ON DEMANDE UN PETIT CLERC
... Les gens qui connaissaient le roi sentirent parfaitement que, môme en ce J^ grand deuil, le seul qu'il ait eu de sa vie, ce qui le touchait, c'était bien moins la ca;
morte que la mort. Cette femme adorée ne fut pas exceptée de la règle commune. On ne mourait pas dans Versailles, du moins on emportait le corps (pas encore expiré ?) on le fourrait dans nn hôtel voisin. Cela se fait pour elle, et, sans cérémonie, on la jette dans une remise! Devant mouler sa face en plâtre, on remarqua que sa bouche restait ouverte par une convulsion. Deux hommes forts ne furent pas de trop pour empoigner la tête, la serrer, et, de force, fermer cette gueule béante. Cela parut bien drôle et amusant pour la canaille qui entra. Ces imbéciles croyaient, ou faisaient semblant de croire «pie c'était elle qui éloignait le roi de leur Versailles. 11 firent à ce cadavre toute sorte d'indignités, tirant dessus des fusées, des pétards, outrageant de leur mieux « la reine de Choisy ». On avait prévu à merveille que le roi n'exigerait aucune enquête. Les médecins furent prudeuts, ne virent rien. Le roi voulait-il voir? Voulait-il bien sérieusement pousser à bout, connaître les gens hardis qui avaient fait le coup, et qui auraient cent fois mieux aimé avoir tout de suite pour roi un dauphin de treize ans. Sa tète parut très affaiblie... (Michelet, t. XVIII, p. 169.)
Un moment on craignit qu'il ne devînt fou...
Quelle chance s'il l'eàt été en effet ? Avec un roi insensé comme Charles VI on n'avait plus besoin d'une Isabeau de Bavière pour livrer la France à l'étranger : la Société de Jésus était là. Le roi de Prusse Frédéric le Grand regardait dès lors de notre côté... Eh bien ! mais c'était peut-être une ambition à cultiver. Le jour où on verrait que, grâce aux efforts des philosophes, 1 esprit de libre examen prendrait le dessus, le roi, cette girouette, se détournerait décidément des honnêtes gens; estce que les révérends pères tenaient à être Français, eux? Aucunement. Ce jour-là donc on obtiendrait la neutralité de la catholique Marie-Thérèse, on traiterait par en dessous avec le roi de Prusse, et, mon Dieu ! tout bonnement on lui livrerait la patrie, à condition que sitôt qu'il en deviendrait le maître, il y constituerait suides bases inébranlables la révérendissime Société. Périsse le monde plutôt que la religion ! Et vous croyez que ce sont menaces en l'air ?... Vous allez voir !
L'affaiblement d'esprit pitoyable où fut Louis XV, sa peur profonde de la mort après la catastrophe horrible de la Nesle donnait bon espoir au clergé... Mais la peur est un mauvais ressort de gouvernement : ça s'use à la fin. Fleury, que rongeait maintenant une vilaine colique, n'était plus un épouvantai!. Comment le tenir"/ Le roi reprendrait-il maîtresse? De lui-même c'était douteux : peut-être vaudrait-il mieux, si parfois revenait l'humeur libertine, suppléer par une petite maison, des dames complaisantes, les nocturnes hasards sans amour et sans souvenir, doue sans effet ni influence. Il fallait un courage réel pour entreprendre de refaire une maîtresse, de rendre le roi amoureux.
