CHAPITRE XLII1 LE SECRET DE LA MORTE
Et maintenant, madame, lit Voltaire, partons.
— Partez, messieurs, répondit .\l'"e Lebret; je vous rejoindrai tout à l'heure, et nous quitterons Fréjus ensemble.
Voltaire, Rameau et Damiens, présenté à la présidente pour ce qu'il était, ■dire un ami, venaient de tenir conseil avec la veuve de Lebret. Il avait été n que tout le monde avait fait son devoir, et qu'il De fallait s'* d prendre de la mort du président qu'a une exécrable fatalité, qu a une rose infernale de leurs infai:. ennemis. Ceci ne faisait pas de doule : l'incident du routier ivre, espion si vite disparu dans la cour de l'auberge, le dégaisemi i par un complice, tué ensuite par
ceux qui l'avaient utilise, lu prouvaient suffisamment. Une autre preuve encore, et bien concluante, c'est que, sur la funèbre place, au moment OÙ la dernière convulsion agitait le cadavre du supplicié, une voix au milieu du silence, avait dit : — Trois I — La même, sûrement, qui avait déjà dit : — Un! — à la mort de l'évéque de Toulon, et : — Deux! — à L'empoisonnement de Pauline.
Un tel insuccès était décourageant, il faut le dire: énervante, cette lutte perpétuelle dans la nuit contre des ennemis masqués, surgissant ou ne sait jamais d'où, ihM'iiieins d'armes terribles, inévitables, sou, lues organisateurs de macliinalious surhumaines. Voltaire, si vaillant pourtant, mais à qui, comme à tous les pttèti petits succès de détail étaient nécessaires pour lui l'aire atteudre la victoire définitive, se lassait visiblement. Aussi accepta-t-il sans marchander l'offre qu'on lui lit de se désister de son procès eu nullité à propos d'Yolande. Pour fai tament
maîtresse, il lui eût fallu, en effet, prouver la substilutiou de reniant vivant à i enfant mort. Rameau était bien la peur cela, mais qui sait quels ressorts secrets aient pas faire joner encore ces messieurs de la Société? La vérité était là évidente: ^--, J^ qui sait s'ds n'arriveraient pas pourtant à prouver Voltaire coupable de mensonge, £L
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comme ils avaient prouvé Lebret coupable d'assassinat. Uue autre raison retenait surtout Voltaire. Il fallait prouver que son enfant vivait; dire seulement qu'il vivait, ce fils qui seul les séparait de l'héritage convoité, c'était le désignera la mort. Nous savons qu'un meurtre ne leur coulait guère...
— Non! conclut Voltaire, je veux bien vous donner ma peine, ma vie; je l'ai risquée aussi souvent que ma liberté. Mais la vie de mon enfant, jamais! C'est assez que je leur aie laissé prendre la vie de sa mère... Qu'ils reprennent leurs deux millions 1 Je ne crois pas que M™* Lebret les regrette plus que moi.
— Hélas! avait répondu la inalheutv
Elle ne tenait pas davantage à ce qui lui revenait de Bouret, ni à ce qu'elle possédait elle-même.
— Si j'y tiens maintenant, dit-elle, vous savez bien que ce n'est plus pour moi.
— C'est vrai, ajouta Voltaire; mais il ne faut pas vous abandonner non plus; votre désespoir irrite no^re dépit... Consolez-vous un peu si vous voulez que nous reprenions courage.
' — Vous avez raison. Mais que voulez-vous? C'est plus fort que moi; je vis, je n'ai plus de raison de vivre; tout est mort en moi, je devrais être morte... 11 me semble toujours que la mort m'appelle, me criant : « Eh bien! que tardes-tu"? »
Elle avait dit ces mots s'animant ; un peu de sang était remonté à sou front de marbre, une lueur avait jailli de ses yeux braies de tant de larmes.
— Ne l'écoutez pas, cette voix ! dit Voltaire en lui prenant la main. 111a regardait bien en lace, pour lui faire comprendre qu'il devinait sa tentation.
— Ne l'écoutez pas! Eu cédant à sou vertige vous donneriez raison à ceux qui doutent encore de celui qui était uu innocent, qui maintenant est un martyr.
La veuve se tut, puis après un silence :
— Soyez tranquille, mon ami, dit-elle, je ne me tuerai pas. Quelques instants après, Voltaire et Rameau quittaient avec Damiens la maison
où la malheureuse femme avait trouvé abri à Frèjus, pour aller l'attendre dans leur auberge.
— Pourquoi ne pas l'emmeuer tout de suite? demandait Rameau.
— Elle veut, j'ai cru le comprendre, aller pleurer encore sur le pauvre coin de terre où a été jeté celui qu'elle aima tant...
