CHAPITRE XLVI.l DEUX HOMMES QUI EN RENCONTRENT UN TROISIÈME
Quinze ans se sont passés. Effrayée par la mort de ses sœurs, la Lauraguais n'a pas osé se représenter à la cour : elle vit retirée, partageant avec quelques-uns de ces messieurs du clergé la petite pelote d'économies qu'elle s'est faite. Aujourd'hui, eu effet, elle est dévote : la rue des Mauvaises paroles est devenue l'oratoire des èjaculations pieuses. Autre Madeleine au. désert, elle expie par de petites mortifications sans conséquences ses années de galanterie : elle prie pour le repos de l'âme de ses sœurs, et aussi de son infortuné père. Car le malheureux marquis est mort... de chagrin. Frappé par de tels coups de foudre en plein faîte des dignités, il n'a pu survivre à la chute de ses filles, à ce qu'il appelle son déshonneur. 11 est mort de chagrin — et d'indigestion. Boyer, le précepteur du dauphin, a été chassé, et c'est la Vauguyon qui le remplace, autre jésuite, celui qui devait donner à Louis XVI l'éducation que l'on sait. Quant au Roi, cette fois, ce n'est plus pour rire, il s'est fixé. Tout vient à point à qui sait attendre : la petite Poisson a eu à son tour son avènement, voilà bien des années. Les Paris, ses patrons, l'ont présentée au Roi, un soir d'hiver, au bal de la Ville : et les jésuites ont eu beau faire, et se révolter, sentant en elle une ennemie, elle a été acceptée. Il était naturel que le Roi, à la longue, las de ses hautaines maitresses, la Mailly et la Touruelle, peut-être aussi trouvant un peu nauséabondes les facilités de Choisy arrangé par Lebel et sa sœur en maison de plaisir, acceptât ce que jeune il avait refusé, une femme d'esprit, une intelligente amuseuse. Ce n'est pas qu'elle fût belle : de race de boucher, elle n'avait nullement la fraîcheur des belles de boucherie. Dans ses portraits, elle est gentille et fade, d'agréable médiocrité. Seulement un esprit vif, un joli talent sur le clavecin. Le Normand, fermier général, plus qu'ami des Poisson, et peut-être père de la petite, la maria à son neveu d'Etiolés, ç-v. Posée, encadrée dans le luxe, elle put dégorger ce qu'elle avait de bas, se former et 4(^» Jfa prendre attitude. Elle eut un salon, réunit artistes et gens de lettres, les trompettes fu»
Atrophiée dans cette cave immonde, elle se pliait en deux, comme une vieille.-
(Ghap. XLV1II).
de la renommée. Mais son grand moyen de succès, c'est qu elle se fit un théâtre, avec décors, costumes, machines, -etc. Elle jouait, déployait le talent d'une agréable actrice de second ou troisième ordre. Elle chaulait d'une voix de serin qu'on disait voix de rossignol. Cela retentissait plus haut. Le président Hénault en fut ravi et put en parler chez la reine. Plus directement les Tancin s'en occupèrent. Encore plus un Binet, un parent des Poisson, et valet de chambre du dauphin. Il la vantait au Roi : mais chez le dauphin, il déclarait qu'elle ne voulait rien qu'une place de fermier général.
Par un autre canal encore elle arrivait au Roi, par son écuyer Brigcs, qui l'eut d'abord. Enfin tous firent si bien qu'un soir il la reçut. Il n'en fut pas charmé. Elle 4 avait vingt-trois ans, quatre ans de mariage, deux entants. Elle était déjà fatiguée, £V
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molle et loin d'être neuve. Elle fit si peu d'impression que, même un mois après, il ne s'en souvint plus. 11 fallut aider sa mémoire, lui rappeler certain soir, certaine dame. On lui disait que, depuis ce soir-là, la pauvre dame était éprise, que sou mari était borriblemeot jaloux, qu'elle est tourmentée, désespérée, pensant à se tuer. C'était en avril. Le Roi allait en Flandre. On brusqua tout, on la lui ramena, la nuit du 22, à souper.
Richelieu y était, — il en était toujours de ces affaires-là, ce brave duc; — il n'en fit pas grand cas. Mais, lui parti, en excellente actrice, elle dit qu'elle était perdue, qu'elle ne pouvait pas retourner, qu'il fallait qu'il la prît, la cachai n'importe où. Situation piquante.
Le Roi la mit au petit entresol qu'il avait au-dessus de sa tète. Là, quelques jours, en secret, il l'eut, la nourrit, tremblante et désolée des lettres folles qu'écrivait le mari ! Il vit comme on tenait à elle, sentit le prix de ce trésor. Le voilà attaché décidément.
Il ne la cache plus. La famille sombrement muette, les murmures, les mines maussades le piquent. N'est-il donc pas le maître? Pour faire dépit à tous, il la déclare maîtresse, et, pour comble, à Pâques!... Et le tour est joué... Quelle chute, après cette bâtarde des Coudés que le Roi appelait princesse ! Celle-ci, la grisetle, la robine, comme on dit tout bas, n'est pas née... Mieux que cela, iille d'une femme louche et portant le nom d'un homme plus louche encore... Ah! elle n'est pas née'?... Eh bien ! tant mieux : le Roi la crée et la fait naître : il y met son plaisir. En quinze jours, il la décore, l'honore, lui donne un train et des palais. Il la titre du nom sonore d'une maison éteinte. Elle est et restera la marquise de Pompadour.