Conseil pris, cela parut pourtant préférable. Seulement, à la Tournelle que présentait son père d'abord, Lebel et Richelieu ensuite, et que les jésuites avaient promis de faire arriver si elle s'en gageai I à les soutenir, les lînaueiers Paris opposaient la petite Poisson. Eux aussi, les âpres hommes d'affaires, eussent bien souhaité tenir le roi par une femme : au cas, probable où, la guerre éclaterait, ils obtiendraient par elle d'être nommés fournisseurs spéciaux des armées : et l'on sait quelle pèche en eau trouble ! La lutte fut donc active : la petite Poisson, dix-huit ans à peine, était un bijou plébéien, une enfant accomplie, une Pandore douée de toutes les arts, peignant, chantant, que sais-je? Frottée aux plus libres- esprits asskks dans lé salon de sa mère, elle avait joué avec Montesquiea et Voltaire ! Et c'est ce qui la faisait redouter de ces messieurs de la Société. Par dessus le marché, intéressante en diable, ayant trouvé A ^ pour se faire voir un prétexte excellent, il n'y avait pas à dire, la fameuse grâce de r^f
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son père. Le roi souriait, regardait volontiers. Les saints hommes s'alarmèrent. On coupa court eD décidant le Roi, non à prendre la iille, mais à faire grâce au père. Cela finissait tout. Les Paris, démontés par ce coup droit, comprirent qu'il fallait d'abord la marier, la faire dame d'un salon, une reine de la mode et des arts, mais surtout lui ôter ce fâcheux nom de Poisson, dont on plaisantait trop. « La caque sent toujours le hareng, etc. »
Le roi, qui avait tant aimé la Nesles, un des grands noms de France en somme, eût bien fort descendu avec celle-ci. La famille royale supportait mieux la Nesles, disant : « elle est de qualité. » Cela retarda la Poisson, et de plus de trois années. Pour le moment donc, les Tencin, — ce qui voulait dire les jésuites, — étaient forts, ayant en main une princesse, laquelle, raison nouvelle de sympathie, était encore une Nesles, et la plus grande de toutes.
Ceci mérite explication. Le régent, qui, sans trop se cacher de cet accommodant marquis de Nesles, avait eu longtemps Mme de Nesles la mère, se croyait père de ses dernières filles, tout au moins de celle-ci. 11 l'avait dotée et mariée à un bon gentilhomme, le marquis de la Tournelle. Bientôt veuve, il y avait deux ans de cela, fort belle et brillante, cette dame qui se sentait Condé, en avait la hauteur, malgré sa pauvreté. « Haute comme les monts, » disait M"'c de Tencin, sapalrouue. — Matrone serait plus juste. Elle n'en fut pas moins basse, avare, et, sans doute stylée par son amant Richelieu, et surtout par son digne père, elle débattit longuement dans sa froideur solide ce qu'elle aurait de son corps. Bien différente de la Nesles, elle demanda toujours pour elle, jamais pour la France.
Le roi, triste et morne, se tenait à l'écart de ces honteux débats ; mais son carême ne pouvait durer longtemps.
On ne boude guère son ventre, encore moins ses sens, surtout quand on est Louis XV. Il daigna enfin s'allumer : savamment écarté de toute autre et mis en appétit, pendant que le roi de Prusse s'arrange avec l'Autriche et l'Augleterre, s'allie Hollande, Danemark, Pologne et Saxe, puis Sardaigne, pendant que la France reste seule, que Marie-Thérèse nous tient dans Prague, Sa Majesté Fraucaise est absorbée dans le traité de la Tournelle. La daine exige des choses énormes et insensées : un duché (Cliâteauroux) ; plus l'état fastueux qu'avait eu la Moutespan; plus des avantages futurs pour les enfants qu'on lui ferait... Car elle espérait bien ne pas se laisser distancer par sa sœur cadette... Et ce traité immonde publié à grand bruit, à son de trompe, le duché vérifié, enregistré eu parlement avec uu tas de considérants flatteurs, comme on eût garanti uu traité avec telle puissance étrangère. Elle allait jusqu'à exiger une autre chose à ne pas croire, que, si elle venait à mourir, ce fût sa sœur qui lui succédât, cette eflroutée Lauraguais que Louis XV appela plus lard la rue des Mauvaises paroles. Sans doute cette dernière clause avait été dictée par M. de Nesles, le père, jaloux d'y voir passer toute sa postérité.
Véritablement ou croit rêver : jamais l'imagination d'un romancier avide de souiller la monarchie n'eût trouvé cela.
Qu'elle l'ose, elle, c'est déjà monstrueux ; mais que dira-t-on du roi qui consent'? En réalité tout était mort chez lui... La succession assurée à celte amusante et cynique, laide et drôle Lauraguais, il l'accepte... Bellisle cependant est pris dans Prague: il sort, sortie merveilleuse, emmène une garnison qui meurt de faim, retraite plus merveilleuse encore... Chevert laissé avec les malades résiste encore à Marie-Thérèse, et si bien qu'il oblieut les honneurs de la guerre... Mais à quel prix a-t-ou sauvé, — et >v pour combien de temps'? — l'honneur du drapeau?... Pendant que l'année gelée J ;ri laissait ses morts tout le long de la route, Louis XV consacrait sa nouvelle acquisition q£*
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Étes-vous là, Monsieur Girai^?... il fait si nuit chez vousl.
