‹ Les débauches d'un confesseurChapitre 57 sur 68 · CHAPITRE XLIV BIEN DU MAL POUR LE ROI DE PRUSSE · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLIV BIEN DU MAL POUR LE ROI DE PRUSSE

La Tournelle avait une étoile, et y croyait, bien sûre de faire du Roi le plus grand roi du monde. (Voir sa lettre dans Goncourt). Et voici par où elie commence : Nous avons contre- nous l'Angleterre à la fois avec le sot roi George, et l'Autriche avec là haineuse Marie-Thérèse, digne mère de Marie-Antoinette ; elle nous met à dos la Prusse, et le redoutable Frédéric, le premier capitaine de l'époque, — auquel, qu'on se souvienne bien de ceci! les fautes d'un gouvernement mené par des jésuites permirent seules de commencer cette unification de l' Allemagne, laquelle devait nous coûter si cher...

Mais bah! qu'importe cela, je vous prie? Pourvu que le Roi puisse se distraire en faisant le Matamore à l'abri des boulets, et Mma la da . la Bradamante?

portent les larmes et le sang d'un peuple, et la honte iolligée au drapeau.' Les soldats de la France sont là pour racheter notre honneur. Heureusement ils n'y faillirent jamais.

Voilà donc déclarée la guerre qui va, pendant sept ans, ensanglanter l'Europe. Au moins nous avons des ministres? Sûrement, et de sérieux; jugez-en: ie vieux Tenciu qui dirige la guerre, Maurepas qu'on tolère à la marine, et qui a l'ait construire, pour mettre davantage dans sa poche, des vaisseaux en bois si mauvais qu'ils ne peuvent tenir la mer; enfin Boyer, le jésuite, le sol directeur du s >t d.oiphin, espoir de la sainte société. Lui, règle le gouvernement intérieur : il a la feuille, la seule chose importante : il donne comme il veut, à qui i! veut, évêchés. abbayes et tous les biens de l'Eglise. Ave; ces béquilles pour le soutenir, on persuade au Roi qu'il gouverne seul : et lui, qui ne cherche qu'a s'étourdir, l'ait tout ce qu'il peut pour le croire. II va, tort et à travers, s'allie à l'Espagne et s'aliène du coup le Piémont, veut organiser une desrente en Angleterre, patauge effroyablement. Dame! il est le maître : il a tout droit, même d'être fou. Le danger est sur i.'. i'diin : mais comme c'est un danger sérieux, le Roi, qui ne veut aher chercher que de la gloire, part en Flandre; il va y recommencer les conquêtes pour rire de son aïeul Louis XIV, conquêtes qui n'empêchèrent pas l'invasion. Il fait sa promenade en apparat, eutre dans des villes pas défendues, défonce des portes ouvertes. Tout cède à son étoile.

Cette étoile pourtant reste encore à Paris. Elle étale son deuil et pleure à l'Opéra.

Elle pousse contre Maurepas, qui l'a fait retenir ici, les plus sinistres plaintes et des

'V^ cris de vengeance, t II faut nous en défaire! » dit-elle. Enfin elle perd patience. Elle

part, sûre d'être pardonnée. Elle l'est en effet. Cependant l'Autrichien entre dans l'Alsace et la Lorraine ouverts. Maurice de Saxe et Bellisle, nos meilleurs généraux, restent l'un chargé des côtes, l'autre « des vivres du Roi. » Les ganaches seules, Coigny et Noailles, restent pour défendre la frontière et ne la défendent pas. — Ne croirait-on pas à la guerre de 1870?

Le Roi de France apprit l'invasion à Dunkerque, où il se délassait près des deux sœurs. Celles-ci, amenées à l'armée dans un royal cortège de dames, de princesses du sang, y trouvèrent un accueil de risées si cruelles qu'elles rentrèrent en France, ne se rassurèrent qu'à Dunkerque. Les Suisses, dans leur jargon, firent d'abord de gros rires sur « les butains du Roi. » Nos soldats rechantèrent les vieux refrains moqueurs sur Montespan et Maintenon. Les honnêtes Flamands voient avec horreur ces deux sœurs, dont l'aînée donne au Roi la cadette, cet accord dans l'inceste. La Tournelle, toujours guindée haut, toujours reine, eût ennuyé le Roi si ses goûts de bassesse, de trivialité n'avaient eu leur détente avec la Lauraguais, petite, mal tournée, cynique, une laide avec qui on ne se gênait pas. Il alternait ainsi de la tragédie à la farce, Nulle réserve. Il a cassé les vitres. A chaque ville on loge les deux sœurs à sa portée. Tout près aussi son confesseur, le bon jésuite Pérusseau. Non que le Roi s'en serve (d ne fait même plus ses prières). Mais il le veut tout près en cas de maladie, de mort, — il ne cessait d'y penser, — pour être sur-le-champ absous. Au départ de Versailles, il tenait tellement à ne pas faire un pas sans mettre en ses bagages cet homme indispensable, qu'il ne lui donna pas le répit d'un seul jour pour se préparer. Près de ce douteux personnage, un autre qui l'était beaucoup moins suivant le Roi, son aumônier, Fitz-James,évêquedeSoissons; et des pères jésuites aussi, pour l'administrer au besoin. Caractère violent et menaçante figure, ce Fitz-James donnait à la Tournelle l'effroi constant du parti des dévots. Ce parti la suivait, la surveillant. Il eut un grand régal à voir les risées de l'armée et la Tournelle en fuite, cette orgueilleuse trop prompte aux révoltes, poursuivie des sifflets. Pour comble arriva à Dunkerque un témoin plus haineux, plus malin de sa honte, celui qu'elle appelait Faquinet, qu'au fond elle craignait, Maurepas. Ennemi capital et de famille, qui naguère avant sa faveur, héritant de l'hôtel où elle logeait, l'avait chassée, jetée sur le pavé. La brouille était à mort. Elle n'avait pu obtenir du Roi son renvoi : le Roi se souvenait de ses anciens services! On l'avait éloigné en exigeant qu'il fit sa tournée de ministre dans nos ports. Il eut des ailes, la fit en un moment, et, quand elle le croyait bien loin, il lui apparut à Dunkerque, pour l'observer humiliée, la tenant sous son froid regard.