— Pourvu qu'elle eu revienne !
— Elle m'a promis de vivre.
Et chacun, avec un soupir, pensait à ce qu'allait être la vie de cette infortunée,
coupable de ceci : s'être trouvée sur le chemin d'un jésuite.
— Ali ! ça reprit Voltaire s'adressant à Damiens, quand ils furent enfermés dans leur chambre, nous n'avons donc plus rien à faire ici et nous partons; mais, comme je vous l'ai dit, je crois préférable de ne pas vous emmener.
— Je vous regretterai, mon... maître, dit le faux espion avec bon sourire.
— Et moi aussi; mon... élève et ami... Mais je crois plus avantageux pour nous que vous retourniez vers Girard : de là vous serez mieux placé pour nous tenir au courant de ses projets.
— C'est vrai...
— Vous lui direz que j'ai cru deviner en vous un espion, que je vous ai flanqué ;i la porte, et vous lui prouverez n'avoir pas perdu votre temps à. mou service, en lui répétant, cela est sans conséquence', tout ce que j'ai essayé pour sauver Lebret, et l'intention où je suis d'abandonner le procès Yolande... sans lui dire, bien entendu,
jn e c'est à cause de mou fils. £V>
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— Bien entendu...
— Pauvre enfant ! Au moins aurons-nous réussi à le tirer de leurs griffes, lui et l'enfant de Catherine, et cette pauvre Catherine, et cette bonne Laugierl...
— C'est déjà quelque chose d'avoir sauvé ceux-là.
« — Soyez tranquille, mon ami, avait déclaré Mme Lebret; je ne me tuerai pas. »
— J'ai bien promis de ne pas me tuer, se disait-elle quand elle fut seule; je n'ai pas dit que je ne me laisserais pas tuer... Car c'est sans doute à un guet-apens que je vais... Cela est bien probable du moins, puisque le billet est de son écriture...
Et, tout bas, elle relut le billet reçu avant la visite de Voltaire, et dont elle ne lui avait pas parlé... A quoi bon?... Ce billet était aiusi conçu : « Si vous tenez à vous réconcilier avec Dieu, venez aujourd'hui dans la première ruelle qui donne sur la rue Traversière. Vous demanderez M. Fellmann. »
Cela n'était pas signé, mais l'écriture était de Girard, et cela devait suffire à rassurer la présidente. S'il eut vraiment organisé contre elle un guet-apens, aurait-il laissé derrière lui une preuve aussi indiscutable? Cela était moins que probable-; il fallait avoir de la mort l'appétit furieux qu'eu avait la malheureuse veuve pour s'attarder à cette idée. Girard lit bien de ne pas insister davantage, de ne pas souligner la sécurité de cette démarche : la croyant sûre, M'ne Lebret ne l'eût pas faite. Elle y alla, sentant qu'elle allait à un meurtre, heureuse de cette délivrance plus prompte...
Dans la maison où. nous avons conduit le lecteur dans la première partie de ce roman, alors que Truc y fit la connaissance de l'être mystérieux désigné sous le nom de Fellmann, un homme attendait, sombre de costume et de visage. C'était le Père Girard. Il allait et venait, à graods pas, les lèvres serrées.
— Viendra-t-elle? se demandait-il.
Pris dans un engrenage d'événements violents, Girard, depuis pas mal de mois
déjà, n'avait eu que ie loisir de s'occuper de sa sûreté; après le double procès, les juges évités et la potence, c'est la colère de la foule qu'il avait fallu tromper; puis le pièue dressé par Voltaire et dans lequel il avait bien failli laisser la vie : puis enfin l'œuvre de haine, l'empoisonnement de Pauline, grâce au masque de velours noir, idée de Lebel mise à exécution par la Guiol, et la pendaison de Lebret. Cette poussée d'obstacles à renverser qui avait l'ait de sou existence quelque chose de comparable à la marche d'un pionnier à travers une forêt vierge où tout est péril et mystère, ne lui avait véritablement pas laissé le temps de souffler. Il ne commençait à reprendre pied que du jour où il avait vu le président la tête dans le nœud coulant. De ce moment, se sentant à nouveau soutenu par la Société, il était revenu à la possession de lui-même. Il ne jouissait pas encore du fruit de ses crimes ; du moins il ne luttait plus : cette bataille enragée était finie. 11 pouvait se mettre un peu à l'aise, déboucler sa cuirasse, rentrer, furtivement, dans le rang des vivants. Mais que de précautious encore 1 Adieu pour longtemps, peut-être pour toujours, les triomphes oratoires, préludes à d'autres triomphes plus doux et mieux prisés du prédicateur... Adieu les femmes! La fidèle Guiol était tout le dessert qu'il lui fût prudent de s'offrir; et, pour le moment, elle était à Paris. Donc, abstinence complète; il y mettait de la raison; il savait bien qu'aujourd'hui la soutane ne serait plus le pavillon qui couvre la marchandise : outre que les femmes iraient bien moins volontiers à lui, les maris, pères ou frères, ou, seulement, liancés, se gêneraient beaucoup moiûs pour lui faire payer cher ses convoitises. Risquer le coup de Saturnin Castagnol serait trop risquer à celte heure. Jamais, donc, ^ le Père Girard n'avait, « par un juste retour des choses d'ici-bas », mieux pratiqué, — $£"
Les deux femmes se sr nt serrées l'une contre l'autre, cachant les deux berceaux. Au dehors vers la fenêtre, approchent des ombres. (Ch. XLIV.)
