‹ Les débauches d'un confesseurChapitre 54 sur 68 · IH · texte numérisé non relu

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C7e LIVRAISON.

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(librairie anti-cléricale.)

— Oui!

— Ah! c'est horrible !...

— N'est-ce pas? Par un raffinement de cruauté des monstres qui le condamnaient, c'est dans une cellule voisine de la sienne, à haute voix pour qu'il n'en perdit pas un mot, que ses juges s'étaient entendus avec le bourreau...

— Infamie!

— Qu'ils l'avaient payé pour qu'il se fit maladroit exprès, et ne lui coupât la tête qu'à la sixième reprise...

— Oh ! assez ! monsieur ! par grâce, assez !

— Je n'ai pas le droit de vous épargner ces souvenirs : je suis ici pour les raviver... Vous pouvez bien entendre ce que votre père a entendu...

— C'est vrai, dit le jeune homme, se raidissant... Achevez... je vous écoute. Ainsi, il savait d'avance l'horrible supplice qui l'attendait?

— Pauvre et vaillant père ! sanglota le fils.

— Plus vaillant encore, plus héroïque que vous ne le croyez : il avait un couteau qu'un de ses amis lui avait fait passer...

— Et il n'a fias voulu se iuer?

— Non. Outre que sa religion le lui défendait : « Cu serait, disait-il, laisser entendre que je suis véritablement coupable : du moins il* expliqueraient ainsi mon suicide. 11 ne le faut pas ! Toutes les tortures, je les accepte : elles ne feront que rendre ma cause plus sainte, plus odieux mes bourreaux! »

— Oh ! misère ! pleurait le pauvre enfant qui était tombé à genoux.

— Ainsi parlait votre père, monsieur : et je ne sais pas un saint qui ait eu des paroles plus hautes... Seulement...

— Seulement?

— Seulement il faut croire que l'homme vivait encore sous le héros... Mais je m'aperçois que j'ai l'air de discuter... à Dieu ue plaise!.-. Je continue. Voire père ajouta: « Ce couteau, je n'en veux pas pour moi; vous le remettrez à mon fils... »

Le jeune homme s'était soulevé.

— 11 m'a chargé de Iq venger, n'est-ce pas?

— Vous le voulez. ?

— Si je le veux? Une exécution pareille! à faire hurler la foule de pitié... ê comme une bète immonde... Apres tant d'outrages, assassiné tant de l'ois ! Ah !

je serais le de r <\r> lâches, si cette vengeance ne devenait pas ma seule besogne...

Son cadavre en frémirait dans sa tombe déshonorée, si je ne prenais pas celle armé deux fois sainte. Le couteau ! monsieur, donnez-moi ce couteau !...

— Le voici !

— Entiu !

— Mais attendez : le désir de votre père était qu'avec cette arme vous alliez trouver son bourreau d'abord... le connaissez-vous?

— Je sais que c'est le bourreau de Fréjus ; mais je ne l'ai jamais vu...

— Bien. Je vous indiquerai sa demeure...

— Oh! parlez I Que mon père n'attende pas sa vengeance une heure de plus...

— Vous demanderez à cet homme...

— Le nom de ceux qui l'ont payé!

— Oui...

— Apres?

— Apres vous ferez ce que vous inspira votre conscience.

Le prêtre se tut, et il lâcha la main du jeune homme qu'il tenait encore. Celui-ci avait un genou en terre; il baisa l'arme sacrée :

— 0 mon père, dit-il, martyr que ma mère a suivi de si près dans la tombe, je jure de tuer ce boucher d'abord et après lui ceux qui l'ont armé contre toi...

Et il se relevait :

— Adieu, monsieur! commençait-il; soyez béni, vous qui m'avez éclairé... Partez sans inquiétude; les ordres de mon père seront exécutés.

— Un instant! dit le prêtre en l'arrêtant.

— Vous me retenez encore?

