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CHAPITRE XLI A QUI LE BOURREAU

Le crépuscule envahit le ciel blafard. Déjà les silhouettes sur l'azur pâli grimacent inquiétantes. Le veut charrie des huhulements. Les oliviers au pâle feuillage frissonnent. Les oiseaux au chant de malheur passent.

A cette heure, où il ferait si bon au coin du feu, qui donc descend à grands pas le chemin de Fréjus à l'Argens? Cet homme semble bien pressé; il marche à grands pas, le chapeau rabattu sur les yeux, enveloppé jusqu'à la bouche dans les plis d'un épais manteau. Là-bas, l'Argens serpente, d'un blanc livide, jusqu'à la mer, dont ou entend le morne rauquement. Le voyageur a ralenti le pas.

— Ce doit être par ici, dit-il.

Celle voix? On dirait M. de Voltaire... Et c'est lui, en elïet. Ah! çà, où va-'-il

parla? Qui diable a bien pu lui donner rendez-vous dans ce paysage sinistre? Nulle maison aux environs... Si, pourtant... là, au delà du fossé, abritée d'une palissade moitié effondrée; c'est. une cabane qui s'ébauche dans l'ombre, plus sinistre encore que le reste. Elle a été peinte à l'ocre rouge; et les pluies, lavant le mur inégal, y dessinent de longues traînées, pareilles à des plaques de sang. Un volet bat, grinçant sur ses gonds. Une porte basse au ras du sol, qui se continue à l'intérieur et fait plancher : là-dessus, un toit de maïs pourri, moitié crevé, par une brèche duquel sort une cheminée en ruines. La cheminée fume, la vitre flambe; donc il y a quelqu'un. Voltaire frappe.

— Fuirez! lil une voix du nez.

Et Vullaire entre.

— Savez-vous chez qui vous êtes? demaude la même voix, sorlaut du coin sombre de la cheminée.

— Je le sais.

— Bien. Asseyez-vous, si vous voulez -Soi.. $

Ea effet, là-bas dans le sillon que lui ouvrent des cavaliers, sabre au poing, voilà, debout dans le tombereau, le condamne, l'innocent!... (Ch. XLI.)

Ce disant, Voltaire s'installait, eu le calant du pied, sur un escabeau boiteux*

— Faut-il allumer une résine?

— Inutile.

De fait, une fois les \eu. habitués, on y voyait assez clair, grâce à la flamme dansant dans l'àtre. Logis bizarre : un lit fait de haillons, une table faite d'un tronc d'arbre, qu'on prendrait pour un billot... qui en est un, avec son lourd anneau de fer : dans un coin, une lourde hache, le fer engagé dans une gaine île cuir graisseux, puis une large épée à deux mains, puis un assortiment de cordes, munies de leur nœud coulant, des barres de fer inquiétantes, avec lesquelles un eût pu rompre îles bras et des jambes, une roue commode pour y fixer des condamnés, des crocs, des chaînes.

OOc LIVRAISON.

(librairie anti-cléricale.)

Li:S DÉBAUCHES D'UN CONFESSEUB VV

un fouet à plusieurs lanières, et lout ud bric-à-brac siûistre d'entonnoirs, de vis, de tenailles et de fourneaux. Sur la fenêtre, un pot de giroflées.

Habitant non moins bizarre : un bossu trapu et nerveux, à la tignasse rous comme sa barbe, aux dents de loup, aux mains énormes, les jambes cagneuses, enveloppées, ainsi que le reste de sa personne, de haillons qui avaient dû être rouges, tel était le bourreau de Fréjus, Saint-Tropez. On l'appelait ainsi du petit port voisin, son lieu de naissance. Accroupi dans l'angle de la cheminée, il faisait son repas d'un morceau de pain frotté d'ail, tout en repassant sur une meule un coutelas, double opération qu'il interrompit pour écouter le visiteur.

— C'est vous, commença Voltaire, qui devez pendre demain matin le président Lebret, n'est-ce pas?

— Oui, monsieur, fit le bourreau.

Et il ajouta :

— A votre service.

— Grand merci. Eh bien! je n'irai pas par quatre chemins...

— Je vous en prie.

— Combien désirez-vous pour vous embarquer cette nuit et ne revenir à Fréjus que dans quelques mois?