par force, — le commandement fameux dont il s'était si souvent servi au confessionnal pour entrer en matière auprès de ses pénitentes :
Œuvre de chair ne désireras Qu'en mariage seulement.
Il est vrai qu'il se rattrapait d'un autre côté : à défaut de celui-ci, il se payait le péché capital voisin : la gourmandise lui remplaçait pour le moment la luxure. Suppléant bien insuffisant, d'ailleurs, remède souvent contraire au mal ! En effet, la bonne chère que le jésuite prenait comme dérivatif, comme distraction, au lieu d'être une
<LIBRAIfWS ANTI-CLÉRICALE.)
soupape de sûreté en ouvrant une pâture à ses instincts dans un sens meilleur, ne faisait souvent qu'en irriter la révolte. Bien des fois il sortait de table beaucoup pluque guéri : ta bête, à moitié contentée, exigeait une autre satisfaction, d'autant plus violemment que la réfection avait été plus complète. Girard, évidemment, tournail dans un cercle vicieux. Or, le jour même où nous le voyons, Girard ayant à emm qc! avei la veuve Lebret une affaire d'approches terriblement délicates, et se sentant moins gonflé d'idées qu'il ne l'était d'ordinaire, — cette damnée préoccupation, vous dis-je, — Girard, donc, avait demandé conseil à un déjeuner très ample et fort savamment combiné : puis, le conseil ne venant pas, il s'était adressé à quelques bouteilles de bourgogne, dames d'âge, personnes respectables et d'expérience, lesquelles. 6 trahison! ne lui avaient précisément soufflé que des idées qu'un jeune eût trouvées hardies... Le jésuite était donc revenu chez Felltuann en proie à un trouble tel qu'il n'en avait pas ressenti depuis locglemps. 11 ne voyait plus bien clair dans les idées qui l'assaillaient. Il avait beau se répéter qu'il ne venait là que pour une conférence d'affaires, envoyé par ces messieurs : il n'arrivait pas à s'en convaincre. Un tas d'autres préoccupations tenaces l'assiégeait...
— Elle ne viendra donc pas ! disait-il en frappant du pied. Parions, tenez ! qu'elle s peur de moi!. .. Ah! voilà qui -serait bête, par «temple... Moi qui ne demande que sou bien...
Et, souriant d'un sourire vague, il s'attardait sur le mot à la manière des ivrogDes; mais ce n'était pas de vin qu'il était le plus ivre...
— Il n'y a pas à dire, répétait-il. Il n'y a pas à dire, la Guiol avait raison... cette bonne Guiol!... Cette Mme Lebret a beaucoup démérite; je l'ai trop négligée, pour m'occuper d'un tas de péronnelles qui ne la valaient certes pas. J'ai eu tort, je le reconnais; d'abord il n'y a que les femmes mariées ; ça ne crie jamais... et puis... et puis ça sait ce que ça fait... C'est vrai... Elle devrait bien veuir! Comme c'est bête les femmes! Ça ne sait jamais le moment où ça serait reçu... Il n'y a pas comme elles pour arriver ou trop tôt... ou trop tard...
11 se sentait tout engourdi : parfois il lui fallait s'asseoir. Les lèvres sèches, il murmurait :
— Ah! si elle venait pourtant!
Disant cria, il s'était levé, les bras tendus :
— Ça ne serait pas long... ça... Il n'acheva pas... La porte veuait de s'ouvrir. La présidente étaitlà, devant lui...
Mais si pâle, si tragique sous ses longs vêtements noirs, qu'il s'arrêta, surpris, décontenancé par ia flamme sombre qui couvait au fond de ces beaux yeux rougis par les pleurs. Chose extraordinaire, ce fut le jésuite qui détourna le regard.
— C'est vous qui m'avez appelée'? commença .M""' Lebrel de sa voix brisée... Je m'en doutais...