— Elle a été déclarée à Pâques, au mépris des saints jours, déclaraient les dévots : cela lui portera malheur...
Et pas du tout : voilà que tout de suite Louis XV est vainqueur à Fontenoy ; — Quand nous disons Louis XV, c'est son armée qu'il faudrait dire et ses canons : car pour lui, abrité derrière un moulin, il y eut si peur qu'il en sua à grosses gouttes, et faillit compromettre la victoire en immobilisant un corps d'armée et de l'artillerie mise là pour le défendre. D'ailleurs la ligue universelle de la cour et des prêtn lazzi, les chansons qui l'attaquent, les innombrables pois obligent la Poisson
d'avoir un grand mérite, celui des convenances. Tout au rebours de la Tournelle, si insolente pour la reine, celle-ci, devant elle humble et tendre, semble demander grâce, même avoir besoin d'être aimée. A sa présentation, sous les yeux de tant d'enuemis, elle fut et charmante et touchante. La reine lui sut gré de son trouble, la rassura, lui fit un accueil quasi- maternel. Elle jugea qu'après tout, si le Roi devait avoir une maitresse, celle-ci était la meilleure. Cette faveur alla bien loin. Elle la fit dîner avec elle à Choisy. Grand coup pour le dauphin. La reine elle-même se détachait du parti des jésuites. Quant à la nouvelle marquise, elle avait compris, une fois sa comédie j ri vi place prise, qu'elle ne la garderait glorieusement qu'en allant avec les idi son siècle, en avant même. Tous les hommes de valeur sont avec elle, Argenson, Machault, Duvernay, Quesnay, Montesquieu.
— Dès que Diderol aura fondé V Encyclopédie, il sera d*e ses alliés, et aussi Voltaire, dès qu'il sera revenn de sa noble mission en Prusse. Dans le très beau pastel que Latour a lait d'elle, déjà pale el usée, elle se pare de ces beaux génies. Elle a sur siui bureau, très ostensiblement, ['Esprit des Lois, la Henriade, et un volume de L 'Encyclopédie. LT c'est la de quoi la postérité doit lui garder reconnaissance. Dès la
- . seconde année, elle sentit lies bien qu'elle n'avait nulle chance de garder un aman! ±rp satisfait, un homme secrètement dominé par ses filles, que par l'amusement, une vie ft,
d'art et de plaisir, toute opposée à la torpeur malsaine de ces influences secrètes. Son théâtre des cabinets groupa près d'elle un monde de courtisans, d'artistes, tous ravis d'approcher le maître. Elle levait un peu de l'excommunication dont l'Eglise a chargé les comédiens, — y sentant sans doute des concurrents. A la réalité, aux soupers, aux caresses qui servaient le parti dévot, elle opposa l'illusion et la fantaisie du théâtre, les séductions de l'esprit. Elle s*y mit, s'y usa sans réserve. Sa jolie voix et son talent d'actrice, cent sortes de costumes la renouvelaient tous les soirs. Sa douceur fade allait à l'Herminie du Tasse : sa simplicité fausse lui permettait pourtant déjouer les bergères, Eglée et Galatée. Plus tard elle chanta le Dévia de Village, le joli opéra comique deJ.-J. Rousseau. De bonne heure elle fait des rôles humbles de vieilles, et pour bien faire entendre qu'elle ne prétend qu'amitié pure, elle joue Uranie dans une robe pailletée d'étoiles.
Quelque peu digne qu'elle en fût, il est sûr qu'elle fut, pendant bien des années, un centre pour les arts et les lettres. Elle fut bien moins une maîtresse qu'un ministère.
Ceci explique un peu pourquoi elle avait tant besoin d'argent. Elle ne put avoir, avec cet énorme désintéressement, le désintéressement de la Nesle. C'est à elle qu'on doit entre autres le joli développement donné à l'art de la décoration intérieure, de l'ameublement. Par là elle avait prise sur le Roi, pour qui l'intérieur était beaucoup, pour ne pas dire tout. La question était de savoir si, de l'art, il pouvait passer aux idées de progrès politique, social, aux nouveautés qui venaient rajeunir, sauver ce monde vieilli.
C'était là le débat et le combat réel entre la Pompadour et la famille royale. Aussi quel acharnement! Tous les moyens sont bons contre elle, surtout depuis que, revenant de Prusse, où il s'est tenu parole, où il a fait de Frédéric un ami de la France, un allié, que les attaques des prêtres devaient seules retourner contre nous, Voltaire s'est joint à la marquise.
Elle a compris la décisive influence de ce mordant esprit, de ce lutteur infatigable : elle se l'attache, le mêle à sa politique. C'est lui qui rédige le manifeste de la descente en Angleterre. Elle inaugure le théâtre des cabinets par son Enfant prodigue. Elle le fait académicien, gentilhomme de la chambre, historiographe du Roi.
