CHAPITRE XLVI LA CHAMBRE DE LA MEULE
Quand Damiens se réveilla, trois heures sonnaient au Lazaret.
— Trois heures! fit le jeune homme pour la iète endolorie duquel ce fut un effort de les compter.
Il lui semblait qu'un fer rouge cerclait son front.
— Trois heures du matin, sans doute, reprit-il. Mais ouvrant les yeux vite éblouis, il reconnut que le soleil descendait plutôt sur
l'horizon.
— Non! fit-il, trois heures de l'après-midi! Et dès que cette notion lui revint, toutes lui revinrent ensemble, le souvenir de
cette horrible nuit, son père retrouvé, sauvé presque, et condamné par ces misérables dans cette chambre de la vanne. Ce disant, il sautait à terre. Mais un étourdissement le prit. Il tomba. Longtemps il resta ainsi, les idées troubles. L'horrible bruit de la roue martelant les vagues le rappela à lui.
— La chambre de la vanne! répéta-t-il.
Alors, faisant effort pour oublier l'ensevelissement de son père, et son deuil, et
son serment de vengeance et tout ce qui lui mettait de nouveau la tète en feu, il chercha et' se rappela des faits étranges, un sac de moindre taille descendu de là-haut par le muet sur l'ordre de Girard, et le rat mort en mangeant de la poudre blanche, et le cri poussé par le jésuite quand il avait vu l'infirme faire le geste d'y goûter.
— Quelle était donc cette poudre? se demanda Robert; et à quoi la destinait-on?
Il se rhabilla, non sans peine : il se souvenait bien à présent. Cela devait être cette affaire des farines dont il avait été parlé, et à laquelle les jésuites avaient décidé de se mettre sitôt appris le rétablissement du Roi.
Il n'osait pas comprendre : il sentait qu'il avait du se préparer pendant son sommeil quelque chose d'infâme.
Il explora la chambre où avaient été déposés les plus petits sacs : elle était vide. Il descendit à la chambre de la vanne, chancelant le long de fescalier, défaillant presque quand il se revit là. Nulle trace des sacs.
Mieux que cela! La farine emmagasinée dans cette chambre n'y était plus.
A force de chercher, il trouva dans une cheminée où fumaient encore quelques débris répandant une odeur d'ail, la trace incontestable du brûlage des sacs... et, dans les sacs, document plus précieux encore, un morceau de parchemin racorni, mais incomplètement brûlé, lequel était fixé sûrement à un des sacs mystérieux, et sur lequel il put lire :
« Dose pour cinq sacs de far... »
De farine, évidemment. Ce produit étrange avait donc été mêlé à des sacs de farine qu'on allait expédier, qui étaient expédies peut-être. Oui, puisqu'il n'en restait plus.
Où étaient-ils partis? Voilà ce qu'il fallait savoir.
En vain, criant de toutes ses forces, il interrogea le sourd, en vain il eïsaya de se £\
«(? n«2 les dei;auu!i:s D'un confesseur
faire comprendre du muet. Us ue savaient rien, c'était clair... sinon que les voitures étaient partie?, voilà quelques heures déjà, descendant la Moselle. Donc elles n'allaient pas du côté du Lazaret : du coté de .Metz plutôt. Damiens se tenait à peine. Cette effroyable découverte augmentait encore le trouble de ses pensées, le bouillonnement de son cerveau. N'importe! Il fallait voir, à tout prix empêcher ce qu'il pressentait. Il n'allait pas jusqu'à deviner que les jésuites avaient résolu la perle de l'armée pour s'acheter à ce prix l'alliance du roi de Prusse, plus sur allié que le Roi de France, de si fantasque humeur; que pour cela, ils avaient mêlé de l'arsenic à la farine envoyée à Metz. .Mais il en avait comme l'intuition. 11 se redressa, alla boire un verre de bon vin, descendit à l'écurie.