— C'est moi, oui, répondit le prêtre, qui n'arrivait pas à se ressaisi*
— Et que me voulez-vous?Je vous prie de vous hâter et d'en finir vite... Je suis pressée...
— Ah!
— Oui : il faudrait que je repartisse tout à l'heure. ■ — Ah! répéta Girard.
— i.h bien! voyous, de quoi s'agit-il?
— De quoi?...
Il ne le savait plus.,. Pour se donner contenance, il alla refermer la porte derrière elle; pins revint lui offrir une chaise. Mais elle resta debout... Positivement, celle
LES DÉBAUCHES D'UN CONFESSEUR W> fo,
diablesse de femme l'impressionnait avec son calme... Il lui semblait entendre parler une statue. Enfin, il se rappela la nécessité où il était de porter une réponse à ses Supérieurs, la promesse qu'il eu avait faite; il se glaça de la main le front où battaient ses veines, puis commença, oppressé encore :
— Mon Dieu, madame, je tenais d'abord à vous consoler de... de... Il cherchait ses mots; ces yeux qu'il sentait sur lui le gênaient.
— Qui vous dit, monsieur, demauda la présidente après un silence, que je tienne à être consolée"?
— Ah! vous?...
La réponse était déconcertante; mais enfin c'était une réponse. C'était même un
exorde offert...
— Pardonnez-moi, reprit le jésuite, qui se remettait un pou : vous avez raison de repousser des consolations banales ; celles qu'il vous faut, pour être proportionnées à votre épreuve, doiveut vous venir de plus haut.
Cette fois, il était bien en train; le prédicateur, avec ses phrases toutes faites, reparaissait... 11 voulait, une fois lancé, parler ainsi pendant. longtemps. La présidente, toujours debout, l'écoutait en silence, le regardant eucore... Mais il s'y faisait. 11 continua, assaisonnant même ses phrases de gestes oratoires :
— Les paroles ne sout pas, àvraidire, des consolations: elles ne ni,/!,: kn: etne payent rien; seules les actions peuvent être efficacement mises dans la balance; sewiçs elles peuvent désarmer la colère divine et valoir, à qui les accomplit, des compensations assorties à son deuil.
Il ménagea un silence : l'homme était redevenu comédien. L'effort à produire lui faisait oublier la révolte de ses sens. 11 s'allumait à ce siège, autre, mais captivant aussi...
— Je ne vous compren is pas! trancha la veuve. Ce disant, elle .1: , i >le son confesseur; mais lui avait senti que
c'était là ce qui le démoulait. Il évita celte flèche ardente et continua :
— Je vais tâcher de me !\i;-e comprendre... Mrae d'Avrolle-... Il lui sembla bien que la présidente avait frissonné ; il n'en continua pas moins :
— Votre sœur infortunée a ou bien des épreuves, glje aus-i; elle aussi a.cruellement souffert dans ses affections... du moins a I instant de sa mort, que Dieu lui accorda presque subite et sans souffrances, elle eut une immense consolation...
— Vous croyez"?
— J'en réponds!
— Laquelle?
— Colle de savoir qu'une bonne action avait assuré dans l'autre monde la destinée de son enfant et la sienne propre.
— Et quelle était cette bonne action?
— Son testament en faveur des ministres de Dieu.
— Ah! voilà?...
La présidente avait dit ces deux mots d'une: voix tout autre, et qui fit redresser
la tête au jésuite. Impassible-, elle continua :
— Je crois que je commence à comprendre. Ainsi, d'après vous... Voyons...
— Eh bien! d'après moi, reprit le prêtre encouragé, — et notez que je suis ici le représentant de Dieu même...
— J'entends...
— Parlant avec la même autorité qu'au tribunal de 11 nénitence... "^ - Oui... Eh bien? gT
m&s . jgm
— Eh bien! c'est cette action qui a valu à Mm9 d'AvroIles son salut... et non seulement le sien, mais, — comprenez bien toute ma pensée...
— J'y tâche.
— Le salut aussi de celui qu'elle avait de plus cher au monde...
— Parfaitement... De sorte que, moi-même, par exemple, en faisant une cession pareille aux mêmes personnes, je rachèterais et mon âme et celle...
— De celui que vous pleurez... C'est bien cela.
— N'est-ce pas?...
Il se fit un silence : le prêtre, à qui le but entrevu faisait battre le cœur, se hasarda
à l'examiner sous ses paupières mi-closes : elle gardait toujours la même impassibilité.
— Seulement, reprit-elle, il y a une difficulté...
— Laquelle?... Est-ce un scrupule qui vous retient? dites, fit l'autre d'un ton empressé ; je me charge de le lever.