Le bourreau étendit la main, et comme Voltaire prenait ceci pour ivqe adhésion 1 1 fouillait dans sa poche :

— Non, monsieur, dit-il. Je vois ce que c'est : moi aussi, j'aime mieux être franc. Je ne peux pas accepter.

— Pourtant...

— Inutile d'insister, monsieur, vous y mettriez un million, vous ne me décideriez pas.

— Peste ! Un million serait une belle somme, cependant, pour payer une bonne action ; car il s'agit de sauver un innocent. . .

— Les gens qu'on exécute sont toujours innocents, aies entendre.

— Celui-là l'est... De plus, il est marié.

— Pourquoi faire?... Je veux dire : je n'y peux rien.

— Je ne vous comprends pas!

— Comment?

— Vous me semblez un homme d'esprit : on vous offre de vous indemniser en argent comptant de la place que vous allez perdre, on vous assure une existence de propriétaire au lieu du métier... au moins fatigant que vous exercez.

— Je sais tout cela, monsieur, et je vous aurai dispensé de rien ajouter quand j'aurai ajouté moi-même ceci : depuis que j'exerce, j'ai reçu, pas dix fois, cent fois des visites pareilles à la vôtre dans les mêmes circonstances; des pères, des femmes, des sœurs, des mères sont venus m'ollrir tout ce qui peut tenter : jamais, entendez-vous, jamais je ne leur ai donné même un espoir...

— Pourquoi?

— Mais tout simplement parce que je ne tiens pas à me perdre pour sauver la personne la plus intéressante du monde.

— Qui vous dit?...

— Que je me perdrais.' Moi, qui en suis sûr.

— Une bai qur est là... Je suis ami du Roi. Nous sèmerons l'or.

— La barque peut être rejetée à la côte, le roi mourir...

— Oui, mais l'or vous restera, qui vous fera des amis de lout le moude... ^~p jfo — Ou des ennemis. çj\?

— On ne craint personne quand on a la poche pleine... La terre est à vous! Le bourreau se leva.

— C'est vrai, dit-il; mais avant d'être à moi, elle est aux jésuites... Monsieur, j'ai bien l'honneur de vous saluer.

— Vous me mettez à la porte?

— Poliment.

— Diable! mais je ne veux pas m'en aller ainsi, moi! J'ai juré de sauver cet homme.

— Faites-le évader!

— H est trop tard! Je n'ai pu arriver que de ce soir.

— Alors, faites-en votre deuil, c'est le cas de le dire, car il mourra demain.

— A moins que ce ne soit vous.

— C'est sa seule chance; mais elle est mince, car je me porte à merveille, el je vous crois trop honnête homme pour vouloir me tuer parce que je vais exécuter un arrêt du tribunal.

Voltaire baissait la tète.

— D'ailleurs, ajouta le bossu, ça serait peut-être encore aussi difficile que de sauver votre ami.

Le poète songeait : il fit quelques pas, puis, arrivé à la porte :

— Vous ne voulez pas pour cent mille livres?

— Je vous ai dit : pas pour un million!

— Et pour deux millions? Je les offre.

- — Monsieur, répéta le bourreau, j'ai bien l'honneur de vous saluer.

— Ah ! çà ! commença Voltaire, avec un geste violent qui laissa, du reste, l'autre parfaitement calme...

Puis il s'arrêta, parut vouloir mettre en œuvre un argument nouveau, s'interrompit une seconde fois, et, comme si une idée lui était venue, se décida à sortir.

Le bourreau aussi parut vouloir ajouter une recommandation : mais, réflexion faite, il rentra chez lui sans rien dire, et s'alla réinstaller près de sa meule, mordant son pain, avec un philosophique haussement de ses difformes épaules.

— D'ailleurs, quoi? se demanda-t-il au bout d'un instant; il est fou, le bonhomme aux deux millions. Quand je disparaîtrais cette nuit, qu'est-ce qu'il y gagnerait? Que son ami ne serait pas pendu demain. Mais demain on appellerait mon collègue de Toulon qui arriverait après-demain. Ce serait donc un bénéfice de vingt-quatre heures! Belle avance! Il me semble à moi que si, au lieu d'être l'exécuteur, j'étais l'exécuté, je serais d'autant plus content que ça serait plus vite fini. Enfin il a peut-être son idée... Et puis au fond je m'en moque.