Voltaire s'était offert de tout cœur à cette œuvre : dans sa vivacité confiante, il partageait le rêve de d'Argenson et de tous. Ils croyaient que le Bien-Aimé, à force d'amour et d'éloges, de flatteries qui étaient des leçons, aurait pu être transformé, mis sur la voie des grandes choses.
Navré de ses constants insuccès dans sa lutte personnelle avec Girard, Voltaire voulait agrandir la querelle, s'attaquer au parti des jésuites tout entier, et le faire jeter hors de Frauce ou le ruiner d'argent. Nul autre moyen : et de ce jour il poursuivit obstinément ce double but : sécularisation des biens du clergé, expulsion des jésuites. C'est par la question financière qu'il commença, sûr qu'elle irait au cœur de ses ennemis, et qu'elle touchait le terrain moral. Le clergé, c'était le passé. On ne pouvait toucher au clergé qu'en suscitant l'idée nouvelle : et d'accord avec Diderot, il établit dans l'Encyclopédie le credo de l'avenir, les principes de la Révolution.
Les hommes noirs sentaient la puissance de cet homme allié à cette femme. De tous côtés ils voyaient leur empire crouler : il ne leur restait guère que l'Espagne, où notre infante était reine et à leur dévotion. Toutes les clameurs s'unissent : les haines s'assemblent. On emploie toutes les armes à la fois : Maurepas, Faquinet, retrouve sa verve d'autrefois pour lui décocher, à celte marquise, le quatrain fameux :
Iris, vos gaîtés sont vives et franches : s/p
l Les fleurs naissent sous vos pas... \h>
\j*' .'... LES DÉBAUCHES D'UN CONFESSEUR "*)»
Mais hélas !
Ce sont îles (leurs blanches.
On persuade au roi qu'elle est très malsaine. Eu même temps, crapuleuse infamie, on irrite la jalousie étrange d'Adélaïde ; ou allume Henriette, l'autre fille du roi, on les grise... et on lui fait, piquant régal, de ses tilles des rivales à sa maîtresse...
Ici la chose n'est que trop connue, et on nous saura gré de ne pas insister sur ces soupers-là... La marquise essaya de faire honte au père dénaturé : lui ne fit qu'en rire : l'inceste était alors fort à la mode : le roi de Pologue, Auguste II, disputait sa fille à son fils ! Lachanoinesse de Lorraine, qui se tua pour son frère, avait fait éclat et légende i 1742). La femme de Hérault, le dévot lieutenant de police, était publiquement la maîtresse de son père, très riche, que souffrait le mari ! Elle imagina, pour neutraliser la grande faveur des deux aînées, de tirer de Fontevrault et de faire venir à Paris madame Victoire, la troisième, jolie fille... Trop jolie... le roi allait la prendre aussi.
Alors elle s'adressa à Voltaire... Le poète indigné trouva qu'une reprise ù'QEdipe ne suffirait pas : il écrivit Sémiramis, où il flagellait terriblement ces amours contre nature... La pièce fut à peine jouée : Voltaire n'y gagna que d'être envoyé quelque temps en disgrâce à Sceaux... et quand la quatrième fille, l'infante, revint d'Espagne, c'est elle qui, pendant l'année de sou séjour, fut la seule maîtresse de son père, au grand désespoir d'Adélaïde et d'Henriette!
Versailles essayait de ne pas voir... Mais quoi! Le roi se vautrait ostensiblement : tous savaient comment finissaient les soupers des petits appartements, fournis de cuisine nouvelle, d'irritantes salaisons et de vins d'Espagne...
La Pompadour, un vrai premier ministre et partant responsable, s'arcbarnait à lutter... mais combien difficilement et avec peu de ressources... Nulle autorité ne lui restait. On prétendait qu'elle voulait empoisonner le Roi!... Qu'y eût-elle gagné ?
Elle s'arrêta pourtant : elle n'entreprit pas, comme la Nesle, de défendre au Roi l'orgie du soir. Elle priait qu'au moins la chose en fut pas solitaire, dans le secret des cabinets. Elle voulait que le Roi soupât en bas et dans une belle salle moins fermée, qu'on faisait exprès (Luynes, X, 173).
Le dauphin, si pieux, et qui avait tout pouvoir sur ses sœurs, eût dû, ce semble, y aider fort, obtenir d'elles que, par raison de sauté ou autrement, l'on se rangeât à cela...
.Mais les piètres montrèrent là une étrange immoralité, et on peu dire aussi une grand.' dureté pour Henriette, déjà malade, et Adélaïde si frêle, ces instruments qu'on immolait, et qu'on voulait employer à mort, jusqu'au bout, pour sauver la religion...
Il faut dire aussi qu'un remède à leur situation devenait urgent .. Les deux dangers terribles suspendus au-dessus de leur té!.', la sécularisation et l'expulsion étaient d'autant plus redoutables qu'ils y avaient offert le flanc.
Ils avaient fait tout ce qu'il fallait pour laisser l'opinion, avec une obstination à faire croire qu'ils prenaient celte lâche à cœur,
Après l'effroyable procès Cadière qui avait soulevé le cœur de toute la France, était arrivée la banqueroute Lavalelte.
