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CHAPITRE XLIX SOUS TERRE

Les crapuleuses orgies du Roi étaient peu connues hors Versailles. Pari en général, quele Roi menait une vie déplorable. Le publie arriéré en restait, au temps éloigné, à ces vilains jeux d'écoliers, — jeux de mains, jeux de vilains, — qui, par lis jadis, uni fait chasser les camarades. On disait: c'est un Henri 111. Autre chose détournait les soupçons et les regards, c'était les vols ou achats d'enfants qui commençaient. On était d'autant plus disposé à en croire les premiers bruits que des princes, seigneurs ou fermiers généraux enlevaient, séquestraient réellement des enfants, des filles, des dames, même captives. Une fille, à Noël, s'était échappée, effaslle avail dix-sept ans. et on l'avait tenue, dès l'enfance, à l'état sauvage. Que souffraient ces victimes"? On le sut par de Sade. Horrible histoire, certaine. Dans les razzias qu'on faisait d'enfants pour le Mississipi, l'imagination populaire s'exalta et 1. prirent les vieilles histoires du moyen fige, de Gilles de Retz, de lèpres et de bains de sang. Les enleveurs étaient îles exempts déguisés. Ce mystère faisait dire :

— C'est lui, c'est cet Hérode, épuisé de débauche, qui est devenu ladre et qui veut se refaire par le sang innocent.

Il n'y a jamais ci. dans les plus sombres jours de la Révolution, un jour où le cœur du peuple ail été si atteint. On avait vu des filles enlevées par la police, fdles publiques d'abord, puis pauvres servantes sans place ou jeunes ouvrières, et enfin '

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petits enfants. On dit que les archers, pour chaque tète, avaient quinze éeus. Ce métier progressa. Un archer qui avait volé un petit écolier trouva plus lucratif, pour trente écus, de le rendre aux pareuts. D'autres furent volés par des femmes. De là de furieuses batteries. Au quartier Saint-Antoine, un enfant enlevé crie; on sort des boutiques, on poursuit les exempts. Les gens du port leur cassent bras et jambes.

Dès lors, tous les matins, la foule est dans la rue.

Un dimanche, quatre batailles. Rue de Cléry, un commissaire a sa maison saccagée, dévastée. A la Croix-Rouge, un cocher crie qu'on lui prend son enfant. Les laquais, qui portaient l'épée, dégainent. Avec le peuple, ils forcent la maison d'un rôtisseur chez qui un archer s'est sauvé; deux hommes y furent tués dans les caves, tout brisé; rien de pris. On rapporta au rôtisseur son argenterie le lendemain.

Autre combat aux Quatre-Nations et au Palais. Et là le peuple tend les chaînes, veut faire des barricades, brûler le commissaire dans sa maison. Il tue plusieurs archers.

Mais le combat terrible a lieu le lundi à Saint-Roch. Là, on tire sur le peuple, et on est forcé pourtant de lui livrer un archer qu'il a pris en flagrant délit d'enlèvement. La foule traîne le corps à l'hôtel de Berrier. le lieutenant de police, puis s'arrête, se laisse amuser... La cavalerie vient, charge, balaie la rue Saiut-Honoré.

Le peuple a le cœur gros. L'orage s'amoncelle. Il faisait un vent sec, froid, du nord : chose très grave en révolution. Sur le bruit que Berrier est allé à Versailles, la foule va au cours l'y attendre. Plusieurs, moins patients, se mettent à dire :

— Allons à Versailles !

D'autres :

— Brûlons Versailles !

Cela chauffait très fort ; et la peur était grande à la cour. D'abord on n'en avait

rien dit; puis on avait conclu :

— Ce n'est rien.