Sur quoi, de sa voix fausse qu'accompagnaient les voix tristes de la nuit, le bossu se mit à psalmodier :

Mes bons amis, je le proclame :

Le plus traître des nœuds coulants, Ce sont les deux bras d'une femme; Qui s'y prend est pris pour longtemps...

... Voltaire remontait à Fréjus encore plus vite qu'il n'en était descendu. Il allait £v y rentrer, les lumières de la ville étaient déjà proches, quand des gémissements lui N^ tirent dresser l'oreille. Devant lui, sur la route, marchait en pleurnichant un grand

garçon mince, qui portait un paquet roulé dans un mouchoir et passé au bout d'un bâton.

Les pleurnichements paraissaient assez peu sincères : aussi notre homme, payé pour se méfier, allait-il passer sou chemin, et prenait-il le large, quand, arrivé à la hauteur du passant, il l'entendit murmurer, très bas, mais nettement :

— Monsieur de Voltaire?...

Sans avoir l'air d'entendre, et surtout sans se détourner, le poète coula un

regard du côté de l'individu. La lune, qui venait de se lever, Péclairait en plein.

Voltaire, averti par le jeune homme, retint un cri.

Ni l'un ni l'autre ne s'était arrêté : le voyageur reprit même son pleurnichement. Il ne l'interrompit qu'à deux courtes reprises, pour ajouter, toujours très bas :

— Parlez-moi...

Puis :

— Méfiez-vous...

Sur quoi les sanglots recommencèrent.

— Ah! çà, qu'avez-vous donc, mon pauvre garçon? fit tout haut Voltaire en s'arrêtant.

Pas de réponse que des pleurs.

— Voyons! qu'est-ce qu'on vous a fait?

— C'est mon maître qui m'a mis à la porte, geignit le pauvre garçon.

— Vous étiez en service?

— Oui, monsieur, dans une bonne maison encore. Mais pour une pauvre maladresse de rien du tout, on m'a congédié.

Et de pleurer; puis brusquement changeant de ton :

— Vous n'auriez point besoin, monsieur, par hasard, d'un bon valet, à tout faire?

— Moi?

— Dites oui1 murmura le domestique.

— Tout de même, lit Voltaire gaiement : je suis justemeut sans personne.

— Eh bien! voilà l'occasion de nous pourvoir tous les deux.

— Peut-être : nous allons voir ça tout à l'heure. Suis-moi.

— Volontiers!

Ce disant, les deux hommes entraient dans Fréjus.

Ils n'échangèrent plus un mot jusqu'à une auberge devant laquelle Voltaire s'arrêta, non sans avoir feint d'abord d'aller plus loin.

Vivement ils entrèrent tous deux, et Voltaire montrant le chemin à son compagnon de rencontre, suivirent tout du long le corridor jusqu'à une petite salle où, devant la table mise, attendait en songeant une autre de nos connaissances, l'ex-valet de chambre du Roi, Rameau.

Celui-ci se leva et il allait reconnaître le nouveau-venu. Un regard l'arrêta.

— Nous sommes bien seuls, déclara Hameau.

— Alors...

— Alors on peut vous serrer la main, monsieur Robert!

— Trop honoré, messieurs...

— Mais par quel hasard...

— Je viens de le rencontrer, commençait Voltaire.

— Alors ce n'est pas par hasard, fil Hameau. r\. — Eh non! conclut Damiens.

tH — Voyons, expliquez-nous ça. cv"

«(? LES DÉBAUCHES D'UN CONFESSEUR .-i25 ^\>

— Attendez! ordonna le poète.

Et appelant, il demanda un eouvert de plus pour ce brave garçon, se fit apporter tout de suite le potage.

Quaud ils furent seuls :

— D'abord, interrogea Rameau, votre démarche?

— Inutile.

— Diable!

— ^insi, demanda Damiens, le bourreau?...

— Refuse de manquer à sou poste. Mais d'abord, d'où savez-vous que je viens da chez le bourreau.

— De qui le saurais-je? sinon de mon protecteur.

Les trois paires d'yeux des trois interlocuteurs luirent du même éclair.

— Tiens! tiens! lit Voltaire... 11 se doute?

— De ce que vous venez faire ici?... Apparemment. Et c'est pour en être plus sur qu'il m'a vite retiré d'Ollioules, où il n'a jamais soupçonné mon rôle, en m'eujoijjn.nt de me faire engager par vous comme domestique.

