CHAPITRE XLVIIÎ L'HÉRITIÈRE
Une sorte de citerne ronde, humide, noire et glacée, à laquelle un soupirail d nne un peu d'air vicié, jamais un rayon de soleil. Sur les côtés, à la voûte, nulle ouverture. Par où descend-on les prisonniers qu'on enferme là? C'est par le soupirail qu'on leur passe du pain et de l'eau quand on tient à voir se prolonger leur supplice.
Au milieu, un pilier de pierre, rond, qui supporte une lourde voûte faite d'un seul morceau de granit.
Tel était Yin-pace du couvent des Ursulines, à Roanne. Tel était le cachot où, depuis quinze ans, Catherine Cadière, reprise par les jésuites, expiait le crime de s'être prouvée innocente.
Catherine n'était pas morte, en effet, pour son malheur. Celle que Girard avait jetée sous la meule au moulin du Lazaret, c'était Louise Laugier; et si, parmi ses débris informes et sanglants, François et Thérèse d'abord, puis Robert et Rameau avaient reconnu sa bague, c'est, — nos lecteurs se souviennent sans doute de ce détail, — que dans la maison qui les abritait, Catherine, quelques jours avant ces tragiques événements, s'était, en repassant, brûlé cruellement la main; les doigts avaient enflé, et il lui avait fallu retirer la bague que Louise s'était mise au doigt.
C'est elle, la pauvre Catherine, que Doucereux alla retrouver, après le départ de Girard et des soldats, dans l'écurie où il l'avait laissée bâillonnée, évanouie. Quelques jours après, Catherine se réveillait dans Vin-pace; elle était retombée, et cette fois pour jamais et sans aucun espoir de secours, dans la griffe de ses impitoyables ennemis. Ce qu'elle y souffrit pendant quinze ans, couchant moitié nue sur une paille humide et pourrie, toujours glacée, et partageant cette horrible couche avec les reptiles, on peut l'imaginer plutôt que le dire. A son supplice s'ajoutait cette idée atroce que, non seulement elle était perdue sans retour, mais, qu'en voulant la sauver, tous ceux qu'elle aimait s'étaient perdus aussi sans doute. Le retour de Girard au moulin prouvait assez l'insuccès de leur combinaison. Ils avaient été trahis encore. Et François, Thérèse comme Louise, et Robert si dévoué, et Rameau, tous avaient dû être pris au piège comme elle.
Alors, — et voilà la pire torture, la plus navrante idée, — alors les enfants non plus n'avaient pas échappé; le fils de Voltaire avait été repris comme les autres, et avec
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lui sa fille, sa pauvre petite fille qu'elle avait a peine eu le temps d'embrasser, sa fille qui la connaissait si peu, qu'eût-elle survécu par un miracle auquel elle se défendait de croire, elle la reverrait aujourd'hui sans la reconnaître, sans qu'elle-même put reconnaître sa mère.
Hélas! c'est qu'elle était terriblement changée aussi, la pauvre Catherine! Dès les premiers jours, ses cheveux étaient devenus blancs. Atrophiée dans cette cave immonde, elle se pliait en deux comme une vieille; sa maigreur était devenue effrayante; elle n'avait pas quarante ans, elle en paraissait quatre-vingts.
Au moral, la ruine était pire encore; à jamais dégoûtée des superstitions dont on avait bercé son enfance, elle n'avait pas eu le temps de se refaire une foi nouvelle ; croire à la liberté de conscience, à la force du progrès nécessaire, elle n'eu avait pas même, une fois rendue libre par le second arrêt, senti le besoin.
Elle avait sa fille ! Cela suffisait à son cœur.
Elle eût pu dire ce quJAdrienne Lecouvreur disait de sou amant :
Voilà mon univers, ma patrie et mes dieux!