Et, là-dessus, la Pompadour était venue voir sa fille, dîner chez un ami. Tout

pâle, il lui dit :

— Mais, madame, ne dînez pas ici ; vous allez être mise en pièces! Elle fuit, vole, rentre à Versailles. Tous sont pénétrés de terreur. Le lendemain,

ce fut bien pis. Ayant toute la maison du Roi, une armée, comme on le vit à Fontenoy, — on tremblait. On mit des gardes au pont de Sèvres çt au défilé de Meudon. On eût dit que la Bastille était prise ou que les affamés d'octobre étaient en marche. Versailles est confondu. Les femmes se suspendeut au Roi, l'enlacent; il ne faut pas qu'il fasse le voyage de Compiègoe ; qu'il reste avec ses gardes, bien entouré de sa maison armée !

Elles obtiennent que l'on n'ira pas... Puis on change d'avis; on prend le parti pitoyable d'y aller furtivement. Le soir, il couche à la Muette, puis, avant le jour, rasant Paris sans y entrer, il fait son échappée, qui ressemble à la fuite d'Henri 111 à la journée des Barricades.

11 disait aigrement :

— Qu'ai-je besoin de voir un peuple qui m'appelle Hérode? A Paris on disait :

— Est-ce mépris? Est-ce peur?

Donc tout s'envenima, et ce fut un divorce : madame Adélaïde, blessée dans son

orgueil, dans sou amour pour son père, fut ulcérée à mort; elle ne pardonna jamais.

Ce nocturne passage le long des murs, on en assura la mémoire par un large chemin, beau monument du règne : c'est le chemin de la Révolte. Q,

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Et cette révolte, que provoquait le clergé, car c'est lui qui poussait aux enlèvements, — c'est le clergé qui l'allumait, qui la soufflait!

Il recommençait son rôle de] la Ligue, prêchait furieusement; cela faisait diversion... Pendant qu'on ferait le Roi responsable de la misère, on ne penserait pas à en accuser les prêtres.. . Il tenait ses états généraux à Paris, se faisait fort de la résistance de toutes les assemblées ecclésiastiques de province, pour refuser l'impôt, et se poser en champion de la liberté et de la vertu !...

Tous, de plus en plus, parlaient du dauphin, leur vrai Roi... Ils avaient hâte, se disaient :

— Louis XV n'a que quarante ans f Le Roi savait leurs vœux, se souvenait de Jacques Clément, disait parfois tout

haut :

— J'aurai mon Ravaillac.

La crainte alla au point qu'ordre fut donné à Versailles de ne laisser entrer aucun

abbé (Argenson, III, 362).

Pendant que les jésuites travaillaient par l'intimidation, Adélaïde défendait savamment leur cause auprès du Roi... C'est de ce moment qu'on la dit enceinte... « Les médisants ! » dit d' Argenson qui ajouta : « Le matin elle a mal au cœur, » puis : « on accuse le cardinal Soubise; d'autres en nomment un autre encore moins à nommer. »

Le vieux Noailles, très vieux, écrit alors au Roi : « J'ai vu 1709, l'anné de mort et de famine, de guerre universelle où tout nous accabla. Nous n'étions pas aussi bas qu'aujourd'hui. »

... Rameau, lui, bien qu'ayant parfois les mœurs des abbés de cour, était loin d'être du clergé ; c'est ce qui lui facilita une entrevue avec ce Roi dont il avait été le valet de chambre.

Les domestiques ne restent jamais à la porte ; d'ailleurs le bohème avait trouvé, pour forcer la consigne, une contre-marque d'effet sur ; il montrait patte blanche en introduisant en même temps que lui une jeune fille jadis modis:e. parfois honorée, il n'y avait peut-être pas très longtemps encore, des faveurs de Rameau, et qui répondait au nom de Jeanne.

Le prétexte était bon, trop bon même ; car il arriva ceci : Rameau savait que Voltaire, même au moment où il était bien en cour, n'approchait pas le Roi, qu'il ne lui avait jamais parlé des jésuites, se gardant pour la grande lutte, dont il partageait le travail avec les soins donnés à son enfant, son filleul, comme il l'appelait.

Le musicien, à qui d'ailleurs un retour sur le passé était plus facile, — ce qui eût choqué douleureusement venant de Voltaire, devait être écouté venant de Rameau à qui on permettait tout. — Le musicien s'était donc promis de répéter au Roi ce que le carme avait voulu lui dire, de lui révéler d'autres crimes encore, d'obtenir de lui une action décisive...