— Et espion?

— Juste!

— Oh! pour le coup, voilà qui est plaisant!

Malgré la gravité de la situation, les trois convives ne pureut se tenir de rire.

— Eh bien! il suffit, je t'accepte, mon garçon! reprit Voltaire en souriant.

— Vous pensez de quels rapports je vais les régaler !

— Nous les rédigerons ensemble.

— Bien entendu.

— Ah! ce brave Girard! Ainsi c'est lui qui vous a fait jouer la petite comédie de tout à l'heure?

"— Eh ! oui...

— Très ingénieux!

— Et je parlais bas, car il pouvait bien être aux environs à guetter la façon dont je m'en acquitterais.

— 11 en est très capable.

— Lui ou son ami, Jean-Jacques d'Emon...

— Le vieil officier en retraité? demanda Rameau. 11 est ici aussi, lui? Ce disant il montrait le poing de façon significative.

— Vraisemblablement.

— Alors, mes amis, reprit Voltaire, il va falloir jouer serré.

— Certes !

— Pour commencer, je te tutoie, Robert.

— Comme de juste!

— N'oublions pas que, venu pour m'espionner, tu es espionné toi-même.

— El que je ne vous serai un allié précieux qu'à condition de n'être pas soupçonné de trahison par ceux qui m'emploient.

— Bien dit! Le rôle t'est familier d'ailleurs, et je suis sur que tu joueras le domestique...

— Aussi bien que vous le maître.

— Quelle recrue tout de même! s'exclamait Rameau, et fournie par eux! Allons! ils font des sottises, c'est bon sigue. Est-ce la chance qui nous revient? R serait temps!

Qte iempsi if?

cQ — Ah oui! soupira Voltaire. £\

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<(? 55 LES nfiRAUCHES D'UN CONFESSEUR ^V ■ o|

Et l'entretien versant dans les tristes souvenirs, Voltaire et Rameau mirent Damiens au courant de ce qui s'était passé entre leur rapide départ d'Aix et leur plus rapide retour à Fréjus, l'insuccès de la souricière et la mort de la pauvre Pauline.

— Et mon pure? demanda Damiens; car il savait que le Carme avait l'ait confidence a ses anus du lien qui les unissait.

Mais là. Voltaire comme Rameau furent impuissants à lui en donner des nouvelles plus récentes que le bal. Us savaient bien qu'il devait demander audience au Roi pour lui présenter les papiers pris chez Fellmann : pendant que Voltaire cherchait en vain à Pans la trace de Girard, Rameau avait introduit le Carme à Versailles: Nicolas tenait en effet à voir le Roi de suite, espérant profiter de la stupeur où le plongeai! l'accident arrivé à Pauline. Quant à ce qui s'était passé ensuite? Mystère. Nicolas avait-il été reçu en effet? Quel avait été le résultat de l'entrevue? Où s'était -il rendu ensuite? Autant de questions qu'avait empêché de résoudre le désordre résultant de la mort de M : de Nesles et la nécessité d'un retour à toute bride vers Fréjus. Us ne savaient rien non plus de François, sinon, — Damiens l'avait appris au passage, — qu'il mettait son tonds en vente et annonçait son intention de quitter Toulon, mesure assurément prudente : rien de Catherine, sinon qu'elle était partie, et ne devait faire, à l'heure qu'il est. qu'arriver à l'endroit choisi pour l'abriter, elle et les enfants. Ceci dit en hâte, on revint à ce qui pour le moment était la grosse affaire, le sauvetage de Lebret. Voltaire avait encore dans les oreilles les supplications de cette pauvre présidente qu'il avait vue au débotté : de toute nécessité d fallait sauver de cette mort ii amante, lui d'abord qui était innocent, elle ensuite, sur qui s'en prolongerait Popprobe. .Mais comment faire?

— Permettez-moi une question, fit Robert.

— Parle, répondit Voltaire.

— Qu'espériez-vous en obtenant le départ du bourreau ?

— J'espérais gagner du temps, c'est a due sauver Lebret.

— Comment cela ?Avez-vous donc une autre ressource ? Espérez-vous arracher sa grâce? A qui ? Au roi ?

— Oui. — Au peuple d'abord ?