Maintenant plus rien! nul espoir ni d'amour ni de haine; la torpeur de la bête écrasée sous le poids des heures de plus en plus lourdes. Rien que des pensées de désespoir à rouler sans trêve, à peine de sommeil !
Sa tête était vide à tel point que, souvent, elle crut qu'elle était devenue folle...
— Tant mieux ! se disait-elle, cela vaut la mort. Car, par une étrange contradiction, découragée autant qu'on peut l'être, sans
rien qui la rattachât à la terre, elle n'avait pas voulu mourir.
C'était pourtant si simple : un bond, la tête en avant, contre ce pilier de pierre, et elle avait fini de souffrir.
Eh bien, jamais elle ne s'était attardée à y songer. La folie, oui, plutôt : elle se serait volontiers laissé endormir de ce sommeil pareil à la mort, cette espèce d'engourdissement analogue à celui on elle restait parfois plongée dans son enfance, inerte et sans force... hélas! L'endroit était propice à la folie d'ailleurs. A la paille, au fumier
m lit, étaient mêlés les ossements de victimes mortes à la place, après combien de mois et de mois d'imprécations et de désespoir. Ses pieds se heurtaient dans des fémurs rongés par l'humidité suintant des parois. Un jour... ou une nuit, — car
il toujours la nuit dans celte lugubre citerne, — elle veillait à l'heure où on vint renouveler sa crucbe et son pain. Elle veillait, tenue en suspens parmi bruit singulier, au choc sec. mêlé de bonds sourds. Cela avait lieu sur la dalle, la. près d'elle. Qu'était-ce? Quelle fut son épouvante, quand, à la lueur dé la lanterne posée par son i près du soupirail, elle vit une tête de mort, danser, «mi. là, sur le sol, se trémousser et rouler I C'était plus épouvantable que le plus poignanl cauchemar. Huant à la cause, elle était bien simple : un rat prisonnier dans ce crâne, provoquait ces étranges soubresauts. Pour le coup elle crut que son crâne a elle avait tressailli des mêmes chocs, subi les mêmes fêlures : jamais elle ne se crut si près de la déme
Quand le souvenir de sa lille la tira de cet hébétement, elle réfléchit.
— Mais est-ce donc se dcuiauda-t-elle, qu't'fe le voudraient, que je devinsse folle...
Et ceci fut dans sa nuit comme un trait de lumière. r\. De fait, s'ils voulaient la punir de sa rébellion, pourquoi ne l'avaient-ils pas jetée ./-S
Jfa sons la meule, comme ils firent de Louise, ou dans la Moselle? jA,
^ LES DÉBAUCHES D'UN CONFESSEUR Oui 'ÎV
Ce n'était pas dans le seul but de la faire souffrir plus longtemps ; car il ne tenait qu'à elle d'abréger ses souffrances : alors que voulait-on d'elle? Une rétractation de ce qu'elle avait déclaré au procès? Non : il était trop tard. Quoi? Elle ne pouvait s'en rendre compte, usant sa pensée à le chercher.
— Pourvu que ce ne soit pas quelque chose contre ma fille ! répétait-elle. Elle croyait donc que sa fille vivait encore? Elle n'eût pu dire ni oui ni non : elle
ne voyait pas clair dans ses pensées, dans ses songeries, pour mieux dire. Or, quelques jours après la rencontre que nous avons dite au chapitre précédent, Catherine s'éveilla en sursaut d'un sommeil pesant. Elle qui, depuis quinze ans, n'avait pas entendu prononcer une parole, il lui avait semblé entendre une voix. Miséricorde! Mais cette voix! Elle eu reconnaissait bien l'accent sinistre. C'était lui! Avait-elle rêvé? 11 lui parut qu'il avait dit :
— Sœur Sainte-Catherine!
« Sœur Sainte-Catherine? » Qui était cela? Elle fit effort, et se souvint que c'était elle.
— Sœur Sainte-Catherine! répétait la voix. Cette fois il n'y avait pas de doute : c'était la voix de Girard. Il parlait à travers
le soupirail.
