffert celte honte sur le Calvaire d'être exposé nu aux regards des hommes, laissant voir à la foule les parties de son corps qu'il est enjoint d'ignorer?...
La jeune fille, étourdie de ce langage inconnu auquel l'éclair involontaire des yeux du jésuite donnait une audace de plus, rougissait et pâlissait tour à tour, confuse au dernier point, et le trouble de son âme la plongeait en une langueur inexprimable, eu une immense fatigue, en une sorte de dégoût de vivre, tel, qu'elle Ta dit depuis, mourir lui eût semblé doux à ce moment, et elle croyait en prendre le chemin...
Le jésuite constatait cet affaiblissement : il croyait reconnaître les symptômes avant-coureurs de l'étrange prostration observée à l'hôpital. Affolé par le silence et l'obscurité complices, et l'abandon de l'infortunée, il risqua le tout pour le tout, et, • l'un g^stn brusque, arracha la mantille qui couvrait ses épaules avec la guimpe formant le corsage...
Catherine poussa un crime lamentable, essayant de résister; ses mains étaient molles et sans puissance... Les yeux du prêtre la fascinaient.
— Lue minute d'obéissance, ordonnait-il, et vous sauvez à votre frère des heures d'épouvantable torture...
Ce disant, il arrachait plutôt qu'il ne dégrafait le corsage et la chemisette... Son sein nu, délicat, de l'orme et de blancheur exquise, apparut... Ivre, il voulut y mettre un baiser...
Mais l'enfant s'était redressée :
— Non! jamais! criait-elle.
Et elle courait à la porte, appelant : • — Au secours!
Mais la maison était vide et sourde : le prêtre, arrivé à la porte avant elle, avait
tiré le verrou. Enflammé par l'éclat de cette chair entrevue, il était résolu à lui meurtrir les [toiguets, à l'étourdir à coups de poing, s'il le fallait... Il eût risqué un autre crime pour accomplir celui qu'il méditait...
Catherine résistait de sou mieux; son ineffable candeur ne lui laissait pas soupçonner la profondeur de l'abîme entr'ouvert sous ses pas; mais la nature, un instinct confus, l'avertissaient d'un péril; elle tâchait de se débattre, menaçant quelquefois, plus souvent suppliante, éplorée à chaque partie de son vêtement qui tombait, et „ lâchaut à se faire un voile du Ilot de ses longs cheveux... jjj
Mais la lutte ne pouvait durer : ses forces s'étaient épuisées dans ces suprêmes efforts... Ses yeux, sous le terrible regard flamboyant du prêtre, redevenaient fixes. Ses lèvres, s'ouvrautpour un cri, restaient ouvertes, comme figées dans ce mouvement. Ses bras insensibles se raidissaient... des tressaillements couvraient tout son corps.
Un assassin de profession fût tombé à genoux... Un dévot eût cru reconuuitiv dans cet écrasement d'une créature la main indignée de Dieu. Le jésuite ne s'arrêta pas : brandissant la discipline, il cingla d'un sifflement terrible les hanches de la jeune tille.
Le beau corps virginal se tordit dans un mouvement d'atroce douleur, et ses lignes frêles s'accusaient, et sa tête se renversait : le jeu plaisait au satyre; il continua, assaisonnant chaque coup d'un cri passionné auquel il donnait une forme mystique, jusqu'à ce que, le front en sueur, haletant, il prit dans ses bras la vierge qui pliait sous l'étreinte, et colla ses lèvres brûlantes sur ses lèvres glacées, s' acharnant sur ce corps inerte comme un cadavre.