[Gh. XLIII.)
ea menant la duchesse de Chàteauroux à l'Opéra. Victoire! S'il eût osé, le clergé eût chanté des Te Deuml Fleury en fut si joyeux que cela hâta sou mal; sou dévoiemeut évacua le peu qu'il avait d'âme... Mais pour qu'il fût dit que son dernier soupir même coûta cher à la France, la veille il déclarait aux Prussiens, nos bons amis les ennemis, la guerre qui devait être laguerre de Sept Ans... Cela divertirait le roi, le changerait; quant à la nouvelle duchesse, quel beau rôle cela lui offrait ! Celui d'Agnès Sorel, ni plus ni moins : elle allait conduire le roi au salut de la Frauce dont la perte était d'avance assurée ; on ferait là-bas sur la frontière une promenade militaire en grand appareil, qui ne contribuerait pas peu à relever le prestige de Sa Majesté. Que si par malheur nos armées étaient vaincues, si la guerre de cette dame tournait mal, eh bien! mon
68e LIVRAISON.
(librairie ANTI-CLÉRICALE. j
Dieu! od se rendrait à ce cher cousin le roi de Prusse, ou n'en vivrait ni plus ni moins bien : tant que les jésuites restaient dans le iv- qu'il
chai geât de nom1? Après nous le déloge ! On se sérail toujours Lien amusé... Si Lieu \[ue, ma foi, à peine le cardinal défunt, tous eu rirent, et dans l'antichambre, chez le mort même, on en lit des chansons. Chacun se sentait joyeux. Le roi aussi. Il fut fort gai, et dansa une ronde à la Muette, d'après un air nouveau que la Chàteauroux avait fait sur Maurepas, l'ancien mignon du roi, sur sou sexe équivoque, son incapacité ur (iteme rétrospective, t. V, p. 213). Toute la cour était en fête. Seul, l'exchan onnier chansoané à sou tour, s'abs-tint. Plus facile à la plaisanterie d'ordinaire, il rit jaune cette lois. Peut-être cet interrègne de maîtresses lui avait-il rendu l'espoir, du, île reprendre sur le roi sa honteuse, sou infâme influence. Quelques jésuites, Pérusseao entre autres, y avaient ;
Quoi qu'il en soit, tandis qu'on répétait eu chœur le refrain de circonstance, M. b niinique Lebel, alors eu train de causer avec une grosse femme, récemment nommée intendante sous ses ordres, entendit Maurepas murmurer, les lèvres serrées :
— Chante, va, duchesse de Lit-Ouvert! Chantera bien qui chantera le dernier!...
« On demande un petit clerc. »
Telle est l'affiche qui s'étalait en belles majuscules sur la porte de l'étude de maître . à Toulon, ce même maître Claret. chez qui nous avons vu Catherine aller faire nation. Le petit clerc dont l'absence se faisait sentir était an élève des jésuites; il avait quitté l'étude | endant le procès; et il faut croire que sou hostHilé déclarée à la puissante société avait rendu prudents les compétiteurs, car personne ne s'était présenté encore pour prendre la place offerte. Aussi ce fut un étonuement parmi les clercs supérieurs quand, un matin, quelqu'un se présenta, dont la première phrase fut :
— Ci si ici qu'i i. demande on petit clerc?
L'étonnemenl se mêla de gaile, car la phra: réœestée d'un accent mar-
seillais des plus vifs, et l'homme qui l'avait prononcée était un grand gaillard, au large
. de ligure haute eu couleur avec des favoris très-noirs et des cheveux déjà grisonnants.
— C'e.-l ici, répondit maître Claret, qui entrait. Lt il ajouta en regardant le personna
— C'est pour un jeune homme de votre famille?...
— Non pa ...
— Ou de vos -protégés, que vous demandez la place?