Un instant après, se cramponnant à la selle, il galopait sur la route de Metz, se réservant d'interroger les passants sur le chemin suivi par les charrettes.
— Les malheureux ! répétait-il tout en longeant la berge, le regard obstinément fixé sur les flots auxquels, pendant cette nuit tragique, il avait arraché le cadavre île son père.
La vue de la maisonnette de Catherine l'arracha à sa rêverie douloureuse.
— Au fait, dit-il. moi qui devais les attendre ce soir, il faut que j'aille les prévenir que je serai peut-être retenu là-i
Il frappa, rien ne répondit. 1! se nomma; rien qu'un s tre.
11 regarda par la fenêtre, et la peur qui venait de l'étreindre se. dissipa : tout était en place dans la chambre : aucune trace de lutte. Seuls les maîtres étaient
: bs nts.
— Ils se sont cachés, sans doute, pensa Damiens. Ils ont bien fait. Allons! j'en quitte pour me hâter de revenir. Heureusement d'ailleurs, François et Rameau
sont là: car si ça continue, je serai plus embarrassant qu'utile, je le crains.
Ses forces faiblissaient eu effet. Seul le sentiment d'un devoir impérieux le poussait eu avant. Encore s'en remettait-il beaucoup à son cheval : lui n'y voyait plus clair.
Il arriva pourtant à Metz, et nous avons vu qu'il y arriva à temps et que soupçons étaient fondés.
Mai ne lui eut à peine remis la lettre de cachet demandée qu'il serra
dans sa poitrine avec un sombre sourire, qu'on le vit chanceler. Il ouvrit la bouche pour parler, ne put, et s'affaissa.
Épuisé par tant et de telles émotions, le pauvre garçon venait encore une fois de uiir.
Les prévisions de Robert ne l'avaient pas trompé : les Cadière, en attendant l'heure icDl cachés en effet. El bien leur avait pris de se hâter et de mettre à profil pour cela les dernières heures de la nuit. Car l'aube n'avait pas paru encore. quand Girard et Nemo vinrenl heurter à la porte.
Un groupe noir les attendait à quelques pas.
A quoi lient le cours des événements? Les deux jésuites seraient venus happer la sept heures plus lot; ils étaient reçus par trois hommes énergiques, bientôt aidés d'un quatrième et soutenus par trois femmes irritées.
Sûrement la lutte eût été impossible, et, en dépil de la promesse que les amis réserver les coupables pour un châtiment public, dans l'enivrement d'un combat sans merci, Girard el son complice eussent trouvé la mort. Mais non : il était dil que cel homme vivrait encore pour descendre plus bas l'escalier du crime. fij,
*(? LES DÉBAUCHES D'UN CONFESSEUR 583 yS
... Les jésuites se comaiuqiiirent vite que celles qu'ils espéraient trouver étaient parties.
— Pas pour longtemps peut-être! déclara Fellmann pour calmer Girard. Celui-ci, furieux de voir lui échapper ce qu'il appelait sa vengeance. — vo: à ce
que c'était aussi d'avoir tant d'affaires à la fois sur les bras! — se raccrocha à cet espoir.
— Je veux le croire, fit-il, ce serait trop malheureux de penser qu'il nous faudrait partir sans mettre la main dessus. Je vais rester aux aguets.
Il grinçait des dents.
— Allons! vous êles fou, déclara Fellmann. Il est bien de haïr, mais pas jusqu'à s'en enivrer; vous oubliez qu'il nous faut nous créer un alibi pour l'affaire des farines.
— C'est juste.
— Et qu'en même temps nous devons nous assurer une chaise de poste pour partir ce soir.
— Il est vrai : déjà?
— Il le faut, si nous voulons ne pas manquer le premier paquebot en partance. .
— Soit; mais revenir ici est bien indispensable.
— Certes.
— Ecoutez : je ne vous demande que quelques heures. Nous les rattraperons en crevant un cheval ou deux.