Voilà le Roi forcé d'aller au nord du Rhin, précipitamment, et pour la guerre la plus terrible. Rassurez- vous d'ailleurs : il s'écartera des endroits dangereux; sa vie est bien trop précieuse; on ne le laissera pas la risquer dans la mêlée. N'importe! Ce n'est plus la place des femmes. Il veut leur dire adieu, mais la Tournelle a trop peur, le voyant ainsi entouré, le sentant si faible, toujours vivant avec le spectre de Vautre... Elle jura qu'elle suivrait le Roi, qu'on ne l'en arracherait pas. Dans ce brûlant mois d'août, le sang déjà aigri de mortifications, de fureur, d'orgies obligées, elle tomba malade en route et retarda le Roi. Il lui fallut à Reims s'aliter, se purger. La médecine lui parut si mauvaise qu'elle se croyait empoisonnée. Elle savait que Lebel, qui l'avait suivie avec son intendante, avait des entretiens avec Pérusseau et d'autres jésuites, et aussi avec Maurepas. Le Roi, très froid, toujours porté aux idées funéraires, entretint la malade de son futur tombeau, en discuta la place. Bref, il partit devant pour Metz.

Elle l'y eut vite rattrapé.

Les deux sœurs, établies à Metz fort scandaleusement dans l'abbaye de Saint-

Arnould, communiquaient avec le Roi par une longue galerie de bois que le prieur bâtit « pour que Sa Majesté pût aller à la messe. »

La galerie, extérieure et en vue, fut plus choquante encore en barrant quatre rues. Force murmures du peuple, justement indigné de ces plaisirs impies, qui, en un tel moment, narguaient Dieu.

— N'est-ce pas votre avis, monsieur? demandait tout bas un soir un homme de la taille de M. Fellmann à un autre homme ayant à peu près la tournure de M. Lebel.

— Si fait bien ; je suis indigné.

— Et moi, je suis scandalisée, fit une grosse femme qui venait d'arriver.

Sur quoi, les trois personnages, baissant encore la voix, se rapprochèrent si prés, qu'ils justifiaient le proverbe : « Trois tètes dans le même bonnet, u

Do do, l'enfant do!

L'enfant dormira tantôt...

La berceuse que nous avons déjà entendue chanter à Arras par la nourrice, veuve du maraîcher, c'est maintenant Catherine qui la chante, avec un indicible sourire de joie, à sa fille dont elle balance le berceau.

L'enfant ne semble pas plus pressée de s'endormir d'ailleurs que sa mère de lui voir fermer les yeux : si douces sont ses caresses, si tendre son babil!

Et ce sont des conversations à n'en plus finir, faites de riens charmants, coupées de rires et de baisers que Catherine partage, sans trop faire de jaloux, entre sa fille à elle et le fils qu'elle croit celui de la Laugier, lequel joue dans le berceau voisin.

La soirée est superbe, et dans l'humble et propre maisonnette pénètrent à flots les derniers rayons du couchant qui incendie là-devant la Moselle, et là-bas, le vieux moulin du Lazaret.

— Allons, faites-voir à votre mère comme vous l'aimez, mademoiselle, ordonna Catherine.

Et elle tend sa douce figure, où est revenue la joie, vers la douce tête blonde.

— Allons, avec vos deux mains... Tenez, comme ça... là...

L'enfant a pris dans ses petits bras le cou de sa mère qui se laisse embrasser, puis follement la prend et la couvre de caresses.

— 0 mon amour! murmure-t-elle ; chère réchappée du bon Dieu!

Comme elle est heureuse! Comme le hideux passé est loin! Comme elle voudrait vivre toujours dans ce beau pays, le tic-tac du moulin rhylhmant ses chansons maternelles!

— Et moi? fait l'autre bébé.

— Toi aussi, mon trésor.

Et la voilà qui embrasse le garçon comme elle a embrassé la fille, et lui conte des histoires, et lui fait dire des mots, le doigt en l'air. Mais le bébé lui a pris la main.

— Bobo! fait-il.

— Oui, maman Catherine a bobo, eHe s'est brûlée la main avec son fer en repassant, et ça a enflé beaucoup, et ça lui fait encore mal.