Cette diable de Jeanne gâta tout avec son sourire sans gène et ses familiarités qui mettaient le Roi de belle humeur...

— C'est particulier, se disait Luis XV ; il me semble que j'ai déjà vu ce minois quelque part.

— Eh ! oui ! disait la belle fille. . . Il y a longtemps ; on était bien jeunette alors et presque innocente ; c'était à la porte de des Chauffours...

El elle se mit à lui raconter, réveillant ses souvenirs, la scène de Voltaire tenant le réverbère dans la rue Gil-le-Cœur devant le Roi, lequel avait au bras Pauline de Nesles. V

— Pauvre Pauline ! murmurait Louis XV. £Tv

C'est cet ivrogne-là, qui m'a donné un coup de poing. rp.h on r t i

Cliap. LI)

Et Rameau, profitant de cette halte, essayait de glisser un peu de ce qu'il voulait dire, mettant à ses révélations tragiques une sauce gaie, faite pour qu'elles pussent s'avaler à l'aise ; il racontait comment, las du Roi de Prusse et voyant la France en péril, il s'était engagé, oui, ma foi ! — son père avait bien été soldat, — s'était fait blesser, s'il vous plait, avait, fait prisonnier, passé des années dans une forteresse en Poméranie, où il serait encore sans la femme du gouverneur, qu'il avait eu la chance de rendre amoureuse de lui... Puis, par une transition habile, il revenait à la captivité du père Nicolas... Vous savez bien? ce carme que je vous ai conduit dans de si douloureuses circonstances et qui devait vous révéler des choses si curieuses sur les jésuites... Sur quoi voyant le Roi inattentif, pour le réveiller il déclarait que les papiers que le carme

LIBRAIRIE ANTI-CLERICALE

avait du lui remettre le plongeraient dans la stupeur, s'il voulait les retrouver et les lire, qu'il y avait entre autres une certaine lettre disposée eu croix et faite de lettres majuscules agrémentées de chiffres, laquelle à sou avis était grosse de secrets d*État...

— Tu m'y lais penser, répondit Louis XV ; je l'ai revue ces jours-ci encore, traînant dans mon bonheur-du-jour... Même elle m'a intrigué...

— Faites-la déchiffrer, sire... mais pas par un jésuite...

— Je m'en occuperai ; ce brave Rigoley d'Origny se chargera de ça; il est très fort dans cet exercice; ça m'amusera... Il m'a donné l'autre jour une idée fort amusante...

— Laquelle? demanda crânement Jeanne.

— Elle est moins amnsanteque toi, répondit le Roi.

... Sur quoi l'entretien prit une tournure qui n'était rien moins que sérieuse. Rameau insista eu vain; il ne put ramener le monarque à des idées graves...

Vraiment il trouvait cette Jeanne très gaie; dans son mortel ennui, c'était là un fruit ragaillardissant, une pomme commune, si vous voulez, mais pleine de saveur, dans laquelle on peut mordre abêties dents et qui se laisse faire. Il faut dire que les enfants qu'on lui procurait, — on le verra plus tard, — ne constituaient pas toujours des recrues divertissantes, tant s'en faut.

Le Roi, après ces mornes débauches, n'était que plus sombre, plus sceptique : ce vice contraint le laissait las et grognon; et, comme la Pompadour lui coûtait cher, et ses filles aussi, et qu'il lui fallait de l'argent, et que ces fameux quatre milliards du clergé dénoncés par Voltaire lui reluisaient, comme on dit, dans le ventre, c'était contre le clergé que tournait toujours son irritation.

— Nous ne sommes pas dans le ton, se déclarait Lebel tout haut à lui-même : on lui en trouve bien, pardi! beaucoup, trop! mais on n'a pas- encore trouvé celle qui serait son affaire...

— Je l'ai trouvée, moi ! s'écria quelqu'un qui entrait.

— Vaulrude?

— Eh oui! je te l'avais dit! Lue merveille, mon cher : seize ans, faite au tour, saine et joyeuse, des deuts, des yeux, des mains, une gorge, tout, quoi!