— Qu'espérez-vous?
— Mettre à exécution le projet dont je vous ai fait part.
— S'ous n'oubliez pas le testament?
— J'oublie encore moins la parole que je me suis donnée de châtier les audacieux.
— Allons, soit; je ne vous refuserai pas cette satisfaction. Mais je vous en avertis, nous partirons d'ici à minuit, dernier délai.
— Bien ; nous pourrons peut-être partir plus tôt.
Sur quoi, les deux prêtres s'éloignèrent, et le groupe noir les suivit.
A ce moment-là, il y avait déjà une heure que François, emportant un enfant, Rameau l'autre, étaient partis chacun de leur côté, après avoir installé, chose étrange, les trois femmes à l'abri sous une meule de paille, la même précisément qui recouvrait la dépouille du pauvre père Nicolas. Ils y avaient pratiqué une cavité que fermaient par devant deux bottes de paille, mises côte à côte, avec assez d'intervalle pourtant pour que, par cette embrasure, ont put observer ce qui se passait en dehors du côté du moulin.
C'est là que, bien au chaud, munies de provision, les trois femmes attendirent la nuit.
Quand l'heure indiquée sonna au Lazaret, Thérèse sortit la première de la cachette et explora minutieusement les environs ; une fois sûre qu'il n'y avait pas de danger à la suivre, elle appela : Louise, puis Catherine arrivèrent. Puis, se glissant le long des arbres et des haies, toutes trois se dirigèrent du côté du moulin.
Le chemin se fit sans encombre. Le moulin était silencieux : rien de suspect.
Thérèse ouvrit la porte à chatière; et, toutes trois, sur la pointe du pied, gra- \irent l'escalier.
Nul bruit... Tout se passait le mieux du monde. Elles approchaient de la chambre ux meules, quand Thérèse s'arrêta.
<fi* 584 LES DÉBAUCHES D'UN CONFESSEUR VV
Dans l'ombre, là en face, il lui avait semblé voir luire deux yeux. Elle regarda avec attention. Non, rien. Elle s'était trompée sans doute ; ou c'était un chat qui faisait sa rorjde. Elle continua de monter : elle arriva en haut de l'escalier. Ce qu'elle sentait là c'était le plancher de la chambre des meules. A gauche tout de suite devait être la porte de la chambre de Damieus. Thérèse lendit la maiu à Louise, puis à Catherine : toutes trois étaient maintenant sur le plancher. Attention ! Hobert les avait prévenues de se métier des trappes. Tout à coup, les trois femmes se serrèrent l'une contre l'autre. Il leur sembla que le moulin s'écroulait sur eux. Un bruit terrible dont le vacarme les entourait, faisait trembler la chambre sous leurs pieds. Dans la salle au-dessus, on venait de lever la vanne sans doute, et le moulin se mettait en marche. Les meules tournaient. Confusément dans l'ombre on voyait les courroies courir. On entendait les poulies grincer. Quoi ! en marche à cette heure?
Telle est l'idée qui leur vint d'abord ; mais, réflexion faite, le moulin travaillait en effet assez souvent de nuit, et puis tant mieux pour elle. Ce bruit couvrirait le bruit qu'elles pourraient faire. Peut-être même était-ce Damiens qui avait pris celte précaution.
— Allons! ordonna tout bas Thérèse.
Elle n'en put pas dire davantage...
Violemment elle sentit qu'on la séparait de ses deux compagnes... Dans le brouhaha, elle vit passer des ombres noires... Elle entendit uu cri vite étouffé... Elle voulu courir... Mais elle sentit que le sol cédait sous ses pieds...
Elle tomba... sa tète heurta le plancher...
Plus rien... Elle ne vit, ne sentit, n'entendit plus rien...