Tout le monde connaît celle sale histoire de tripotages sur laquelle nous n'insisterons pas et qui dépassa les spéculations les plus éboulées auxquelles la banque de '-*£ Law ait servi de prétexte : on sait ce que c'était que celle maison d'exploitation jj-j J^ tenant à la fois l'Asie .Méridionale, l'extrême Orient et l'Amérique, laquelle était cen- ^v
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âTp LES DÉBAUCHES D'UN CONFESSEUR 597 S^
sée faire le trafic de chocolat, de café et de coton, et en réalité expédiait de l'or caché dans.da cacao, et des diamants dissimulés dans des régimes de bananes.
Ceci n'était que fraude au plus graud dommage du fisc : mais en même temps que ces opérations, la maison des jésuites pratiquait surtout sur une vaste échelle la traite des noirs, enlevant les esclaves jusque dans les territoires les plus éloignés de la mer, grâce à un système de barques armées pour remonter les fleuves.
Eufin, ce n'était pas seulement les noirs qu'on trompait, — les pirates, en effet, se présentaient à eux sous des habits de missionnaires, — c'était aussi, c'était surtout les blancs.
Quantité de fausses traites avaient été lancées par Lavalelte à longue échéance : il se réservait, sa fortune faite, de disparaître avant la présentation : mais, ma foi ! la fortune allait si bon train, qu'en interrompant son commerce, il eût semblé dire : Non! à la chance.
Il s'obstina, espérant s'en tirer au dernier moment, soutenu par la Société: mais la Société était elle-même très chancelante : elle fit quelque chose, peu, pas assez pour sauver son représentant, lequel d'ailleurs n'avait pas avoué tout son passif...
Un haro formidable s'élevait... Affolé, .Lavalette se fit sauter la cervelle.
Ceci força les jésuites d'agir : ils redevenaient seuls responsables à ne le pouvoir nier. Ils résolurent de cacher cette mort qui les découvrait et qu'ils arrivèrent en effet à laisser ignorer : ils envoyèrent en Amérique et en Asie deux délégués, — nous savons que c'était Girard et Nemo, — avec mission de relever le négoce et de continuer les opérations.
Ceux-ci firent en effet, pendant des années et des années, des efforts considérables, rachetant les créances fausses... Mais quoi! ils étaient perdus tant qu'il en restait entre les mains des commerçants avec qui avait traité Lavalette.
Ils employèrent bien un moyen radical : quand les plaintes s'élevèrent, ils firent, dans l'Inde, eu Angleterre et jusqu'en France, supprimer les témoins, lesquels, — par une permission de Dieu châtiant leur impiété, — mouraient de mort subite. Ils avaient usé là de moyens renouvelés depuis par la Voisiu et la Brinvilliers, créant cette fameuse poudre de succession dont le prêtre Le Sage faisait si bel usage. Mais il n'y a si bon procédé qui ne vieillisse : les gens à supprimer devenaient trop nombreux, le toile- par trop universel. Les écorchés se plaignaient... Où était le bon temps?
Enfin, pendant que les deux associés travaillaient avec un zèle infatigable à remettre sur pied la vieille machine démantelée, Voltaire, par un coup de génie, la renversa de défioitive façon.
Flairant une affaire véreuse, sentant là-dedans le jésuite comme il disait, il avait, fort d'un soupçon qui n'était alors qu'un pressentiment, — car nul ne se méfiait encore, — poussé le Roi à agioter avec ce Lavalette par le moyen d'un tiers. Le secret fut si bien gardé, que les jésuites empaumèrent le tiers, sans se douter qu'il n'était que l'homme de paille de Sa Majesté.
Louis XV, aussitôt que Voltaire lui eut dit et prouvé qu'on le volait comme dans un bois, n'eut garde, on peut le croire, d'en prendre son parti. 11 cria pardessus les toits : Voltaire l'y animait encore en ayant l'air de vouloir le calmer... Il fit tant que le Roi, qui n'en voulut pas démordre, et d'ailleurs ignorait quels hommes cachait la raison sociale : Banque des Indes, ordonna une enquête, exigea des poursuites et fit sommer le Lavalette de venir se défendre en France!.. Le coup était rude. Les jésuites se sentirent perdus : eût-il voulu se dévouer en se faisant passer pour ,^-, yt" Lavalette, Nemo ne le pouvait. Il ne le voulait pas d'ailleurs. 3£
H répondit, au nom de Lava4elte, qu'il demandait un peu de temps pour régler les affaires en suspens, après quoi il se hâterait d'accourir en France, où il se taisait fort de faire rentrer dans la poussière les calomniateurs, si haut placés qu'ils fussent...
Eu effet, quelque temps après, on apprit que le père Lavalette allait arriver à Paris, qu'il était en route...
Voltaire ne laissait pas que d'être un peu inquiet : cette audace le démontait... Sa terrible gaîté lui revint quand le bruit se répandit, — voyez quel coup du sort ! — qu'une épouvantable tempête avait assailli le navire qui portait Lavalette, lequel s'était perdu corps et biens.