— Et de ['innocence?

— Pardessus le marché. Je l'ai trouvée hier qui, dans son jardinet, donnait du pain à des oiseaux. Jolie à croquer.

— Des parents?

— Non : uu chaperon, une vieille qui ne m'est pas inconnue, il me semble.

— Bien ! Ça demeure?

— À Vitiy, dans le.- premières maisons sur la route de Paris, à droite.

— Attends que j'en prenne note.

— Inutile : je vois la maison comme si j'y étais.

— Mais dis donc alors, il laut s'en occuper, et la pousser loin, celle-là.

— Je t'en réponds : j'ai déjà posé des sentinelles. Demain je prends la pie au nid, et après-demain je la mets devant le Hoi et je lui dis : Hein?... Qu'est-ce que lu en penses0 S'il ne me nomme pas quelque chose pour ça, il ne sera qu'un ingrat.

— Voilà!

Catherine savait bien qu'en répondant à Girard comme elle l'avait fait, tf'e se condamnait -à une mort épouvantable. Mais quoi? n'avait-elle pas été assez làcbeja is; ^/S r^ n'en avait-elle pas été cruellement punie, pour u'avoir plus le droit de consentir a ^j,

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aucune offre, si tentante fut-elle? D'ailleurs une offre faite par eux ne pouvait que cacher un piège. Et puis la mort «tait-elle chose si terrible, heaucoup plus terrible que la vie qu'elle menait là?

Cette joie lui était réservée de faire que sa mort les déçût : elle pouvait encore se venger d'eux, elle, la recluse, et elle se plaindrait?

Non! non! Elle n'en avait pas le droit : sa fille était bien morte puisqu'ils n'avaient pas réussi à la trouver, eux les tout-puissants; donc, pourquoi regretter la vie? Pourquoi s'attarder à écouter ces coups sourds qui maintenant venaient des entrailles de la terre, au-dessous ou à côté d'elle, elle ne savait pas, et dûût vibrait parfois son cachot?

A quel fol espoir s'allait-elle arrêter? Est-ce que quelqu'un, en eût-il la volonté, avait encore le moyen de s'intéresser à elle? Est-ce que ses amis n'avaient pas tous été vaincus? Est-ce qu'ils savaient dans quel coin du monde elle était, si seulement elle vivait encore.

Ce bruit, eh bien! c'était tout bonnement des maçous, sans doute, faisant aux environs une cave, ou peut-être un in-pace. Qui sait même si ce n'étaient pas des fossoyeurs creusant sa tombe? Dieu ! si ou allait l'enterrer vive!

Oh! cela serait atroce, par exemple. Mais quoi? Ne devait-elle pas s'attendre à d'épouvantables supplices? Elle les avait bravés : il fallait tenir ce qu'elle avait promis.

Et là-dessus, fermant les yeux, s'obstiuant à ne pas entendre ces coups sourds, la martyre se mit à songer à tous les raffinements de tortures dont elle avait jamais entendu parler. Elle fit effort d'imagination pour se figurer des douleurs lentes, impitoyables, des recherches de cruautés, telles que les prédicateurs en attribuent au démon, et elle était là, songeuse, essayant l'effet de ces idées sur son esprit, domptant les frissons de sa chair, faisant tout bas, dans une tension terrible de cerveau, l'apprentissage des tourments.

Elle continuait depuis des heures déjà cet atroce exercice, quand elle sentit sur son crâne une lourde pression, d'instant en instant plus lourde. Que voulait dire cela? Elle y porta la main, en même temps qu'elle ouvrait les yeux. Est-ce qu'elle rêvait? Il lui semblait qu'elle touchait... Mais oui; elle touchait la voûte ! Et elle n'était pas même tout à fait debout. Elle n'osait comprendre... Quoi? Est-ce que la voûle cédait? Était-ce là le travail que préparaient ces coups de pioche? Elle essaya de se tenir à la même hauteur. Elle ne put. Sûrement la voûte descendait. Comment? La voûle était, nous l'avons dit, formée d'une large pierre circulaire que soutenait, ou plutôt, que semblait soutenir, un pilier dressé au centre de l'in-pace... En réalité elle devait n'être que soutenue par un système de contrepoids énormes... et il suffisait de le vouloir pour qu'elle descendît le long de la colonne destinée à régler la chute, glissant si doucement, en effleurant si légèrement la surface et les parois du cachot, que nul bruit n'avertissait de cette manœuvre.