Très impressionné, le Roi était remonté dans sa chaise à porteurs, grelottant la iièvre. Tout de suite il déclara qu'il ne resterait pas à Metz une minute de plus ; et de l'ait, le soir même, il se mettait eu route pour Paris. Il guérirait en carrosse, avait-il déclaré. Il abandonnait la conduite de la guerre à ses généraux : lui, d'ailleurs, n'était pas guéri, tant s'en faut; il pouvait retomber, gêner les manœuvres; il ne le voulaij pas. Son retour fut une vraie fête. On lui savait un gré infini, non d'avoir rien fait, mais de vivre. L'invasioD n'avait pas eu lieu; elle n'aurait pas lieu, nos soldats étaient là qui couvriraient la frontière de leurs coips. Ou fut ivre de joie. La cour l'appela le Bien-Aimé.
Hélas! le pauvre Roi, il le fut deux fois le bien-aimé, de sa femme d'abord, de Pauline de Nesles ensuite; il le fut même de sa fille Adélaïde; mais là, il convient de ne pas insister : c'est le trop aimé qu'il faudrait dire.
Paris lui arrangea un triomphe d'empereur romain.
Il entra lentement, et, dans les carrosses du sacre, pour qu'on put jouir de le voir, qu'on se rassasiât de sa présence. Une part dans ces transports revenait évidemment à la Reine, à ses douces vertus domestiques qui touchaient fort le peuple, à l'union rétablie de la famille royale.
La maîtresse, au contraire, ici comme là-bas, était un objet d'horreur.
Au retour, sa voiture fut arrêtée à La Ferlé; elle faillit être mise en pièces. A Paris, elle osa aller voir la rentrée du Roi, se mêlera la foule; elle fut accablée d'affronts, on lui cracha au nez! Elle rentra désespérée. Tout son orgueil l'abandonna. Elle écrivait à Richelieu, pour qu'il montrât la lellre, que, si elle pouvait reutrer, elle ne demanderait nulle vengeance, ne ferait nulle condition, se rendrait « à l'ordre du maitre » (Richelieu, VII, 51). Elle était à ses pieds. Mais, d'autre part, le Roi qui avait ^~> J^j . m à Metz la bonté de la Reine, sa passion pour lui, qui voyait la foule si heureuse de Q»
«* : «ai ~
Je suis porteur, dit-il à l'officier, d'une lettre de cachet. (Chap. XLVII).
leur réconciliation, ne pouvait qu'hésiter à rompre encore, à mécontenter tout le monde* Cependant, après ce long sevrage d'amour physique, ses forces revenant, l'appétit de femme revenait. Ma loi, tant pis! une belle nuit, il eut un beau mouvement : il pensa à la Reine... Mieux vaut tard...
La Reine était couchée. Les femmes eulendirent gratter à la porte de la chambre. Elles dirent :
— C'est sûrement le Roi.
La chose était peu vraisemblable après une interruption de quatre années. La Reine, fort timide, en avait presque peur. Elle dit :
— Vous vous trompez. Dormez.
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74e LIVRAISON.
(librairie anti-cléricale.)
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Avertie une seconde fois, elle fit même réponse. A la troisième fois, où l'on gratta plus fort, elle se décida à faire ouvrir...
C'était trop tard. Le Roi était piqué. 11 traversa le pont Royal, et alla tout droit rue du Bac, où sa maîtresse demeurait (Richelieu, VII, 53).
La Tournelle s'y attendait si peu, elle aussi, qu'elle fut comme foudroyée, s'évanouit.
Puis, sentant mieux son avantage, elle reprit toute sa hauteur. Il s'excusait. Elle dit :
— Je me tiens contente de ne pas être envoyée par vous pourrir en prison. Quant à retourner à Versailles, il faudrait pour cela faire tomber trop de têtes.
A grand'peine il obtint qu'il n'y aurait que des exils! entre autres celui du gouverneur militaire du dauphin. Il la revoulait; il ue disputa pas, se hâta de dire oui.