— Vrai? demande la Laugier qui rentre de la cuisine : tu souffres encore?

— Oh! c'est-à-dire que j'ai eu des lancements aujourd'hui et que j'ai encore le doigt trop gonflé pour remettre ma...

— Chut!

— Qu'est-ce donc?

L*0S BÉBÂUCHIÎS D'DK CÔNiPI ^

— Cliul!

— x,i is q l'est-ce qu'il y a? Ta me fais peur...

Regarde...

Les deux femmes se sont serrées l'une contre l'autre, cachant les deux berceaux.

Au dehors, là, vers la fenêtre, approchent des ombres. C'est ici qu'on vient.

— Seigneur! murmurent les deux mères tremblant de la même épouvante. Est-ce que ce son; i 'à . enc ire?

Que faire? Aller barrer !a p. nie? Il est trop tard. Voici qu'on l'ouvre.

— N'aye-zpas'peaH crie une voix joyeàse'. Ça n'est que nous.

— Franc lis!

— Eh oui !

— Grâce à Dieu! Ellos y sont encore toutes deux! Ceci c'est Thérèse.

— Toi!

— Comme tu vois! Et M. de Voltaire! et M. Rameau!

— Oh! messieurs, excusez-nous!

— El Robert qui n'est pas loin.

— Pauvre garçon 1 El l'on s'embrasse-, et l'on se serre les mains, et l'on court aux berceaux...

Thérèse après sa nièce. Et Voltaire vient à son em

— C'est... votre fils? mademoiselle, demaude-t-il à Louise Laugier.

— Eh! oui... et j'en suis fière...

— 11 y a de quoi! Me permettez-vous de l'embrasser?

— Mais comment donc! Plutôt deux fois qu'une... Ma foi! il a usé de la permission; deux fois, dix fois i! le baise, et des larmes

coulent de ses yeux pendant qu'il murmure tout bas :

— Mon fils !...

Rien bas, car il ne faut pas tirer la pauvre mère de son erreur.

— Comme vous êtes bon de venir nous voir!...

— Il n'y a pas de malheur au moins?

— Non; mais des précautions à prendre.

— Comment! Encore! Ce n'est donc pas fini? Nous ne respirerons donc jamais ? Ils s'acharneront donc toujours après nous?... Ils ne s'en lassent pas, de nous pi rsécuter !

— Ne craignez rien... Nous ne nous lasserons pas de vous défendre...

— Comme vous êtes bons I Et pendant que Louise et Rameau dressent la table, on se met mutuellement ai:

Courant; idi rien de nouveau : la vie plus ca!me, le bonheur, quoi! On était si dans cette petite maison que s'était fait céder M. de Voltaire!

— Mais là-bas? à Toulon'.' Alors Thérèse apprend à sa belle-sœur comment, après avoir tout vendu, maison

et bastide, ils vivaient cachés à foulon, pendant qu'on les cherchait bien loin... tout à côté de chez maître Clâvet. Allez donc les soupçonner là... C'est la bonne Mme Allemand qui les loge; la maison est à elle, et elle y est revenue depuis la mort de M. Lebret.

— Le président est mort?

Ea c'est au tour de Voltaire de raconter son exécution. «^

— Et sa femme?

— Nous ne savons pas ce qu'elle est devenue... Entre nous, j'ai peur qu'en dépit île sa promesse, la malheureuse ait cherché l'oubli dans la mort.

— Pauvre femme!

— Ah! oui! Nous devions partir avec elle... Nouj l'avons attendue et cherchée et) vaia... Rieu...

— Hélas! Que peut-on lui souhaiter de mieux que d'être morte?... Elle n'a pas d'enfant !

— C'est vrai! fait Rameau. N'empêche qu'il y a là une disparition à éclaircir, et que j'éclaircirai.

— Et le bon Père Nicolas?

— Encore un dont nous n'avons pas de nouvelles. Ce qui ne laisse pas de préoccuper et d'attrister, comme vous pouvez croire, le pauvre Damiens...

— Hélas!... Vous disiez qu'il n'est pas loin?

— Tout près... On vient de le faire entrer comme domestique au moulin du Lazaret.

— Quel heureux hasard!

— Il n'y a pas là que du hasard. On a découvert votre retraite...

— Que dites-wos ?

— La vérité : et c'est pour cela que nous venons...

— Chers amis !

Le couvert était mis; les provisions apportées complétaient le dîner; on se mit à table. Chacun était bien préoccupé, mais ça faisait tant de plaisir de se revoir à côté les uns des autres qu'on en oubliait ses soucis. On mangea de bon appétit, causant beaucoup. Puis au dessert on tint conseil; l'avis de tous était qu'il n'y avait pas à perdre de temps, puisque les autres les savaient là, il fallait partir.

— D'ailleurs, insista Voltaire, il aurait toujours fallu fuir, si ce n'est devant les jésuites, au moins devant leurs alliés, les Prussiens.

Catherine et Louise étaient stupéfaites : elles vivaient dans une retraite si profonde qu'elles n'avaient aucune idée de la situation ; vaguement elles avaient appris la guerre; Louise en avait entendu parler en allant au marché de Gorze. Mais elles étaient loin de croire la France si bas. D'ailleurs les gens qui leur avaient parlé de la guerre en parlaient très tranquilles; le Roi était là tout près, à Metz, donc; il n'y avait rien à craindre... Braves gens!

