‹ Les débauches d'un confesseurChapitre 51 sur 68 · CHAPITRE XL LE MASQUE NOIR · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL LE MASQUE NOIR

Quel tohu-bohu dans Paris ce soir-là I Tous les braves badauds, artisans ou bourgeois, se pressent, courent, se bousculent, crient. Et ce flot noir va vers la place de Grève... Quoi donc? Est-ce une exécution qui s'y apprête? Mais non : il est déjà ±r\ nuit, l'heure serait maladroitement choisie; le bourreau n'y verrait pas et la foule *\

perdrait le spectacle. D'ailleurs ce n'est pas là une foule d'exécution: nulle oppression, des chansons et des rires. On dirait une fête plutôt... Et c'est à une fête en effet que les Parisiens accourent, au bal masqué que les Echevins de la Cité offrent dans l'Hôtel de Ville à Sa Majesté le roi Louis XV. Entendons-nous, d'ailleurs : tous ces braves badauds ne sont pas invités ; ils ne danseront pas, la salle des Fêtes ne saurait les contenir ; ils ne verront même pas danser, les galeries sont trop étroites, mais ils pourront passer la soirée sur la place en face l'Hôtel de Ville, stoïques sous le fouet d'une fine pluie, à regarder un bâtiment noir aux fenêtres éclairées où ils seront sûrs que leurs maîtres s'amusent. C'est bien quelque chose. Et puis peut-être auront-ils la chance de voir Pauline de Nesles, la maîtresse du Roi ; car la chose ne fait mystère pour personne : ce n'est pas avec la Reine, c'est avec celle qui la remplace que Louis XV ouvrira le bal. La chose est bien un peu en dehors des usages; mais, ma foi, elle est masquée... C'est même pour cela qu'on a décidé que le bal serait travesti; cette précaution sauvegarde les convenances. D'ailleurs, pourquoi pas ? Cette Pauline est une brave et bonne personne, qui vaut bien des princesses de sang royal, dont le régne n'a jusqu'alors été signalé que par l'exécution de quelques valets par trop voleurs. Et puis. comme dit Froissard, parlant de la femme d'Edouard VI, tout le monde la sait « durement enceinte », et ceci la rend plus sympathique encore. Nous pouvons bien vous le dire : c'est même à cause de son état qu'on a avancé la date du bal. Plus tard elle eût été trop prés de ses couches; il eût fallu relarder la fête alors... et qui sait jusqu'où cela l'eût reportée? Voilà pourquoi on se pressait tant sur la place de l'Hôtel de Ville, se bousculant davantage, se haussant sur la pointe des pieds, escaladant les bornes, ou même les épaules des voisins; les femmes ne s'y épargnaient guère, chaque fois [n'arrivait une nouvelle chaise à porteurs et surtout un nouveau carrosse. Déjà on avait vu arriver la Tournelle et la Lauraguais, les deux sœurs de Pauline, avec leur père, mais sans enthousiasme; on les savait aussi dévoués à l'Autriche et aux Jésuites que Pauline leur était hostile. Mais on s'était montré le duc de Richelieu ayant au bras une belle personue...

— Qui donc la belle personne? Connaissez-vous, compère?

— C'est Mademoiselle Poisson, déclare ua L.l de la Halle qui en a l'encolure, c'est vrai ; mais dont la farine a plutôt l'air de poudre et les favoris de postiches, un masque sans doute.

— C'est une marchande de poisson, répètent les voisins. Et l'assistance de s'étonner du sans-gène avec lequel ce vaurien de Richelieu

s'encanaille.

— Tiens ! qui donc les accoste au pied de l'escalier en haut duquel se tiennent les echevins -1

— On dirait Dominique Lebel, fait un commissionnaire à barbe touffue, lequel arrive, tenant par la main une grosse gaillarde qui en est, de la Halle, celle-là, il n'y a pas de doute. Ses bijoux et sa carrure le prouvent de reste.

D'ailleurs elle a fait un bonjour de la main au fort, et laissant avec lui son cavalier, elle se faufile droit vers le procure «/'du Roi, se frayant un chemin avec ses poings, et avec ses pieds aussi.

Et la voilà qui cause avec Lebel et avec le duc de Richelieu aussi et la Poisson, tout bas vivement, de pair à compagnon, en gens qui vivent daus les mêmes eaux. Us se tiennent à l'écart : qu'est-ce qu'ils complotent?

— Vous comprenez, murmure Lebel, qu'il est temps d'en finir... L'enfant va £v . venir, et, savez-vous ? Un de mes amis me disait hier avoir entendu le Roi déclarer que t

Jfy si c'était un fils il s'appellerait Louis ! Q,

— C'est intolérable! déclarait le duc.

— D'autaDt, intervient le commissionnaire, qu'on ne sait pas où ça peut finir, ces tendresses paternelles? C'est vrai : supposez que la mort du Roi, quand il mourra, soit précédée ou suivie d'autant de morts dans la famille que celle de son aïeul Louis XIV, que, par exemple, le dauphin, notre duc de Bourgogne à nous, rende à Dieu sa belle âme, à défaut d'héritiers légitimes, qui sait si les bâtards régularisés ne se présenteraient pas? Et voyez ce que serait le fils de cette impie !

— Il ne faut passe créer de remords en se prêtant à ces combinaisons, conclut le duc. Ne nous faisons pas les complices du hasard! Ne laissons rien à l'imprévu.