Avec le fondateur de la maison, ses livres avaient été engloutis, et aussi les sommes considérables qu'il rapportait, sommes destinées à payer les créanciers et enrichir les actionnaires.
La ruse était grossière, la défaite piteuse : la sainte Société le sentait mieux que personne ; mais dans son affolement elle ne trouva pas autre chose.
Nul ne crut en France à cette mort providentielle... — décidément la philosophie pervertissait l'esprit du siècle, — et l'aventure s'acheva au milieu des huées.
On rit tellement qu'on oublia de sévir, et qu'avalant leur honte, les jésuites revinrent se terrer, robes retroussées...
... Ou voit si leur situation était grave, s'ils avaient besoin de reconquérir le Roi.
Une maîtresse seule le pouvait : il ne fallait pas que ce fût la Pompadourl Serait-ce Henriette? ou Adélaïde?...
Vraisemblablement ce ne serait pas Henriette, non qu'elle ne fût bien disposée eu faveur des gens bien pensants : mais la pauvre fille était vraiment d'une santé bien chancelante; cette tâche d'orgies nocturnes, de courses et de chasses pendant le jour, la tuait...
— Pauvre sœur! murmurait Adélaïde, elle ne vivra pas !
Et elle pleurait. Ce qui n'empêcha pas quelques mots imprudents comme celuilà, insolents même, de lui échapper.
Henriette sentait l'hostilité, la jalousie de sa sœur : vivant fort à part, et ne voulant rien confier de ses misères de femme, elle voulut, en grand secret, essayer de se relever, se faire belle à tout prix en supprimant une petite gourme qui par moment lui déparait le front.
L'infante, l'autre sœur, celle d'Espagne, lui avait laissé pour cela uu remède fort dangereux qui la tua (Luynes, XI, 397).
Elle fut, aux derniers moments, douce, sans fiel, comme toujours. On n'entend dans ses délires que ces mots : — Ma sœur ! ma chère sœur !
Comme eHe agonisait, on alla au roi, fort troublé, et on lui fit entendre que Dieu la sauverai! peut-être, s'il voulait faire une bonne œuvre : supprimer l'Encyclopédie.
Il le lit de grand cœur. LeM3, avant la mort, un arrêt du conseil légalisa et proclama la chose
Lâcheté tardive! La semence de liberté était dans le vent! Le vaillant ouvrage était lancé, son œuvre commencée...
Cette grâce, qui d'ailleurs ne la sauva pas, fut obtenue par l'homme qui avait en main la pauvre âme, pi les confessait tous trois, en famille, le bon père Pérusseau,
Le Roi était comme égaré. Il se laissait conduire où on voulait ; niais il n'eut nullement l'explosion de douleur qui avait suivi la mort de Pauline. Adélaïde et lui furent plus troublés qu'affligés. Elle ne pleura pas. et, seule de la famille, elle l'ut exemptée d'aller au service funèbre. ^y-p
I h mois après. Adélai te était incommodée, on jouait dans ses appartements. j?V
Mais à partir de ce moment, l'ennui du Roi que rien ne pouvait distraire, s'accrut encore. Les fêtes le rendaient plus triste : ainsi celles pour la naissance du daupïÀi. La comédie, le ballet, tout l'ennuie. Les soupers même et la chasse.
Que faire? comment secouer cet homme morne qui dans toutes ces femmes cherchait et ne retrouvait pas sa pauvre Pauline? Il avait beau aller, voler d'un lieu à l'autre, de Babiole à Bellevue, de Verrières à Fontainebleau, la tristesse l'y attendait. (ArgeDson).
C'est alors que la Guioi eut une idée de génie.
— Il s'ennuie, n'est-ce pas? dit-elle un jour à Lebel. Il ne veut plus de la Pompadour que comme amie.
— C'est déjà trop.
— Je suis de ton avis. Il lui faut du fruit vert, voilà pourquoi il prend ses filles. Seulement, dame ! on a beau être le Roi maître de tout, ça n'est pas très ragoûtant, ces cuisines-là...
— Surtout qu'en voilà une morte.
— Justement! Eh bien ! sais-tu qui le tiendrait?
— Non?... Ou plutôt si : Nous!...
— Nous, oui, à condition que nous lui fournissions, non plus des femmes mariées comme à Choisy, plus ou moins mûres et trop savantes, mais des petites filles, des innocentes, des vraies !
— Il y en a donc encore?
— Rien qu'à dix lieues autour de Paris, je te promets de lui en trouver des à croquer, autant et plus qu'il n'en pourra bénir.
— Tu crois ? c'est peut-être vrai !
— C'est sûr : je me charge du recrutement, je me charge de la maison.
— Il faut une maison?
— Bien sûr ; dans un petit coin isolé, une maison qui donne à la chose un cachet d'aventures.
— Compris. Je vois ça d'ici.
— Ah! mais, dis donc, minute! Nous partageons les bénéfices?
— Comme toujours. Bien entendu.
— A la bonne heure !
Trois jours après, Lebel achetait, sous le nom de Durand, une maison, petite,
secrète, honteuse, au coin de la rue Saint-Médéric, dans le quartier nommé le Parcaux-Cerfs.