— La vérité est, mes enfants, reprit Voltaire, que nous sommes à la veille d'une invasion.

— Est-il possible?

— Rif.n n'est malheureusement plus vrai; les maladresses ou la complicité de Fleury et de ses acolytes ont attiré les Prussiens en France ; menacés au Nord par l'Angleterre; à l'Est, par l'Autriche, au Sud-Est, par le Piémont; il nous faut lutter sur ie Rhin contre un homme que j'étudie, et que je sais redoutable entre tous... Un homme, et voilà ce qui est le plus cruel à dire, qui était plein de bonnes intentions à notre égard, et dont on a fait un ennemi acharné de la France comme à plaisir et malgré lui.

— Les misérables!

— Oh! de cela j'en suis sûr, et c'est même là-dessus que je compte, et c'est pour cela que je vais partir.

— Vous?

— Oui, ma chère Catherine, j'en ai prévenu déjà votre frère et nos amis. Dans

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des circonstances comme celles que nous traversons, toutes préoccupations doivent céder devant l'intérêt de la patrie... C'est pour elle que je vais travailler. Ce que les jésuites ont défait, je vais tâcher, à moi tout seul, de le refaire. Le roi de Prusse, Frédéric, parle notre langue, admire notre génie, envie nos arts, est amoureux de la France dans l'âme; je vais, moi, me faire l'ami de cet homme, et c'est à moitié fait déjà ; je vais aller plaider auprès de lui la cause de la reine du monde ; je lui prouverai la nécessité de la suprématie morale de la France ; il est protestant, je suis libre-penseur; nous nous entendrons plus aisément; je lui prouverai que nous avons, lui et nous et tous les peuples, les mêmes ennemis, qui sont les prêtres ; que c'est contre eux qu'il faut faire la guerre sans pitié ni merci, et que cette guerre-là dispensera les nations d'autres guerres et permettra la fédération de toutes les races. Je lui dirai... Laissez faire, je lui en dirai beaucoup en prose et en vers : ce sera toute une conquête à fair ; les approches seront difficiles ; long le siège , lentes les circonvallations ; mais tout doucement j'ouvrirai des brèches dans cette âme d'élite, par où la vérité entrera qui prendra cet homme d'assaut. Pendant que les jésuites veulent livrer la France à la Prusse et y travaillent de tous leurs efforts, hommes et femmes, prêtres et soldats, courtisans et courtisanes, moi je vais conquérir le roi de Prusse à la France.

— Grande tâche, monsieur! déclara François ; vous réussirez, j'ensuis sûr, car votre génie est aussi grand que votre cœur; je bois à votre victoire!

Et il serrait d'un côté la main de l'enthousiaste poète, pendant que Rameau trinquait avec son ami Voltaire, lier et inspiré comme lui, enfilant des félicitations lyriques et chantant avec un grand geste théâtral :

Reculez devant nous, sombres divinités 1 Que le Ténare vous dévore !

Fils de la Nuit, fuyez épouvantés Devant le regard de l'Aurore !

— Sûrement vous réussirez, disait-il, s'allumant, vous lui lirez l'Éducation d'un Prince, et le prendrez par le rire ; Zaïre, et vous le tiendrez par les larmes; vous l'étourdirez à coups de chefs-d'œuvre... Je ne vous donne pas un mois pour le tenir pieds et poings liés... C'est un artiste, il y a toujours de la ressource avec ces gens-là; il paraît qu'il joue de la flûte traversière, et pas mal du tout. Plus tard, quand je serai débarrassé de ma besogne en France, j'irai vous rejoindre, et pendant que vous lui apprendrez à faire des vers, moi je lui apprendrai à jouer du violon!

— C'est cela. Mais d'abord il faut se débarrasser de votre besogne ici.

— Bien entendu.

— Et vous savez que, pour être moins ambitieuse que la mienne, la vôtre n'est pas moins sacrée...

— Certes.

— Retenu là-bas, je ne pourrai vous aider que de mes conseils et de mon argent.

— Peste! c'est bien quelque chose.

— Pour le moment, nous n'avons rien de mieux à faire, je pense, qu'à exécuter |e plan dont nous sommes convenus.

— En effet.

— Voyons, récapitulons : la première chose est de quitter le pays. M^ Evidemment. £1

Robert a repris le cadavre qu'il charge sur ses épaules, et remonte du côte du mouliu avec sou e;Trovable fardeau. (Chap. XLV.)

— Sans laisser de traces... et la découverte de cette retraite si lointaine, dont le secret avait été si bien gardé, prouve que vous ne sauriez trop multiplier les précautions.

— On les multipliera; on égarera les recherches en établissant de fausses pistes...

— Bien... et surtout en partant de plusieurs côtés à la fois, c'est indispensable. Se séparer est absolument nécessaire.

Les femmes se récrièrent bien un peu.

— Quitter les enfants?

— Il le faut! leur fut-il répondu.

(UBEAIRIE ANTI-OLBUiCALE.)