— C'est sur le peuple que vous comptez?

— Ai-je tort ? et ce qui s'est passe au procès de Catherine oe me donne-t-il pas raison? Elle était perdue sans ressource: nul recours possible. L'arracher aux mains de ceux qui la détenaient n'était pas même à tenter... Qui l'a tirée de ce gouffre? Le peuple, ce digne peuple de Provence, dans le cœur duquel le soleil a laissé de se^ rayons; qui s'est ému de pitié, qui a crié : grâce! si haut et si fort... qu'il l'a obtenue '...

— Il s'agissait d'une femme...

— Soit. Il s'agissait surtout d'une innocente... Et Lebret est innocent... Quand il était louche, on l'a lapidé : aujourd'hui, il est au-dessus île tout soupçon; l'hostilité de ses ennemis est évidente. Ils ne le condamnent que par rancune d'avoir été condamnés, tout Fréjus le comprend. Ce n'est qu'un homme, c'est vrai : comme tel il excite moins d'intérêt... mais je vous réponds, moi, du mouvement de sympathie ardente qui va se produire quand on verra le malheureux s'avancer vers la potence infâme... Fréjus est une ville de commerçants et d'ouvriers, foule admirai le. meilleure que celle d' \i\. qui ne tiendra pas devant les pleurs de cette femme, si malheureuse et si pure, 1 1 1 • \ . 1 1 1 1 les protestations de ce condamné répétant : « Je suis innocent! » Je réponds de son salut, vous dis-je, comme je répondrais du mien... Que sera-ce quand on verra ,

£} qu'un hasard merveilleux semble donner raison aux révoltes de la conscience publique? JA,

*afe

Quand le bourreau ne se présentera pas .. On criera grâce ! je le répète.

— C'est très-sùr !

— Les juges intimidés le feront remettre en prison...

— C'est probable...

— Et avant qu'on ait trouvé un autre exécuteur, la réponse sera venue de Paris à la lettre que j'ai fait remettre au Roi avant de partir.

— A la bonne heure ! Ceci a des chances, en elïet.

— Nul autre plan possible.

— C'est vrai... Seulement...

— Ah ! oui, seulement il eût fallu que ce damné bossu consentit...

— Est-il nécessaire qu'il consente? hasarda Hameau.

11 se lit un silence. Les trois hommes s'étaient regardés avec un sourire approbatif. en gens qui viennent de trouver une solution cherchée. Rameau allait continuer... Vivement Voltaire l'interrompit :

— Chut ! commanda-il du geste.

Et élevant la voix.

— Petit, tit-il s'adressant à Robert, va donc voir un peu dans la cour ce que c'est que cet ivrogne de roulier qui va et vient vers notre fenêtre...

Robert s'élança dans la cour.

Dans la rue priucipale de Fréjus, un jeune homme en grand deuil va d'un pas hésilaut, comme quelqu'un qui se demande à chaque minute s'il doit continuer la démarche qu'il fait. La lune éclaire la rue a peu près déserte : là-haut, derrière les rideaux de la fenêtre d'une riche maison, deux hommes se tiennent qui sembleut guetter son passage.

— C'est lui, déclare l'un d'eux.

— Vous êtes sûr? insiste l'autre.

— Absolument. Hâtez-vous de descendre pour l'aire le tour et arriver là-bas aussitôt que lui.

— Soyez tranquille.

Le jeune homme en noir semble s'être décidé cette fois. 11 a affermi son allure, et monte la rue sans plus s'arrêter. Une ardente curiosité semble avoir remplacé son incertitude. 11 va... Soudain il s'arrête et recule épouvanté... Là, devant lui, sur le pavé, s'étend une ombre déforme singulière... Vision sinistre! On dirait, nettement découpée par la' lune, l'ombre d'une potence, avec, aux bout, une corde terminée par un nœud coulant... C'est une halluciuatiou ! Il croit voir cela parce qu'il y pense. Le lugubre souvenir a pris forme à ses yeux... Et pourtant il n'ose lever la tête pour se convaincre si ce qu'il croit voir est rêve ou réalité... Il s'y décide pourtant, non sans un rude effort... Oh ! que] frisson le secoue !... Oui, c'est le gibet infâme !... Il en a le bras de chêue presque au-dessus de sa tète. 11 est sur la place même où jadis... Le malheureux chancelle... Il va tomber... Qui donc l'a soutenu?