— Excu .... Ce; i ; our moi-même, tel Maître Claret ne put s'empêcher de sourire el les clercs de rire, tant cette idée
.'. petil clerc s'accordail mal avec le nouveau-venu. Celui-ci ne parut pas s'intimider le du monde, d'aillenrs.
— Je sais, lit-il avec un sourire, que la c\io.<f peut paraître plaisante... Mais el l'i -l moins qu'elle n'en a l'air...
Ce disant, il montrait sou costume râpé qui dénon aie réelle.
— Expliquez-vous, monsieur, dil maître Claret en offrant une chaise au Marseillais; tout le monde ici a pu s'étonner, personne, je vous en réponds, □ si
uer.
— Merci, monsieur..'. Vous m'avez l'air d'un brave homme, vous... Vous ré- [ue je m'étais faite de votre personne... >
— Comment? ^v
— Je suis venu parce que je sais que vous avez pris fait et cause pour Catherine Cadière contre ces misérables jésuites.
— Je n'ai fait que mon devoir...
— Et je vous en estime, té! Il y en a tant d'autres qui ne l'ont pas fait, et on avait tant d'excuses pour ne pas le faire !
Le gros homme eut un soupir ; puis il reprit avec une tristesse qu'il essayait de cacher sous un sourire et qui n'était pas sans grandeur : •
— Bref, monsieur, vous u'étes pas sans savoir qu'après le second jugement rendu, les jésuites, furieux, ont commencé à se venger un peu sur tout le monde de n'avoir pu se venger sur la pauvre Catherine.
— Je sais...
— Vous savez que l'avocat et le procureur de la "malheureuse sont menacés de perdre leur place... que l'abbé Gastaud, célèbre avocat du Parlement d'Aix, pour avoir eu l'imprudence d'écrire quelques ligues où il blâmait la sentence des juges, vient d'être exilé à Viviers...
— J'ignorais cela...
— Je vous l'apprends donc, comme je vais vous apprendre sans doute que quatre bons négociants de Marseille, sous prétexte qu'ils avaient parlé indiscrètement pendant le cours du procès, furent arrêtés.
— Arrêtés?...
— Oui, monsieur, et mis aux fers; ces bons messieurs n'y allèrent pas de main morte :1a boutique fermée, le patron en prison, vous comprenez, les affaires étaient perdues; leurs familles tombèrent vite dans la désolation et presque dans le besoin...
— Pauvres gens!
— C'est bien le mot... Irc-is d'entre eux, M.M. Rochegrive, marchand de corda es; Leydrade, commissionnaire en vins et Sou r, tombèrent dangereusement malades, sans qu'un laissât à leurs parents et à leurs amis la liberté de les secourir...
— Quelle indignité !
— Encore les jésuites iieaient-ils que ce n'était là qu'un léger échantillon du a châtiment réservé à ceux qui osaient douter de l'innocence du père Girard... Canailles,
va! Canailles, canailles!...
Ei le gros homme se montait.
— Mais pardon, je m'anime là, et j'oublie ce que je suis venu vous dire, c'est-àdire que, de ces quatre négociants, c'est moi le quatrième, Rémy Cabirous, ma: de denrées coloniales, le moius à plaindre en somme, puisque la sauté m'est ri qu'étant célibataire, je u'eniraiue pas ma famille dans ma ruine... Tant il y a pourtant qile je suis ruiné, pas moins; que l'ouvrage devient difficile à trouver, qu'il faut manger pourtant, et que, si c'était un effet de votre bonté...
— Il suffit, monsieur, interrompit le notaire, la place que vous venez demander est à vous...
— Oh ! monsieur !
— Je n'ai qu'un regret, c'est de ne pouvoir vous l'offrir plus belle...
— Ne regrettez rien, je serai bien ici, et chez un honnête homme.. .C'est quelque chose, té! par le temps qui court... J'espère d'ailleurs gagner ce que vous me donnerez: je m'entends un peu aux affaires, je saurai grossoyer une minute tout aussi bien qu'un autre... et pourvu que ces jeunes gens-là ne se moquent pas trop du petit clerc...