On leur prouva d'ailleurs que ce n'était que pour quelques jours; ou se relrouve-

; i d ' od. François se chargerait d'emporter la I

■. Rameau, l'en ■ |u'il était toujours euteudu que le

it pour I I en attendant. avantage que ce nom ;co

■ moins le fils d'Yolande. Qeae elle partirait avec Louise et

•; toutes trois iraient rejoindre Damieos au moulin où ils les attendrait. Et

;uur mieux dépister les recherches, Robert leur . [es premières lieues eu

u. On remoulerait la Moselle la nuit, pour d |uer à un endroit où Rameau, I déguisé, costume militaire, — daus la circonstance, c' itait le meilleur moyen de nepas?ètre remarqué, — attendrait avec des chevaux les fugitives.

Riea à craindre de.- jésuites pour le moment; ils étaient trop occupés à Metz et sur le Rhin, à aller et venir d'un camp à l'autre; on avait donc tout le temps de faire ses préparatifs et de prévoir jusqu'aux moindres détails.

3. à-dessus Vottaire pouvait s'en remettre à ses trois associés. Rameau se chargeait d'être l'aide de Gamp le la chose et de mettre en relation Robert avec Catherine et François. De l'argent? ob en avait; la vente de sa boutique, de la maison et de la bastide en avait rapporté m peu à François; Voltaire d'ailleurs voulut qu'on réservât cela pour plus tard. Avant de partir, car il ne voulait pas relarder davantage son voyage eu Prusse, il leur lais.-a une m mi fut part us le

lants. Rameau se chai sa parla Robert; il était nécessaire, eu effet,

que. puisqu'on allait si' i tw daminent fourni dit nerf de la guerre ,

grâce auquel on peut se joui . lies chevaux? Ou en avait, ca/liés en

heu sûr. Un bateau, on ai Mirer. Il ne restait piaj q :'a fixer le jour

et l'heure d i ominandations faites, un bon baiser ému mis

sur le front du p< - mains cordial: a, Voltaire quitta

donc la mai- rouloir qu'on le recouduisit. Avant tout il ne fallait se montrer

que le moins possible.

Bien des souhaits cl des rem.ercîments furent échangés, puis le poète partit dans la nuit. Le cheval qui l'avait amené l'attendait dans la cahute d'un pécheur. Rien de suspect .- j| l'enfourcha, confiant.

— Allons, tout va bien, se disait-il, en mettant sa bêle au galop et essuyai une laiiii. . estée : 1 1 1 soin de l'œil, je crois que cette fois tout le monde n'aura pas travaillé pour le roi de Prusse.

— IL. la! !.. | vous plaît.

Ainsi criait a la porte du Lazaret un jeune garçon très bruu, aux traits accusés. en coutume de garçon meunier, conducteur d'une énorme voilure.

— Qui est-ce qui demi ude la porte si tard? cria le concierge, de l'intérieur. Il était Mini heures a peu près;

— Fsi-ce pour un lou? ajouta-t-il.

— Non, répondit le garçoo meunier élevant la voix, c'est pour de la farine: Nul doute; cette voix était bien celte de Damieiis.

Le concierge se présenta à la grille, maugréant, comme tout concierge qui se r< > ( " fie :

— Je vous demande un peu si c'est des heures à amener de la farine 1 Vous mériteriez qu'on ne vous ouvre pas.

— Allons I lit um voix, ne dite* doue pas de bêtises*

L'homme qui venait de parler, et qui sautait de la voiture, était d'assez grande

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taille, portant le costume mi-bmirgeois mi-paysan des fournisseurs d'années; detounles bottes emprisonnaient ses jambes.

Sa voix nette, pour qui l'eut entendue une fois, l'eût fait reconnaître pour le Père Girard.

Apparemment le concierge avait dû l'entendre déjà, car il changea de ton immédiatement, et, s'inelinant jusqu'à terre, reprit:

— Je plaisantais.

En même temps il tirait les deux battants.

— Vous aviez tort, répondit seulement le jésuite, qui passa, La voiture suivit, et la porte se referma.

— Le premier porche dans la cour, avait crié le concierge. Le lazaret de Gorze, hospice et maison de fous à la l'ois, détruit depuis par un

incendie, était composé, comme tous les bâtiments de ce genre, de grands qHâdrila- ! sres enfermant des cours et séparés par des jardins; il était situé au bord de la Moselle, en face et un peu eu aval du moulin qui, de ce voi; mage, s'appelait le moulin du Lazaret.

Les cours étaient éclairées par des réverbères qui y dessinaient de grands pans d'ombre à côté de cercles restreints de lumière. Un peu de tous dôtôs', e'était une funèbre mélopée, presque interrompue, fane des géikiissEEQÊîBls dèg malades et de la clameur des fous : clameur intraduisible, où se mélau ni les rues sinistres, les hurlements de rage et les appels lamentablement obstinés. Àa milieu de ce lugubre vacarme, Damiens allait, conduisant ses chevaux. Le Père Girard marchait à côté de lui.

— Dià! cria Robert qui venait d'apercevoir le porche et y poussait ses b....es... Hue!

Mais les chevaux ne voulaient plus avancer; brusquement, le premier dans ses traits se buta, reuversant la tète de cote, regardant obliquement; te limonier renâclait, lui aussi.