Rendons à César ce qui appartient à César.
L'idée avait été soufflée à la Guiol par Girard, son amant.
Le jésuite était revenu en effet, après le désastre Lavalette, avec Nemo. Celui-ci était parti pour le Midi, pendant que son associé s'en allait à Versailles.
Ce serait mentir que de dire qu'il était attendu de la grosse femme. 11 fut bien reçu pourtant : pendant les derniers mois où ils avaient vécu ensemble, ils avaient de compagnie tué Guiol et Pauline de Nesles : ces choses-là ne s'oublient pas. Mais s'il n'était pas attendu de cette femme, il faut croire que des hommes l'attendaient.
Le soir même où il s'était présenté au château pour voir la sœur de Lebel, deux ombres le suivaient qui parurent même vouloir l'accoster à un moment... Mais à ce moment l'une des deux ombres arrêta l'autre. Ces deux ombres, autant que l'obscu- 1s. rite permettait de les distinguer, semblaient deux hommes; et pourtant l'un d'eux N^ avait un costume si long, qu'on eût dit une robe... £\T
•fè 000 LES DÉBAUCHES D'UN CONFESSEUR yV»
Celait une soutane : celui qui la portait était Etienne Cadière, le frère de Catherine, le confesseur de Pauline de Nesles.
L'autre était Damiens.
Le soir où Robert, tombé de son cheval, avait envoyé les chevau-légers au moulin du Lazaret, il avait été quelque temps à se remettre : puis, retrouvant un peu de forces, il était remonté sur sa bêle et s'était mis en devoir de rejoindre les cavaliers... au pas... Il ne pouvait supporter même l'amble.
Il marchait ainsi depuis une heure environ, quand il entendit revenir une troupe au galop.
— Ce sont eux ! se dit-il.
Et ne tenant pas à se faire voir des jésuites prisonniers que les chevau-légers
devaient emmeuer, il se rejeta derrière un bouquet d'arbres...
Quelle fut sa stupeur quand, à la clarté de la lune, il reconnut dans ces prisonniers François et Thérèse 1
Les délivrer était chose impossible : bien plus impossible encore de parlementer avec une brute comme était cet officier. Une fois vérifié que le triste cortège partait du côté de Metz, Robert se remit en marche pour le moulin, avide d'éclaircir cette énigme tragique.
A la porte, il rencontra Rameau qui, inquiet à son tour, ayant mis 1rs deux enfants en lieu sûr, accourait. En deux mois, Robert le mit au courant : et tous deux entrèrent...
Rien... plus personne que les employés, lesquels ne manquèrent pas à leur consigne qui était de ne rien savoir. Puis là-haut, à la lueur de la lanterne sourde encore allumée, l'horrible spectacle devant lequel François et Thérèse étaient restés stupéfaits.
— Catherine! tel fut leur premier cri.
Eux aussi virent la bague, convaincus cette fois à n'en pas douter. Dire l'écrasement de Damiens est chose impossible ; son amour reparaissait,
faisant explosion avec sa douleur ; le vaillant garçon, épuisé par tanl d'efforts, redevinl un enfant. Bien lui en prit que le moulin fût vide; cette fois dissimuler eût été audessus de ses forces; il se fût trahi devant ses maîtres, devant ses meurtriers...
Le reste ne s'expliquait que trop bien, l'arrestation de Thérèse et de François trouvés devant le cadavre, et l'erreur de l'officier, erreur encouragée sans doute par Girard.
Maintenant, qu'était devenue Louise? Sans doute on l'avait jetée dans la rivière. 11 fallait le savoir, et aussi ce qu'on allait faire de François et de sa femme.
11 fut décidé que Robert se chargerait de celte double recherche, étant mieux placé pour cela que personne; et que Hameau ne l'y reviendrait aider qu'après avoir porté l'enfant de Catherine à Mme Allemand, à Vitry, où la digne femme était née, et l'enfant de Voltaire à son père, à Berlin.
Rameau partit donc; et, sitôt remis, ce qui prit quelques jours, Robert commença ses recherches.
Il avait compté tirer quelque chose de Doucereux, auquel il alla naïvement conter la sinistre découverte faite dans le moulin ; mais il se heurta à un homme fermé qui déclara, — et se lit fort de le prouver, — n'avoir pas été au moulin depuis le matin de ce jour, et ignorer ce dont il s'agissait.
Robert avait enseveli près d i son père les lambeaux de ce cadavre; il avait seulement pris au doigt de la morte et gardé sa bague.
Désespérant donc de se renseigner de ce côlé, sûr que la Moselle n'avait rejeté , N aucun cadavre, il repartit pour Metz. Sou voyage auprès du roi était resté inconnu. — Ja,
Elle s'était couchée sur le dos mais cette masse qui descend est épouvantable à regarder en face. (Ghap JUX).
il s'en convainquit, — aux jésuites alors absents de Metz ; il ne risquait donc rien à se montrer aux environs du camp.
Mais il ije put retrouver l'officier amené par lui au moulin et qui avait été tué dès le lendemain daus une escarmouche.