Elle se dressa, toute sa colère lui revenant aux lèvres : elle ouvrit la bouche pour lui crier :
— C'est toi, bourreau? Tu vis donc encore? Mais, comme dans les rêves, les sons s'étranglèrent dans sa gorge; ses lèvres
remuèrent sans articuler un mot; pendant ces quinze ans de silence elle avait désappris la parole.
Une exclamation sourde et rauque prouva seule au jésuite que sa victime l'avait entendu.
— Vous m'écoutez? fit-il, c'est bien. Ecoutez avec soin, et tâchez de comprendre. Madame Lebret est morte.
— Hein? demanda Catherine.
11 reprit lentement, répétant au besoin : — et c'était une chose sinistre que ce
dialogue sombre, dans la nuit, entre le fossoyeur et l'ensevelie :
— Mme Lebret, la veuve du président Lebret... car lui aussi est mort... La femme eut un ricanement.
— Bien... Sa veuve donc a fait un testament... Comprenez-vous?
— Oui, articula la recluse après un silence.
— Elle vous laisse à vous toute sa fortune, des millions?
— Des millions? répéta Catherine qui s'obstinait à suivre ces paroles, sentant qu'elle allait peut-être avoir la clé du mystère.
El puis c'est si bon d'entendre parler, même une voix ennemie 1
— Enfin beaucoup d'argent.
— De l'argent? Ah oui !
— Vous y êtes? Eh bien, il faut que vous nous l'abandonniez. Le jésuite avait dit cela d'une voix âpre. Il se fit un silence, comme si Catherine
n'entendait pas bien encore : puis elle cria :
— A vous?
Et elle se remit à rire d'effroyable façon ; on avait besoin d'elle, — étrange retour ! —
et pour une lâcheté.-. Le voilà, le mot de l'énigme ; ceci expliquait tout.
— Ne riez pas encore, reprit le prêtre, je n'ai pas fini.
— Dites.
<f? 608 LES DÉBAUCHES D'UN CONFESSEUR 'yV
— Si vous acceptez, au lieu de cet in-pace, vous aurez une cellule, une chambre, comme quand vous étiez religieuse. Vous verrez le ciel et les champs.
11 se tut, attendant une réponse qui ne vint pas ; mais il entendit distinctement son cœur qui battait.
— Si vous refusez, reprit-il, on vous soumettra à la torture jusqu'à ce que vous acceptiez.
Nouveau silence.
— Enfin, si vous vous obstinez encore, on tuera sous vos yeux votre fille.
— Ma fille"? cria Catherine.
— Car elle vit encore et nous la tenons. ■ — Tu mens!
— Non!
— Tu mens? montre-la.
— Je te la montrerai.
— Jamais! Si vous l'aviez, tu me l'aurais amenée, tu me l'aurais montrée, en me prouvant que c'était elle! et tu m'aurais dit : si lu la veux, signe ceci.
— Mais...
— Tu ne l'as pas fait, et c'est pourquoi je te dis que tu mens !
— Prends garde!
— Oh! ne perds pas ton temps à insister, c'est inutile à cette heure.
— Tu ne veux pas donner ta signature"?
— Est-ce que je le pourrais? Est-ce que je la sais encore?
— Tu me braves?
— Oui.
— Tu goûteras de la torture!
— Soit, et tu seras tourmenleur, sans doute?
— Peut-être.
— Eh bien! essaie... nous verrons qui de nous deux sera le plus tôt las! Ce disant elle se recoucha.
— Ali ! l'indomptable, songeait Girard en remontant, pourquoi faut-il que nous ne l'ayons pas, sa fille? Je la réduirais bien alors!
Dans la grande salle du couvent des Ursulines, à Roanne, une sombre assemblée est réunie. Costumes noirs, faces grises, tous jésuites. Des lampes se balancent suspendues à la grosse poutre et leur lueur funèbre creuse encore les yeux sombres, émacie les sinistres visages.