— Allons donc! cria Damiens les enveloppant d'un grand coup de fouet. Les chevaux hennirent, mais n'avancèrent pas... bue ondée de coups de fouet

n'en tira rien; il eut beau les prendre par le mors, on les eût dit enracinés au sol.

— Ils ont peur! cria un gardien qui arrivait par le porche avec un falot.

— Mais de quoi?

— De cette brute-là.

Alors seulement, passant en avant des chevaux, Robert a Girard constatèrent

qu'un homme était là à leur droite, debout comme adossé au mur, auquel il ne s'appuyait pas pourtaut.

Cet homme était aux trois quarts nu; il grelottait, et geignait faiblement, ses longs cheveux épars... Des crampons de fer le serra. eut aux épaules et aux bras...

— Qu'est-ce qu'il fait là, donc*/ demanda Girard.

— Ah! ne m'en parlez pas... C'est un tau qui, naturellement, a la prétention de ne pas être fou, et qui, de plus, ne l'ait que cùercher à s'évader ; on l'a encore pincé aujourd'hui, et c'est pour ie punir qu'on l'a mis là, où il effrayait vos bètes.

— Voilà...

— C'est un ancien carme, à ce qu'il paraît.

— Ah bah! lit Damiens en riant.

— Allons, tu vas te taire, n'est-ce pas? fit le gardien eu s'adressant au fou..1. Que la voiture entre...

'{j Le fou ne répondit pas. o£

— Entends-tu ce qu'on te dit, sauvage? insista l'homme en lui mettant le falot sous le nez.

Le fou regardait avec ses grands yeux effarés.

Sous l'insulte du gardien, qu'il comprenait encore sans doute, il eut un brusque et violent tressaillement de tout son être.

— Tiens! murmura Girard.

Et, s'adressant à Robert :

— Vous avez vu cet homme? dit-il.

— Moi? oui... pourquoi? demanda Damiens, surpris.

— C'est le Père Nicolas...

— Vous croyez?...

— J'en suis sûr. Vous ne le reconnaissez pas?

— Non... Je l'ai si peu vu...

— C'est vrai; c'est lui-même...

Ce disant, le jésuite avait un sourire de triomphe.

— Ah! fit Robert... eh bien! si c'est lui, que le diable l'emporte! Là-dessus, il fouetta ses chevaux, et, aidé du gardien, fit eitrer la voiture sous

le porche plein de hurlements.

— Il y a vingt-cinq sacs, dit-il; vous vérifierez.

Et, ayant attaché les chevaux, sur le dos desquels il jeta une couverture, il suivit le Père Girard chez le directeur.

Ce directeur était une vieille connaissance à nous, n'étant autre que ce bon M. Doucereux, ex-garde chiourme en chef au bagne de Toulon, gratifié d'un avancement pour services exceptionnels, et qui, aujourd'hui, avait pour les fous les mêmes soins, — nous venons-d'en avoir la preuve, — qu'il avait autrefois pour les forçats.

Le digne homme nlétait pas seul dans son cabinet ; deux personnages que nous avons aussi déjà présentèls à nos lecteurs, les révérends Pères Pollet et Couturier, de Saint-Sulpice et d'Issy.

— Oui, disaient ces messieurs, causant devant un amoncellement de cartes et de papiers, la situation là-bas est grave; c'est un des plus florissants comptoirs de la Société aux colonies dont l'existence est menacée. Rien que la traite des noirs perdue constituerait un dommage incalculable...

— Eh bien! et les chocolats 1

— Et le café !

— Et les pépites !

— Mais comprend-on aussi ce père Lavalette, qui, de peur qu'un de nos vérificateurs constate des grattages sur ses livres, se tue...

— C'est stupide!

— Ça n'a pas de nom : un homme si précieux! si difficile à remplacer !...

— Pour ne pas dire impossible, maintenant surtout!

— Il est trop évident, que pour tenir un tel emploi, deux de nos pères les plus forts ne seraient pas de trop, étant donné le développement qu'avait pris ce comptoir...

— Sûrement... Et comme ce serait fâcheux de nous priver de deux de nos meilleurs chefs, dans les circonstances actuelles, quand nous avons tant besoin ici de toutes nos ressources!...

— Il faut agir pourtant, et vite; nul ne sait encore le suicide du Père Lavalette; . j£i il importe qu'on ne le sache pas... Celui ou ceux que nous enverrions, en effet, jj*L

devraient jouer son rôle, faire en sorte que sa mort reste ignorée, et que les marchés conclus par lui suivent leurs cours comme si de rien n'était...

— Rôle délicat!

— Mais indispensable! Qui saura le tenir avec l'adresse et l'énergie nécessaires? Quelles preuves suffisantes d'habileté répondront pour l'homme qui se chargerait d'une telle mission? Le voyez-vous? Moi, je ne le vois pas... Où est-il?...

C'est à ce moment que Girard entra, suivi de Damiens.

Et son apparition était une si éloquente réponse à la question formulée, que les trois jésuites se regardèrent avec un clignement d'yeux qui pouvait se traduire par :

— Tiens! mais au fait...