— Non pour vous empêcher d'accomplir ce que vous croyez votre tâche; j'en ai d'autant moins le courage que je sais depuis une heure ceci : en tuant ce bourreau, vous aiderez peut-être des amis généreux à sauver un autre innocent, condamné lui aussi par les jésuites, et à qui ce gibet servira demain.

— Ah! le malheureux! que lui au moins évite la mort!...

— Je n'aurais pas fait mon devoir tout entier si vous ne l'évitiez, vous aussi... et je vais vous en donner le moyen...

— Que voulez-vous dire?

— Venez : d'abord il faut que je vous indique la demeure de celui qui vous allez frapper.

— C'est juste.

Et prenant le bras du pasteur, le jeune homme s'éloigna avec lui dans la nuit. Nul autre mot ne sortit plus de ses lèvres que ceux-ci :

— Mon père!

Ce disant il serrait son couteau dans sa main. Le prêtre aussi parlait tout bas; un moment le jeune homme l'entendit qui disait :

— A quel prix, mon Dieu, me pardonuerez-vous le sang que je vais faire verser?...

11 peut être deux heures de matin. La lune baisse à l'horizon. En face de la cabane maudite, trois hommes sont aux aguets, blottis dernière un bouquet d'oliviers. Dans la maison rouge, où la flamme renouvelée de Pâtre incendie toujours les vitres vertes, on entend encore le grincement du fer aiguisé sur la meule.

— Ah! ça! il ne s'endormira donc pas? le misérable bossu... demande Rameau.

— S'il ne veut pas dormir, alors qu'il sorte! ajoute Robert.

— J'aimerais mieux ça, opine Voltaire, je ne vous le cache pas, que de l'aller attaquer, même à trois, dans sa tanière... Le drôle est solidement armé et solidement bâti ; notre devoir est de ne rien risquer, pas même notre peau, sans beaucoup de chances...

Rameau réfléchit :

— Je crois, reprend-il, que le drôle doit nous avoir vus... C'est pour cela qu'il ne se hâte pas de sortir. Il attendra l'aurore...

— Très-possible!

— Vidons la place, si vous m'en croyez... Allons nous porter plus loin dans un endroit savamment choisi... Il ne peut toujours aller à Fréjus que par ce chemin...

— C'est évident.

— Rien de plus simple donc" que de lui dresser un piège et de le pincer par

, derrière sans bruit... /•-

^ — Eu effet... Cela aura même l'avantage, en nous rapprochant de notre voiture, £ju

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jfê 532 LES DÉBAUCHES DUN CONFESSEUR ^V

de nous éviter un trop long parcours avec un paquet aussi pesant et compromettant surtout...

— C'est encore vrai... Vous n'oubliez rien?

— Non.

— Allons.

Dix inimités plus taïJ, les trois amis s'embusquaient dans le fossé, à une portée de mousquet de la ville, tout près d'une voiture de coquetier arrêtée là, sans cheval, les limons en l'air, hermétiquement fermée d'une toile. Le plan d'exécution avait été discuté longuement; enfin on résolut d'agir ainsi qu'il suit : sitôt le bossu signalé, Rameau et Damiens filant vite le long des oliviers, remonteraient la route et, bras dessus. bras dessous, en gais compagnons, la redescendraient à la rencontre du bourreau, s'arrangeant de telle sorte qu'ils puissent le croiser à la hauteur de l'arbre derrière lequel se cacherait Voltaire. Une fois posés ainsi, il ne s'agissait plus que de se retourner brusquement et de se jeter sur l'homme, lequel les aurait déjà dépassés d'un pas ou deux.

Il était évident que Voltaire, connu du bossu, ne devait se montrer qu'en second lieu. Il ne manquait donc plus que lui, et les trois associés commençaient à trouver qu'il se faisait bien attendre. Pourtant sa vitre s'était éteinte depuis bientôt une heure, sa cheminée ne fumait plus. Se serait-il endormi? Si on le savait?... Mais bouger serait quitter le certain pour l'incertain... Les réflexions s'assombrissaient : tel est le coutumier effet d'une attente exagérée.