C'est Pérusseau qui préside.
Les révérends Pérès Follet et Couturier sont assis de chaque côté de lui. Puis voici Fitz-James, le violent évèque de Soissons, depuis archevêque et cardinal, puis le nouce de Rome, puis là-bas, le révérend Père Doucereux, récemment promu membre du Conseil en raison de services exceptionnels. Toutes les figures sont graves, sombres.
Mais écoutons ; voici le révérend Père Couturier qui parle.
— La situation de la Société n'a jamais été pire, déclare-t-il.
— C'est vrai.
— L'échec de la banque Lavalette, si vaillamment retardé grâce aux efforts des révérends Girard etNemo, (jue je regrette de ne pas voir ici pour les en féliciter, cet
t échec donc a ruiné nos dernières espérances. Les efforts des philosophes, et en parti- ""v^ ^ulier de cet infernal Voltaire... çL
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Celait moius une suite de détonation qu'une immense détonation interrompue.
(Cnap. XLIX).
— Bien dit!
— ... Ont sapé toutes les bases sur lesquelles nous nous appuyions, respect, crainte, religion ; son rire impie a fait de Satan un croqueoiitaine, il lait rire de nous qui l'aisious trembler. Cet homme maudit, avec qui nous croyions en avoir liui, qui devait être enseveli sous le ridicule, nous dispute aujourd'hui le terrain pied à pied, déjà il nous a pris le Roi. 11 s"est allié à la Pompadour, il a lait mettre aux liuances Machault, à l'intérieur Clioiseul, aux sceaux d'Argenson, nos ennemis déclarés.
— En eiïet! lit Fitz-James; mais cuulre celle Pompadour, ne pourrait-on ériger
ç\± personne?
Ou y a bien songé, et l'idée vient encore du révérend Père Girard : d'après
IV L.VRA.ISON
(UUUAIKIE ANTI-CLlilUCALE.)
son avis, une personne à nous dévouée cherche et espère trouver une maîtresse au Roi.
— Ah! ah!
— Mais, outre que cet oiseau rare peut ne pas être déniché à temps, qui prouve d'abord que nous tiendrons bien la maîtresse, et surtout qu'elle tiendra bien sou amant?
— Voilà!
— Le Roi est blasé à celte heure. Après le ragoût qu'il vient de s'offrir, quel régal sera piquant pour lui ? 11 ne sort plus de l'inceste : après les quatre Nesles, c'a été les deux, les trois infantes, maintenant ce sont les deux Murphy, deux Irlandaises, des modèles de Boucher!
— Abomiuation de la désolation !
— C'est le mot, et en attendant, Voltaire, seul roi véritable, grâce à l'apathie de l'autre, va son train. 11 exige, en attendant mieux, la déclaration des biens d'église.
— Voilà qui est fort!
— L'insolent !
— Nous ! avouer ce que nous possédons?
— Payer l'impôt comme des bourgeois!
— Nous ne sommes pas dépendants de Paris, mais de Rome ! Toucher à l'arche sainte ! Ce fut une explosiou.
— Il dénonce le luxe et la luxure du haut clergé, donnant des noms !
— C'est infâme!
— L'autre jour, c'était Monseigneur Clermont, l'abbé de Saint-Germain des Prés, sous prétexte qu'il a deux mille bénéfices à vendre, vit avec des filles, et a enlevé la Camargo, je ne sais quelle danseuse.
— Je sais, dit Fitz-James, c'est honteux !
— Abominable! Il nous veut contraindre à l'impôt du vingtième.
— Jamais!
— Il prétend que nous possédons plus de quatre milliards de biens, et que nous volons le fisc.
— H ne dit pas tout ; mais quand mômel
— C'est la ruine!
— Nous ne consentirons jamais à cela.