Cette nuit d'émotions de tout genre rendit à la dame ou doubla sa fièvre. Elle eût voulu qu'il exilât les princes, Pérusseau, l'évèque de Soissons, qu'il chassât Maurepas. Là, le Roi résista. Il ne fut pas moins ferme à refuser ce que la Nesle avait eu seule (Rich., VII, 79). Ses transports, ses fureurs, ne lui valurent pas d'être enceinte. De telles alternatives lui portèrent le sang au cerveau. Au matin, sa tête éclatait. La seule consolation qu'elle eut fut celle-ci : le Roi, pour lui complaire, sans vouloir chasser Maurepas, imagina pour lui, dans sa méchanceté d'homme double, une cruelle mortification, une exquise torture, celle de porter à la maîtresse sa lettre d'excuse et de rappel.
Le Faquinet plia, s'efforça, dans la honte, de garder sa grâce légère, voulut baiser la main.
Il n'eut de la malade qu'un mot :
— Donnez... Allez-vous-en!
Maurepas sortit, toujours souriant.
Il avait sa vengeance : la lettre était empoisonnée! (Rich., VII, 72.) Elle mourut, par un juste châtiment, de la même façon que cette sœur qu'elle
avait si odieusement remplacée, furieuse de partir, pleine de délire et de remords.
Le Roi la regretta dans la mesure de son mérite. Le jour de sa mort, il alla à la chasse, il alla au conseil, et à la Muette souper avec quelques amis.
François Cadière remontait le long de la Moselle, du côté du Lazaret, quand le bruit du moulin, mis en train tout à coup, le fit s'arrêter. Il fit à Rameau le signal convenu.
— Chargez-vous aussi de la petite, lui dit-il; je ne sais pourquoi ceci me semble louche... Je vais voir ce qui se passe...
Et, pendant que le musicien continuait lentement sa marche du côté du Grand Chèno, un enfant dans chaque bras, François descendit en hâte vers le moulin.
La porte de la chatière n'était pas fermée ; il y courut, monta l'escalier en courant; sûrement il devait se passer quelque chose de tragique, à en croire l'angoisse qui le serrait à la gorge.
Il était en haut de l'escalier. Il mit avec précaution le pied dans la chambre des meules, et, les bras tendus, avança dans l'ombre...
— Oh! qu'est cela?
Il venait de se heurter dans un corps étendu à terre. Evidemment il y avait eu
quelque chose... 11 se pencha, tâta...
Une femme!... A la forme du peigne qu'il sentit dans ses cheveux, il reconnut - ^ Thérèse:.. §.'
Bfc & S
Morte?... Mais non; le cœur battait encore... et maintenant qu'il soulevait sa tête, l'oreille collée à sa bouche, il l'enteudait soupirer...
— C'est moi, murmura-t-il, moi, François... Es-tu blessée!
— Ah! fit Thérèse, d'une voix faible, comme sortant d'un rêve... Non... non... une trappe...
A ce moment, les meules s'arrêtèrent.
— Oh! oh! dit François à mi-voix, ils ne sont pas partis .. Qui est-ce?...
— Je ne sais pas... Je ne les ai pas vus... Eux, sans doute... Mais, Catherine et Louise, où sont-elles?
— Je n'en sais rien... J'arrive...
— Il faut les chercher... Vite! vite! assieds-moi, et ne t'occupe plus que d'elles.
François l'appuya contre un sac de blé... puis, tàtant le sol du pied, il avança de quelques pas...
Alors, il aperçut, cachée par la charpente, une lanterne sourde qui luisait dans un un coin, mal fermée... 11 tira de sa poche un couteau, s'avança vers la lanterne, la prit et, brusquement, l'ouvrit...
Personne... sinon là, vers la meule... Qu'est-ce donc quecela?
11 bondit :
— Tonnerre de Dieu !
Si déchirant fut l'accent dont il a poussé ce juron, que Thérèse, ranimée, fut vers
lui d'un élan...
— Qu'est-ce donc? demanda-t-elle.