Quant aux prisonniers, pas plus de traces que de Louise Laugier; personne ne savait ce qu il voulait dire. L'affaire avait été étouffée apparemment par un tribunal ecclésiastique. Jl y dépensa en vain toutes les ressources de son esprit. Jl ne retrouva pas un seul fil conducteur.
Avaient-ils été supprimés? ou envoyés dans une prison? et laquelle?
Autant de questions auxquelles il se reconnaissait impuissant à répondre.
76e LIVRAISON.
(librairie anti-cléricale.)
Par acquit de concience, il se fit employer successivement dans toutes les prisons des environs; partout il dut s'en aller, après avoir acquis la certitude que ceux qu'il cherchait n'y étaient pas...
Autant valait chercher une épingle dans une botte de foin. Le pauvre jeune homme, découragé, résolut de s'en remettre au hasard : pendant quinze ans, sans cesser de rester bien avec les jésuites, par qui il se faisait recommander, il fit peut-être en qualité de domestique cent maisons, dans les environs de Metz ou de Toulon, un peu partout, toujours aux aguets.
Jamais un mot ne vint l'avertir ; jamais il ne découvrit un indice.
Rameau n'avait pas été plus heureux en allant à Paris, ni en allant à Postdam ; suivant Voltaire et Frédéric, auquel il donnait des leçons de musique, il chercha par toute l'Allemagne; ni lui ni le prêtre, qui pourtant mit bien des limiers en quête, ne recueillirent un seul renseignement.
Le seul fait dont Damiens acquit la certitude fut celui de l'assassinat de Mme Lebret par Girard dans la maison occupée à Fréjus par Fellmann.
On se souvient en effet, que, le soir du meurtre, Robert avait rencontré Girard ;t l'angle de la ruelle et de la rue Traversière.
Rapprochant cette rencontre et la pâleur du jésuite de la disparition de la présidente, Robert avait eu déjà un soupçon : ce soupçon prit une importance énorme quand il se souvint du récit fait à lui-même par le carme des circonstances dans lesquelles son père avait pris les papiers de Fellmann.
Sur que celui-ci était à l'étranger avec Girard, lequel l'avait prévenu de son départ, il sonda la maison, retrouva le panneau dont lui avait parlé le père Nicolas, et, derrière, le cadavre de Mme Lebret.
Le soir même, une lettre anonyme prévenait maître Claret que la présidente avait été tuée à tel endroit... Suivaient des indications.
La police vint, trouva le cadavre; bien entendu, elle ne trouva pas le meurtrier. Du moins la mort fut-elle constatée, et l'ouverture rendue possible du testament qui, Damiens l'apprit bientôt, désignait comme héritière de l'immense fortune la pauvre Catherine.
— Malheureuse femme! songeait Robert en pensant à la présidente, la réparation qu'elle espérait n'aura pas même lieu.
11 vécut ainsi pendant ces longues années, chaque insuccès exaspérant sa rancune au lieu de la décourager
Enfin, ramené par le désir d'aller voir à Yitry l'enfant de la malheureuse femme pour qui il avait tant souffert, il venait de retourner à Paris.
Girard y arrivait à peu près au même moment; Robert, qui en devait être averti des premiers, l'apprit avec une joie furieuse.
— Enfin ! murmura-t-il.
Et, si longtemps sombre, sa figure s'éclaira. • Il se mit sur la piste et c'est en le cherchant qu'il rencontra Etienne, acharné sur
la même trace, avec une àpreté que Damiens ne comprenait pas encore.
. — ... Attende/.! avait dit Robert au prêtre; aous le retrouverons aussi bien quand il va sortir.. . Il ne se méfie de rien. Restez-là en sentinelle... Je vais...
Il lui dit le reste à l'oreille : puis, remontant un peu la rue, il avisa un piquet de gardes françaises installé à une des grilles du château.
— Je suis porteur, dit-il à l'officier, d'une lettre de cachet. Voudrez-vous me donner main-forte à l'occasion? ■--,
«fv° LES DÉBAUCHES D'UN CONFESSEUR 603
— Certes : nous sommes ici pour cela. Désirez-vous que je vous donne quelques uns de mes hommes? Combien?
— Inutile. C'est tout auprès que j'ai affaire. Si vous voulez bien, quand je sifflerai, vous m'en enverrez deux.
— Bien. Vous permettrez que je voie la lettre de cachet?
— Evidemment : la voici.
— Elle est en règle. Comptez sur moi.
Un instant après Robert avait rejoint Etienne; et tous deux trompaient la longueur
de l'attente en se donnant une fois de plus des détails sur ce qu'ils avaient appris et fait depuis la séparation.
— Il ne viendra pas, grondait Etienne.
C'était lui le plus impatient à cette heure.
— Le voici ! murmura Damiens.
C'était bien Girard, en effet, qui descendait, l'air content de lui, sifflant entre ses
dents. Il venait droit dans la ruelle sombre, de chaque côté de laquelle les deux hommes étaient embusqués maintenant.
— Halte ! fit une voix.
Et le jésuite, stupéfait, se sentit saisira la fois par les deux mains.