Nul doute à cette heure : l'effroyable masse descendait.

Catherine maintenant ne pouvait se tenir qu'assise, et bientôt, même dans cette posture, elle allait sentir l'énorme masse peser sur son crâne de tout son poids.

La voilà, la torture choisie! La seule qu'elle n'eût pas imaginée.! Voilà comment

ils vont la punir de ses résistances ou peut-être empêcher qu'on ne la délivre : car,

après tout, ces chocs d'outils, c'est peut-être une tentative de ses amis dont elle avait

tort de douter. Oh! impossible de rester autrement que couchée. Encore elle s'était

c^ couchée sur le dos; mais cette masse qui descend est épouvantable à regarder ainsi ^

^T en face : elle se retourne et elle ne le peut qu'à peine. Elle s'y écorche les hanches. '£v

«f? 620 LES DÉBAUCHES D'UN CONFESSEUR V)»

Sa cruche, qu'elle a laissée debout, éclate sous la lente pression ; c'est ainsi dans quelques instants que va éclater son crâne. Ah! l'horrible chose! El maintenant si c'était vrai que sa fille vive pourtant, que son frère, que Robert travaillent pour elle, l'appellent là-bas...

Oh! ne pouvoir arrêter cette meule qui descend, qui tombe! Et elle n'a pas pensé à se briser le front contre la muraille. A cette heure elle ne peut plus : la voilà prisonnière, déjà serrée, étouffant. Les os craquent. C'est fait : elle étouffe, le sang s'arrête dans ses veines. Elle ne peut plus ouvrir la bouche pour dire : — Ma fille!

Elle est là, entre la pierre de la dalle et celle de la voûte comme le raisin sous le pressoir.

... Et voi'^ l'écrasement qui commence...

En arrivant à Roanne, — et ils avaient perdu bien du temps à faire la route, — Thérèse et François s'étaient vite convaincus qu'essayer d'entrer dans le couvent était folie pure : il eût fallu être beaucoup; encore cela eût-il nécessité de lentes diplomaties. Or le temps les pressait : ils sentaient bien qu'on allait se mettre en quête d'eux. Si on apprenait la trahison de Fellmann, peut-être changerait-on Catherine de prison. Pourvu qu'on n'aille pas la tuer! Pourvu aussi que Fellmann eût dit vrai! De cela, Thérèse n'en doutait pas : et elle avait raison. Avec son instinct de femme, elle comprenait qu'elle avait eu affaire à une passion vraie : pour que le meurtrier de Jeanne Braùer eût osé venir parler à sa fille, pour qu'il eût ouvert ainsi devant elle les portes de son cachot, il fallait qu'il fût entraîné par une passion indomptable. Il n'avait donc pu mentir.

Le mari et la femme tinrent conseil. Enfin, après bien des tâtonnements, on s'arrêta à ceci : Thérèse resterait aux environs du couvent, surveillant qui entrerait, qui sortirait surtout, tâchant aussi de se créer des alliances.

Pendant ce temps. François, une fois coupés ses longs cheveux et sa barbe grise, demanderait de l'ouvrage dans la mine de Sainte-Marie.

11 avait constaté que ce puits, aujourd'hui abandonné, poussait ses premières galeries d'exploitation jusque sous le faubourg de Roanne et du côté du couvent.

Ces travaux souterrains n'avaient pas encore été soumis à la réglementation moderne : et c'est par suite de la même négligence à les surveiller que des mines creusées près de Liège se sont étendues d'un côté sous la ville, de l'autre sous la Meuse, ce qui a eu cette conséquence : l'affouillement du terrain a provoqué l'inondation des galeries abandonnées; l'humidité a hâté la chute des piliers de bois qui les étançonnaient, et les maisons bâties au-dessus, suivant le mouvement d'affaissement du sol, ou se sont écroulées ou ont pris des attitudes penchées qu'elles ont gardées jusqu'à aujourd'hui.