— Pourvu, murmurait Damiens, que ce roulier si vite disparu ne soit pas un espion...

— Dites donc, commença Rameau, moi je commence à avoir peur que notre homme ne soit parti à Fréjus à travers champs...

— Bah ! il ne semble pas peureux... Je ne crois pas ça, répondit Voltaire.

— Eh ! c'est pourtant vrai? Tenez ! le voici qui en revient !...

— Où ça?

- — Là-bas...

— Mais oui !..

— Il aura oublié quelque chose...

— Vite 1 à notre poste !

Damiens et Rameau, glissant derrière les arbres, descendirent la route à grands pas assez loin, puis se remettant en vue se mirent à la remonter. Pas de doute : c'était bien le bossu avec ses jambes cagneuses et sa liguasse rousse et ses rouges haillons. Il marchait d'un pas délibéré, se redressant pour ne pas perdre un pouce de sa taille.

— Viens, mon mignon, murmurait Voltaire : je vais l'apprendre à faire le faraud et à cracher sur les millions!..

En même temps, qu'il descend, les deux amis remontent, riant et fredonnant ; de joyeux garçons, à ce qu'il semble, qui reviennent d'un rendez-vous où le temps ne leur a pas paru long. Le bourreau ne parait pas les remarquer autrement; seulement il se redresse moins, rentre ses grosses épaules, il se rend compte de l'effet qu'il pourrait produire. Il passe tout près d'eux, satisfait sans doute de voir que leur gaité l'épargne..

— Misérables I

Un en vile étouffé qu'un bâillon arrête, serré sur la barbe queue de vache. En même temps que Robert et Damiens se retournaient, Voltaire a bondi : il lui tient les pieds, pendant qu'eux prennent les mains. Vigoureusement ils ficèlent le gaillard qui

se débat, en font un paquet inerte, le portent à la voiture, le couchent sur la paille et referment la couverture de toile.

— Ça y est! concluent-ils gaiment.

Et ils se serrent la main.

— .Maintenant, eu route!...

Quelle foule grouillante et frémissante ! Tout Fréjus s'est donné rendez-vous là. 11 n'est que petit jour encore : déjà sur la place il ne saurait tenir dix personnes de plus. Et des voitures arrivent encore des environs. Les curieux s'entassent aux fenêtres, montent sur les bornes, grimpent aux arbres, les femmes se font un marchepied des hommes et s'installent sur leurs épaules. Curieux sympathiques du reste : foule en général bien disposée. Une chose surtout fait bonne impression, remue les cœurs et met les larmes aux yeux : c'est la présence de celte pauvre Présidente, debout là-bas, en grand deuil.

Soutenue par la fidèle Mme Allemand, elle a tenu à venir : son attitude, lui a-t-il semblé, doit être une preuve de l'innocence de son mari. Et elle a pensé juste : toute la foule conclut ainsi : Cette femme est sûrement femme de bien et l'homme qu'elle a aimé ne peut pas être un assassin et un voleur. Voltaire et Rameau, chacun de leur côté, Damiens aussi, mais plus discrètement, se font le centre de groupes qui soutiennent cette idée. Chacun à sa façon émeut les femmes, provoque les larmes qui gagnent, évoque le soevenir de cette pauvre Cadière.

— C'est en la sauvant qu'il s'est perdu...

— Fréjus ne doit pas se montrer moins digne qu'Aix : à son tour, il faut le sauver...

Un grand courant de pitié s'établit : cette potence est là, tout le monde le sent, pour un attenta! monstrueux, dont on se ferait complice en ne l'empêchant pas... On iusulU' la potence ! puis les juges!...

— A bas ! crie-t-on, à bas!...

Et on nomme ceux qui ont prouvé la partialité la plus effrontée, qui ont immolé

leur honneur pour de l'argent, les Judas comme on dit. Mais soudain les cris cessent. Tous les cœurs ont battu. Voilà !a minute décisive. Une sourde rumeur parcourt la cohue frissonnante... Une même augoisse...

— C'est lui !