— Alors quoi? Ferons-nous la guerre?
— Oui! oui!
— C'est bien chanceux ! Ne vaudrait-il pas mieux quitter la France ?
— Quitter la France?
— Dame! Nous reprendrions la suite de notre commerce ailleurs.
— Jamais aussi bien!
— Quitter la France, notre mère! Une telle vache à lait.
— Mais songez que c'est où il voudrait nous amener, ce Voltaire. C'est son jeu que nous ferions eu parlant.
— Si nous ne parlons de plein gré, il nous faudra partir de force.
— Nous?
— Certes, ut avant qu'il soit longtemps. Le Roi nous supprimera, comptez-y.
— Alors il faut le devancer et supprimer le Roi! Personne n'eût pu dire qui, dans ce brouhaha furieux, lança cette terrible phrase.
Il se fil un sileuce de mort, tout le monde se regardait. ....
— Supprimer le Roi ! ç£)*
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— Peut-être ! dit d'une voix douce cet excellent père Pérusseau. Et le silence se refit de nouveau, chacun s'attardant à ses pensées. Evidemment,
c'était là le remède. Mais si difficile à appliquer! Qui voudrait se dévouer, — car pour donner la mort il fallait se risquer? — pour mettre sur le trône cet excellent dauphin, lequel ferait un si bon Roi jésuite?
... On était dans ces songeries quand le père Girard se fit annoncer.
— Qu'il entre!
— Cela faisait diversion à des préoccupations vraiment pénibles. Le jésuite était pâle, nerveux.
— Eh bien! commença-t-il avec un geste de dépit, elle refuse !
— Qui ça?
— La Cadière!
Ah bon ! Personne n'y était plus, à cette pauvre Catherine ; tant d'autres
questions plus graves avaient été mises sur le tapis depuis l'héritage Lebret.
— Comment, elle refuse? demanda Doucereux, mais puisqu'elle est en notre pouvoir.
— Nous n'en tirerons rien!
— Même avec la torture?
— Non!
— Oh ! Ils disent tous non avant...
— Il y en a qui disent non pendant...
— Pas les femmes !
— Celle-ci fera exception, j'en peux répondre; nous y perdrons notre temps. Je la quitte. Je lui ai parlé à la grille de son in-pace. Il y faisait noir comme dans un four, ses yeux, en me répondant non, luisaient pareils à des charbons. Avec le tempérament qu'elle a, insensible à la souffrance, une fois une dose dépassée, elle n'aura nul mérite à résister. Autant vouloir tirer un mot de cette table !
— Diable!
— Il n'y avait qu'un moyen de la tenir, continua Girard se montant; mais ce moyen nous ne l'avons pas.
— Quel est-il?
— C'était sa fille.
— Ah! oui.
Et en même temps qu'un dépit de ne pas la tenir et d'ignorer ce qu'elle était
devenue, un malaise courait cette assemblée pourtant peu bégueule à l'idée que cette fille dont parlait Girard, après tout, c'était bien un peu la sienne. Ça l'était même tout à fait.
— Eh bien! mais, reprit Doucereux qui ne voulait pas en faire son deuil, nous voilà arrêtés en beau chemin.
— Comment?
— Qu'est-ce qui vous sépare de l'héritage? son consentement.
— Dont nous ne pouvons nous passer, et qu'il ne faudrait plus se risquer à présenter revêtu d'une fausse signature.
— Soit, mais supposons qu'elle meure.
— C'est supposable. Après?
— Sou frère et sa belle-sœur deviennent, après elle, les héritiers des millions Lebret.
— Eh bien! Si nous n'avons pas la fille pour agir sur la mère, nous avons la Q,
femme pour agir sur le mari et réciproquement; quinze ans de captivité les ont lassés déjà...
— C'est juste.
— Et nous avons tout le temps de procéder dans les règles, puisque nous les tenons !
— Bien dit !