— Monsieur le directeur, commença Girard avec un grand salut, en affectant de ne pas reconnaître Doucereux, nous venons de vous apporter les vingt-cinq sacs demandés.

— Bien.

— En même temps, permettez-moi de vous présenter le jeune homme au sujet duquel je vous ai écrit...

Ce disant, il faisait avancer Robert.

— Ah! ah! firent les jésuites, dont les trois paires d'yeux inquisiteurs se braquèrent sur le garçon meunier.

Mais celui-ci en avait vu bien d'autres : tfès calme, il se donna un petit air hypocrite que démentait la crânerie de l'attitude.

— Oui, conclurent seulement les trois hommes noirs. M. Doucereux ajouta :

— C'est bien : allez, mon ami, surveiller le déchargement. Damiens salua et sortit.

— Il est bien, n'est-ce pas? demanda Girard.

— Très-bien.

— Et, vous savez? j'en réponds comme de moi.

— Soit... Mais nous avons avant toute chose une question à vous poser.

— Faites!

— Que répondriez-vous à la Société si elle vous ordonnait de quitter la France pour une mission importante?

— Je répondrais : Je pars.

— Bien dit; mais, à supposer que vous soyez libre, à ne consulter que votre intérêt...

— Ma réponse serait encore la même; mon intérêt n'étant pas pour le moment de m'attarder en France où tant de haines me poursuivent, où tant de calomnies m'ont sali.

— C'est vrai. Eh bien! écoutez...

EtPollet mit Girard au courant de la situation.

— Vous le voyez, conclut-il, le rôle est difficile ; voulez-vous vous en charger?

— Oui, si l'on m'adjoint le Père Némo...

— Voilà qui est modeste! fit une voix. C'était le Père Némo lui-même, dans un costume analogue à celui de Girard.

— Vous parlez de l'affaire Lavalette?ajouta-t-il.

— Tiens ! vous savez?

— Oui...

£v. Les jésuites parurent trouver cela étrange; il n'y prit pas garde, et continua : jYp Nj^ — Je n'aurais pas accepté de m'en charger sans l'aide du Père Girard; il y a là ^i,

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•tfp LES DÉBAUCHES D'UN CONFESSEUR N*

de l'ouvrage pour deux au moins... Maintenant, dans ces conditions, moi aussi je m^ déclare prêl à partir.

— Bravu ! tirent les autres.

— Pardon ! intervint Girard, mais, si nous partons, qui fera l'autre affaire-?... 11 eut un clignement d'yeux significatif.

— L'aiFaire des farines? acheva Xènio.

— Précisément.

— .Nous n'aurons peut-être pas besoin de recourir à ce moyen extrême.

— Comment cela'?

— Il v a du nouveau, là-bas!

— A Metz?

— Oui...

Les jésuites se rapprochèrent. Girard demanda :

— Le Roi est malade?

— Il se meurt!

— Pas possible?

— C'est comme je vous le dis...

— Ça devait arriver!

— N'est-ce pas? Il a insulté Dieu, retiré sa main de la main des honnêtes geus...

— Dieu se venge !

— Justement.

Les quatre hommes se regardèrent. On n'entendait dans la nuit que la plainte

des fous.

Alors, baissant la voix, le Père Némo donna des détailsl

Le 3 août, à un long soupe-' qui dura dans la nuit, — souper servi par Lehel, rétabli dans ses fonctions, — on fit boire le Roi outre mesure. Fxrès fatal. 11 s'y joignit, dit-on, un coup de soleil d'août, et, très probablement, le triste abus, l'effort d'un amour refroidi auprès d'une malade au sang tourné, laquelle portait un germe de mort...

— Une indifférente aux choses de la religion, oui ne tenait aucune des promesses faites ; encore le doigt de Dieu !

Bref, le 4 août, le Roi tombe. C'est la fièvre putride.

Alarme immense : que va-t-uu deveuir ?

...On a fait cent récits de la douleur du peuple, des églises assiégées (comme si un eût compris que sa vie était daus la main des prêtres), des prières, des pleurs, des sanglots. 11 est sûr qu'en dépit du dégoût qu'inspiraient les nouvelles amours où 8fl vautrait le Roi, on gardait alors beaucoup encore de cet amour de mère que la France avait eu pour L'enfant Louis XV, dernier rejeton survivant après la mort tragique de l :iii de princes. Maison a dit trop peu que, daus celte douleur entrait, et pour beaucoup aussi, la terreur de l'invasion, l'irruption horrible de ces baudets de mutilateurs, l'effroyable récit de ce qu'ils faisaient en Alsace. Lamentable faiblesse d'une grande Dation qui se croit ou perdue ou sauvée dans un homme! Crianle infériorité de la monarchie, pour ne citer que ceilu-ia!...

Du i au 12. le mal va sou chemin, el nul médicament h agit. Les deux dames tiennent le Roi portes closes; et elles ne sont pas toutes seules [ our ofclà. Les princes du sang, les grands seigneurs restenl dans l'antichambre, exclus el ad ;aési Cependant ,- ■ jiaml riiiiuiLueu La l'ewouio déclare que peut-être le Roi u"a pas deux joursà vivre.

Il dit:

— Il faut l'administrer <JL:moires de Richelieu, VIII).