— Regarde !
Et, à la lueur de la lanterne, Thérèse vit une chose horrible. Entre la meule verticale et la meule couchée à plat, sur laquelle elle tourne, une
femme avait été jetée... et c'est à ce moment que Thérèse avait entendu un cri. Le lourd disque de granit lui avait broyé les jambes, puis, comme la malheureuse essayait de se remuer pour s'arracher, le ventre, puis la tète. . . Il ne restait là qu'une chose sans nom, une épouvantable bouillie sanglante, mêlée d'éclats de cervelle et de lambeaux d'étoffe qui avait été la robe.
— Qui est-ce? Qui? demandait Thérèse, éperdue.
— Qui?...
Tous deux, affolés, se penchaient, cherchant dans ces débris épouvantablement
mutilés un indice, soulevant le tronçon plein de sang... Mais quoi? comment reconnaître ces restes hideux? Etait-ce Catherine? était-ce Louise? Sur quelle preuve le déclarer.
Tout à coup, Thérèse eut un nouveau cri :[
— Ah! fit-elle seulement...
Et, sans avoir la force de continuer, elle montra à son mari une main à moitié
brisée et toute sanglante, à l'annulaire de laquelle était une bague.
— Sa bague! cria François...
C'était la bague de sa sœur!
— Laissez-moi m'occuper de cette affaire, et restez dans cette chaise de poste à m'attendre ici, avait dit le soir en revenant, près du moulin, Girard au Révérend Père Ne mo.
p. — A votre aise ; mais vous savez, je ne vous attendrai pas...
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— Plus tard que minuit, c'est entendu.
Sur quoi, Girard laissant la voiture derrière un bouquet d'arbres, était accouru
au moulin pour y chercher M. Doucereux et Damiens.
Le directeur du Lazaret y était bien, fidèle au rendez-vous. Quant à Damiens, on ne le trouva pas dans sa chambre, nous savons pourquoi.
— Bah! nous avons des pistotels, déclara Girard, qui le remplaceront avantageusement.
Ce disant, ils s'étaient mis eu roule pour la maisonnette de Catherine. Encore rien? Toujours rien! Elles n'étaient pas revenues... Qu'est-ce que cela signifiait?
Girard en tremblait de colère.
— Quoi! murmurait-il, partir si loin, pour si longtemps peut-être, sans se donner cette satisfaction? Laisser échapper une telle vengeance, et une si belle fortune aussi !
Ils attendirent assez longtemps en vain. 11 était bien clair qu'elles ne reviendraient plus. Elles avaient dû être averties... Par qui?
Ils revenaient donc vers le moulin, rageant tous deux, quand Girard arrêta son compagnon.
A la porte de la chatière il venait de voir trois femmes...
— Est-ce que ce seraient-elles? Attendez !... Il tira de sa poche une lunette marine, secoué d'une telle émotion qu'il en
tremblait :
— Thérèse! Louise! Catherine! nomma-t-il successivement... Elles entrent !...
— Par quel hasard?
— Qu'importe? C'est Dieu qui sous les envoie ! Vite! vite ! Il entraînait Doucereux vers l'autre porte du moulin.
— Elles ne peuvent par là aller qu'à la chambre de la meule... Courons!... Tout en courant, il lui donnait ses instructions. Une fois dans la cour :
— Vite! cria-t-il au sourd, le moulin en mouvement! En même temps il montait dans la chambre de la meule par l'appartement du
meunier... .
... Quand ils descendirent, Doucereux et lui. il portait dans ses bras une femme liée et bâillonnée.
— Regardez au dehors, si je peux sortir, ordonna-t-il à son complice. Le directeur du Lazaret entrebâilla la porte :
— Diable ! fit-il en rentrant vivement.
— Qu'est-ce donc?
— Des cavaliers?
— - Ils viennent ici?
— J'en ai peur!
— Pourquoi peur?