Et l'on applaudissait le père Doucereux, quand une voix s'éleva, singulièrement
troublée, qui dit :
— Nous ne les Unon*- plus!
— Le père Nemol frent les jésuites d'une seule voix. C'était lui en effet, miis baissant le front de si étrange façon que cela encore
sentait le malheur... Décidément la chance quittait la Société.
— Qu'y a-t-il? demanda le père Couturier. Pourquoi dites-vous que nous ne tenons plus François Cadière ni sa femme?
— Parce que c'est vrai!
— Seraient-ils morts?
— Non.
Un grand silence s'était fait, tous les assistants comprenaient qu'ils allaient
apprendre quelque chose d'étrange.
— Est-ce qu'il se seraient évadés du château d'If? Non, n'est-ce pas?
— Si.
— Comment? Ils avaient un complice alors?
— Oui.
— Vous le connaissez?
— Oui.
— Nommez-le.
— C'est moi.
Du coup ce fut une stupeur qu'on peut imaginer. Nul n'en pouvait croire ses
oreilles, le père Nemo devait avoir eu des raisons bien fortes, il n'avait pu qui' travailler dans l'intérêt de la Société. Seulement'sa trame s'était rompue sans doute. Un accident impossible à prévoir. Mais alors pourquoi un si vaillant ouvrier parlait-il du ton d'un coupable?
— Vous? lit Pérusseau, vous êtes fou!
— Je l'étais.
— Et alors au milieu du silence, très pâle, mais d'une voix ferme, avec l'héroïsme d'un homme qui s'est jugé lui-même et condamné le premier, le père Nemo se mit à parler. Il ne chercha pas d'excuses. Il ne fut émouvant que par sa sincérité même, et sa façon de ne pas reculer devant la confession entière. Il avoua qu'il aimait Thérèse depuis bien des années, depuis avant son mariage; lui, chaste, vierge, et n'ayant jamais pensé à une femelle, il avait ressenti à la vue de celte fille, le soir où, déguisé en médecin, il avait frappéà sa porte, un trouble inouï, une secousse pareille à celle que donné le passage de la foudre. Depuis ce jour, il avait eu beau faire, il n'avait pu s'arracher à celte délicieuse torture: sitôt qu'il avait pu, sans essayer de lutter, il sentait que ce n'était pas possible, il s'était rapproché d'elle sous divers déguisements; il lui avait baisé la main une luis, et le contact de sa chair lui avait laissé aux lèvres une inguérissable blessure. 11 eût voulu la prendre. Il ne le put pas. Il ne l'osait pas peutêtre autant qu'il eut fallu.
r\. Là-bas, pendant la mission Lavalette, sous ces climats brûlants, sa passion l'avait ^fp
Jfy repris plus furieuse, le mordanl si rudement au cœur qu'il en croyait mourir. Déjà vj,
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pour elle il avait trahi, mais si peu! la cause, le secret de la retraite de Catherine à Gorze, c'est de sa bouche qu'il l'avait appris chez maître Claret. et il ne l'avait pas dit, craignant de la perdre. Bref, cette fois, à peine de retour en France, il n'y avait plus tenu, il lui avait fallu la revoir. Et voilà pourquoi il avait si vite quitté Girard. Il allait au château d'If.
Arrivé a cette partie du récit, Nemo s'arrêta. La sueur lui perlait au front. Dans l'immense salle, on eût entendu une mouche voler.
Il reprit en déclarant qu'à ce moment encore il n'était pas décidé à une trahison dont il ne voulait pas atténuer l'infamie. Il ne voulait que la voir. Pourtant il sentait bien vaguement qu'il se perdait... et voilà pourquoi il se déclarait sans excuse. Il devait arriver ce qui arriva. Une fois dans son cachot, seul avec cette femme qui savait son amour, sa fureur le reprit... Il voulut la prendre de force, puis voyant son dégoût et sa honte, il pria, lui l'homme inflexible, il se mit à ses genoux, il pleura : il lui demanda pardon, disant qu'il comprenait sou crime, qu'il voulait le racheter, que ce qu'il avait pris pour un désir brutal, était bien de l'amour, et du plus ardent, du plus désintéressé...