Ou comprend quel Liait l'espoir de François : se faire embaucher dans les galeries supérieures orientées à son gré. — et il y arriva vite, — pousser l'exploitation du côté du couvent, creuser enfin dans tous les sens jusqu'à ce qu'il trouvât la cave où sa sœur était enfermée.

Quelle tâche! et combien pleine d'aléas! et de périls aussi!

François qui s'était annoncé comme très malheureux, — il n'exagérait pas, — et ayant grand besoin de travailler, avait eu une chance : la galerie où il devait creuser était abandonnée, bien que très productive, comme trop infestée de grisou.

Les plus braves y avaient renoncé, ponr le plus grand déplaisir du propriétaire ; car la houille, pour n'avoir pas a celte époque la valeur qu'elle a acquise depuis, étajt

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déjà recherchée dans ce bassin où les progrès de l'industrie multipliaient les usines.

François demanda, contre un léger supplément de salaire, à reprendre la trace interrompue. 11 l'obtint. Il y gagnait, et de creuser dans le sens voulu, et de travailler seul, libre ainsi de la surveillance de camarades dont il lui eût peut-être été difficile de faire des complices. On l'avait seulement averti de ne pas se risquer à fumer une pipe de tabac en travaillant, la seule étincelle produite par le briquet suffisant à enflammer le gaz redoutable. François se le tint pour dit et se mit à l'œuvre vaillamment, s'interdisant le repos : il se fût considéré comme d'autant plus coupable de ne pas faire tout ce qu'il devait, quand il avait pour lui tant de chances. Il en eut une de plus encore, précieuse entre toutes; après avoir constaté la longueur et la direction de la ligne qu'il suivait, il acquit la certitude qu'elle s'en allait droit sous les bâtiments du couvent, et qu'il ne s'en fallait que de quelques toises qu'elle en atteignît le massif principal. Le courageux mineur était plus près du but encore qu'il ne le pensait. L'mpace était creusé sous une grange dépendant du couvent et qui s'allongeait dans le sens de son travail. En même temps, la ligne, très inclinée comme le sont quelquefois les couches de charbon (quelques-unes sont stratifiées suivant des angles de 70"), remontait vers le sol à mesure qu'elle avançait, de façon à aller joindre à peu de chose près le cachot. Pour une fois, le hasard avait fait bien les choses.

François se hâtait donc, travaillant de toutes ses forces dans l'obscurité à laquelle le condamnait la prudence. Depuis quelques heures surtout, il était d'une activité fébrile, piochant éperdument. se donnant à peine le temps de déblayer le chemin ouvert.

C'est qu'il avait cru remarquer que la muraille à laquelle il s'attaquait ne sonnait plus le plein.

S'il allait avoir ce bonheur de réussir précisément dans l'entreprise la plus invraisemblablement difficile et folle! Il en tremblait d'émotion; et, de sa haveuse, fouillait furieusement devant lui, ébranlant les parois luisantes. De plus en plus, ça sonnait le creux. Sûrement il devait approcher : il en avait le pressentiment. Et il frappait le noir aggrégat à grands coups, de toutes ses forces...

Si fort qu'il n'entendait pas dans la galerie quelqu'un qui, derrière lui, s'approchait, marchant avec précaution sur les mains et les genoux...

Si fort qu'il ne sentait pas qu'à mesure qu'il fouillait, le grisou se dégageait plus abondamment...

— Allons! courage! murmure-t-il... Et il frappe encore. Mais voici qu'une étincelle a jailli ! Ce n'est pas le fer de sa

haveuse qui l'a produite : il lui a semblé derrière lui percevoir un petit bruit sec comme d'un briquet qu'on frappe. Il se retourne. Dans une immense flamme, il aperçoit Fellmann qui élève et secoue une mèche incendiée.