— Non... ce n'est pas cela. Je ne vois aucun obstacle moral à l'accomplissement de ce que vous me conseillez.
— Eh bien! alors...
— C'est plutôt un obstacle matériel.
— Comment cela?
— Eh ! oui ! ne vous ai-je pas dit tout à l'heure que j'allais partir. Comment, dans cette occurrence, vous rédiger l'abandon que vous me demandez, et dans les termes même que vous désirez?
— Eh ! n'est-ce que cela?
— Mais, dame!...
— Il suffit! se disait Girard, je la tiens : la voilà de nouveau dans ma main. La douleur a tué tout ressort en elle et l'ancienne dévotion a fait le reste... Finissons-en...
Puis, tout haut :
— Rien n'est plus simple. Asseyez-vous ici; voilà de l'encre, des plumes et du papier... Je vais vous dicter à peu près les termes de l'acte par lequel vous vous mettrez en règle vis-à-vis de Dieu. Allons, asseyez-vous!...
Et, ce disant, avec un sourire, le jésuite se pencha, tendant la main à la présidente pour l'amener à sa place. Brusquement, il se redressa... La veuve venait de partir d'un éclat de rire strident.
— Qu'avez-vous? demanda-t-il, stupéfait.
Et, tout bas, il se disait à lui-même :
— Est-elle folle?
En même temps, il avait eu une mimique si expressive que Mme Lebret comprit
son soupçon.
— Non ! fit-elle, ce n'est pas moi qui suis folle... c'est vous qui êtes fou!...
— Moi!
— Oui, vous, misérable!...
— Madame!...
— Quoi ! La stupeur et la honte que vous causent mon apparition et mou deuil ne durent qu'une seconde... Quoi! vous ne comprenez pas que, rien que pour vous voir et subir vos paroles, je réprime le dégoût le plus profond, la plus légitime haine; vous avez à ce point perdu toute notion de justice, de morale, que vous me croyez capable encore d'accepter ce marché; vous m'offrez, vous, de racheter mon âme, et vous ne vous étonnez pas de ne point m'eutendre protester, vous croyez que ça va être fait comme ça, que je vais maintenant vous laisser ma fortune et celle de mon mari, et làdessus, vous me tendez votre main pleine de saugl...
«g* LES DÉBAUCHES D'UN CONFESSEUR 549 ÇV
— De sang"?
— Oui... Oh! je ne parle pas de Pauline, ni des autres, de ceux de Fréjus, ni de ceux de Toulon...
— Quoi?
— Je ne parle que d'Yolande, que vous avez tuée...
— Moi?
— Oui ! en tuant son enfant...
— Prenez garde!
— ... De mon mari, que vous avez assassiné...
— Moi?
— Oui... comme vous avez assassiné ce jeune homme déguisé en bourreau, votre complice...
— Vous croyez ça?
— J'en suis sûre!
— Ah ! madame!
— Eh bien ! quoi?...
— Vous avez raison; je m'emporte et j'ai tort. Mais vous m'en donnez l'exemple. Voyons... calmez-vous, comme vous voyez que je me calme. Ecoutez-moi, comprenez que c'est votre salut que je vous demande. Ce n'est pas par intérêt... Qu'est-ce que j'y gagne, moi?...
— Le pardon de tes complices, malheureux!
— C'est faux... Allons! une dernière fois, dégagez-vous des calomnies qu'on vous a répétées. Ne pensez qu'à votre salut éternel...
— C'est à vous d'y penser, scélérat!
— Vous m'insultez? Vous le pouvez; je vous pardonne...
— Moi pas !
Il se fit un nouveau silence. Pâle et les lèvres encore tremblantes, mais, cette fois,
de colère, le prêtre dardait son regard noir sur la présidente qui s'était dressée, terrible.
— Allons, fit-il, est-ce dit, encore un coup? Voulez-vous prendre cette plume? et écrire...
— Que je vous fais responsable, vous et les vôtres, de tous nos malheurs, de toute notre honte?... Oui...
— Ah ! ne me bravez pas, croyez-moi !
— Pourquoi? Croyez-vous que j'aie peur de mourir?
— Vous ne voulez pas me signer l'abandon de votre fortune? Il s'avançait sur elle, livide. La présidente comprit que quelque chose de tragique
allait se passer. D'une voix grave elle répondit :
— Non ! cent fois non ! Combien faut-il vous le redire? Vous n'aurez rien ! rienl rien!...
— Pardon! tu te trompes! Je t'aurai, du moins, toi!...
— Hein?
— Si je perds l'argent, au moins j'aurai la femme ! La veuve s'arrêta, regarda l'homme, espérant le faire reculer. Mais le monstre
était lâché cette fois : une telle passion convulsait son visage, le prouvant prêt à tous les attentats, que la malheureuse eut peur...