— Vous êtes Monsieur Hector de Peyrade? demande une voix forte et douce... Il se retourne, hagard : et se voit en face d'un homme aux traits réguliers, vêtu

comme lui de noir, sauf un col blanc qui fait une ligne claire au-dessus d'un habit taillé comme une lévite. Evidemment un pasteur protestant.

— Vous êtes monsieur Hector de Peyrade ? répète l'homme.

— .Oui, monsieur.

— Je vous aurais reconnu rien qu'à votre ressemblance avec votre infortuné père. . .

«fo 528 LES DÉBAUCHES D'UN CONFESSEUR Vj»

— C'est vous qui m'avez donné rendez-vous ?

— Oui.

— Est-ce pour me parler de lui?

— Oui.

— Et c'est cet endroit que vous choisissez ?

— Oui.

— Comment?

— Non pas, Dieu m'en garde ! pour insulter à la plus légitime douleur qui ait jamais courbé le front d'un fils, mais parce que, ce faisant, j'obi-is à la volonté de votre père, comme je lui obéis en vous disant ce que j'ai à vous dire.

— Il suffit.

Et le jeune homme, soudain plus grave, regarde la potence en face, puis, se laissant conduire par le pasteur qui lui a pris la main, va s'asseoir auprès de lui sur un banc.

— Monsieur, commence le pasteur, je vous devais cet entretien depuis longtemps, depuis dix ans...

— Dix ans !

— .Mais vous savez combien sont inquiétés en France les gens de notre religion, ceux-là surtout qui ont l'honneur d"en être les ministres. Obligé de fuir en Suisse à la suite d'un ordre d'exil auquel n'est pas étrangère l'assistance offerte par moi à votre père à ses derniers momeuts, je n'ai pu remettre les pieds depuis lors sur la terre française : aujourd'hui encore je n'y passe que pour vous voir et m'acquitter de cette commission suprême... Celte nuit même je m'embarque pour une destination qui ne m'est pas permis de révéler.

— Le péril, monsieur, ne vous fait pas reculer devant le devoir. De quelque nature quesoilla révélation que vous avez à me faire, je vous remercie doublement du zèle que vous mettez à me venir joindre.

— Cette révélation, par malheur, n'est pas telle que je la voudrais, moi, missionnaire de miséricorde : maisje ne suis pas ici pour la discuter.

— Parlez, monsieur.

— Vous me dispenserez, u'est-ce pas? Je revenir sur la lutte si vaillamment soutenue par votre père contre les membres de la Société de Jésus... Vous savez aussi bien que moi cette douloureuse histoire. Vous savez aussi à la suite de quelles infernales calomnies, M. de Peyrade, poussé ii bout, mieuta pour venger l'honneur de sa sainte femme, une action contre les misérables.

— Je le sais.

— Vous savez enfin qu'il fut condamné à être pendu...

— Pendu !

— Mais qu'ayant réclamé le billot en sa qualité de noble, il obtint, non sans peine, cet épouvantable adoucissement.

— Je le sais.

— Vous savez enfin que, sur cette place où nous sommes, devant la potence laissée debout, semblait-il, pour que son supplice même fût taché d'infamie, il fut exécuté.

— Justice divine ! Oui ! et je sais comment... Egorgé plutôt !...

— C'est vrai ! et c'est à cet assassinat que je veux eu venir.

— Oh ! parlez ! parlez !

Et le jeune homme serrait à les briser les mains du pasteur dans ses mains

fiévreuses.

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Il se pencha pour prendre le carton, relégué tout au fond de la cavité.

(Ch. XLII.)

Le prêtre se recueillit un instant, comme épouvanté de ce qui lui restait à dire; puis, après un soupir :

— Ce que vous ne savez pas, reprit-il, puisque, trop jeune d'ailleurs, vous aviez été emmené d'ici, où vous n'êtes revenu que depuis peu, c'est que je me suis offert à conduire le condamné au supplice, moi seul...

— .Merci, monsieur.

Ne me remerciezîpas : M. Je Peyrade n'eût-il pas été mon ami, il était innocent, il allait être martyr, c'était plus de raisons qu'il en fallait pour me décider à ne penser qu'à lui...

— Il allait être martyr, dites-vous? Il le savait d*uc?

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