— Ah! misérable! s'écrie François.

Et, son redoutable outil à la main, il s'élance. Mais la subtile flamme l'arrête...

puis, soudain, une explosion formidable retentit... Les voûtes se fendent, les parois chancellent... Un fracas de détonations ébranle toute la galerie soudain pleine de fumée... D'énormes blocs jaillissent... jusqu'au dehors, semble-t-il... Car on dirait que toute la croûte de terre est éventrée et que le ciel paraît au milieu des décombres...

Un double cri a retenti, auquel, dans les profondeurs de la mine, un autre cri ç\, répond, le cri sinistre : jjy

Q — Le grisou! jJJ,

$[r 622 LES DÉBAUCHES D'UN CONFESSEUR VV

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— Est-ce la foudre? s étaient demandé les noirs hôtes du couvent. Ils avaient dû si souvent tenter tous le tonnerre, que la chose n'eût pas été autrement surprenante.

Les éclats se suivaient : c'était moins une suite de détonations qu'une immense détonation ininterrompue. Là-bas la grange brûlait, sous laquelle était creusé Vin-pace. Les flammes, par l'énorme tranchée ouverte, jaillissaient bleuâtres, rapides comme des feux follets.

Allez donc dans la nuit chercher au milieu de ces décombres! L'explosion n'avait dû faire que hâter la mort de Catherine, écrasée et brûlée tout ensemble, raffinement auquel les Révérends Pères n'avaient pas songé.

Grande fut leur stupeur quand, se hasardant enfin, ils trouvèrent à quelques toises de la grange l'effrayante meule que l'explosion avait soulevée et lancée là comme une raquette lance un volant. Tous de courir vers le cachot... Vide !...

Elle est enfouie sans doute sous les décombres...

Les plus furieux, bravant les émauatious redoutables, sautent dans le trou qui bâille à ciel ouvert... cherchent...

— Victoire! Voilà un cadavre!...

Et on appelle le père Girard pour qu'il reconnaisse sa victime.

— Non! Cela, c'est ud homme... Tonnerre! C'est François Cadière !

— Il était arrivé j usque-là ?

— 11 était temps de l'arrêter. C'est le père Nemo sans doute... On jette de côté François, qui est mort et bien mort ; couvert de sang et de fumée,

les jambes arrachées, il a succombé sans faiblesse : son mâle visage, émacié par tant d'années de prison, garde son air énergique, et ses yeux grands ouverts semblent dire : — Je nargue la mort : je n'ai pas perdu la partie.

— Mais elle, où est-elle donc? Pourquoi ne la retrouve-t-on pas?

— Chut! Quelqu'un s'est plaint... là... C'est elle sans doute... Approchons...

— C'est le père Nemo.

— Il n'est pas mort encore... Il râle... Girard vient à lui et le soulève.

— M'entendez- vous, Nemo"?

Il fait signe que oui.

— Je suis Girard... Savez-vous où est Catherine?

— Partie, murmure-t-il si basque Girard est obligé de coller son oreille à sa bouche.

— Partie?

— Oui... Vous avez trop tardé... Thérèse l'attendait...

— Malédiction!

— Avec des chevaux!

— C'est à refaire!

— Et de quel côté sont-elles parties?

— Par là, murmure le moribond, tendant la main

— Bien.

Girard va se relever; l'autre le retient : il veut parler encore.

— Avant de mourir... François lui a dit : Ta tille... Bst...

— Eh bien?

Et tous effarés se demandent s'il ne va pas pouvoir achever. Mais Nemo rassemble

ses forces : il ne veut pas que la mort ait le dernier mot; en mourant il peut tuer

rlii-ui r!

— ... Chez Mme... Allemand... murmure-t-il...

— Où?

— A Vitry!

Il était temps. Il retombe : sa bouche ne s'est pas même refermée. Nul n'a pensé à un remerciaient.

Il est mort, tout brûlé, tout noir.

— A Vitry! répète Girard, chez Mme Allemand! C'est là qu'est la fille, c'est là que nous retrouverons la mère.

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