— Infâme ! cria-t-elle.
K — Ah! tu auras beau crier !... Personne ne t'entend!... ^A
«q — Moi qui n'avais pensé qu'à la mort... Q,
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— Sois Iran. ]iiille! tu l'auras aussi... mais après...
— Nous verrons !
— C'est tout vu!
Alors commença une poursuite effroyable dans cette chambre sinistre qu'emplissais 'lit déjà les ombres du soir...
Tous deux, soutenus par deux passions contraires, couraient, l'un poursuivant l'antre. Mais l'héroïsme de la vertu désespérée ne pouvait donner à la veuve une force pareille à celle que donnait à Girard la violence d'un désir insensé.
— Oui! je t'aurai, répétait-il...
Il lui avait coupé la retraite... Déjà il l'avait tenue... mais, se défendant avec ses
ongles, elle était arrivée à se dégager.
— Et pas d'arme!...
Si! là-bas, dans la cheminée, elle a vu luire un chenet... Elle bondit, elle le
tient ! Victoire! Elle va eu fendre le crâne du misérable... Elle lève la main... Justice éternelle ! Quelle est cette maison"? Les murs s'y font donc les complices des hummes? Elle sçnjt à la fois le carreau qui se déplace sous ses pieds, et la muraille d- -niere son dos... Elle va tomber... Elle esl pris '.... Ah! la mort plutôt que las b ai.-, rs de cet homme.,,. 0 prodige ! La voilà exaucée !... Dans le panneau étroit où elle tombe emprisonnée, elle a vu. en haut, briller un éclair... On dirait un couperet énonm' qui tombe sur elle... Mais non! Il ne tombe plus... Qu'est-ce qui l'arrête donc?... Hélas I la malheureuse ne peut pas voir que c'est le chenet échappé de sa main et eqgagé dans une rainure Elle be voit plus rien... Elle s'est évanouie!...
Cette grâce au moi::s ne lui a pas été refusée. Si elle n'est pas morte à temps, au moins ne sentira-t-elle pas les baisers du monstre, sou épouvantable souillure.
Le misérable est repu ! Ces amours de goule qui se satisfont sur un pauvre corps pantelant le contentent.
— Ah ! je savais bien ! murmure-t-il en se relevant, que je t'aurais ! Au moins n'ai-je pas perdu mon temps...
Ht il essuie ta sui ur dé son front. Jamais, non jamais cette face, où tous les v.s ont laissé leur stigmalfi, n'a connu iueiir plus infernale. 11 sourit à cette heure, et ■ une pire épouvante!
— Voilà ce qu'on gagne à me braver! gronde-t-il, madame la dégoûtée... Et maintenant...
D'un coup de poing, il détache le chenet qui calait le couperet triangulaire. Un .-ut . . . Un bruil sourd!... Le panneau esl retombé... Tranché à l'épaule, le corps seul est resté le a i te du mur.
— El île quatre! l'ail le jésuite.
La ne. h a du eîre foudroyante. Les mains n'ont pas même tressailli...
— Jolie invention! conclut Girard, et comme c'est proprement fait! Pas une boussure!... Rentrons'le cadavre, a cette heure...
Et, cherchant du talon entre les pieds de la [porte, il trouve enfin le carreau mobile... Il p>'se... Le panneau se relève... Alors, retroussant ses manches, d se disposa à çffacer toute trace de son crime.
— Allons-y, là!...
Mais d'où vii'nl qu'il n'achève pas. qu'il s'arrête, pris d'un tel frisson
qu'il se senl incapable d'un gestev, La porte par où esi entrée la présidente s'esl r- ■ rouverte... Insensé, qui ne l'avait pas fermée à clé... Eue forme sombre est là, que la /-> "^ nuit ne laisse pas distinguer... j\
"i*, !. U ;n:s d'un confksskur 551 ^V
— Perdu ! pense-t-il.
Et il cherche le chenet pour en assommer l'indiscret.
— Bonsoir, monsieur Girard, commence une voix essoufflée... Étes-vous là, monsieur Girard?... Il fait si nuit chez vous!...
— Vaudenhndeu?
— Lui-même...
— Ouf!
Girard s'avance, se mettant entre le panneau ouvert et le Hollandais.
— Eh bien ! oui, je suis là, comme vous dites, et seul encore, vous pouvez parler... quand vous aurez refermé votre porte...
Le courrier obéit. Jl n'a pas vu le cadavre.
— C'est une commission du père Nemo, dit-il.
— De Fellmann? Ah ! ah ! vous arrivez de Toulon, alors?
— Sans quitter la selle.
— Une lettre?
— Non : sans cela je vous aurais dit d'allumer... Une commission verbale.