Il ajouta qu'il tenait à lui en donner une preuve.
— Si vous voulez, dit-il, me payer d'un baiser, pas plus, un seul, le premier et le dernier, je vous fais sortir de ce cachot, vous et votre mari, je vous révèle où se cache Catherine, ce que vous ne sauriez jamais sans moi, et le jour où je saurai, ce que j'ignore encore, où est la fdle de Catherine, je vous l'apprendrai...
...Voilà ce que j'ai dit, conclut Xemo... J'ai fait pis encore... Cette femme, qui, vraiment, est une femme étrange et m'a appris à croire à la vertu, cette femme, sans colère, digne et calme, m'a répondu : elle m'a prouvé, eu termes que je ne saurais répéter, mais avec une grandeur écrasante, une invincible puissance, qu'une honnête femme n'avait pas le droit d'accepter de ces marchés, qu'elle pouvait souffrir, mourir de chagrin à l'idée que le salut des siens avait dépendu d'elle, mais que vraiment cela était une chose impossible, que cela ne dépendait pas d'elle, en effet, pas plus qu'il ne dépendrait d'elle de sauver, au prix de son honneur, la tête de son mari.
— Allez, acheva-t-elle, et que Dieu vous pardonne le mal que vous me faites de nouveau.
L'assemblée, maintenant tribunal, se taisait toujours.
— C'est alors, reprit Fellmann, que mou délire devint vraiment de la folie : « Eh bien! criai-je éperdu à celte étonnante femme, ce baiser, je ne vous le demande plus; je voulais vous prouvera ce prix mon amour; je vous le prouverai gratis, il faillira bien que vous y croyiez... Catherine est dans l'in-pace du couvent de Roanne, et vous êtes libre et votre mari aussi ! » Une heure après, Thérèse et François quittaient en effet le château dTf.
Il avait fini... Mais nul n'osait parler.
— Vous n'avez que faire de me juger, dit-il après un instant; j'ai prononcé ma sentence avant vous. J'ai trahi les intérêts de la Société et mes serments... J'ai mérité la mort...
— C'est vrai! dit Pérusseau. Nos statuts sont formels.
— C'est vrai ! répéta l'assemblée.
— Je vous remercie, termina Nemo; votre jugement est le vrai; la preuve c'est que je l'avais prévu tel...
Ce disant, il tirait uu poignard.
— Que ma fin serve d'exemple à mes frères! prononça-t-il d'une voix calme. Et, d'un grand geste, il levait la lame...
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«f? 614 LES DÉBAUGHJES D'UN CONFESSEUR V^
— Arrêtez! ordonna Couturier.
— Vous voulez de moi autre chose?
— Oui : je voudrais d'abord que votre mort fût possible à éviter; mais cela ne se peut pas, même en tenant compte des énormes services rendus; nos règlements ne le permettent pas... du moins, je suis en droit d'exiger que cette mort rendue nécessaire par une trahison capitale, soit encore utile à la Société.
— En effet.
— Par conséquent, je vous charge de réparer dans la mesure du possible le tort que vous nous avez fait en allant tuer, vous-même, celui et celle à qui vous avez traîtreusement rendu les moyens de nous nuire.
— L'assemblée accepte-t-elle cette commutation : Les jésuites, d'une seule voix, répondirent :
— Nous l'acceptons.
— Il suffît, déclara le père Nemo. Je vais m'acquitter de cette tâche.
— Allez! Vous frapperez François d'abord.
— Bien.
Et, sur ce mot, saluant l'assemblée sombre, Fellmann, qui avait remis son poignard dans sa ceinture, sortit de la salle à pas lents.