CHAPITRE LT UN COUP DE CANIF
— Ah ! c'est vous, Rigoley ?
— Est-ce que je vous dérange, Sire?
— Mais pas du tout; au contraire : vous arrivez Lieu...
— Vous rue flattez, Sire.
— Du tout : mais figurez -vous que j'avais passé une nuit délicieuse avec une petite Jeanne, la plus émouslillante tille... Enfin bref! A mon lever, je me -
fort en train de ne rien faire... et madame de Pompadour m'est arrivée avec monsieur de Voltaire, et une conversation interminable a commencé, une conférence, devrais-je ii il m'a été prouvé, sans que je cherche à m'en défendre du reste, — cela eût prolongé la discussion, — qu'il fallait en (iuir une bonne fois avec les jésuites, que cela ramènerait l'opinion et contenterait les pat I m mtaires... Que sais-je? Bref, j'ai la dans ma poche, tenez, vous voyez, l'arrêté d'expulsion de la société de Jésus... 11 mollirait un parchemin plié...
— Signe, Sire ?
— Ah ! non, pas encore — je me réserve d'y réfléchir... Je le signerai peut-être, pour en finir une bonne fois, comme ils disent...
— Parfaitement! approuva Rigoley qui tenait à ne passe compromettre... Et il ajouta :
— Mais vous m'aviez fait l'honneur de m'appeler?...
— C"c.-t vrai : et ce n'était pas pour vous parler de cet entretien, c'était pour l'oublier au contraire et m'en distraire un peu.
— Sa Majesté voudrait-elle expérimenter l'idée que je lui ai soumise?
L'idée soumise au Roi par ce brave petit Uigoley d'Origuy, c'était la mise en train de ce qu'on appela le Cabinet noir, autrement dit le décachetage des lettres où le Roi espérait trouver la preuve d'un scandale divertissant; indiscrétion qui ne
CS&Ca
îles érigèrent i u sj ti me d ■ gouvernecû int.
— Pas encore, répondit Louis XV : ou plutôt c'est aussi un secret épistolaire que je veux pénétrer... J'ai retrouvé, il y a quelque temps, une lettre sur le contenu de laquelle on a piqué ma curiosité : pourrais-tu m'en donner la traduction? La voici...
Et Louis XV montrait au petit homme la seule lettre laissée au carme par ceux qui lui avaient volé ses papiers. Les caractères inscrits sur cette lettre étaient, on se le rappelle, ainsi disposés :
Ea
— Bien ! fit Rigoley. Je n'ai pas cette grille : mais déchiffrer cela doit être néanmoins possible. Ce qu'on peut dire tout de suite, c'est que les mêmes lettres y sont répétées plusieurs fois et tour à tour employées pour exprimer des lettres différentes, d'où les coefficients établissent si elles reviennent pour la seconde, troisième ou quatrième fois.
— Je comprends cela.
— Maintenant, des recherches de ce genre, quand on a afiïaire à un alphabet visiblement simple, commencent toujours par ceci : quelle lettre signifie E? Celle qui sera la plus fréquente : ici c'est l'O sans coefficient qui revient, comme vous voyez... une... dix fois.
— Bien.
— Cet M qui revient trois fois pourrait bien être un A.
Le Roi écoutait, beaucoup plus intéressé qu'il ne l'eût été par la discussion d'un traité de paix.
— De plus, continuait Rigoley, les lettres sans coefficient, c'est-à-dire qui n'ont pas été répétées encore, sont évidemment les premières de l'alphabet cherché, de même que celles aux plus forts coefficients sont aussi les dernières.
— Evidemment.
— De plus, il n'y a que... deux... six... quinze lettres différentes; il y a des chances pour que ces quinze lettres ne représentent ni un K, ni un X, ni un Y, ni un Z qui sont les plus rarement employées.
— Eu elïet.
— Eh bien! à présent écrivons les vingt-quatre lettres de l'alphabet dans l'ordre.
— C'est fait, dit Louis XV.
— Classons par ordre les lettres affectées de coefficients.
— C'est fait... autant que possible... Cherchons maintenant...
— Attendez: deux remarques encore... trois même.
— Voyous.
— Deux lettres pareilles qui se suivent ne peuvent être que des consonnes, comme N dans consonne, P dans appeler, T dans sonnette, L dans hirondelle, F dans
. etc.
(l) Avec cette clé, le lecteur pourra reconstituer la dépêche apportée île Toulon à Girard par Van den Linden et ainsi conçue : « Catherine est au moulin du Lazaret, à Uorze, près Melz, chez la Laugier, avec Bile. J'arrive. » Le \v* manque dans cet alphabet : il est représenté par une croix t dont l'emploi lia pas l'ait. Les diphthongues s'écrivaient e.
<fô 632 LES DÉBAUCHES D'UN CONFESSEUR **»
— Oui... pourtant les noms propres sont exceptés.
— Très exact : les voyelles s'y répètent parfois.
— Ahl il y a là TE aussi qui se répète dans les participes passés féminins, surannée...
— Et dans le verbe créer; vous avez raison. Ceci va s'ajouter à nos observations. Autre remarque et d'un autre ordre : la forme selon laquelle sont disposés ces caractères...
— Laisserait à entendre, d'après vous, qu'elle émane de gens dévots.
— Précisément; mais ce n'est qu'une hypothèse.
— Eh bien ! voyons.
Les deux hommes, chacun une plume à la main, se mirent à griffonner, raturant !
essayant des lettres, prenant la croix ènigmatique par tous les bouts ; enfin ils arrivèrent
à ce résultat, dont Rigoley, en bon courtisan, s'arrangea pour laisser tout l'honneur
au Roi. Ils trouvaient un alphabet, encore incomplet, que voici :
abcdefghijklmnopqrst uvxyzw MAI . 0 . . . E D . E* R* 0* J A* . D* A3 A2 V O3 . . . . A ce compte, il était clair encore que L sans coefficient, signifiait une des lettres
manquant au commencement. Quand ce tableau fut établi, Rigoley s'aperçut qu'il
tenait le fil.
— Autre remarque du même ordre, dit-il, concordant avec la voix. Ecoutez. Je lis les lettres acquises, les majuscules, en commençant par les dernières, et voici ce que je trouve, sans prendre garde aux chiffres :
...OLAAD. AJORE. DE... 0. IAM Un enfant compléterait! ça veut dire :