C'est alors qu'on seutit ce que pesait déjà le futur roi, le dauphin, l'espoir des honnêtes gens, que l'oo attendais

La Tourueile. se voyant en face de l'abîme, dépose son orgueil, capitule, supplie ce bon Pcre Pérusseau de ce pas exiger daus la confessioq qu'elle fut chassée avec houle... Et le j-isuite hésite, ne répond pis; pendaut (jafelle pailxii, il voyait le dau- , liin ahsent. Tous le voyaieut, ce lourd enfant sévère, le vrai jjuge de Louis XV, vrai croyant, intraitable, que rien ne ferait reculer, plus honnête qu'on aurait voulu nièiue.

li arrivait : cela enhardissait et les princes et les prêtres.

Fitz-James, pour en finir, alla jusqu'à user des moyens populaires, faisant à la paroisse fermer le tabernacle, même ameutant le peuple, enfin de sa personne, à grand bruit, déclarant aux deux sœurs que le Roi les chassait. Déjà on démolissait sans hc- m la fameuse galerie. La solitude se faisait autour du mourant. Les ministres emballaient et les princes partaient pour l'armée.

— Je suis parti de Metz, concluait Fellmann, sans attendre davantage, tenant à vous avertir au plus tôt.

— Vous avez bien fait.

— A l'heure qu'il est, le mourant est peut-être mort.

— Ainsi soil-il!

— !>e fait, ça simplifierait bien des difficultés.

— Vous savez que les médecins l'ont abandonné:

— Ils ont eu raison.

— Et qu'avec le délire qui l'épuisé...

— Ah! il a le délire...

— Je crois bien : il entend sans cesse l'autre qui l'appelle.

— L'autre?

— Eh! oui, Pauline...

Girard eut un sourire.

— 11 était écrit, dit-il, qu'ils mourraient d'une façon aussi mystérieuse l'un que l'autre.

Décidément ce Damiens était un serviteur dévoué. Vivement, suivant la recommandation de Doucereux, il était revenu surveiller le déchargement de la voilure.

Comme ce Père Girard était bon pour lui ! Voilà qu'il le présentait maintenant au directeur du Lazaret; grâce à lui, il était bien sûr de ne jamais manquer de place.

Sans doute, cette pensée l'occupait, et il était en tra\& le s'apprendre les termes d'un remerciement bien senti, car il parlait à mi-voix, tout en marchant; même il se trouva qu'en arrivant au coin du porche, il prononça,, presque haut, ces deux mots :

— Mon l'ère!

Ces mots étaient apparemment le début de son remerciement, et cela au moment

précis où il passait près du fou. Ce devait être plutôt la fin de sa harangue; car aussitôt il se mit à fredonner, et tira de sa poche un carnet sur lequel il commença à faire des calculs, tout en surveillant l'enlèvement des sacs. Il se trouvait alors sous le porche et n'avait pas accéléré ni ralenti un instant sa marche. Il fredonnait encore tout en écrivant; une fois la voiture vidée, il reprit la bride du cheval.

— Faut-il vous éclairer? demanda le gardien. -£j

— Inutile, merci; je sais le chemin à cette heure. £v

** — . sfl§

Apparemment, les calculs qu'il avait griffonnés n'étaient que pour se ressouvenir; en tout cas, il n'attachait pas à ce qu'il venait d'écrire grande importance, car il froissa et roula la feuille de papier en boule d'un doigt distrait.

Quand il eut dépassé le fou, il l'avait jetée.

À la grille, il rencontra les personnages qu'il avait laissés chez M. Doucereux et auxquels se trouvait réuni le Révérend Père Némo. Le groupe noir était arrêté causant à mi-voix avec un cinquième personnage en costume de courrier, lequel tenait parla bride un cheval tout fumant.

— Oui, messieurs, disait le courrier, un homme d'épaisse eucolure, au parler traînard, il est guéri...

— Oh! par exemple! Voilà qui est surprenant! répétaieul les jésuites d'une seule voix.

— Rien n'est plus vrai : les mesures prises lui avaient donné une peur extrême... Bref, quand le Révérend Père Pérusseau se présenta pour le confesser, il fit, dit, promit, signa tout ce qu'on voulut, même un peu plus encore...

— Vraiment?

— C'était là, sans doute, le repentir qu'attendait Dieu, lequel ne veut pas, comme vous savez, la mort du pécheur ; car, à partir de ce moment, il se sentit beaucoup mieux.

— Sans doute...

— Bien qu'il cessât de prendre le remède qu'on lui donnait toutes les heures...

— Voilà qui est clair, en effet.

11 se fit un silence.

— Ceci change les choses, murmurait Girard.

— Soit, conclut Fellmann : mais, comme ce n'est pas la première fois qu'il fait des promesses et que deux garanties valent mieux qu'une, assurons, comme on dit, nos derrières ; allons nous occuper de l'affaire des farines.

— C'est ce que j'allais vous proposer, répondit le prédicateur de Toulon. Et, faisant signe à Damiens d'approcher, il aida ces messieurs à se hisser sur sa

voiture.

— Elle est bien un peu dure, s'excusa-t-il. Mais bah! on n'y pense pas quand on travaille pour la plus grande gloire de

Dieu.

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