— Si l'affaire des farines avait transpiré? Qu'importe? Vous êtes ici pour demander si on n'a pas vu le cadavre
d'un tou évadé...
— Oui, mais... pourquoi ne pas fuir tout bonnement .'
— Parce qu'il faut emporter celte femme, et qu'il faudrait bien du bonheur pour que ces cavaliers ne nous rattrapent pas...
çaa — Cependant... 40
«fà — Cependant il faut surtout que je parte sans plus tarder, vous le savez bien... VA»
— Et moi?
— Vous? vous m'en donnerez le temps...
Ceci avait été dit d'un ton sans réplique.
— Comment ? demanda Doucereux.
— Écoutez...
Girard lui parla à l'oreille, très vite et très bas. On entendait très distinctement
les cheveaux à celte heure.
— Ça, c'est une idée, conclut l'ex-garde chiourme, non sans une nuance d'admiration.
— N'est-ce pas? Quant à elle, je la dépose là dans récurie ; vous savez ce que vous avez à en faire...
— Bien.
Ce disant, Girard avait jeté sur la litière la femme qui semblait évanouie.
— Maintenant, acheva-t-il, adieu.
— Et bon voyage !
— Merci.
Et le jésuite se glissa par la petiie porte qui donnait sur la rivière et permettait
de faire le tour du moulin.
... — Allons donc! fit le Père Nemo quand il le vit reparaître; je ne vous cache pas que j'allais donner au cocher l'ordre de partir.
— Ne le lui donnez pas encore !
— Comment?
— Vous aviez vu arriver les cavaliers, puisque vous vouliez quitter la place?
— Oui.
— Eh bien ! laissez-les partir.
— Vous ne voyez pas de danger à attendre?
— J'en verrais à ne pas le faire, et puis je suis heureux de constater le succès de mon expédition.
— Ça ne sera pas long ?
— C'est l'affaire de quelques minutes.
— Ainsi votre coup de main a réussi?
— Merveilleusement. J'ai fait coup double... et en disant double, je suis modeste; je pourrais dire quadruple.
— Bah!
— Mais il était temps !
A peine revenu à lui, Damiens s'était dit .
— Celte fois, je la tiens, l'occasion cherchée, indiscutable, de prendre cet homme et d'en faire une justice exemplaire, solennelle... Ne lui laissons pas le temps d'échapper.
Et il avait demandé un piquet de chevau-légers avec un officier. Le secrétaire les lui avait fait donner, leur recommandant de faire ce que leur ordonnerait ce jeuue homme.
— Il suffit! avait répondu l'officier : une bonne vieille ganache, comme la vie de caserne en mijote quelquefois.
Et s'adressant à Robert :
^v — Nous allons? ,
N% — Au moulin du Lazaret, près Gorze. c£
— 11 suffit.
Sur quoi on était parti, Damieus ue voulant pas même prendre le temps de se
restaurer.
En quoi il eut tort : il s'en aperçut vile.
Épuisé par la route fournie, il se sentit tout étourdi en se remettant en selle pour celte nouvelle étape... La première lieue, cela alla encore. Mais à la descente, les chevaux ayant pressé l'allure, il se sentit chanceler.
Il n'entendait plus qu'à peine les questions du vieil officier...
— C'est pour une arrestation? avait demandé celui-ci.
— Oui, répondit Robert.
— Il suffit. Alors il doit s'agir d'un crime ?
— Oui...
— Il suffît... Et peut-on savoir?
Damieus ne tenait pas beaucoup à répandre une nouvelle faite pour démoraliser
l'année. Ce qui lui arriva d'ailleurs le dispensa de répondre.
Son cheval,- mal soutenu, buta... Robert vida les élriers... Heureusement il tomba dans le fossé... Sans cela, au train dout on allait, les chevaux lui passaient sur le corps.
— Halte ! cria l'officier, qui revint vers Damiens.
— Eh ! bien ! avez-vous quelque chose de cassé?