— Etienne! murmura-t-il en reconnaissant le prêtre.. î Quant à l'autre assaillant, il venait de se masquer.
— Oh! oh! qu'est cela? ajouta à mi-voix le jésuite.
— Cela, c'est le châtiment! commença Etienne.
— Quoi! Mais vous vous méprenez?... continua l'autre.
— Non pas : vous êtes le révérend père Jean-Baptiste Girard, et je suis Etienne Cadière, le frère de Catherine; cela est assez clair, je pense, et me dispense de continuer...
— Pardon, je ne comprends pas... C'est vous, un prêtre...
— Oui. Oh! je sais ce que vous allez dire... Moi, un prêtre en soupçonner un autre? je ne l'avais pas voulu; je fermais les yeux à l'évidence... J'ai été, oui, je puis l'avouer, jusqu'à accuser ma sœur de complicité... Ma sœur... Mais maintenant je sais tout...
— On vous a menti...
— On ne ment pas quand on va mourir...
— Comment?
— C'est moi qui ai confessé Pauline de Nesles...
— Eh bien?
— Eh bien! Pauline de Nesles, vous le savez bien, car c'est pour cela que vous l'avez empoisonnée...
— Moi?
— Vous! Pauline savait votre plan de miracle élevé avec Fleury, les révérends pères Pollet et Couturier et l'abbesse du couvent de Vaugirard...
— Quoi?
— Elle savait tout, vous dis-je. Comment vous aviez perverti l'esprit de Catherine, comment vous avez abusé d'elle, à quelle comédie sacrilège vous deviez vous livrer, et elle m'a tout dit. Si bien que moi, qui croyais ma sœur une malhonnête fille, je la sais maintenant une martyre et une victime...
La voix d'Etieune sifflait, âpre.
— Ah! que n'ai-je pu te tenir, misérable, au sortir de cette effroyable révéla- sj ^|u tion ! J'aurais évité bien des malheurs encore et des crimes pires que tous les autres. £v
Mais j'avais accepté une mission pour l'Espagne, mission d'alliance infâme, je l'ai vu trop tard, dans laquelle on m'a fait tremper. Je me suis révolté alors, et ma révolte m'a valu la prison. Mais je voulais punir, je me suis évadé enfin. J'ai couru après toi en Inde, en Amérique. Partout tu m'échappais; tu avais de l'or et je n'en avais pas. Maintenant je te tiens, je sais tout, je t'ai tout dit, et tu vas mourir.
— Vous me tueriez! vous?
— Comme un chien!
— Avec cet habit?
— Quittiez-vous le vôtre pour assassiner? Allons, assez de paroles! Tarder ne me plaît plus; et c'est pourquoi je ne veux pas d'une autre justice, la sachant inique, et c'est pourquoi...
Damiens frémit. Il vit qu'Etienne levait un poignard. 11 allait intervenir, réclamer sa proie. Girard ne lui en laissa pas le temps. Sans faire un effort pour se dégager, d'une voix tranquille il demanda :
— Pardon, qui croyez-vous venger?
— Ma sœur, entre autres...
— Votre sœur n'est pas morte.
— Tu mens !
Robert eut un tressaillement terrible. Il ouvrit la bouche, quitte à se trahir;
mais Etienne continua pour lui :
— Son cadavre a été trouvé sous la meule où tu l'as jeté.
— C'était celui de la Laugier.
— Tu mens encore! car si l'horrible écrasement l'avait rendue méconnaissable, du moins la bague qu'elle avait au doigt était bien une preuve.
— Pourquoi? Une bague, ça s'ote, ça se donne... Je ne sais pas d'ailleurs...
— Ah! tu vois.
— Il n'y a qu'une chose dont je suis sûr, c'est qu'elle vit.
— Et que tu vas mourir.
— Non ! car c'est elle que vous tueriez en me frappant.
— Quoi!
— Croyez-vous que nous soyons si sots, ayant un tel otage, de ne pas nous en servir ! Nous la tenons dans un endroit connu de nous seuls.
— Tu mens!
— Essayez de me tuer ou seulement d'attenter à ma liberté, et vous verrez si vous ne recevez pas demain une lettre vous avertissant de venir chercher son cadavre encore chaud.
— Ah ! misérables! Vous êtes bien assez lâches pour que ce soit vrai.
— Dites assez prudents, ricana Girard; sans ça, croiriez-vous que j'irais seul aussi tranquille par les rues à cette heure?
Etienne baissait la tète; il avait lâché lejés lite. Depuis un instanl déjà Robert ne le tenait plus.
— Au revoir, messieurs! fit-il, et il disparut daus la nuit. Il se fit un silence.
— S'il nous avait trompés encore pourtant! s'écria Etienne. Si ma sœur était morte !
— 11 a dit vrai, déclara Damiens, elle vit.
— La preuve.' ^ — La preuve, c'est qu'il n'y a qu'elle qui puisse leur abandonner la fortune de ^
A la présidente. £L
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— Oh! c'est vrai! c'est vrai! Eli bien! maintenant notre devoir n'est plus de la venger, c'est de la retrouver.
— Et de la sauver.
— M'y aiderez-vous?
— De toutes mes forces!