— Bien dit! approuve Lebel. A propos... Et il baisse encore la voix :

— Le masque? Qui a le masque?

— Moi ! répond la grosse femme dans un souffle.

— Alors je ne m'en inquiète plus. Tu te charges de la substitution?

— Je m'en charge.

— Ça va bien. M. Dominique Lebel paraît rassuré, et le commissionnaire barbu aussi. Car il

retourne en se frottant les mains du côté du fort de la Halle. Sans doute ils connaissent tous deux les talents de la grosse harengère. M. le duc lui-même ne dédaigne pas de témoigner sa confiance à la grosse femme; c'est d'un pas alerte qu'il monte l'escalier, passe avec une jolie révérence devant Messieurs les Echevins et va rejoindre dans la galerie l'orgueilleuse La Tournelle et la pimpante Lauraguais, avec lesquelles il se met à causer d'un air d'excellente humeur.

— Monsieur l'abbé ! Psst!

Celui qu'on appelle, un jeune prêtre qui ressemble fort à... mais oui, c'est

Etienne Cadière, semblait chercher dans la foule quelqu'un. 11 se retourne. Qui donc l'a appelé? Ah ! c'est un grand colporteur qui cache une vielle sous son large manteau rapiécé, et dont uu immense chapeau abrite une figure énergique. Le jeune prêtre hésite, puis à un signe se décide; il a reconnu l'homme, et l'on dirait que, de loin, le fort de la Halle l'a reconnu aussi, car il le montre à son interlocuteur.

— C'est vous? fait l'abbé.

— Oui... Avez-vous vu notre ami?

— Non... Et vous?

— Pas encore.

— Attendons. 11 ne peut larder.

Et, se glissant à travers la foule, ils viennent jusqu'à la ligne de gardes françaises qui font la haie ; ils se placent de façon à bien voir les nouveaux arrivants et surtout à en être vus, car il est plus facile de se faire reconnaître que de reconnaître les siens sous ce fourmillement de costumes de tout style et de toute couleur.

— Ah ! çà, demande le colporteur à son ami, vous avez fait bon voyage?

— Excellent.

— Avez-vous vu le cardinal?

— Pas encore; je dois avoir audience de lui ce soir même.

— Ah!

— Il m'a fait demander seulement si j'étais prêt à prouver mon dévouaient à la cause du clergé en me chargeant d'une mission de confiance, urgente et secrète.

— Et vous avez répondu?

— J'ai répondu : Oui. Je saurai cette nuit à quoi m'en tenir, et je vous le i dirai.

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— Je serai placé au mieux pour cela, car je ue quitte plus Versailles.

— Vous sollicitez une audience aussi?

— Oui, mais du Roi.

— Et vous ne l'avez pas obtenue encore?

— Pas encore, mais il est plus nécessaire que jamais que je l'obtienne vile.

— Vraiment?

— Oui... Mon voyage s'est passé sans encombre. Un moment H m'avait bien semblé être suivi : mais rien ne m'avait averti de nouveau delà valeur de mes soupçons. Rien n'était venu les confirmer pendant mon séjour à Paris. Seulement ce soir...

— Eh bien?

— Dans le modeste hôtel meublé que j'occupe, il m'est arrivé une chose qui me préoccupe et double encore la hàle que j'ai d'en finir.

— Qu'est-ce donc?

— Au moment où je remontais à ma chambre pour y revêtir ce costume que je venais d'aller chercher, j'ai rencontré sur le palier un grand diable de fort de la Halle qui paraissait sortir du corridor sur lequel ouvre ma porte. Il faisait sombre. L'homme allait vite; le soupçon ne me vint que trop tard, mais il me sembla bien reconnaître la lueur fauve d'un regard qui nous avait déjà frappés, voire frère et moi, certain soir dans une chambre de malade à Fréjus.

— Vous croiriez'?

— J'en ai peur. Malheureusement une chose me pressait plus que de m'en assurer. C'était de vérifier si ma petite valise était encore dans ma chambre. J'y courus, elle y élait encore, fermée, intacte, avec le sac de cuir gonflé des papiers qu'à cette heure j'ai là sur ma poitrine.

... — Eh bien! Vous pouvez dire que vous l'avez échappé belle, fit avec un sourire le garde française voisin.

— Comment?

Les deux hommes avaient eu un mouvement de stupeur. Leur second mouvement fut de surprise.

— Vous ! murmurèrent-ils.

— Oui, c'est moi. Silence! fidèle au rendez-vous, comme vous voyez. Ah I çà alors, vous avez encore vos bienheureux papiers, n'est-ce pas?

— Sur mon cœur.

— Bravol

— Et toujours bien complets, donnant les renseignements complets sur la peste, l'affaire Hraiïer. la lettre énigmatique.

— Tout!

— Parfait! Rien n'est perdu encore.

— Je l'espère bieo; mais comme vous voilà ému!

— Ah! il y a de quoi ! Le misérable!...

— Qu'est-ce donc ?

— Je vais vous conter ça... Mais d'abon évêque n'a pas voulu prendre connaissance...

Le g irde française s'interrompit.

— thl A propos vous savez qu'il est mort?

— Qui?

— La Tour du Pin!

... — Uni...

Les trois nommes se retournèrent. Mais non, rien de suspect dans la foule.

faut que ces papiers dont ce lâche

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