Cu. — -> ayez crainte ! j
J^ Et le notaire n'avait que faire de l'affirmer : la sympathie de ses employés était j\
\y 540 LES DÉBAUCHES D'UN CONFESSEUR - "vV
déjà acquise au nouveau-venu. Installé de suite, Rémy Cabirous se mit à l'ouvrage, et d'un bon cœur ; il ne s'en distrayait pas même pour causer. Dieu sait pourtant s'il lui fallait répondre à des questions. Lui-même en avait à faire; tout en écrivant, il demanda ce qu'étaient devenus ce brave François et sa femme... Mais avec la meilleure volonté de le renseigner, les clercs ne purent rien lui apprendre de précis; tout ce qui était sûr, c'est que François, dès son retour à Toulon, avait vendu sa boutique. Pas d'autres nouvelles. Vraisemblablement il était parti à l'autre bout du royaume...
— Et bien il avait fait ! coenluait le Marseillais... Quand ce ne serait qu'à cause de sa femme...
— Comment?
— N'est-elle pas jolie, té?
— Eb bien ! quand la femme est jolie comme Eve, c'est le jésuite qui est le serpent.
— C'est vrai...
Et de rire.
— Sans compter, reprenait « le petit clerc, » que les femmes jolies ont moins de vertu que les autres...
Oli ! pour ça, par exemple, ce ne fut qu'un cri ; il n'y avait jamais rien eu à dire sur Thérèse, elle était au-dessus du soupçon... On en pouvait répondre...
— C'est bien! fit l'autre, prenons que nous n'avons rien dit. Il avait demandé à ne pas quitter l'étude de la journée; il avait, disait-il, son
déjeuner dans sa poche, et mangerait tout en travaillant... Ce serait toujours une heure de plus d'ouvrage... Maître Claret avait insisté pour le faire déjeuner à sa table; mais le Marseillais lui lit comprendre qu'il acceptait bien un salaire, [tas une aumône, et il considérait comme telle celte invitation. Le notaire se rendit doue à ses scrupules, si bien qu'à l'heure du repas, pendant que M. Claret déjeunait chez lui et que ses clercs s'en allaient, qui chez leurs parents, qui dans leur auberge, Rémi Cabirous resta seul dans l'étude à copier un acte de vente. 11 avait tiré de sa poche uu morceau de pain et un bout de concombre, et, tout en écrivant, il grignotait... C'est ainsi que le trouva la bonne du notaire, quand elle vint, de la part de son maître, lui apporter un verre et une bouteille de vieux vin dont il le priait d'arroser son déjeuner à sa santé... L'offre était trop cordiale, et Rémi se fût montré susceptible a l'excès en la refusant. Il accepta, et, tout de suite, but un doigt de vin à la santé du notaire et de sa jolie bonne, qui, du coup, sortit toute rouge... Quelques instants encore, Rémi grignota son pain et sou concombre... Puis il se leva sur la pointe des pieds, alla tirer sans bruit le verrou de la porte par où était sortie la bonne, et se mit à faire le tour de l'étude, examinant avec soin le titre de chacun des cartons verts où étaient renfermés les dossiers.
— Puisque, se disait-il, Voltaire veut plaider eu nullité contre le testament d'Yolande, il faut qu'il ait une arme contre nous... Laquelle? Le testament peut seul l'indiquer...
Cependant il furetait toujours, obstiné...
— llicu ! . .. Je ne trouverai rien aujourd'hui... Et pourtant le testament est bien sûrement ici! Ce sera pour ce soir; j'amènerai la conversation là-dessus... Voyons encore : j'ai le temps... Je n'ai pas cherché par ici...
Et montant sur une chaise, il continua son exploration, marmottant toujours entre ses dents :
— Qu'il soit parti si loin que cela, j'en doute... Ma police est bien organisée; A N* et je n'ai pas été prévenu que ni lui ni elle ait quitté Toulon... ^v
Il s'interrompit, rêveur, et son œil sombre avait un regard aigu. Il se trouvait alors debout près d'un rayon qu'il venait de constater plus profond que les autres.
— Que signifie? se demanda-t-il .
Et, en déplaçant un carton, il se rendit vite compte que cette profondeur plus grande répondait au creux produit par une porte. L'étude et le rez-de-chaussée de la maison voisine communiquaient jadis par cette porte-là, laquelle se trouvait condamnée par ce fait que les rayons chargés de cartons y étaient encastrés. Soudain, un nom aperçu sur une pancarte le fit tressaillir. Il avait lu : « Famille Lebret. »
— Voilà mon affaire! se dit-il.