— Parlez : je vous écoute.
Le tranquille Hollandais se recueillit un instant, puis répéta, du ton dont un
enfant récite une leçon :
« Madame Lebret a fait un testament impossible à détruire, par lequel elle laisse toUtè sa fortune à Catherine Cadière. »
— La gueuse ! gronda le jésuite en tendant le poing dans l'ombre au cadavre... Puis, s'adressant au courrier :
— C'est tout?
— C'est tout.
— Adieu, et merci.
— Adieu.
— Ah ! comment m'avez-vous trouvé ici ?
— Ou m'a dit chez vous que vous y étiez...
— Il suffît. Allez!
Le Hollandais sortit de son pas tranquille.
— Canaille! grommelait le Girard... Voilà pourquoi elle me disait que je n'aurais rien... Elle avait tourné tout à fait, quoi ! Elle nous avait trahis... grâce à ce scélérat de Voltaire... Encore un qui ne l'emportera pas en paradis !... Et là-dessus, débarrassons-nous de la dame...
La tète était tombée sur le lit de son, préparé, lequel avait bu le sang. Girard poyssa le corps" auprès de la tête dans le petit réduit aux dossiers, tout en s'attardant à des examens sacrilèges:. La mort n'avait pas sauvé la veuve de tous les affronts.
— Impossible à détruire! murmurait-il tout en travaillant, cela veut dire sans doute fait en double : et le double apparemment n'est pas dans l'étude Clarel, sans cela il suffirait d'y mettre le feu... Quoique aujourd'hui ces opérations-là nous deviennent plus difficiles... Le père Nemo est fin : son plan était bon : mais ou est si espionné, et les délateurs deviennent si hardis 1... Alors quoi?... Faut-il regretter que celle-ci soit morte? Je ne le crois pas... Les sentiments qu'elle vient de nie maufester dans
... Un aveu dépouillé d'artifice,
prouvent à l'évidence qu'il n'y avait rien à en tirer : elle a fait ce testament... on ^À ne le lui aurait pas fait défaire... Ouf! voilà!...
«f* 552 LES DÉBAUCHES D'UN CONFESSEUR Gy
Girard avail achevé sa lugubre besogne.
— Voyons ! Est-ce que je n'oublie rien?... Ah ! ma lettre... Et, averti par la mort de Saturnin de l'utilité de ces perquisitions, il fouilla les
jupes de la présidente. La lettre était dans la poche : il la prit; rien autre, et il le regretta.
— Elle disait qu'elle partait... Elle mentait donc? Elle n'a pas d'argent sur elle... Ah! triste monde que les femmes : on ne peut croire un mot de ce qu'elles disent...
Il rentra dans la chambre, fit jouer de nouveau le ressort : le panneau glissa, fermant hermétiquement l'ouverture...
Rien ne restait qui pût trahir l'assasinat commis.
— Très bien ! conclut le prêtre d'un accent satisfait. Puis, reprenant son raisonnement :
— 11 n'y a donc plus qu'une ressource : c'est d'arracher à Catherine une renonciation à cet héritage... Ça, par exemple, ça ne sera pas facile... Si aussi bien la chose s'était offerte il y a un an, rien de plus facile: on la tenait... Mais aujourd'hui, bonsoir ! Plus de Catherine ! Pas même de traces de Catherine... Sans cela, parbleu ! la torture aidant, on lui arracherait bien tout de même la renonciation!...
Il rêvait : sa victoire de tout à l'heure le mettant en appétit.
— Ça serait joli à faire : Mme Lebret lègue sa fortune à la Cadière, victime de ces infâmes jésuites, en manière de protestation et de réparation... Et ces infâmes jésuites viennent la soutirer à l'héritière... Evidemment le coup ne manque pas d'attrait... Oui, seulement il faudrait d'abord savoir où est Catherine... Le diable, c'est que nous ne savons pas même où est passé François ; sans cela, on trouverait bien des moyens de le lui faire dire...
Et ce disant, Girard gagnait la porte...
— Ah ! et le chenet ! lit-il.
Sur quoi il alla le remettre dans la cheminée. A ce moment, un petit cri lui échappa : quelque chose venait de lui frôler le
cou, comme un souffle... Cela tomba dans Pâtre... Girard se pencha: c'était une lettre. Il faisait trop sombre pour y voir : il alluma un rat-de-cave avec son briquet, et, reconnaissant sur la cire rouge l'empreinte du Sacré-Cœur percé d'une flèche, rompit l'enveloppe.
Voici ce qu'il lut :
IMA* I* OD* EO« OOÀ* A* ML* R* JL» E* EO* RL* E» ML3 MD« OA< MGJD* L3 OA* D* OA3 R* OA* L3 II* OL3 E* ME* ML2 GE OD» MO3 OIA3 MLEE» E» ODMDa D* EO3 0.