En effet, là-bas, dans le sillon que lui ouvrent des cavaliers, sabre au poing,

voilà, debout dans un tombereau, le condamné, l'innocent!...

Il est pâle, mais digne, les mains liées derrière le dos, sans habit, le cou nu, il ne frissonne pas sous la bise. Son regard cherche quelqu'un... Sa femme sans doute... Oui! Il l'a trouvée... de la tète il la salue... Elle porte son mouchoir à ses yeux, étouffant ses sanglots...

— Ah ! pauvre ! pauvre femme !

Cela n'est -il pas infâme en vérité! Oh! grâce pour elle et pour lui! Car cette

mort, c'est aussi la mort de cette femme! On n'a pas le droit de frapper deux victimes pour un seul crime... Et puis il est innocent! Grâce! Grâce! Et le cri sauveur jaillit de toutes les poitrines gonûées! La fo*le tend les mains:

— N'ayez pas peur ! On vous sauvera ! Ce qu'on criait à la Cadière.

— Ne pleurez pas, madame! Xous allons vous le rendre!... Et ou a forcé les rangs des soldats, lesquels, émus eux-mêmes, ne se défendent A

^Q que faiblement. £^

tes?

— Emportons-le I Abritons-le!..

— Vite ! car voici qu'il touche à la potence. Mais d'ailleurs pas de danger, le bourreau n'est pas là.

...Il aurait dû être à l'attendre. Il n'est pas venu. Ouïe cherche, on ne le voit pas. Voltaire se frotte les mains :

— Lui aussi a eu honte, sans doute.

— Vive le bourreau !

C'est un trépignement de joie. On leur arrachera donc leur victime, à ces robes noires...

— Vive le bourreau !

...Brusquement, d"un seul coup, ces cris s'arrêtent. Le tombereau est arrivé sous la potence... Le nœud coulant est à la hauteur du front du condamné. Et voici qu'au milieu d'une indicible stupeur, cette chose étrange se passe, si prompte, qu'on n'a pas le temps d'y croire. De derrière les hautes parois du tombereau, le bourreau parait! Oui, le bossu, avec ses cheveux roux et sa barbe rousse et ses haillons sanglants...

Dans ses bras nerveux il tient enlacé le président... Il lui passe le nœud au cou et, d'un effort, jette le corps dehors de la voiture qui avance brusquement. Le corps n*a eu qu'un bond. Les jambes tressaillent. Une convulsion terrible plie les reins... La face se congestionne, la bouche s'est ouverte, la langue pend, tuméfiée... Le corps est raide, inerte. Le bourreau n'a pa.s eu besoin de se pendre à ses pieds. Le président Lebret est mort...

...Hélas ! sans doute aussi la présidente ! Car elle vient de s'affaisser comme une masse, sans un cri, livide... La malheureuse ! Vite! du secours! de l'eau... Pauvre 1 Ne vaudrait-il pas mieux pour elle que ses yeux ne se rouvrent plus ? Et le bourreau? où est-il ? Le misérable! Le tombereau sinistre a fui... par où? Nul ne le sait. Par cette rue?... Oui... Le cheval s'arrête... courons. Plus de charretier. Personne dans l'ignoble voiture ! Ils se sont enfuis par quelque ruelle. La porte s'est ouverte pour eux d'une de ces riches maisons aux volets clos, muettes comme des tombes...

Sur la route, Voltaire, pâle, court avec Rameau.

Ni l'uu ni l'autre n'ont eu un cri. Mais eulin, cela confond, ils l'avaient attaché dans cette voiture là-bas. voyons! Qui doac l'es! venu délivrer. Tonnerre I personnel Il y est encore ! ficelé des pieds à la tête. Voyons, amenons-le au jour! Mais quoi ! du sang? 11 a un couteau dans le cœur! Us l'ont tué! Pourquoi?... Oh! prenons garde! Qu'est-ce qui tombe là?... Une perruque rousse !

— Enfer! ce n'es! pas le bourreau.

C'est un tout jeune homnib qui sous ces haillons rouges est en grand deuil!...

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