Et il se pencha pour prendre le carton relégué tout au fond de la cavité : il lui fallait, monté qu'il était déjà sur la chaise, se hisser encore sur la pointe du pied. Enfin il arriva à attirer le carton, l'ouvrit. La première pièce qu'il y trouva était le testament de Mme d'Avroles ; il le retira du carton qu'il remit en place, redescendit à sa table et, vivement, parcourut le précieux document. Eu même temps, il avait ôté d'un petit fourreau serré dans sa poche, un mignon petit grattoir tout de frais affûté. Mais, à la lecture du texte olographe, sa figure s'éclaira :
— Nulle prise, dit-il, aucun codicille rectificatif... Les seules conditions pour que nous héritions sont que la mère et l'enfant soient morts : la mère est morte et l'enfant aussi... Pas besoin de mon petit outil.
Et remettant le grattoir dans le fourreau et le fourreau dans sa poche, il alla replacer le testament dans le carton vert. Or, il s'aperçut alors de deux choses en un seul regard : d'abord qu'au-dessous de ce testament il y en avait un autre, intitulé : « Testament de Mrae Lebret », d'écriture récente, et qu'il allait tout bonnement mettre dans sa poche, avec l'intention de le détruire, mais un mot qu'il vit au bas l'arrêta : « Fait en double, ce..., etc. »
— Il faudrait les supprimer tous les deux, et le second n'est pas là...
Il venait de le vérifier .. D'ailleurs rien ne prouvait encore que le testament leur fût désavantageux. Il s'en rendrait compte ce soir : il n'en avait plus le temps à cette heure. Il remit donc tout en ordre, et c'est alors qu'il constata ce qu'il venait déjà de remarquer, à savoir, que le papier collé, pour compléter l'isolemenl. sur l'imposte de la porte condamnée avait été collé du côté de l'étude, et qu'il suffira d'en enlever large comme le pouce pour dégager sur la vitre un regard fouillant L'appartement voisin. Cette idée de savoir ce qui se passait là venait de lui être inspir par le son d'une voix entendue et qui l'avait fait vaguement tressaillir... Il pré l'oreille... Et rien ne saurait traduire la joie sombre et violente qui illumina o.i figure :
— Ah ! je savais bien ! dit-il seulement.
Ardemment, il écoutait, les mains tremblantes, les yeux mi-clos... Il ne pouvait s'en détacher. On eût dit que ce qui le retenait là c'était de l'amour et de la haine à la fois. Une heure qui sonnait l'avertit qu'il était temps de quitter ce poste. Sans bruit, il remit tout en ordre, descendit de sa chaise, revint à la table, après avoir déverrouillé la porte, et s'allongeant la tête sur le bras, se mit, non sans cacher son pain et [son concombre, et vider un plein verre de vin, dans la posture d'un homme qui dort. Il était temps... Les clercs rentraient... et derrière eux maître Claret.
— Eh bien! M. Rémy?...
— Oh! pardonnez-moi, messieurs, fit le Marseillais, rouge de honte en se frot-. tant les yeux. Maître Claret m'a envoyé de bon vin. Je n'eu avais plus l'habitude, donc, et, ma loi, un peu étourdi, je me suis endormi, té! au lieu de travailler... Ça ne m'arrivera plus, je vous jure...
— Allons, il n'y a pas grand mal, fit le notaire, arrêtant de nouveau les rires de ses employés : fespère que tous reprendrez l'habitude du vin.
D'ailleurs l'ex-marchand de denrées coloniales lit tout ce qu'il fallait pour rattraper le temps perdu ; il travailla tout le tantôt sans ouvrir la bouche, sombre, vraisemblablement au souvenir de ses malheurs. Et le soir, il obtint dé Me Claret l'autorisation de revenir veiller après le dîner.
— Soit, répondit le notaire ; mais, je vous en avertis, vous serez seul dans l'étude, ça ne sera pas gai.
— Ça m'est égal ; je ne cherche pas à m' égayer ; je ne veux que gagner de l'argent. .. d'ailleurs le travail me distrait.
— A votre aise donc.
— Je vous remercie, monsieur, vous n'obligez pas un ingrat, té!...