— Je ne crois pas... Mais je n'en peux plus... Courez là-bas... Vitel vite! La parole lui manqua.
— Il suffit ! reprit l'officier :
Sur quoi, piquant des deux, il rejoignit ses hommes et cria :
— En avant !
François était resté attéré... L'œil morne, il considérait cette meule rouge dans une attitude d'hébétement...
Puis peu à peu sa narine se gonfla, la colère fit place à la stupeur : il prit le couteau qu'il teuait à la main, et, comme Bru tus, après le meurtre de César, il le trempa dans le sang de la victime, et se mit à crier d'une voix terrible :
— C'est bien ! te voilà morte, Catherine... Au tour des autres, à présent ! Et relevaut Thérèse, il allait s'élancer au dehors.
— Pas un pas de plus ! cria une voix retentissante, ou vous êtes mort! En face de lui, François voyait un double rang de soldats, le mousquet enjoué...
— Moi? lit-il... Mais pourquoi?
— Parce que je vous arrête ! répondit l'officier.
— Au nom de qui ?
— Au nom du roi.
— Mais...
— Il suffit...
— Qu'ai-je fait? Pourquoi m'arrêtez-vous?
— Comme meurtrier, tous les deux !
— Nous ! C'est notre sœur qui...
— Ji' sais bien... que vous venez d'égorger !...
— Nous?
— Vous êtes encore rouge de son sang 1 r\
SA -No.*? §r
— Et les noms que vous venez de prononcer sont assez clairs... Doucereux s'était avancé : c'est lui qui venait de parler.
— Un jésuite ! cria François... Ah ! je comprends!... Et il s'élança :
— Voilà : le tour des autres à présent ! fit le jésuite.
Il pouvait ricaner : quatre soldats maintenaient le marchand ; et il fallut les aider : car il se débattait comme un lion.
Enfin, on en eut raison : bâillonné et lié comme Thérèse à qui il semblait demander pardon du regard, il fut descendu par les cavaliers. Un instant plus tard, Doucereux, delà porte, souhaitait bon retour aux chevau-légers, dont il n'avait pas eu grand'peine à mettre dedans, comme on dit, l'officier.
Grâce à l'idée de Girard, d'accusé il s'était fait accusateur ; et, les apparences aidant, avait pu faire prendre François et Thérèse comme des assassins, alors qu'on venait le chercher lui-même comme empoisonneur.
Le brave militaire avait ses coupables : il ne lui en fallait pas plus. On emmena les prisonniers, et l' ex-garde chiourme put revenir en toute tranquillité à son autre victime, évanouie dans l'écurie. Les chevau-légers avaient allumé des torches. De la chaise de poste prête à partir, Girard les montrait à Nemo :
— Reconnaissez-vous l'homme qu'ils emmènent? Demanda-t-il.
— On dirait... mais oui... François Cadière !...
— C'est lui 1 Venu sans doute pour chercher sa sœur, et que j'accuse de l'avoir assassinée...
— Vrai ? pourquoi ?
— Pour en hériter, pardieu ! Nous dirons qu'il savait le testament Lebret...
— Voilà un coup de maître !... répondit Fellmanu... Et il ajouta, pensant tout haut :
— Et une pauvre petite femme qui va rester veuve...
— Oh ! que non...
— Ah!
— Je ne veux pas la mort du pécheur... Il ira simplement dans quelque bonne prison, comme le château d'If, c'est aux portes de Toulon... et elle lui tiendra compagnie...
— Thérèse?...
— Oui : ne voyez-vous pas qu'elle vient d'être surprise avec son mari?..
— Elle'?... Ah ! c'est juste : je ne l'avais pas vue.
— Nous partons ? demanda le cocher.
— Oui ! oui ! répondit Girard. Et vivement ! Le père Nemo, lui, restait songeur.
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<f* 592 LES DÉBAUCHES D'UN CONFESSEUR 'yfc,