Girard fit un calcul mental, puis, épelant avec une joie qui devint de la stupeur» traduisit à mi-voix :
« Catherine est au moulin du Lazaret, à Gorze, près Metz, chez la Laugier, avec sa fille... J'arrive. »
— Avec sa fille! répétait le jésuite... Comment! Elle n'est donc pas morte... Pauvre chère petite !... Ah! Dieu soit béni qui l'a sauvée... Elle va nous servir à faire prendre sa mère !...
Sur quoi il sortit, transporté de joie. ~
Jfc — Nous sommes sauvés alors ! murmurait-il ; nous savons où elle est, et qu'elle Q;
Ils constatèrent qu'au homme était il ne s'appujait pourtant pas.
debout comme adossé au mur auquel (Chap. XLIV.)
a une fille!... Les millions sont à nous... Il faut bien que ce soit, puisque Némo me l'écrit; mais voilà bien le cas de dire: Ne croyez plus à rien... S'il est quelqu'un |ue je croyais morte, je peux dire que c'était cette petite-là, par exemple... et ce brave Damieus aussi... Tiens! en parlant du loup...
Eu elïet, au coin de la rue Traversière, c'était Robert qui arrivait.
— Je viens de chez vous, mou père, déclara le jeune homme.
— Ha bien fait de ne pas arriver plus tôt, se dit le prêtre. Puis il ajouta :
— Je suis bien aise de vous rencontrer; il faut que vous quittiez M. de Voltaire.
70e LIVRAISON.
(librairie anti-cléricale. )
— Cela se trouve bien.
— Comment?
— II vient précisément de m'offrir ma liberté, et j'allais vous demander s'il fallait l'accepter.
— Oui ; vous pourrez aller le lui répondre. Je vais vous envoyer assez loiu d'ici.
— Où il vous plaira, pourvu que je puisse vous y servir.
— Je l'espère... Venez; je vais vous donner mes instructions...
Un quart d'heure après, Damiens arrivait, en fredonnant, rendre réponse à M. de Voltaire.
Le poète était là, seul avec Rameau.
— Vous êtes seuls? demanda Robert.
— Oui.
— Et Mme Lebret?
— Nous l'attendons toujours, et non sans un commencement d'inquiétude.
— Personne ne peut nous entendre?
— Non... Qu'y a-t-il?...
— Il y a, répondit le jeune homme dont la voix se mit à trembler, révélant l'émotion contenue, il y a qu'ils savent la retraite de Catherine...
— Comment?
— Je l'ignore... Et qu'elle a une fille!...
— Misère!...
— Et ils préparent sûrement quelque chose contre elle, car Girard m'enlève à votre service pour m'envoyer comme garçon meunier au moulin de là-bas.
Il se fit un silence.
— C'est grave! déclara Voltaire.
— Sûrement! ajouta Rameau.
— Oh! le misérable! grondait Damiens, qui sait si nous n'éviterions pas de pires malheurs en le tuant aujourd'hui?
— Non! non! intervint Voltaire. Pas un assassinat! Je ne me contenterai pas à si bon marché : je veux le bourreau, une exécution publique, la roue, les rires et les huées de la foule et les membres arrachés par quatre chevaux.
Le rieur avait quitté son masque : sa haine rugissait ainsi que sa douleur.
— Soit, fit Damiens ! je les veux aussi.
— Peut-être, ajouta Rameau, va-t-il nous fournir cette fois l'occasion de prouver ce qu'il est.
— Et ce que sont tous les jésuites! reprit Voltaire. Ah! si à ce prix-là, nous pouvions les faire chasser de France, je ne regretterais ni mon temps ni ma peine!
— Alors vous venez aussi là-bas? interrogea Robert.
— Vous nous le demandez? Mais bien sur! là-bas et partout! Aujourd'hui et toujours!
Et les maiûs du poète et du musicien se tendirent vers le jeune homme qui se jeta dans les bras de ses amis.
— Ohl vous êtes bons! murmurait-il, des larmes dans la voix... Avec vous je la sauverai!
— Nous y comptons bien !
£>. — Adieu donc... ou plutôt au revoir! ,t-\
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«^ DES BÉB «JQHES V)»
Sun quoi Jioliert se jeta* dans la rue, si vnafcneDl j yeux cette foas qu'il chantonnait pour de bon et n'entendit pas un gamin qui cri
— Demandez la Gazette de l'ans! Les nouvelles qui nous arrivent toutes fraîches de la capitale! Le d -part du Roi qui va rejoindre l'arméftj Demandez!...